Premiers chapitres
Pascal Mérigeau
Pialat

biographie

Journaliste et critique de cinéma au Nouvel Observateur depuis 1997, Pascal Mérigeau est l’auteur de livres sur Josef von Sternberg et Joseph L. Mankiewicz.
« Sachez que si vous ne m’aimez pas, je ne vous aime pas non plus. » Ainsi, le poing levé, Maurice Pialat reçoit-il en même temps que la palme d’or à Cannes les sifflets et les bravos. Du réalisateur solitaire, atypique, de l’auteur de « Nous ne vieillirons pas ensemble », « la Gueule ouverte », « Sous le soleil de Satan », on croit savoir l’essentiel. La réputation de Maurice Pialat ? Un tempérament jupitérien, tournages tourmentés, contrariés, violents, gifles qui partent et portes qui claquent. Certes, mais en quoi cela fonde-t-il ce cinéma porté d’abord vers l’autofiction, ces personnages creusés jusqu’à l’os, ces tourments qui alimentent jusqu’à un film comme « Van Gogh » ? Aucun cinéaste n’a, comme lui, jusqu’à l’obsession, transcrit sur l’écran sa vie, ses hésitations, ses ruptures, ses chagrins, ses colères. 

 

Des trains qui partent

es films de Pialat ne marquent pas le passage du temps. Quelle durée entre deux scènes ? Une journée, deux semaines, six mois, un an ? Peu importe aux yeux du cinéaste et à ceux du spectateur, le film se constitue de segments dont l’intensité, la vitalité rendent illusoire et inutile l’inscription dans le temps.
Il en est ainsi, sans doute, de la vie d’un homme considérée à distance par un autre. Une succession de faits bruts, livrés comme tels, en l’état, qui n’ont de signification que d’être advenus, pour celui qui les a vécus comme pour celui qui s’applique à reconstituer la trame d’une existence. Et puis, entre ces faits répertoriés par l’état civil ou enregistrés par les uns et les autres, restitués ensuite dans la toute fragilité de la mémoire, un réseau de galeries secrètes qui les relient et fondent l’être, font de lui ce qu’il est. Comme dans une œuvre musicale, comme dans un film, les motifs se répondent, s’associent ou se contrarient. Parce que Maurice Pialat a mis sa vie dans certains de ses films, avec une précision presque maniaque, l’entreprise qui consiste à les repérer et à leur donner un sens peut sembler facile, mais le piège se referme à mesure que s’opère le va-et-vient entre le personnage et son modèle, entre la biographie et la dramaturgie. Les films de Pialat, souvent, ne racontent pas d’histoire. Son histoire à lui tient pour une part dans l’effort consenti pour la raconter.
Il le dit dans ses films, Maurice Pialat est né en Auvergne, à Cunlhat (prononcer Quin-ya). Il a dit aussi que son arrière-grand-père était italien, il se nommait Piala et combattit aux côtés de Garibaldi avant d’émigrer et d’adjoindre un « t » à son nom. Peut-être, mais il lui arrive aussi d’affirmer que cela, il l’a inventé. L’état civil précise le jour de la naissance, le 31 août 1925 (et non le 21, date donnée par certaines biographies). Mille cinq cents habitants tout au plus aujourd’hui, mais le double environ au milieu des années 20, la ville importante la plus proche est Ambert, à vingt-huit kilomètres. « Il y a de l’argent à Cunlhat : ses riches marchands de veaux sont en renom dans le pays », écrit Henri Pourrat. De la grand-mère de Maurice, on dit qu’elle est un peu « spéciale », on l’aurait vue traverser le village en jetant des pièces d’or. Son père commerce tout ce qui peut l’être, bois, vin, charbon, Auvergnat pur teint qui règne sur une armée d’employés, de commis, de palefreniers. Jusqu’à ce qu’il trouve le moyen de faire faillite, pour reprendre les mots de Maurice. Et cela, il fallait le faire, car d’ordinaire une fortune pareille se transmet de génération en génération, elle croît et prospère. Mais là, non, au contraire. Maurice, enfant unique, a tout juste deux ans quand ses parents bouclent leurs valises et partent pour la région parisienne. Son grand-père mourra à quarante-huit ans, écrasé sous les billes de bois dégringolées d’un wagon. Lui-même tout au long de son enfance sera bercé par le souvenir de ce lustre évanoui. Souvenir qui ne lui appartient pas, celui des siens, celui d’un pays dont son père passait pour être le roi. Souvenir si prégnant pourtant que toujours il redoutera de manquer, marqué à jamais par ce sentiment de déchéance, qui le rattrapera quand au lendemain de l’échec commercial de La Gueule ouverte, sa société de production sera déclarée en cessation de paiements. Comme une marque d’infa­mie, comme une malédiction dont la première victime serait le dernier des Pialat.
A Courbevoie, le « Garçu », ainsi qu’on l’appelait à Cunlhat, devient chauffeur chez Banania. Plus tard, il travaillera pour une société de persiennes et rideaux métalliques. L’argent manque au ménage, la mère doit en gagner elle aussi, mais pour prendre un emploi il faut n’avoir plus le petit à s’occuper. Elle se résout donc à le confier à la grand-mère, qui vit à Villeneuve-Saint-Georges. Il a quatre ans, chaque dimanche ses parents viennent le voir, chaque dimanche quand ils repartent, il pleure toutes les larmes de son corps. Cela dure assez longtemps pour qu’il se sente abandonné, gênant, rejeté. Dans les périodes où il vit chez ses parents, quand son père et sa mère courent après le travail, cherchent l’argent et se battent contre le temps, il lui arrive en rentrant de l’école de trouver porte close. Assis sur les marches, il attend, cela lui paraît durer des heures. Ce n’est pas une habitude, mais il en restera marqué à jamais. Il devient sombre, fait tout pour attirer l’attention, pique des colères, on l’enferme dans sa chambre, il défonce la porte à coups de pied, comme plus tard le gamin de L’Enfance nue. Abandonné, il l’est encore parce qu’il ne trouve pas sa place d’enfant unique, qui n’a pour lui que ses parents, et personne pour partager. Son père a toujours couru les filles, à Cunlhat déjà, et de cela on ne guérit pas. Il aime aussi les bistrots, les ballons de rouge avalés debout au comptoir, à refaire le monde avec le patron tout en matant les seins de la serveuse. Mais quoi qu’il lui fasse subir, sa femme lui est profondément attachée, elle court les cafés pour le retrouver et le ramener à la maison, plus ou moins saoul, plus ou moins en rogne. Et là encore, Maurice attend, assis sur les marches. Quand enfin ils reviennent, c’est les cris, les bagarres, les réconciliations avant que, le lendemain, plus tard le soir même parfois, tout recommence. Elle l’aime tant, cet homme qui lui en fait voir, que l’enfant ne peut que se sentir en trop. M’aime-t-elle vraiment, moi, son fils ? Et bientôt cette autre question, qu’il ne cessera de poser, à lui-même et aux autres, dans sa vie comme dans ses films : jusqu’où un homme peut-il aller sans que la femme qui affirme l’aimer ne le lâche ? Demande d’amour, abandon, la même chose au fond, l’une appelle l’autre.
Entre Courbevoie et Villeneuve-Saint-Georges, il a découvert le cinéma. Les bons pères du patronage connaissent l’art et la manière d’exploiter le Pathé-Baby. Les grands burlesques américains, Marx Brothers en tête, Les Croisades de Cecil B. De Mille, les films d’aventures hollywoodiens, trompettes sonnantes et sabre au clair, dans la jungle du Bengale ou les sables de l’Arizona, les productions françaises également, Double Crime sur la ligne Maginot ou des moyens métrages de première partie de programme, aujourd’hui oubliés, que personne n’a jamais revus. Au patronage, le jeudi, et au cinéma, chaque fois qu’il le peut. Alors, Renoir, La Bête humaine surtout, ce film qui ressemble presque moins à du Renoir qu’à du Carné, mais qui est tellement mieux qu’un Carné. Dans La Bête humaine, il y a des trains, et les trains, il ne s’en est jamais remis, depuis cette première fois, à leur arrivée à Paris, dans les bras de son père. Son grand-père maternel a fait toute sa carrière dans les chemins de fer, il disposait d’un bureau si imposant, là-bas, juste derrière la gare de Lyon, et écoutait de la musique aussi souvent qu’il le pouvait, passion qu’il communiquera à Maurice. Le gamin a découvert la vie des cheminots, à Villeneuve-Saint-Georges ou Villeneuve-Triage, et quand dans un journal il a vu les premières photos du film de Renoir, alors en tournage, le lien s’est fait naturellement entre la vie et le cinéma. Un des premiers films qu’il ait vraiment aimé fut Les Croix de bois, adapté de Dorgelès par Raymond Bernard, l’enfer des tranchées, le massacre obscène de la guerre de 14. Et le premier film qu’il se rappellera avoir vu sera le Napoléon d’Abel Gance, présenté dans une version sonorisée. Difficile d’imaginer film plus français, expression plus affirmée d’une grandeur passée. Comme un écho de la situation familiale, née du fiasco de l’entreprise auvergnate, mais qui bientôt, pourtant, s’améliore légèrement. La mort de la grand-mère paternelle de Maurice et le petit héritage qui revient aux parents leur permet en effet d’acheter un commerce à Montreuil-sous-Bois, place de la République. Des journaux, des livres, de la papeterie, de tout un peu. Pas la pauvreté, non, il s’en faut, même si ce n’est encore pas très brillant, mais l’enfant continue de grandir au milieu des petites gens, des gens de peu, ceux, dira-t-il plus tard, qui prennent le métro. Ceux qui, également, ne font que passer, pour prendre le journal ou acheter un crayon, et avec lesquels on échange deux mots, sur la pluie ou le beau temps, les nouvelles du quartier ou les raisons de vivre. De tout cela, Pialat conservera le goût des rencontres de hasard, le plaisir de la discussion sur rien et sur tout, l’appétit des amitiés nouées comme ça se trouve.
1939, Maurice a quatorze ans. Jusqu’au certificat d’étu­des, tout s’est bien passé. Mais ensuite, à Saint-Maur, rien ne va plus. Lycée pour familles sans fortune, professeurs pas toujours compétents pour élèves moyennement concernés, qui de l’ambition se forment une conception en rapport avec leur statut social. Manque d’émulation, panne d’envie, le désir d’apprendre se lasse, le courage se casse. Il suffit alors que les camarades que l’on choisit ne soient pas les bons, ceux qui donnent la volonté de se dépasser, et tout part à vau-l’eau. La faute à la vie, peut-être, qui ne vous a pas fait naître du bon côté de la rue. Au début, bien sûr, on donne le change, on se fait encore des illusions, mais peu à peu, on laisse aller, on n’y croit plus. Il suffit alors d’une péripétie, d’un rien, pour que l’on lâche. Les professeurs entendent que l’élève Pialat, Maurice, redouble sa troisième ? Non, il ne veut pas. Pas question. Un jour de distribution des prix, déjà, il avait choisi d’aller à la pê­che avec le fils de la concierge, près du pont de Bonneuil. Ce jour-là, une fille était passée, qui l’avait regardé d’un drôle d’air, enfin c’est ce qu’il avait cru saisir. Il n’en fallait pas davantage pour qu’il se sente plus différent encore que peut-être il le pensait jusqu’alors, simplement parce que pas avec les autres au moment où ils sont ensemble, le jour où justement la réunion des cancres et des forts en thème vient mettre un terme à l’année scolaire. Différent et seul. Il ne cessera jamais de l’être.
Entre-temps, une autre débâcle. Celle de la nation, la défaite, la honte, le pays occupé... Maurice a quatorze ans quand ses parents ferment boutique, direction Clermont-Ferrand. Ils auraient pu rester, ils partent. La faute aux généraux, au Front populaire, aux puissances de l’argent, aux Juifs, aux francs-maçons, à la Cinquième Colonne, peu importe, la faute aux autres, cela on le sait. A ces mensonges qui nous ont fait tant de mal, a dit le Maréchal. La fin d’un monde hérité du siècle dernier, qui avait fait de la famille le cœur de la patrie, déjà mis à mal par la Première Guerre, sans que l’on veuille le comprendre, et que Vichy s’essoufflera à ressusciter. Les Pialat réintégreront bientôt Montreuil, mais le gamin sait désor­mais que son pays est une terre de vaincus. L’héroïsme de 1918, qui a bercé son enfance, s’est noyé dans la défaite de 1940, les pères avaient tenu, le Boche n’était pas passé, l’armée des fils a explosé, l’Allemand est à Paris. Comment un garçon de quinze ans considère-t-il ce père qui n’a pas pu le défendre ?
Les années passeront, la France s’obstinera à célébrer les coureurs arrivés seconds, se complaira à commémorer les défaites à un poteau ou à un cheveu près. Napoléon est loin, dont le cinéma exaltait la figure à destination des enfants de banlieue, serrés sur des fauteuils de velours rouge, blottis entre ombre du monde et lumière de l’écran.
La guerre est finie, et elle est perdue. Reste la résistance. Ou l’acceptation de la loi du vainqueur. Un choix qui se présente à tous, et que la plupart préféreront éviter, certains ainsi de se trouver du bon côté quand le destin se sera décidé. Sauf Pialat, qui toujours prétendra avoir opté pour le camp d’en face, celui des méchants, des vainqueurs d’alors, des battus de demain. Parce que jamais il ne fera comme les autres, parce que toujours il refusera de se trouver du côté du manche. Une manière, sans doute, de se faire remarquer, d’affirmer sa singularité et sa solitude. Un moyen, aussi, de dire le dégoût que lui inspirent ceux qui se sont découverts résistants le jour où l’Allemand a fichu le camp.
Maurice Pialat ne fut ni résistant ni collabo, il fut comme tant d’autres, saisissant ce qui pouvait l’être, refusant de voir ce qui aurait pu les gêner. Trop jeune pour entrer en lutte ? Certains étaient plus jeunes encore, qui pourtant s’engagèrent. Une question de circonstances plutôt, d’entourage et de climat. A l’âge où l’on commence à lire les journaux, Maurice n’était pas le plus mal placé, toute la presse du jour dans la boutique familiale, à portée de regard, il n’y avait qu’à tendre la main. Oui, mais quels journaux ? Ceux qu’après la guerre personne ne reconnaîtra avoir lus, et dont les tirages pourtant atteignaient des records qui jamais depuis n’ont été approchés. Personne, sauf lui. Et toute sa vie il rêvera de réaliser un film sur cette période, sur le flou entretenu ensuite à son propos, les mensonges qu’elle inspirera. La France s’est constituée là, deux millions de Parisiens acclament de Gaulle quelques mois après avoir ovationné Pétain, quarante mille résistants jugent quarante millions de Français, ce basculement le marquera à jamais. Mais sans qu’alors il en ait été autre chose que le témoin, sans qu’il y ait pris part, sans même, certainement, avoir eu conscience de ce qui se passait réellement. Les sentiments et sensations éprouvés pendant l’Occupation s’éclaire­ront à la lumière des années à venir.
A l’époque, sans doute, il a autre chose en tête. Adolescent qui se remet mal d’une enfance vécue comme douloureuse, miné par son échec scolaire et qui voit devant lui les portes se fermer. Il n’a ni à sauver sa peau, ni à la mettre en jeu, il a à décider ce qu’il va en faire.
Et son père, qu’en pense-t-il ? Rien. Ou il ne le dit pas. Indifférence, abandon, trahison. Maurice lui en voudra toujours, qui jamais ne pourra communiquer avec lui, mais qui le fera revivre dans trois de ses films, avec plus d’amour, peut-être, que personne n’en a jamais mis à évoquer un père, ce père qui, alors, aurait dû lui faire comprendre que sans études, on n’est rien, ou si peu, ou pas grand-chose. A vingt-trois ans, il tentera bien de passer le bac, en candidat libre, mais échouera de justesse. Un premier train est parti sans lui.
Il reste à quai, travaille deux ans chez un architecte, le temps de se dire que ce n’est pas pour lui. Le temps, également, de se découvrir un coup de crayon, que son oncle, le petit frère de sa mère, peintre du dimanche, lui suggère d’exploiter. Un personnage, cet oncle, qui à cette époque, celle des années noires, a choisi son camp, qui n’était pas le bon. Plus tard, Maurice s’attribuera certaines de ses actions, les plus méprisées : à ceux qui le fréquenteront au début des années 60, il prétendra avoir été membre de la LVF. En fait, avec lui, il a surtout passé des vacances, en Bretagne notamment, et fait beaucoup de vélo, certains jours avec un dénommé Louis Bobet, dit Louison. Un champion du vélo, Maurice, fier de ses mollets d’acier. Si influence de l’oncle il y a eu, elle a trait essentiellement à la peinture. Car Maurice décide alors ce qu’il veut devenir. Peintre. Artiste peintre. Mais la peinture, quand on ne sait pas et que l’on n’a pas un rond ? On peut rêver. Il s’inscrit aux Arts déco. Là ou ailleurs, sans doute... Non, ailleurs ce n’est pas possible, et là, ils prennent tout le monde. Et personne n’y apprend grand-chose. Pas de chance avec l’enseignement, Maurice Pialat.
1942. Il a dix-sept ans, inscrit aux Arts déco, il est membre de la chorale de sa paroisse. Et c’est en chantant la messe que, le 19 novembre, il fait la connaissance de Micheline, de Montreuil elle aussi. Elle a quelques mois de plus que lui (elle est née le 26 mars 1925), mais déjà un travail. Secré­taire. Vive, énergique, elle s’inté­resse à tout, elle lui plaît. Son regard profond, noir, intense, la touche, elle le trouve beau, il l’est en effet. Quelques semaines pour savoir qu’ils apprécieraient sans doute les moments qu’ils passeraient ensemble et, en janvier, ils deviennent copains, amis, amoureux bientôt. En ce temps-là, on ne brûle pas les étapes, on sait se tenir.
Il lui parle de peinture, de musique, de cinéma, de livres, il connaît beaucoup de choses et il sait les mots. Elle n’a encore jamais vu de film quand, fin 1943, ils vont ensemble découvrir L’Éternel Retour. La légende de Tristan et Iseult adaptée, modernisée par Jean Cocteau, filmée par Jean Delannoy. Tous les garçons veulent ressembler à Jean Marais, porter comme lui des pulls jacquards, toutes les filles rêvent de la blondeur diaphane de Madeleine Sologne. Amours éternelles, en un temps où les amitiés, souvent, sont condamnées : un jour, Micheline voit partir sa meilleure amie, elle est juive, elle ne reviendra pas. Personne ne veut dire, alors, ce qu’elle est devenue. Micheline et Maurice n’ont pas vingt ans, ils s’aiment et ils vont au cinéma, ils sont dans leur monde, l’une fait siens les rêves de l’autre, qui se sait promis à un destin d’artiste.
Jamais les salles de cinéma n’ont été aussi pleines que sous l’Occupation. En hiver il y fait chaud, plus en tout cas que chez soi, en toute saison on y rencontre des destins à partager, qui valent bien celui que la vie est en train de dessiner pour vous. Les films sont français, allemands parfois, italiens à l’occasion, pour les américains il faudra attendre la Libération. Le cinéma, les musées aussi. Maurice montre à Micheline les toiles des grands maîtres, lui parle des peintres qu’il aime, de Van Gogh notamment. Peintre, voilà ce qu’il sera. Il lui suffit de quelques tubes et d’un peu de toile, il peut se le permettre, même s’il n’a pas un sou, même s’il doit taper dans la caisse de la boutique pour payer leurs sorties. Le cinéma ? Un autre monde. Il a bien croisé jadis un ou deux types qui en faisaient un peu, comme ça, en amateurs, mais c’est autre chose. Dans vingt-cinq ou trente ans, un gamin né nulle part, sans argent ni famille pour le soutenir, pourra espérer entrer dans ce monde-là, mais dans les années 40, il ne saurait en être question. C’est qu’ils sont si loin de nous, ceux qui s’agitent là, sur l’écran, dont on ne sait pas toujours qu’ils obéissent aux directives de personnages dont souvent on ignore jusqu’à l’existence, dont personne ou presque ne connaît le nom. C’est aussi, peut-être, une des raisons qui font qu’on aime les acteurs.
Acteur, Pialat sait ce que c’est. Il en a même tâté. Car au patronage, quand ce n’était pas Pathé-Baby, c’était théâtre. Théâtre à bricoler entre soi, acteurs ceux-ci, metteur en scène celui-là, qui a l’air d’aimer commander. Maurice, tiens, par exemple. Le meilleur moyen de n’avoir pas à obéir à des directives qu’il pourrait juger idiotes consiste encore à donner les ordres lui-même. Metteur en scène, un grand mot peut-être, pourtant il s’agit bien de cela. Il y a pris goût, il continue. Spectacles comiques pour la bonne grosse rigolade non-sensique que feront triompher bientôt Robert Dhéry et ses Branquignols, et là encore les Marx Brothers ne sont pas si loin, mais aussi pièces sérieuses, indifféremment présentés ici et là en banlieue, dans le cadre souvent de « l’Entraide d’hiver du Maréchal ». Acteur, metteur en scène, auteur également, car Maurice écrit une pièce sur les prisonniers de guerre, dont il ne sait pas grand-chose pourtant, mais ça ne fait rien. Cela dure jusqu’en 1946. Après, Pialat met son petit théâtre en sommeil. Il lui reste le plus important, la peinture. Après les Arts déco, il suit aux Beaux-Arts l’enseignement de Desnoyers, Brianchon, Oudot, et trois années de suite (1945, 1946, 1947) expose au Salon des moins de trente ans. Pas si mal, mais sa vie ne s’en trouve pas changée pour autant. Son cinéma s’en ressentira, mais ce sera pour beaucoup plus tard. Son commentaire a posteriori se résumera ainsi : « Mes toiles ne sont pas exposées dans un musée, elles ne le méritent pas d’ail­leurs, même si elles en valent bien certaines. » Du Pialat pur jus : ce que je fais est nul, mais moins que ce que font les autres et d’abord ce n’est pas à vous de le dire.
1947. Le magasin de Montreuil va mal. Pas uniquement parce que tout le monde tape dans la caisse, mais ces emprunts à fonds perdus finissent par chiffrer. Quand dans La Gueule ouverte la mère et le fils s’en amuseront, la conclusion livrée par elle sera bien que « on y a quand même laissé notre commerce ». Leur commerce, et Maurice derrière eux. Car le père souffre de l’estomac et la mère ne va pas bien, premiers symptômes du mal qui l’emportera. La banlieue parisienne, sans doute, ne leur vaut rien. Alors, autant rentrer au pays, à Cunlhat, où ils ouvrent une boutique genre bric-à-brac. Et Maurice ? Maurice n’a qu’à se débrouiller, il est en âge. Chacun sa vie, la nôtre n’est plus ici. Ils lui laissent 18 000 francs, autant dire pas grand-chose, à lui de se trouver un toit, un métier, une raison de vivre. Cette fois-ci, aucun doute, il s’agit bien d’un abandon. Si Micheline n’était pas là, il serait seul.
Même avec elle, c’est dur. Chambres d’hôtel de seconde zone, bricolages à gauche et à droite, Micheline travaille, elle a toujours travaillé. Il faut bien, et puis elle ne supporterait pas Maurice à longueur de journée. Il est plein de vie, Maurice, et enthousiaste, toujours des choses intéressantes à dire, des livres à raconter, des tableaux à expliquer, des films qu’il a envie qu’elle voie avec lui. « Laisse tomber le ménage et viens avec moi », lui dit-il souvent, et le soir, quand un copain dîne chez eux, il s’amuse à faire remarquer la poussière sur les meubles. Sans méchanceté, pour plaisanter, mais c’est dit quand même. Et si le steak est mal cuit, il ne rate pas la cuisinière. Comme elle ne se laisse pas faire, les assiettes volent plus souvent qu’à leur tour, rien de grave, c’est comme ça, c’est la vie. Pourtant, au bout de quelques mois, Micheline en a assez, même si elle l’aime, même si elle ne cessera jamais de l’aimer. Alors, elle décide d’aller voir ailleurs. Ailleurs, ce sera l’Angleterre. Maurice reste seul, il tire les sonnettes des copains, il a besoin d’elle, il n’a pas su la garder. Abandonné, encore.
Micheline passe un an et demi en Angleterre. A son retour, en juillet 1949, elle accepte de le voir, au motif qu’ils doivent se restituer leurs lettres. Pour rien de plus, c’est sûr. En fait, ils tombent dans les bras l’un de l’autre. Maurice lui annonce que son oncle, qui l’a hébergé un temps chez lui, à Rueil-Malmaison, retour d’Allemagne, où l’avaient entraîné ses sympathies discutables, lui a trouvé un emploi de visiteur médical. Quand Nous ne vieillirons pas ensemble sera présenté à Cannes, Maurice invitera l’oncle et sa femme, il lèvera son verre en leur honneur, en disant que c’est à eux qu’il doit de se trouver là. Son emploi, qu’il a commencé d’exercer, le conduit maintenant en région lyonnaise. Il est hors de question que Micheline ne l’accompagne pas. Le 19 décembre 1949, en la mairie de Cunlhat, elle devient Mme Maurice Pialat.
Lyon. Un boulot, sans doute, mais quel boulot ? Démarcher des médecins pour le compte des laboratoires Brisson, dont un des patrons se trouve être le grand-père d’un certain Yann Dedet, futur monteur de Pialat. Un travail en attendant, bien sûr, mais en attendant quoi ? Il pense toujours à la peinture, mais le chemin lui paraît plus long que jamais. C’est à Paris que tout se joue, alors plus encore qu’aujourd’hui, et pour le provincial « monté » à la capitale, le retour est difficile, qui prend des allures de défaite. Pourtant, Maurice fait ce qu’il faut. Il commande même une 2 CV que Micheline et lui n’ont certes pas les moyens de s’offrir, mais pour les visites il faut bien une voiture et à cette époque les listes d’attente sont longues, il n’y a pas d’autos pour tout le monde. Quand la 2 CV arrive enfin, il faut régler la facture, le labo prête de l’argent, on s’arrange. Avec le travail, Maurice s’arrange aussi, il tient son emploi comme un gagne-pain, rien de plus, et considère que toutes les ruses sont permises. Il croit en son talent et, contre toute logique, en son destin. Les doutes qu’il exprime à l’occasion ne portent pas sur sa personnalité propre, mais sur l’organisation sociale, qui interdit aux êtres de s’épa­nouir. Pour lui, l’attente sera longue, pourtant la certitude qu’il finira par réussir ne cessera jamais de le porter.
Pour l’heure, les libertés qu’il s’autorise avec son travail lui offrent de disposer de plus de temps que Micheline. Normal, l’artiste, c’est lui. Ils continuent donc d’aller au cinéma ensemble, mais il voit plus de films qu’elle, et sa vocation s’affirme. Une nouvelle vocation, puisque la vie l’a contraint de renoncer à la première, ce dont il affirmera toujours ne s’être jamais remis. Une fois la 2 CV payée, il achète une caméra 16 mm, une Pathé. Un premier pas de franchi, comme l’affirmation que, peut-être bien, c’est possible. Un pas d’importance, beaucoup plus qu’on ne le pense, car Pialat s’inscrit d’emblée dans la catégorie des cinéastes-filmeurs, qui captent eux-mêmes leurs images, l’œil rivé à l’œilleton, le doigt sur le déclencheur. Ceux-là, certains d’entre eux du moins, possèdent comme un troisième œil, ils savent ce qu’est un cadrage, mesurent la durée nécessaire d’un plan, ils sont capables de faire tout ce que la réalisation d’un film exige. Pour Pialat, dès ce moment, le geste du peintre fait place au geste du cinéma. Et son cinéma, jusqu’au bout, sera d’abord un cinéma de geste.
Il filme un congrès eucharistique diocésain avec l’évêque de Clermont-Ferrand et, fin 1952, organise un tournage dans l’Ain, dans une région marécageuse, avec deux copains. Une histoire d’accident, voiture dans le fossé et Isabelle qui se meurt. Le court métrage (Isabelle aux dombes), vaguement fantastique, comme beaucoup d’essais cinématographiques, preuve peut-être que les jeunes cinéastes redoutent de se colleter à la réalité, ne sera jamais monté. Pourtant Pialat se rapproche, pas encore décidé, mais ça vient. En tout cas, il a compris que c’était ce qu’il voulait. Micheline aussi, a compris. Pour ce qui est du gagne-pain, les libertés qu’il s’autorisait ont fini par le rattraper : quand le labo a reçu de lui un compte rendu à propos de certain médecin, il lui a été indiqué que l’on se passerait à l’avenir de ses services. Pas de chance en effet, le praticien n’avait plus besoin de médicaments, décédé depuis plusieurs mois. Il n’y a décidément rien à attendre de Lyon, le retour à Paris s’impose.
En janvier 1953, c’est fait. Les Pialat trouvent une petite chambre d’hôtel, dans le XVIe arrondissement. Ils y resteront jusqu’en avril 1954, et prendront alors, en sous-location, un studio à Montmartre. Au neuvième étage, avec sous leurs fenêtres les jardins du Sacré-Cœur.
Après les médicaments, les machines à écrire. Maurice entre chez Olivetti comme représentant, travaillant essentiellement le soir, dans la journée, il se promène, va au cinéma. En fin de mois, il se concentre sur Olivetti, fait le maximum en un minimum de temps, quatre, cinq machines à placer chaque mois et le tour est joué. Pas de doute, il se montre excellent vendeur, sachant user de son charme et de son pouvoir de séduction. Il placera aussi des shampooings Volpi et le magazine de luxe Réalités. Au sein de l’entreprise, il passe sans doute pour un peu artiste, ce qui est bien vu mais pas forcément bien considéré, et ne cherche pas à cacher que son destin ne se trouve certes pas dans la machine à écrire. Il affirmera plus tard avoir au cours de ses démarchages frappé à la porte du pavillon du docteur Destouches, dont des années après il pensera un moment adapter un roman. Pas forcément Voyage au bout de la nuit, bien que la proposition lui ait été faite, comme à pratiquement tous les cinéastes français en vue, mais Mort à crédit, dont on imagine le film qu’il aurait pu tirer, ce portrait d’une enfance chez les pauvres qu’il aurait su dessiner, tant entre la langue de Céline et le cinéma de Pialat les points de ressemblance sont nombreux (il méditera également de travailler sur D’un château l’autre).
Il fréquente un peu des cercles de cinéastes amateurs, s’inscrit avec Micheline pour suivre une formation qui lui permettrait de travailler à la télévision, c’est d’ailleurs ainsi qu’il croise un certain Claude Lelouch (auquel plus tard il reprochera de lui avoir piqué le sujet de Un homme et une femme). Dans la boîte, il rencontre des gens tentés par le cinéma, ou qui du moins préfèrent passer du temps avec ce personnage pas comme les autres qu’est Pialat, plutôt que de rester le cul vissé sur leur chaise. En 1957, donc, nouvelle tentative, un genre de burlesque bricolé pour la fête de fin d’année chez Olivetti, qu’il écrit, filme, essaye de monter. Évidemment, il n’a jamais appris le montage, alors il a du mal. Ce devait être un long métrage, au bout du compte Pialat en garde un petit quart d’heure – preuve que la technique de la gomme s’affirme déjà. Titre possible : Drôles de bobines. « Si je pouvais le remonter aujourd’hui, j’en ferais peut-être quelque chose », dira-t-il plus tard. Ceux qui l’ont vu éclatent encore de rire au souvenir d’une 4 CV entrant dans un bistrot.
Le cinéma, en fait, il y croit sans oser y croire, se lance, s’enflamme, après une soirée entre copains et un repas bien arrosé, puis se dit que non, décidément, ce truc-là n’est pas pour lui. Pas pour les fils de pauvres qui n’ont pas fait d’études. Mais non, lui, il y arrivera, la confiance qu’il a en lui n’est jamais ébranlée très longtemps. Depuis son retour à Paris, depuis 1955 surtout, il s’essaye de nouveau au théâtre, pense devenir acteur. Il travaille avec Michel Vitold, difficile de trouver mieux. Seulement voilà, a-t-il ce qu’il faut pour être acteur ? S’aime-t-il assez ? Est-il suffisamment en harmonie avec lui-même ? Certainement, non. (« Je montais des pièces dans des usines, du théâtre amateur. En 1955, j’ai voulu devenir professionnel, mais ma carrière a tourné court, je n’étais pas bien dans ma peau. ») Il devient assistant de Vitold. Mais même s’il jouera aux côtés de Maria Pacôme (Théâtre de la Renaissance) et Edwige Feuillère (Festival de Nîmes), le théâtre n’est jamais, dans son esprit, qu’un moyen de parvenir au cinéma.
En 1958, il décide de laisser tomber Olivetti, où il a passé cinq ans, une longue peine pour quelqu’un comme lui, bien décidé à tout faire désormais pour y arriver. Et surtout, à ne faire que cela. Enfin. Micheline fait bouillir la marmite. Il est temps qu’il se lance, en effet, et puis surtout, il se sent moins seul depuis qu’il a lié certaines amitiés, avec des gens comme lui, qui se consacrent à leur ambition personnelle et cultivent leur talent. Des gens qui, eux aussi, caressent des rêves de cinéma.
A Lyon, il a connu un copain de Jean-Louis Trintignant, qui alors ne faisait pas encore de cinéma, mais dont le nom était déjà célèbre grâce à l’oncle Maurice, grand coureur automobile. Ils se revoient à Paris, passent le réveillon de 1954 chez Trintignant, en compagnie notamment d’un certain Guy Bedos et d’une jeune femme nommée Colette Dacheville, appelée à devenir célèbre sous le nom de Stéphane Audran. Au cours de son service militaire, Trintignant a fait la connaissance de Claude Langmann, alias Berri, affecté comme lui au cinéma aux armées. C’est ainsi que Maurice rencontre bientôt Claude, vingt-quatre ans, qui a un pied dans le cinéma, mais à peine. Élève du cours Simon, quelques rôles discrets, pour la plupart non crédités (dans Le Blé en herbe, French Cancan), il vit toujours rue du Faubourg-Poissonnière, son père est artisan fourreur. Maurice n’est plus si seul. Auprès des parents de Claude, de sa petite sœur de douze ans, Arlette, il trouve ce refuge qu’il consi­dère n’avoir jamais eu. Lui l’enfant unique écartelé entre une mère plus préoccupée par son mari que par son fils, et un père soucieux surtout d’aller voir ailleurs. Entre les parents de Claude et d’Arlette, l’amour est simple, droit, tout ce que Maurice n’a pas connu chez lui, il le trouve là, et Claude est comme son frère. Un frère qui dit aujourd’hui que l’amitié de Maurice est la seule qui lui a manqué quand il l’a perdue. Et puis, ils en sont alors au même point, ou presque, ils caressent des rêves de cinéma, Maurice réalisateur, Claude acteur, qui se heurtent enco­re à un mur qu’ensemble ils pensent pouvoir franchir.
1958. Sacha Guitry, Max Ophuls et Erich von Stroheim sont morts l’année précédente, Gérard Philipe et Jean Grémillon n’ont plus que quelques mois à vivre. C’est l’époque où des jeunes gens impressionnés et séduits par l’exemple du Renoir de Toni, par Rossellini et les néo-réalistes italiens, aiguillonnés par les films de Bresson, de Becker ou de Melville, rêvent d’un autre cinéma, plus direct, qui saisirait la réalité dans les rues et les bureaux, renoncerait aux studios et aux vedettes, un cinéma neuf. Godard, Truffaut, Rohmer, Chabrol s’apprêtent à partir en éclaireurs, sur un terrain que leurs textes et prises de positions dans les Cahiers du cinéma ont permis de préparer. Ils ne veulent pas attendre, au contraire de leurs aînés, qui pour la plupart ont travaillé dans les studios pendant des années avant qu’une chance, parfois oui, souvent non, leur soit offerte. Est-ce pour cela que des gens comme Pialat et Berri, qui ne sont pas nés du bon côté de la rue, commencent à y croire, ont envie d’y croire ? Sans doute, en partie. Ils savent qu’il leur faut se prendre en main, qu’ils ne peuvent compter sur personne et qu’il leur reste à surmonter un obstacle que les autres ont avalé déjà : Pialat et Langmann doivent encore se faire un nom, même si le second a changé le sien en Berri. Maurice trouve que Claude devrait cultiver son talent de scénariste, qu’il est doué, surtout pour les dialogues. Lui-même possède le complexe de l’écrivain, qui ne le quittera jamais, certain qu’il est incapable d’écrire, sans doute parce que l’écriture n’est pas pour ceux qui n’ont pas fait d’études. Quant à Claude, il juge Maurice déjà très « metteur en scène », Maurice sait ce qu’est une caméra, il a le sens de l’image, il est un remarquable preneur de son, a beaucoup réfléchi sur ces questions, alors que lui, Claude, ne se sent pas à la hauteur. « Tu écris, tu joues, je filme », hypothèse séduisante, qu’ils vont attendre encore de pouvoir vérifier.
Le mur auquel Pialat se heurte depuis des années, depuis toujours, sépare les mondes qui composent la société. Le monde des pauvres et celui des riches, celui des universitaires et celui des autodidactes, celui des reconnus et celui des anonymes. Son cinéma va naître en partie de ce constat, et de même que Pialat tente sans relâche de passer d’un monde à l’autre, d’une classe à une autre, ses personnages se cogneront la tête contre les murs.
En 1958, il a trente-trois ans. Il a connu la pauvreté, exercé plusieurs petits métiers, vu beaucoup de films, lu quantité de livres, il a abandonné la peinture, pour laquelle il se sentait fait et que la vie ne lui a pas permis de servir. La peinture, art solitaire, qui néces­site peu de moyens, le cinéma, exercice qui impose de travailler avec d’autres, financiers, techniciens, acteurs. Art, mais aussi commerce, art impur donc, qui parfois inspire à l’artiste le sentiment que les dés sont pipés, que tout est mis en œuvre pour le détourner de son projet initial, du rêve qu’il caresse et qui à mesure qu’il se dessine se transforme et se dérobe. Pialat le sait-il alors, tandis qu’il s’engage dans cette voie ? Il ne tardera pas à le vérifier.
Il a trouvé un os à ronger, il est en liste d’attente. Un peu d’assistanat (sur un court métrage d’Alain Cavalier notamment), un peu de montage aussi, des rendez-vous qui ne donnent rien, d’autres, bien plus nombreux encore, auxquels il n’ose pas se présenter, il bricole. Le talent n’a rien à y voir, le culot, l’audace, l’assurance impor­tent bien davantage. Comment pourrait-il posséder tout cela, à l’âge qu’il a, en venant du monde d’où il vient ?
Il ne sait pas alors, parce que personne ne peut le savoir, que son amitié avec Claude Berri le placera, quelques années plus tard, au cœur d’une famille dominante du cinéma français. Une nuit de 1959, dans une 2 CV garée rue du Faubourg-Poissonnière, quatre copains au sortir d’un dîner à La Coupole, un peu éméchés sans doute, ont l’idée de créer une agence artistique. Suggestion formulée par Berri, affirme la légende, mais ce sont les trois autres, Serge Rousseau, Michèle Méritz et Gérard Lebovici, qui créeront l’agence Lebovici-Méritz, appelée moins de dix ans plus tard à devenir Artmédia, et qui très vite fera la pluie et le beau temps sur la production française. Mais pour l’heure, Pialat voit les autres débuter, réaliser des films dont on parle, qui forment comme une vague, et il attend son tour. Le sentiment rivé au cœur, une fois encore, que le train part sans lui.
En mai 1958, il réalise un court métrage, L’Ombre familière, en amateur toujours. Une vingtaine de minutes de film, qui peuvent peut-être lui servir de carte de visite. A son âge, avec sa timidité naturelle et sa mauvaise humeur chronique, il ne peut prétendre se passer d’un sésame. De fait, une porte s’ouvre, celle de Pierre Braunberger, qui a produit Renoir dès 1926 (Nana, Tire-au-flanc, On purge bébé, La Chienne), Buñuel (Un chien andalou), Jean Rouch (Moi, un Noir), les courts métrages de Resnais, de Godard et Truffaut. Plus tard, Tirez sur le pianiste et Vivre sa vie, Muriel et Ma nuit chez Maud. Braunberger est un dinosaure, il aime les jeunes cinéastes, les débutants, il a le goût du risque et de l’innovation. C’est avec lui que Pialat va réaliser son premier film professionnel, tandis que là-bas, à Cunlhat, sa mère se meurt d’un cancer.
L’amour existe. Drôle de titre pour ce qu’avec un rien de condescendance on appelle un documentaire. Drôle de titre, surtout, parce que d’amour il n’y a en apparence que très peu dans le film. L’amour existe, oui, mais il faut le chercher, il faut y croire. Le film pourrait s’appeler Pourtant, l’amour existe.
Des images en noir et blanc, foules, gare, métro (cou­loirs, quais), embouteillages, immeubles filmés depuis un train. Et une voix (celle de Jean-Loup Reinhold, le texte est de Pialat, bien sûr) : « Longtemps j’ai habité la banlieue. Mon premier souvenir est un souvenir de banlieue. Aux confins de ma mémoire, un train de banlieue passe, comme dans un film. La mémoire et les films se remplissent d’objets qu’on ne pourra plus jamais appréhender. » Appréhender ? Comprendre ? Arrêter ? Redouter ? Tout à la fois. La mémoire et les films, le train est en marche, qui passe par Courbevoie. Église épargnée, salle de classe, cartes de géographie Vidal-Lablache, rangées de fauteuils vides. « Palais, Palace, Eden, Magic, Luc, Kursaal, la plus belle nuit de la semaine naissait le jeudi après-midi. » Premiers rangs, les meilleures places. Le cinéma était là, est là. Les films que l’on a vus, ceux que l’on veut faire, celui que l’on fabrique.
Premiers émois amoureux au bord de la Marne, sans que le cinéma se décide à se faire la malle, malgré le tort qu’on lui cause. « La banlieue entière s’est figée dans le décor préféré du film français. A Montreuil, le studio de Méliès est démoli. Ainsi merveilles et plaisirs s’en vont, sans bruit. » Le temps passe, comme le train, le temps d’y penser, il est déjà parti. L’enfance s’est enfuie, la vie reste à vivre. Quelle vie ? Celle que scande « la folie des petitesses, mon p’tit pavillon, mon p’tit jardin » ? Celle-là est la vie de tout le monde, dont personne ne veut.
Nostalgie de l’enfance, d’une vie remémorée, fantasmée, recomposée, souvenirs d’un passé de campagne, très français en cela déjà, Pialat, qui n’a jamais vécu vraiment à la campagne, mais qui aimait tant ses grands-parents, plus que ses parents peut-être, qui chaque fois qu’il revient en Auvergne passe des heures dans les bois à ramasser des champignons qu’ensuite il cuisine, se sent alors plus lui-même que jamais, et qui se penche sur cet autrefois qui est aussi un ailleurs. Le monde ne se ressemble plus, l’humain n’y a plus sa place, où se terrent-elles, les foules du début du film, quand elles ne sont pas dans la rue, le métro, les magasins ? « Voici venu le temps des casernes civiles, univers concentrationnaire payable à tempérament, entreprise pensée en termes de volerie, matériaux pauvres dégradés avant la fin des travaux. » Des villes bidons, ailleurs on dirait des favelas, à deux pas de la ville, enfin deux pas, disons trois kilomètres des Champs-Élysées, des enseignes qui brillent, fascinent et éblouissent. « De plus en plus, la publicité prévaut contre la réalité. »
Et puis, tandis qu’un bus roule dans une nuit de banlieue, la litanie des statistiques, la complainte des temps modernes : « Nombre de microbes respirés dans un mètre cube d’air par une vendeuse de grand magasin : 9 millions. Nombre de frappes tapées dans une année par une dactylo : 15 millions. Nombre de lycées dans les communes de la Seine : 9. Dans Paris : 29. Fils d’ouvriers à l’université : 3 %. A l’université de Paris : 1,5 %. A l’École de Médecine : 0,9 %. A la Faculté des Lettres : 0,2 %. Théâtres en dehors de Paris : 0. Salles de concert : 0. » Nostalgie, oui, certainement, mais pas seulement. Une rage également, une colère, et le désespoir qui pointe déjà. Contre qui, contre quoi ? Le film l’indique, il le dit : l’organisation sociale est en cause, dévoreuse d’humanité, et c’est bien contre elle que Pialat s’insurge, contre le mal que la société fait à l’homme. Un combat à mener ? Non, ce serait trop simple, et c’est bien pour cela que colère et désespoir sont, chez lui, indissociables. Car la société n’est ce qu’elle est que parce que l’homme la veut telle. Voilà, le mal est en l’homme. Et cela, le cinéma de Pialat ne cessera plus de le fouiller. Pourquoi suis-je comme je suis ? Pourquoi est-ce que je blesse quand je veux aimer, quand j’aime vraiment ? A ces questions, ses films essaieront de répondre, mais il n’y a pas de réponse, pas de celles en tout cas que l’art peut apporter. Alors, la psychanalyse, peut-être ? Pas davantage, ou bien des réponses qui n’en sont pas. Non, je suis né là, du mauvais côté de la rue, on n’a pas su m’apprendre ce que j’aurais dû savoir, je n’ai pas les diplômes qui pourraient me servir de sésame, je suis moi, et la force que j’ai en moi, je ne peux l’utiliser qu’à crier ma colère.
Un bidonville brûle, dans un terrain vague, une nuit, on se bagarre, et là, Pialat met en scène, dirige les protagonistes. Du cinéma, toujours du cinéma, documentaire et fiction c’est la même chose, toujours un regard, une mise en scène. Une pancarte renversée : rue d’Oradour-sur-Glane. On y revient, ou plutôt on n’en sort pas, tout ça pour quoi, tout ça pour ça. Ceux qui l’ont vécu sont les vieux d’aujourd’hui, une voix d’enfant dit leur présent, comme le texte d’une dictée : « Ils ont payé pour ça, payé pour qu’on leur foute la paix. Mais quelle paix ? Le repos à 9 000 francs par mois, l’isolement dans les vieux quartiers, l’asile. Ils attendent l’heure lointaine qui revient du pays de leur enfance, l’heure lointaine où les bêtes rentrent, collines gagnées par l’ombre, aboiement des chiens, odeurs du bétail, une voix connue, très lointaine, ils pourraient tendre la main et palper la page du livre, le livre de leur première lecture. » La vie les a mangés, les bruits qu’ils entendent, les parfums qu’ils respirent, les images qui leur reviennent sont ceux de la campagne, ceux de leur enfance, même s’ils sont nés, ont grandi, ont vieilli en ville. La ville qui les a dévorés, qui a détruit leur enfance. « Les squares n’ont pas remplacé les paysages de l’Ile-de-France qui venaient hier encore jusqu’à Paris, à la rencontre des peintres. » Les peintres, les voici, les sculpteurs aussi, les artistes. Monuments, statues, Arc de Triomphe, La Marseillaise de Rude. « La main de gloire qui ordonne et dirige, elle peut aussi implorer. Un simple changement d’angle, ça suffit. » Un changement d’angle, le cinéma, c’est ça.
(...)



Haut de page

Copyright © Éditions Grasset & Fasquelle
61, rue des Saints-Pères 75006 Paris
Tel: 01 44 39 22 00 - Fax: 01 42 22 64 18