François MAURIAC
De Gaulle
François Mauriac (1885–1970), romancier, journaliste, prix Nobel de littérature, a également été biographe. Outre une Vie de Jean Racine, il a écrit ce célèbre De Gaulle, dont c’est la première édition en poche.
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'HISTOIRE d'un homme, c'est l'histoire d'une époque. « Trente années de la vie du monde », voilà le sous-titre d'une biographie de Charles de Gaulle, et je ne l'envisage pas sans frémir. Comme les faux romanciers, les historiens amateurs courent les rues. Pour moi, je n'essaierai pas de donner le change ni de feindre d'être armé pour une telle entreprise.
Il reste qu'au long de ces trente années, je me suis fait une certaine idée du général de Gaulle. Cette idée est tout le sujet de mon livre. Je me le redis pour me rassurer, comme si ce qu'est de Gaulle à mes yeux pouvait être séparé de ce qu'il a fait ! Je ne cesserai donc de me mesurer à cette histoire que je ne raconterai pas.
Que faire donc ? Rien que de regarder mon modèle, que de continuer à le dévorer des yeux comme je le fais depuis 1944, et de rêver tout haut de lui comme je faisais durant l'occupation — car une part de rêve demeure dans les rapports que nous entretenons avec lui. Le mythe qu'il fut pour nous durant les quatre années de la résistance ne s'est jamais tout à fait dissipé.
Ce n'est pas qu'il nous fascine et que je sois incapable d'un jugement désintéressé en ce qui le concerne, comme certains m'en accusent. Je ne cesse de le juger depuis 1940 et parfois de revenir sur tel de mes jugements. Ainsi pour le R.P.F. auquel je fus hostile. Je montrerai, le moment venu, en quoi je paraissais avoir raison — et pourtant, sur un point essentiel, j'étais aveugle. Je ne me suis jamais interrompu d'observer de Gaulle avec une curiosité, avec un intérêt qui est le contraire de l'état de transe dans lequel on veut que j'entre dès qu'il s'agit de lui. Un intérêt, il est vrai, pénétré d'angoisse parce que l'histoire n'est pas finie, que je n'en connais pas le dernier chapitre et que Brutus et que Cassius s'agitent dans l'ombre de ce grand destin.
Ce n'est pas une histoire que je raconte, mais d'abord un portrait que je m'efforce de cerner : avec des traits, des hachures, des retouches, des repentirs, rien qui ressemble à un plan logique et raisonné. Et lorsque la figure apparaîtra telle que je l'ai conçue, je me tournerai, dans une seconde partie, vers de Gaulle lui-même et je ferai une remontée à travers ses textes (dont certains parmi les moins connus), jusqu'à ce que j'aie trouvé la confirmation par de Gaulle lui-même de l'idée que je me suis faite de lui dès le premier jour où nous déjeunions face à face, le 1er septembre 1944, rue Saint-Dominique.
La brume ne s'est jamais tout à fait dissipée qui le baignait à l'époque où il n'était pour nous qu'une voix brouillée par les parasites de l'ennemi : « Ici, Londres ! Le général de Gaulle vous parle… » C'était à Malagar, au cœur d'un hiver, le plus noir de toute notre vie. Nous entendions, au-dessus de nos têtes, craquer les bottes de l'officier allemand.
Ce de Gaulle mythique, une page écrite à Vémars, en Seine-et-Oise, le 19 août 1944, en fixe la dernière image. Elle parut dans l'un des premiers numéros du Figaro libéré, le 24 août, sous ce titre : Le premier des nôtres. Une voix pleine de larmes lisait cette page à la radio dans le bruit des cloches de Paris ; et tandis que j'écoutais, que je m'écoutais moi-même, les Allemands en déroute depuis le Bourget envahissaient le jardin, pénétraient dans la maison. Si je m'arrête à cette anecdote, c'est pour bien marquer qu'à cette vision du de Gaulle mythique une autre était en train de se substituer qui dure encore.
Le 30 août, Vémars est libéré. J'avais cherché un refuge, la dernière nuit, chez mon voisin Emile Roche qui m'avait accueilli et donné sa propre chambre. Le 31 août, mes deux fils, envoyés par le général de Gaulle, venaient me chercher dans une auto de la présidence. Des soldats enlevaient encore des mines sur la route du Bourget. Dans mon souvenir, je croyais être allé directement de Vémars à la rue Saint-Dominique, où j'aurais déjeuné avec le général. Mais le journal de Claude Mauriac est formel : c'est le 1er septembre 1944 qu'eut lieu ce déjeuner, que pour la première fois je vis le héros face à face et qu'enfin je ne l'imaginai plus.
J'épingle ici quelques traits du Premier des nôtres, comme je ferais d'un portrait-souvenir du de Gaulle mythique auquel allait se substituer celui que j'attendais, le cœur battant, en ce matin du 1er septembre, les yeux fixés sur la porte qu'il allait pousser. Voici comment débutait cette page qui fit grand bruit à ce moment-là :
A l'heure la plus triste de notre destin, l'espérance française a tenu dans un homme ; elle s'est exprimée par la voix de cet homme — de cet homme seul. Combien étaient-ils, les Français qui vinrent alors partager sa solitude, ceux qui avaient compris ce que signifie : faire don de sa personne à la France ? Morts ou vivants, ces ouvriers obscurs de la première heure resteront incarnés pour nous dans le chef qui les avait appelés, et qu'après avoir tout quitté ils ont suivi, alors que tant d'autres flairaient le vent, cherchaient leur avantage, trahissaient. C'est vers lui, c'est vers eux que la France débâillonnée jette son premier cri ; c'est vers lui, c'est vers eux que, détachée du poteau, elle tend ses pauvres mains. Elle se souvient : Vichy avait condamné cet homme à mort par contumace. Le jeune chef français qui, le premier en Europe, avait connu, défini les conditions de la guerre nouvelle, recevait l'anathème d'un vieux maréchal aveugle depuis vingt ans. La presse des valets français, au service du bourreau, le couvrait d'outrages et de moqueries. Mais nous, durant les soirs de ces hivers féroces, nous demeurions l'oreille collée au poste de radio, tandis que les pas de l'officier allemand ébranlaient le plafond au-dessus de nos têtes. Nous écoutions, les poings serrés, nous ne retenions pas nos larmes. Nous courions avertir ceux de la famille qui ne se trouvaient pas à l'écoute : « Le général de Gaulle va parler, il parle ! » Au comble du triomphe nazi, tout ce qui s'accomplit aujourd'hui sous nos yeux était annoncé par cette voix prophétique…
« Le Général va venir… » Comment ceux qui n'ont pas vécu, souffert, et sinon combattu, du moins obscurément résisté dans la France occupée, sans avoir un seul jour (ce fut mon cas) franchi la ligne de démarcation, pourraient-ils comprendre que je dus, pour ne pas défaillir, m'appuyer au mur ? Mais ce fut ma dernière « transe ». Quelques instants après, assis à sa table en face du général de Gaulle, je le regardais, je l'observais comme je n'allais plus cesser de le faire, à la fois déconcerté et intéressé, non plus « sous le charme », comme on dit — au contraire délivré du charme qu'exprime Le premier des nôtres — mais pris dans le mouvement d'une pensée souveraine. Elle ne se manifestait pas d'ailleurs à moi, ce matin-là, dans ce Paris à peine libéré, avec solennité ni même gravité. Que n'ai-je noté ce qui fut dit au long de ce premier déjeuner ! Si mon fils Claude avait été présent, j'en retrouverais tout aujourd'hui. Ce qui me déconcerta, ce fut précisément que le drame en train d'être vécu fut à peine abordé. Qui l'eût cru ? De Gaulle m'interrogeait sur André Gide ! Il s'intéressait à l'Académie, aux sièges à pourvoir. Je me rendais compte que pour cet homme, la libération de Paris avait dû être un moment essentiel, certes, mais enfin qu'il ne détachait pas du temps vécu depuis juin 40 et du temps à vivre encore, jusqu'à ce que la nation ait été rétablie dans sa puissance et dans sa gloire.
Ce que j'eusse voulu connaître, ce matin-là, c'étaient les chances que le général pensait avoir de réussir l'amalgame des F.F.I., des F.T.P. avec l'armée régulière, de maîtriser la province alors que toutes ses forces étaient jetées dans la bataille aux côtés des Alliés ; la France serait-elle présente le jour du règlement des comptes ?
J'appartenais moi-même alors au Front national. Je me trouvais empêtré dans ce filet que tenait fortement le Parti communiste. J'aurais eu mon mot à dire sur sa tactique… Mais non : de Gaulle s'intéressait à André Gide et à l'Académie ! J'étais un écrivain et, certes, cela comptait à ses yeux. S'il se glorifie de quelque chose au monde, c'est d'être lui-même un écrivain français. Sans doute eût-il été fort capable de prononcer le mot de Louis XVIII sur Chateaubriand : « Il faut se donner de garde de rien confier à ces gens-là, ils perdraient tout… » Mais il ne l'eût pas dit du même ton méprisant, ni même avec une ombre de dédain, car il n'y a rien du capital de gloire de la France, qui compte plus pour lui que ses écrivains. Mais ils ne sont pas utilisables, à la manière d'un financier ou d'un légiste. Je ne sais si André Malraux a jamais osé dire au Général que ce qui lui aurait convenu, à lui, André Malraux, ce n'était pas de débarbouiller les monuments de Paris ou d'inaugurer des musées, c'eût été d'être ministre de l'Intérieur.
Ce dont je pris conscience, au cours de cette première rencontre, ce ne fut pas du mépris que ses ennemis prêtent au général de Gaulle à l'égard de tous les hommes, mais de cette petite distance infranchissable entre nous et lui, non celle que crée l'orgueil de la grandeur consciente d'elle-même, mais celle que maintient cette tranquille certitude d'être l'Etat, et c'est trop peu dire, d'être la France.
Louis XIV n'a peut-être jamais dit : « L'Etat, c'est moi. » Et si Mme du Barry appelait familièrement Louis XV : « La France », c'était façon populaire de parler. Pour moi, « observateur du cœur humain » par profession, j'étais assis en face de quelqu'un qui ne se distinguait pas de la France, qui disait ouvertement : « Je suis la France » sans que personne dans le monde criât au fou. Il ne me déplaisait pas, ce jour-là, de me sentir séparé de ce personnage étrange, de n'avoir rien à faire qu'à ouvrir l'œil, qu'à dresser l'oreille. Un personnage, j'en avais inventé beaucoup mais, le croirait-on, je n'en avais jamais vu, ce qui s'appelle vu. Et celui-là, qui se tenait enfin sous mon regard, à la fois mythique et de chair et d'os, shakespearien et contemporain, à la fois en pleine vie, en pleine Histoire et en pleine littérature, je serais tout à mon aise, aux premières loges, pour le suivre de près, au long du dernier acte de la pièce dont les premiers s'étaient déroulés loin de moi et dont je n'avais eu que l'écho déformé.
Du même coup, et dès les premiers jours qui suivirent ce déjeuner, je vis naître le malentendu qui dure encore entre le général de Gaulle et les résistants des diverses formations politiques. Ce bref intervalle entre lui et nous dont je m'accommodais le mieux du monde parce que je n'appartenais pas à une certaine faune parlementaire, cet intervalle infranchissable pour les bourrades, pour les tapes sur le ventre, pour les : « Comment va, Président ? », il régnait déjà entre de Gaulle et les partis, comme il règne encore aujourd'hui.
Au Front national, auquel j'appartenais (sans l'avoir choisi et parce que mon réseau de résistance s'y était trouvé inféodé) on commentait avec scandale le refus opposé par le Général à un jeune résistant syndicaliste, Louis Saillant, qui avait souhaité de recevoir certains apaisements. Les syndicats n'avaient point à se mêler des affaires de l'Etat, fût-ce pour poser des questions ; c'est tout ce qu'obtint de de Gaulle notre résistant, très influent dans les milieux syndicaux : de quoi stupéfier et indigner tout ce petit monde, résidu grouillant de la IIIe République, très vivace encore.
Ce que ces politiciens, ces militants ne comprenaient pas, c'est que cette distance entre de Gaulle et eux, il la maintenait entre Churchill et lui, entre Roosevelt et lui. Aucun sentiment d'une supériorité sociale, à leur égard, ou même personnelle, mais affirmation d'une autorité souveraine, d'une autonomie essentielle, non celle d'un homme, mais celle de l'Etat, et plus que de l'Etat : celle de la nation.
Cet écart, maintenu entre lui et tous les individus et toutes les collectivités qui ne sont pas « le peuple » (le peuple sur les places et sur les routes des villages traversés) j'y fus sensible à l'extrême, le 12 septembre 1944, au Palais de Chaillot, lors de la réunion organisée par le Comité national de la Résistance. C'était la première fois qu'il se réunissait officiellement autour du général de Gaulle, dans ce Paris fumant où des barricades se dressaient encore. Comme nous allions pleurer ! De Gaulle, bien sûr, évoquerait les fusillés et les torturés. Comme on allait crier vengeance ! Il n'en fut rien. Le Général passa vite sur tout le côté passionnel de la conjoncture. Il hait la sensiblerie, ce Français de Lille. Et nous, les âmes tendres, nous nous sentions glacés. Nous ne savions que faire de nos mouchoirs. Tout autre homme que de Gaulle aurait changé cette rencontre entre le premier résistant de France et la masse des résistants en une séance du genre « baiser Lamourette ». Mais lui, il alla droit et sèchement aux questions les plus brûlantes et qui divisaient le plus les Français de gauche : les milices, les F.F.I. et les F.T.P., incorporés de force dans l'armée régulière ; nos alliés à convaincre qu'ils se trompaient en traitant la France avec ce mépris que Yalta allait manifester à la face du monde.
Nous avions cru que de Gaulle s'adresserait aux survivants que nous étions de cette lutte dans les ténèbres qui avait duré quatre années ; mais il s'en moquait bien : ce qui l'obsédait, ce jour-là, et ce qui comptait seul, c'était ce qui l'obsède encore aujourd'hui, après vingt ans : convaincre nos alliés de ce qui est dû à la France de tout temps à jamais. En 1964, au moment où j'écris ceci, de Gaulle achève de persuader l'ombre de Roosevelt qu'il n'y a rien à gagner à vouloir se passer de la France et que Yalta lui coûterait cher.
Ce que les résistants réunis à Chaillot avaient souffert ne paraissait pas plus intéresser de Gaulle que ne l'intéressait ce que lui-même avait souffert et souffrirait encore. Rien ne lui importait moins que de s'attendrir sur le révolu. Avoir donné sa vie à la France, c'était la moindre des choses, et à quoi bon en parler ? Refaire l'Etat ; refaire l'Armée, faire la guerre, forcer la main aux Alliés pour que la France fût présente à leur côté dans l'Allemagne occupée, et à sa capitulation, cela seul comptait. Pour le reste, que les morts enterrent les morts !
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