Marianne Massin
Les figures du ravissement
Enjeux philosophiques et esthétiques
Essai
Ancienne élève de l'ENS, Marianne
Massin, docteur en philosophie, enseigne à l'Ecole Nationale
Supérieure d'Arts Appliqués et de Métiers d'Art.
- I -
FIGURES PLATONICIENNES DU RAVISSEMENT
u
cur de quelques dialogues connus (principalement l'Ion, le
Banquet, le Phèdre) se trouvent des figures centrales pour
affiner la notion de ravissement et les interrogations qu'elle suscite.
L'aimantation d'une inspiration qui se propage, la présence
vigilante d'un démon familier, la catalepsie méditative,
la folie amoureuse, toutes ces figures sont moins disparates qu'il
n'y paraît. Encore faut-il comprendre ce qui se joue dans
ces différents états, dans leur temporalité,
ce qui y est ainsi suggéré de la tension vers la vérité.
Et ce, d'autant que Platon ne propose pas seulement des voies d'approche
imagées permettant de se " figurer " l'extraordinaire
du ravissement mais aussi des figures, au sens plus traditionnel
du terme : figures visuelles (sculptures de vieux satyres qui s'ouvrent
en leur milieu sur d'autres figurines), ou figurations animales
du philosophe (poisson torpille, taon, vipère, etc), ou encore
portraits remarquables de quelques personnages privilégiés
(un philosophe musicien, une prêtresse étrangère,
voire ce " vieux bonhomme " que Socrate oppose sans cesse
à Hippias). Tous creusent des écarts dans le discours,
éblouissent le lecteur pris de vertige dans des dédoublements
de sens. L'entrelacement des figures dans le texte paraît
alors un moyen privilégié de suggérer l'expérience
du ravissement, sans l'exténuer dans la linéarité
d'un discours ni la figer dans des oppositions statiques. L'uvre
qui nous prend aux rets de ces images n'invite-t-elle pas dès
lors à un tel ravissement philosophique ?
Cette hypothèse infléchit la nature des lectures platoniciennes
qui suivent, moins soucieuses de s'inscrire dans une histoire doctrinale
de la philosophie que de suivre les figures esquissées et
d'en épanouir les virtualités interrogatives. Il ne
s'agira donc pas de discuter ici des attributions de tel ou tel
dialogue ou de leurs dates respectives de composition, mais de se
confronter à la puissance de ce legs historique du platonisme
et de rendre ainsi hommage à " des discours qui ne sont
pas stériles mais ont en eux une semence d'où viendront
d'autres discours qui, poussant en d'autres naturels, seront en
mesure de toujours assurer à cette semence l'immortalité,
et de donner à celui qui en est le dépositaire le
plus haut degré de bonheur que puisse atteindre l'homme "
(Phèdre, 276e).
Pour privilégier la facilité d'accès aux textes,
je citerai Platon dans les nouvelles traductions en " GF-Flammarion
" (celles du moins qui étaient disponibles lors de l'élaboration
de ce travail) et, à défaut, dans la traduction de
Léon Robin qui rassemble tout le corpus dans la " Bibliothèque
de la Pléiade " (2 t., 1950). Lorsque ce sera nécessaire,
je rappellerai les termes grecs, en optant pour la forme la plus
simple de translittération en caractères latins :
celle qui omet les accents et ne marque que l'esprit rude (h), l'êta
(ê) et l'oméga (ô). Le lecteur trouvera en annexe
la liste des abréviations utilisées pour les titres
des dialogues.
1. Possession poétique et aimantation
Le dialogue Ion est centré sur le thème de l'inspiration.
Dans une première lecture, la notion paraît utilisée
ironiquement pour ruiner la prétention du rhapsode , l'interlocuteur
éponyme. Pourtant la dénonciation met en uvre
la belle figure de l'aimantation qui inspirera à son tour
bien des théories. Aussi vaut-il la peine d'en comprendre
la complexité.
Couronné de succès, Ion ne doute pas de sa supériorité.
Socrate va pourtant l'obliger à reconnaître l'inanité
de son pouvoir. Car il ne peut rendre raison ni de ce dont il parle
ni de la manière dont il le fait et, en plus, il ne sait
commenter qu'Homère. Pourtant, proteste le malheureux, je
subjugue mes auditeurs. C'est sans doute " [qu']une puissance
divine te met en mouvement, comme cela se produit dans la pierre
qu'Euripide a nommée Magnétis et que la plupart des
gens appellent Héraclée ", lui propose Socrate.
Devant cette alternative - posséder une technique ou être
possédé par la Muse - et ne pouvant prouver la première,
Ion préfère tirer gloire de la seconde en se proclamant
le héraut des dieux.
Pour le lecteur amusé, ce triomphe prête à
sourire. D'abord, Ion n'est qu'un maillon conducteur du flux aimanté
: le dieu inspire le poète qui inspire le rhapsode qui inspire
les auditeurs. Ensuite, ce flux ne lui vient que d'une seule source
d'inspiration " tel poète dépend de telle Muse,
tel autre d'une autre Muse - nous disons alors que le poète
" est possédé ", ce qui est tout près
de la vérité, puisqu'il est tenu par sa Muse "(535-536).
Enfin, pour être ainsi possédé et réduit
à l'état de chaînon dépendant, il a été
privé de sa propre raison comme tous ceux qui sont inspirés
et que " le dieu emploie comme des serviteurs, ayant ravi leur
raison " .
Cette restriction dessine l'ombre portée de l'inspiration
(la déficience de la technique et de la raison) et ses caractères
négatifs. Elle est aléatoire car elle survient à
l'improviste et s'empare de n'importe qui, voire du plus médiocre.
Par exemple Tynnichos de Chalcis ne sut rien composer qui vaille
en dehors d'un poème " le plus beau de tous les poèmes
lyriques, vraiment " une découverte des Muses ",
comme il l'appelle lui-même ". Son ordinaire médiocrité
indique en creux l'extraordinaire pouvoir du dieu et la place dévolue
au poète : instrument obéissant, d'autant plus docile
que sa personnalité est faible, d'autant plus soumis qu'il
ne se sert plus de sa raison propre. Par ailleurs, la manifestation
divine est fugitive et le poète, déserté, retourne
à sa médiocrité, le rhapsode à son hébétude.
Ion avoue sommeiller lorsqu'on ne parle pas d'Homère. L'inspiration
révèle ses limites, l'écoute singulière
du possédé manifeste encore l'étroitesse de
sa dépendance.
La vanité d'Ion est donc mise à rude épreuve
alors même qu'il croit s'enorgueillir d'une " faveur
divine ". Loin d'être un don, l'inspiration traverserait
un être vide. La possession ne serait qu'une parenthèse
temporelle faisant irruption dans une durée lisse. Discontinuité
terrassante, elle surviendrait de l'extérieur de l'individu
et ne saurait s'expliquer. Brèche brutale, elle suspendrait
son identité, le dépossédant de sa raison,
pour le réduire à n'être que la scène
d'une autre parole. Mis brusquement en transe, l'inspiré
agissant serait essentiellement passif. Ces caractères semblent
se renforcer mutuellement et impliquer cette commune conséquence
: la possession, aussi extraordinaire et divine soit-elle, ne modifie
pas essentiellement, mais suspend seulement l'identité de
celui qui en est précisément l'objet (et non le sujet)
et qui redeviendra aussi vite lui-même. Ion a donc bien tort
de se vanter. Il a été possédé, rien
de plus. Registre de l'avoir et non de l'être.
Ce tableau négatif ne peut satisfaire. Car la perte de raison
de l'inspiré y est à la fois postulée et démentie.
Le bon rhapsode, souligne Socrate, doit connaître et comprendre
les vers du poète qu'il commente afin de les interpréter
au mieux ; en outre, Ion lui-même avoue veiller aux effets
de son interprétation pour maîtriser à son tour
l'inspiration des spectateurs - ce qui suggère une pratique
réflexive de son métier . L'aspect irrationnel de
l'inspiration doit donc être nuancé comme doit l'être
la perte de rationalité qu'elle suscite. Il est explicitement
dit que l'inspiration n'advient qu'en faisant brutalement le vide
dans l'esprit de celui qu'elle visite comme si la puissance du souffle
divin chassait les facultés propres de celui qu'elle mobilise,
mais, en fait, elle n'arrache Ion et Tynnichos de Chalcis qu'à
la somnolence et à la médiocrité. Dormir, végéter,
est-ce la raison dont on les prive ? A y regarder de plus près,
se manifeste une hésitation temporelle que l'on pourrait
schématiser ainsi : ou le dieu ravit la raison de celui qu'il
inspire ; et, en ce cas, l'inspiration est discontinuité
et rupture, elle est première et suspend momentanément
et conséquemment la raison de l'inspiré. Ou, à
l'inverse, l'inspiré potentiel s'emploie à perdre
sa raison pour se rendre disponible dans l'espoir d'une éventuelle
inspiration. Au lieu d'une discontinuité, au lieu de l'irruption
d'une possession étrangère, se dessinerait alors la
continuité d'une quête. L'un n'exclut d'ailleurs pas
l'autre puisque l'inspiration se donne dans l'expérience
vécue de la possession.
Cette hypothèse permet de dépasser l'alternative
rencontrée dans les contradictions apparentes du texte.
Comme les Corybantes qui se mettent à danser dès
qu'ils ne sont plus en possession de leur raison ainsi font les
poètes lyriques. C'est quand ils n'ont plus leur raison,
qu'ils se mettent à composer ces beaux poèmes lyriques.
Davantage, dès qu'ils ont mis le pied dans l'harmonie et
dans le rythme, aussitôt ils sont pris de transports bachiques
et se trouvent possédés (534a).
Les deux premières phrases insistent sur la perte de la
raison : la dépossession est condition nécessaire,
antécédente ou concomitante, de l'inspiration. La
troisième phrase, elle, fait de la possession le résultat
temporel d'une action. Que cette action soit immédiatement
suivie d'une passivité (" ils sont pris "), et
qu'elle soit ici présentée comme minimale (mettre
le bout du pied suffit), ne doit pas masquer le fait qu'elle esquisse
une amorce de participation volontaire du sujet. La suite du texte
renforce cette activité, en comparant les Bacchantes et les
poètes : les premières, possédées, vont
puiser aux fleuves du miel et du lait et les seconds vont butiner
" sur certains jardins et vallons des Muses " pour en
rapporter des poèmes lyriques. L'image évoque une
quête et non la docile passivité d'un instrument possédé.
La possession pourrait n'être alors qu'une manière
de dénommer ce que ressentent subjectivement les poètes.
La même tension se retrouve dans la figure de l'aimantation.
Dans une première lecture, le possédé semblait
n'être qu'un morceau de matière, sans qualité
propre, mis en mouvement par une force magnétique extérieure.
Mais dans une seconde lecture, ni l'extériorité, ni
la passivité, ni la métamorphose du sujet en objet
possédé ne sont évidentes. L'extériorité
d'abord n'est pas totale puisque l'aimantation suppose une identité
de nature entre les corps qu'elle relie : ils sont tous en fer,
tous sensibles aux Muses. Platon va plus loin en différenciant
les chaînes d'aimantation. Le rhapsode n'est relié
qu'à celle qui lui correspond. L'apparent hasard conjoncturel
peut donc s'interpréter comme une détermination interne.
La force attire et révèle à chacun sa nature
propre. Cette nature est spécifique mais partageable. Même
si cette (re)découverte est vécue dans la passivité
surprenante d'une révélation extérieure, l'identité
s'y révèle ; mieux, elle agit : la pierre magnétique
" fait aussi passer en ces anneaux une force qui leur donne
le pouvoir d'exercer à leur tour le même pouvoir que
la pierre " (533d). Cela invite à concevoir une activité
dont le sujet n'est pas directement la source mais qui s'effectue
en lui avec son concours efficace. Ce qui explique la conjonction
des termes " d'enthousiasme " et de " possession
", l'un mettant l'accent sur l'intimité de cette parole
qui habite le rhapsode, l'autre sur l'extériorité
d'une prise. Extériorité et intériorité
se manifestent aussi dans la place médiane du maillon, il
subit une attraction extérieure, et l'exerce à son
tour.
Une autre conception de l'inspiration se profile : individuelle
mais communicable, transitive et renforcée par l'activité
propre du rhapsode. Son sommeil prend ainsi un autre sens, celui
d'une mise en sommeil de la raison, symbolisant un effort de disponibilité
pour accueillir une raison supérieure qui transcende l'émiettement
des individus et de leurs savoirs particuliers. Platon insiste sur
ce qui est perdu (l'autorité dont le rhapsode se croyait
détenteur) mais cette perte assumée indique la voie
de la sagesse de Socrate qui prétend ne dire " que des
vérités vraies, comme c'est naturel chez un homme
dépourvu de toute compétence particulière !
" (532d-e). Dans ce dénuement avoué, se dessine
une autre dimension spirituelle, celle de la vigilance philosophique
au service du vrai. Ion s'éveille à la vivacité
intellectuelle lorsqu'il se tient au service d'Homère . L'éveil
est aussi une dépossession de ses repères, de la fermeté
de son assise, ce que dit encore le mouvement de l'aimantation.
Et l'idiotie singulière du possédé, dormant
quand on ne parle pas de son poète, n'est pas une limitation
égoïste puisque la reconnaissance est celle de son appartenance
commune à une lignée, le rhapsode est un maillon qui
permet un véritable partage.
On doit en conséquence dépasser la première
et la plus habituelle interprétation du dialogue : l'inspiration
serait ironiquement évoquée pour ridiculiser Ion -
divine intrusion imposée à un individu privé
de son bon sens dans une dépossession violente, puis abandonné
à sa médiocrité coutumière une fois
la parenthèse extraordinaire refermée. La seconde
interprétation est plus convaincante : Ion n'est aimanté
que dans la mesure où il est susceptible de l'être
(la pierre d'Héraclée n'agit que sur telle matière),
voire parce qu'il s'est préparé et rendu disponible
pour l'être. Comme on l'a vu, il faut avoir d'abord "
mis le pied " dans l'harmonie pour " être pris de
transport " ; derrière l'apparente possession se profile
une quête personnelle.
Cette conception propose un riche point de départ pour penser
le ravissement au-delà du rapt et de sa brutalité
temporelle, au-delà de la violence éphémère
d'une dépossession extérieure. Dans l'immédiat,
elle présente un triple intérêt. Le premier
est de donner toute sa force à un dialogue qui serait sinon
assez mince et mettrait en scène un Socrate persifleur sans
que ce soit au service d'une véritable finalité ;
le texte serait plein de contradictions ou d'hésitations
et abuserait de figures elles-mêmes obscures, énigmatiques,
voire contradictoires - les rhapsodes sont des dormeurs brutalement
éveillés, des abeilles qui butinent ou des morceaux
de fer aimantés. Or le deuxième intérêt
de cette conception est de souligner que les figures, notamment
celle de l'aimantation, sont irremplaçables. Elles permettent
en effet de ramasser dans l'unité d'une forme littéraire
les tensions notionnelles qui cherchent à s'exprimer et qui
risquent de s'épuiser ou de mener à une contradiction
inopérante dans la linéarité du discours. L'aimantation
figure l'un et l'autre à la fois et dans le même temps
: l'activité et la passivité, la discontinuité
de la prise et la continuité de la chaîne, la singularité
de la parole et son partage possible, l'origine divine et la réception
humaine, l'extériorité de la pierre d'Héraclée
et l'intériorité de son pouvoir, et encore l'unité
du multiple rassemblé par cette attraction. Figure heuristique
pour le lecteur, mais aussi pour le philosophe qui cherche à
conceptualiser une expérience qui échappe aux prises
habituelles du savoir, à la maîtrise de la raison ordinaire.
A l'instar de Platon, il faut donc prendre au sérieux cette
force heuristique de la figure. Le philosophe est aussi appelé
à mettre en sommeil sa compétence conceptuelle et
à se hasarder hors de son domaine pour se laisser à
son tour aimanter par les figures. Et Socrate, taquinant Ion, dessinerait
de comparaisons en figures le cur du problème qui lui
importe. Car le troisième intérêt de cette interprétation
est de préserver non seulement la cohérence propre
du texte, mais encore la cohérence globale des dialogues
platoniciens ; la possession poétique représente dans
cette perspective une des figures de la tension que proposent d'autres
textes en mettant l'accent sur d'autres priorités.
Aussi faut-il mettre maintenant à l'épreuve cette
cohérence en examinant une figure qui revient à maintes
reprises dans l'uvre de Platon : celle du démon socratique.
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