Michela Marzano
Extension du domaine de la manipulation
De l'entreprise à la vie privée
Née à Rome en 1970, chargée de recherche au
CNRS, Michela Marzano est professeur des Universités en philosophie.
Elle est l'auteur, entre autres, de Penser le corps (PUF, 2002),
La philosophie du corps (PUF, collection que sais-je ? 2007) et
d'un collectif remarqué, Le dictionnaire du corps (PUF, 2007).
Introduction

l fut un temps, en Occident, où celui qui avait la chance
d'avoir un emploi s'estimait heureux. Dès son réveil,
il se préparait à affronter une journée riche
de rencontres nouvelles et de défis à relever. Sur
le chemin de son travail, alors que la radio répétait
qu'il fallait " oser la réforme permanente ", il
repensait à sa réunion de la veille. Il fallait resserrer
les équipes, agir dans l'urgence, être réactif...
Comme la plupart de ses collègues, il avait confiance en
son chef, un homme d'exception qui voulait faire " tomber les
murailles internes " et " vaincre les immobilismes ".
En arrivant à son bureau, il avait à peine ouvert
sa messagerie électronique, que le téléphone
se mettait à sonner. Le temps de décrocher, la secrétaire
rentrait pour lui annoncer que la réunion était déjà
commencée. " Il ne suffit pas d'être compétent,
il faut aussi aimer sa mission. La passion vaut parfois mieux que
le savoir. " Le coach qui parlait avait été engagé
pour remotiver le personnel. " Vous êtes les acteurs
de votre propre réussite et de votre bonheur. L'entreprise
vous donne les moyens de grandir et de vous épanouir. "
A la pause-café, son supérieur l'avertissait cependant
: " Il va falloir mettre les bouchées doubles. La DRH
vient de chiffrer nos objectifs à la hausse. " Cela
faisait déjà plusieurs heures qu'il était dans
son bureau et il n'avait accompli qu'un tiers des tâches qu'il
s'était données. Il avait un calendrier fixé
et il fallait s'y tenir. Pourtant, il devait rentrer chez lui. La
thérapeute conjugale avait été formelle : "
Pour réussir son couple, il faut le vouloir. Énergie,
enthousiasme et engagement maximal. " Le soir, il était
fatigué. Mais en éteignant la lumière, il pensait
déjà au lendemain. Il se préparait à
affronter une nouvelle journée riche de rencontres et de
défis à relever...
La fin de la société disciplinaire
Ce monde qui semble sorti d'un mauvais roman, c'est le nôtre.
Mais nous peinons à le voir ou, mieux, nous le voyons mais
il nous est si familier que nous n'arrivons plus à y porter
un regard critique. C'est là d'ailleurs un trait propre de
l'homme moderne " peut-être trompé par le sentiment
de sa supériorité 1 ". Il faut dire que certains
ont intérêt à nous présenter ce monde
sous les traits d'une conquête, une victoire sur le passé.
Et ils n'ont pas totalement tort en apparence. Depuis les années
1970, l'Occident est sorti progressivement de ce que Michel Foucault
appelait alors l'univers " disciplinaire ", mis en place
sur les ruines du vieil ordre médiéval. Cette sortie
d'un monde ordonné a débouché sur un nouvel
horizon, beaucoup plus ouvert, laissant chacun face à lui-même.
Au fur et à mesure des années, d'importantes mutations
technologiques ont d'ailleurs accéléré cette
émancipation des individus et engendré un nouveau
type de capitalisme 2. Les modifications culturelles et psychologiques
qui ont accompagné ces transformations de la société
libérale ont produit un " hyper-individualisme ",
un sentiment d'insignifiance, un narcissisme dont certains ne cessent
de condamner les effets dévastateurs en Occident 3. Mais
leurs discours, souvent brillants, sont vains. Ils n'ont d'ailleurs
aucune prise sur le monde. Et pour cause.
Nous assistons aujourd'hui à ce qu'on appelle en jargon
épistémologique un " changement de paradigme
" qui peut donner le vertige, mais se révèle
extrêmement séduisant. Du modèle " paternaliste
", selon lequel l'autorité religieuse, morale ou politique
pouvait constamment interférer avec la liberté des
individus au nom du Bien ou de la prévention du Mal, nous
sommes passés à un modèle " individualiste
", selon lequel personne ne peut mieux que l'individu lui-même
déterminer sa conception du Bien, et donc ce qu'il veut ou
ne veut pas faire. C'est la réalisation du rêve libéral
d'Isaiah Berlin qui évoque le désir intrinsèque
de tout homme de devenir sujet de sa propre vie : " Par-dessus
tout, je désire me concevoir comme un être pensant,
voulant, agissant, assumant la responsabilité de ses choix
et capable de les justifier en s'appuyant sur sa propre vision des
choses 4. " Désormais, dans ce nouveau paradigme, la
liberté se peint, d'après nous, sous les traits d'un
triptyque de valeurs prometteuses : authenticité, volontarisme,
autonomie. L'individu contemporain, qui ne se laisse plus enfermer
dans un rôle que d'autres lui avaient assigné, a le
sentiment de pouvoir enfin devenir ce qu'il est : c'est le culte
de l'authenticité. Branché sur son portable et en
liaison avec le monde entier, il pense posséder les moyens
matériels et technologiques 5 de réaliser ce qu'il
veut : c'est le culte du volontarisme. Libéré des
anciennes contraintes morales, qui lui dictaient ce qu'il devait
faire, l'homme occidental se croit capable de déterminer
précisément ce qu'il désire : c'est le culte
de l'autonomie.
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