Steve Martini
Le jury
Thriller
Traduit de l’américain par Eric Wessberge
Steve Martini est l’auteur de Trouble influence,
Le Juge, La liste et L’avocat. Il vit sur la Côte
Ouest des Etats Unis.
e
remarque un des jurés, un gars d’une cinquantaine d’années, qui
prend son temps et examine une à une les photos de la victime. Le
message de l’accusation est clair : Kalista Jordan était une
beauté afro-américaine, une femme devant qui s’ouvrait un avenir
sans limites. Et non contente d’être une belle femme, Jordan était
une scientifique hautement spécialisée titulaire d’un diplôme supérieur
envié.
Sur la photo, on la voit sourire, en compagnie de deux amies, sur
une plage. Kalista Jordan porte un maillot de bain deux-pièces et,
bas sur les hanches, un sarong bleu ciel qui laisse le nombril nu
et s’ouvre sur une cuisse d’un modelé superbe.
Ce cliché contraste violemment avec ceux du légiste qui suscitent
une moue unanime chez les jurés parmi lesquels ils circulent. Le
regard de plusieurs d’entre eux oscille entre la photo et mon client,
comme s’ils essayaient de le reconnaître.
Sur le rapport d’autopsie, le visage de Jordan est terriblement
gonflé, c’est à peine si on la reconnaît. Le garrot de nylon est
encore enfoncé dans la chair du cou bleuie par l’asphyxie. Ce qui
reste du corps, le tronc et la tête, est boursouflé après un séjour
de près d’une semaine en mer. Bras et jambes ont disparu. Nous pourrions
arguer de la présence de requins mais le rapport d’expertise médicale
est on ne peut plus clair : la victime a été démembrée de façon
chirurgicale, bras et jambes ayant été sectionnés aux articulations
avec une habileté toute médicale, dit le légiste. L’accusation
s’est appesantie sur le mot médicale.
Nous nous sommes battus deux jours durant à propos de ces photos,
afin de décider lesquelles doivent être retenues. Le ministère public,
c’est-à-dire l’Etat de Californie, a obtenu ce qu’il voulait pour
l’essentiel : assez d’images de violence pour soutenir la thèse
d’un crime perpétré sous le coup de la rage.
Harry Hinds et moi-même sommes relativement nouveaux au barreau
de San Diego, bien que le cabinet Madriani & Hinds se soit
fait une réputation en peu de temps. Il nous arrive encore de plaider
ou d’assister à une audition à Sacramento, capitale de l’Etat, et
nous avons deux associés là-haut qui tiennent une permanence, tandis
que Harry et moi tâchons de faire carrière ici. Ce changement de
cadre est dû à plusieurs facteurs, notamment le décès de Nikki,
mon épouse, emportée par un cancer il y a quatre ans.
C’est cette expérience, du reste, une longue cohabitation avec la
maladie dans la crainte du pire, qui m’a incité à défendre mon client,
un homme de science au service des autres.
Le docteur David Crone est un costaud à peine moins grand que moi.
A voir sa carrure on pourrait le prendre pour un ancien deuxième
ligne de foot américain. Il est en pleine forme physique et ne fait
pas ses cinquante-six ans. L’homme est noir de poils, en bras de
chemise c’est pire qu’un chimpanzé, et à la piscine j’imagine qu’il
y a toujours quelqu’un pour demander qui a laissé échapper le gorille.
Il n’y a que sur la tête qu’il commence à se dégarnir. Ses gros
sourcils se creusent en permanence tandis qu’il analyse les arguments
de l’accusation, prenant beaucoup de notes, comme si toute cette
affaire était une épreuve comptant pour l’obtention d’un titre universitaire.
Ce qu’il y a de plus désarmant dans son visage, ce sont les yeux
noisette, très doux, bien qu’ils soient enfoncés sous des arcades
qu’on dirait soumises en permanence à une intense activité sismique.
Evan Tannery, quant à lui, est un magistrat de carrière, procureur
depuis vingt ans, et pas la moitié d’un niais. Son dossier est fait
de petites pièces de raccroc toutes assimilables à des coïncidences,
mais mises bout à bout elles aggravent les charges qui semblent
peser sur Crone.
Kalista Jordan avait porté plainte pour harcèlement sexuel contre
notre client. De toute évidence, cette procédure n’était pas liée
à des avances sexuelles mais à des frictions constantes sur leur
lieu de travail. Il l’a peut-être harcelée mais c’était parce qu’elle
lui disputait sa fonction de directeur. Les jeux de pouvoir au sein
de l’unité de recherche n’avaient plus de secrets pour Jordan, et
elle jouait pour gagner.
David et Jordan avaient derrière eux des mois d’acrimonie, de disputes
sans fin et même quelques hurlements. Kalista avait contesté le budget d’un des projets auquel notre client tenait
le plus. Elle commençait même à avoir gain de cause. Sous le coup
de la colère, il avait manifesté son hostilité contre elle devant
des collègues, mais rien qui puisse s’apparenter à une menace de
mort.
La précision chirurgicale du démembrement a beaucoup fait jaser.
On laisse entendre bien sûr qu’elle est signée d’une main expérimentée.
Au cours de sa formation médicale, Crone a suivi des cours de chirurgie.
L’absence d’alibi, quoique non décisive, plombe les deux parties,
car l’accusation ne pouvant fixer avec précision la date de la mort,
nous ne pouvons prouver que notre client était ailleurs au moment
des faits. En plus, Crone s’est montré plus que vague avec Harry
et moi concernant ses allées et venues le dernier soir où il a vu
Jordan. Pour comble, il y a ces maudites pièces à conviction :
les colliers de nylon qu’on a retrouvés dans une de ses poches.
Enfin, chaque audition apporte son lot de surprises, ce qui ne va
pas sans nous poser de sérieux problèmes.
Tannery avance d’un pas imperturbable, retournant tout sur son passage,
sans omettre le moindre gravillon. Face aux jurés, Crone apparaît
comme l’Aristote Onassis de la science génétique. La théorie, c’est
que Kalista, femme cérébrale et animée d’une grande ambition professionnelle,
aurait été subjuguée par l’intellect de son patron. Pour étayer
cette théorie, on a lourdement insisté sur les qualifications universitaires
de mon client, comme pour en faire un expert dans son propre procès.
David Crone est médecin, chercheur à l’université. Il dirige une
équipe de scientifiques de haut niveau et joue un rôle prépondérant
dans le projet consacré au génome humain. On pourrait appeler ça
de la science par effet d’annonce. La presse y est pour beaucoup.
L’espoir d’un nouveau traitement médical et l’exploitation qu’on
en fait à chaque découverte constituent le plus sûr appui pour décrocher
des fonds, tant publics que privés. L’isolation d’un gène lié à
une maladie spécifique, coordonnée avec une bonne campagne de presse,
peut redresser la courbe des valeurs boursières comme les nichons
de Madonna et déclencher un orgasme collectif dans le conseil d’administration
des sociétés de biotechnologie.
C’est sur le terrain de cette compétition que Crone a rencontré
Kalista Jordan qui possédait un doctorat de troisième cycle dans
un domaine que je ne prétends pas comprendre, l’électronique moléculaire.
Crone, très avare d’informations en ces temps d’informatisation
à tout-va, nous a juste donné quelques miettes d’explications quant
à la nature du travail qu’ils faisaient ensemble.
Apparemment, ce n’est pas lui qui a choisi Kalista, elle lui a été
octroyée avec une subvention privée assez importante qui lui permettait
de poursuivre ses travaux de génétique. La formation de la jeune
femme correspondait particulièrement bien aux applications de l’informatique
à cette discipline de pointe. Crone n’en dit pas plus à ce sujet,
prétextant le secret professionnel et commercial. Il prétend que
si on le cuisine trop là-dessus, on s’expose à des procédures supplémentaires
pour non-respect des brevets et atteinte à la propriété intellectuelle,
laissant planer la menace d’une armée d’avocats d’affaires fondant
sur nous pour défendre les sociétés qui financent ses recherches
et escomptent un retour sur investissement. Dans cette ruée vers
l’or génétique, le meurtre de Kalista Jordan et le sort de mon client
importent très peu en regard des enjeux commerciaux.
Il semble que la qualification de Jordan ait été suffisamment porteuse
de promesses pour attirer l’attention de plusieurs autres universités
et d’une poignée d’entreprises qui, toutes, s’efforçaient activement
de l’amadouer au moment de sa mort. Crone l’explique par la conjonction
de deux faits : son appartenance à une minorité raciale et
sa grande compétence. Pour ce genre d’employeur, Jordan apportait
un plus en termes de discrimination positive. Lui-même avait dû
lutter pour la garder et surtout conserver les subventions dont
elle faisait partie au même titre que les crédits eux-mêmes. Il
lui accordait sans cesse de petits extras, augmentations de salaire
ou promotions diverses. Crone ne s’en plaint pas mais d’autres employés
du labo nous ont dit que les demandes de Jordan étaient fréquentes
et de plus en plus excessives.
Le dernier témoin de la journée s’appelle Carol Hodges. Elle a déjà
commencé à verser quelques gouttes d’huile sur le feu de l’accusation.
Hodges nous est tombée dessus à l’improviste, je soupçonne Tannery
de l’avoir sortie précipitamment de son chapeau de peur que nous
ne découvrions les faits de la bouche même de notre client. Il avait
tort de s’inquiéter.
— Vous connaissiez la victime ? demande Tannery.
— Oui.
— Vous la connaissiez comment ?
— Nous avons partagé la même chambre d’étudiante pendant un
certain temps.
— Et vous êtes restée à l’université en qualité d’enseignante,
c’est bien ça ?
— Oui, chargée de cours, dit-elle.
— J’attire votre attention sur la soirée du 28 mars de l’an
passé. Est-ce que vous avez souvenir de cette date ?
Elle acquiesce de la tête.
— Merci de parler à haute voix afin qu’on puisse enregistrer
votre témoignage.
— Oui.
— Vous rappelez-vous ce que vous faisiez ce jour-là, vers 6 heures
du soir ?
— Je dînais dans la salle de restaurant des professeurs.
— Et avez-vous eu l’occasion, ce soir-là, de voir la victime,
Kalista Jordan ?
— Oui.
— Que faisait-elle ?
— Elle prenait son dîner.
— Est-ce que vous mangiez ensemble ?
— Non. Nous étions à des tables séparées.
— Et que s’est-il passé ce soir-là ?
— Il y a eu une dispute.
— Avec qui ?
— Avec lui, répond-elle en tendant le doigt vers nous.
— Vous voulez dire le défendeur, David Crone ?
— Oui.
— Avec qui se disputait-il ?
— Kalista.
— Kalista Jordan ?
— Oui.
— Ils se disputaient à propos de quoi ?
— Je n’entendais pas, répond-elle.
Harry et moi sommes clairement secoués bien que nous fassions tout
pour le cacher. Harry fait semblant de bâiller, la main sur la bouche,
tandis que le témoin distille ses révélations devant les jurés.
L’accusation a pris soin de protéger la plupart des témoins à charge.
Il y a peu de dépositions dans leur dossier et les flics ont dit
à la plupart des amies de la victime qu’elles n’étaient pas obligées
de nous parler. Elles ont choisi de ne pas le faire, comme de juste.
— Ils ont haussé le ton au cours de cette dispute ?
— En partie.
— Qui a commencé ?
— Lui.
— Le docteur Crone ?
Elle hoche la tête. L’ordre hiérarchique étant ce qu’il est, témoigner
contre un supérieur ne l’enchante pas, visiblement, bien que la
réputation de Crone soit ternie depuis longtemps.
— Est-ce que le docteur Crone a crié en lui parlant ?
— Oui.
— Il l’a menacée ?
— Je ne suis pas sûre de comprendre ce que vous voulez dire.
— Est-ce que vous l’avez entendu proférer des menaces en s’adressant
à la victime ?
— Je n’entendais pas ce qu’ils disaient, comme je vous ai dit.
— Mais vous avez bien entendu des cris ?
Elle hoche la tête et une mèche lui tombe sur le front, qu’elle
repousse d’un revers de main.
— Oui.
— Est-ce qu’il l’a touchée ? demande Tannery.
Point crucial et seule raison de faire comparaître ce témoin.
— Oui, il a porté la main sur elle.
— Comment ?
— Il l’a prise par le bras quand elle a essayé de s’éloigner.
— Elle a essayé de se détacher de lui ?
— Oui.
— Est-ce que vous avez eu l’impression, à un moment ou un autre,
que le défendeur, David Crone, allait frapper la victime ?
— Objection.
— La perception qu’a eue le témoin de la scène est importante,
dit Tannery.
— Objection rejetée, dit le juge. Le témoin peut répondre.
— Oui. A un moment, j’ai pensé qu’il allait la frapper.
— Est-ce qu’il a frappé la victime ?
C’est sûr que Tannery n’allait pas me laisser le soin de la poser,
celle-là.
— Non.
— Lorsque le docteur Crone l’a retenue par le bras, la victime
vous a-t-elle paru effrayée ?
— Objection.
— Rejetée, dit le juge.
— Elle n’était pas contente, dit Carol Hodges.
— Est-ce qu’elle paraissait effrayée ?
— A sa place, je l’aurais été.
— Objection. Suppression au procès-verbal, s’il vous plaît.
Avant que le juge ne puisse trancher, Hodges reprend :
— Je crois qu’elle était effrayée.
Le juge supprime sa première réponse, mais le mal est fait. Tannery
marque un point.
Trois minutes plus tard, le défendeur, Harry et moi nous isolons
toutes portes fermées, dans une petite salle près des cellules de
détention.
— Pourquoi ne pas nous l’avoir dit, Bon Dieu ? demande
Harry bille en tête, rouge jusqu’aux oreilles.
Selon Harry, même si un client apparaît comme un sac de merde aux
yeux du monde entier, il reste notre sac de merde. A condition
de ne pas nous mentir, bien sûr.
— J’avais oublié, désolé.
— Comment peut-on oublier quelque chose comme ça ? fait
Harry en me regardant. Tu sais, toi ?
— Nous avons eu une discussion, dit Crone. Un échange verbal.
Ça m’est sorti de la tête.
— Vous ne nous avez pas dit que vous l’aviez vue ce soir-là.
— C’est important ?
— Plutôt, oui, dit Harry.
— Ça ne prouve pas que je l’ai tuée.
— Non, mais ça prouve que vous avez menti à la police, dis‑je.
Le dossier est ouvert devant moi et je fouille dedans pour en extraire
les déclarations de Crone lors du premier interrogatoire.
Crone n’y avait pas pensé.
— Ils vous ont demandé quand vous l’aviez vue pour la dernière
fois. Vous avez déclaré que vous n’aviez pas vu Jordan depuis une
semaine à la date de sa disparition.
Il réfléchit et ses gros sourcils se creusent, convergeant vers
le milieu du front. En même temps il se gratte le crâne avec la
gomme de son crayon. On jurerait qu’il est en train de résoudre
une équation différentielle.
— On ne pourrait pas dire juste que je me suis trompé, que
j’ai oublié ?
— Maintenant que leur témoin vous a rafraîchi la mémoire, ça
ne sert plus à grand-chose, dit Harry. C’est comme ça, en général,
que la cour découvre les mensonges.
— Autrement dit, ils risquent de ne plus me croire.
Harry opine et roule des yeux, l’air de dire : Enfin !
il a compris.
— Et vous pensez tenir le choc à la barre ? dit Harry.
Ils vont vous faire ravaler vos déclarations comme un poulet cru,
même pas déplumé !
La comparaison arrache un sourire à Crone. Il y a des moments où l’exaspération de mon partenaire et sa verve semblent
véritablement l’amuser. J’ai l’impression que l’expression de la
colère est pour lui d’une étrangeté totale. Dans son monde de protéines,
d’enzymes et de calculs mathématiques, ça lui fait le même effet
que les facéties d’une bête dans un zoo.
Il fixe Harry d’un air perplexe, alors j’explique :
— L’accusation peut s’appuyer sur vos déclarations à la police
pour prouver que vous mentez quand vous serez interrogé devant le
jury. Ça s’appelle une déclaration mensongère, que vous le vouliez
ou pas. Est-ce que vous l’avez vue ce soir-là ?
Je repose la question, juste pour savoir où nous allons.
— Oui, oui.
— Vous vous êtes disputés ?
— Eh bien, je ne sais pas si on peut aller jusqu’à dire...
— C’était une dispute, oui ou non ? intervient Harry,
las de ses pinailleries.
— Nous avons eu une discussion.
— Vous avez élevé la voix ? demande Harry.
— Peut-être.
— De toute façon, vos déclarations aux flics telles qu’elles
figurent dans leur rapport sont bel et bien contradictoires avec
le témoignage que nous venons d’entendre.
— C’est la même chose qu’un mensonge ? demande Crone.
— Pour le tribunal, rien que pour lui, ironise Harry.
Il hausse les sourcils en secouant la tête, avant de regarder ailleurs.
— Je suis sûr que vous trouverez une solution, vous avez toute
ma confiance, répond Crone.
— Ravi de l’entendre, réplique Harry. Tant que c’est pas moi
qui dois me farcir le potassium... ou bien perpète.
C’est-à-dire l’injection létale au chlorure de potassium ou la prison
à perpétuité. Nouveau sourire de Crone.
— Vous savez, Harry... vous permettez que je vous appelle Harry ?
Ça fait trois mois qu’il s’obstine à l’appeler monsieur Hinds, au
grand désespoir de Harry qui n’a cessé de lui répéter que Hinds
était le nom de son père, lequel ne se faisait appeler monsieur
Hinds que par les gens qu’il n’aimait pas.
— Vous avez un vocabulaire très pittoresque, commente Crone.
Très original.
Harry balance la tête d’un air accablé comme si l’autre n’avait
rien entendu de ce qu’il disait.
— Non mais sincèrement. Le potassium ou bien perpète,
répète-t-il en scandant les syllabes avec ses
doigts. C’est excellent. On pourrait en faire une chanson. Gilbert
and Sullivan. Vous avez déjà pensé à écrire des paroles de
chanson ?
— Seulement quand je bois.
— Quand je vais ressortir ça aux autres détenus, ils vont se
demander d’où je viens.
— A moins d’être sur une autre planète, ils le sauront, faites-moi
confiance.
— Vous pensez à la télé ?
Harry confirme d’un hochement de tête.
— Vous êtes une célébrité, une star. Un futur Charlie Manson.
Avant même d’être reconnu coupable, en plus.
Harry se lève et fait quelques pas dans la salle exiguë qu’on nous
a réservée.
— Oui, j’imagine, dit Crone. Tous les soirs aux infos, entrant
et sortant du tribunal un flic à chaque bras... pitoyable. Je ne
regarde pas la télé, ça me déprimerait.
Il parle d’une façon très didactique, comme un prof en chaire.
Harry me regarde et je sens qu’il se demande si nous n’avons pas
récolté un malade mental.
— Bon, pour le procès-verbal, je maintiens ce que j’ai dit.
Ce n’était pas un mensonge, quoi que vous en pensiez, Harry. Honnêtement,
j’avais oublié. C’est la pure vérité et je ne vois pas ce qu’on
pourrait ajouter d’autre.
— Mettons.
Harry n’en croit pas un mot mais le fait est que si Crone s’explique
aussi franchement qu’il vient de le faire devant les jurés, ça peut
passer.
Notre client est une pochette-surprise. C’est la deuxième fois qu’il
oublie des détails. Ou qu’il oublie de nous en parler, ce qui revient
au même.
Trois mois avant d’être assassinée, Kalista Jordan a tenté d’obtenir
contre lui une interdiction d’exercer. Elle n’y est pas arrivée,
mais ce n’est pas faute d’efforts. Elle prétendait qu’il la suivait
dans la rue. Crone admet qu’il avait des raisons de lui courir après,
mais pas de nature sentimentale. Jordan avait pris des documents
dans son bureau, il voulait les récupérer.
Jordan avait donc porté plainte pour harcèlement sexuel. Mais quand
un plaignant décède pendant l’examen de sa plainte, il y a extinction
de la procédure et c’est ce qui s’est passé dans le cas de Kalista.
Le Dr Crone considère hardiment cette plainte comme nulle et
non avenue, du fait qu’il n’y a jamais eu ni enquête ni résultat.
Il trouve cet épisode offensant et déplacé. Et comme il n’y a rien
de vrai là-dedans à ses yeux, il n’a pas jugé bon de nous en informer.
Nous avons tout fait pour ne pas mêler cette plainte au dossier
et le fait que le jury puisse la considérer comme un mobile n’a
pas effleuré ce grand esprit.
Crone dit qu’on ne tue pas un être humain pour une histoire semblable,
or l’homme a tué et continue de tuer pour beaucoup moins, c’est
notoire. Quand nous lui faisons remarquer qu’il joue sa carrière,
il se contente d’acquiescer à contrecœur et admet que c’est peut-être
vrai.
Je reviens à cette dispute dans le réfectoire des profs.
— Mais vous l’avez touchée, physiquement ?
— J’ai peut-être touché son bras.
— Vous l’avez tirée par le bras ? demande Harry.
— Mettons que ce soit possible.
Ça ne ressemble pas à un travail de mémoire, ce qu’il dit là.
— Elle a essayé de s’éloigner de moi. Nous n’avions pas fini
de discuter.
— Vous n’aviez pas fini, plutôt.
— Peut-être.
— Donc elle voulait clore la discussion ? je demande.
— Oui.
— Et vous l’en avez empêchée.
— Elle refusait de me rendre les documents de travail dont
je vous ai parlé.
Retour à ces mystérieux papiers, sur lesquels Crone préfère ne pas
s’étendre, sinon pour dire qu’ils étaient en rapport avec le projet
auquel lui et Jordan travaillaient.
— Mais pourquoi s’en prendre physiquement à elle pour les récupérer,
ces papiers ? demande Harry. Ils étaient si importants ?
— Ce n’était tout de même pas une agression.
— Montrez-moi comment vous faisiez, dit Harry.
Harry s’éloigne, dos tourné vers lui, Crone lui agrippe le bras
et Harry se dégage d’un geste.
— Si c’est tout ce que vous avez fait, votre discussion aurait
dû s’arrêter là.
— J’ai peut-être forcé un peu plus.
— Vous lui avez saisi un bras ou les deux ?
— Je ne me rappelle plus. Ça a duré si peu de temps...
— Est-ce que vous l’avez obligée à se retourner ?
— Probablement. Je crois que je l’ai prise par les épaules
en fait, comme ça, dit-il en empoignant les biceps de Harry.
— Vous l’avez secouée ? Le témoin dit que vous l’avez
secouée.
— Ça, je ne me souviens pas.
— Vous ne vous souvenez pas ou bien ce n’est pas arrivé ?
— Je ne sais pas, je ne m’en souviens pas.
— Votre discussion a duré combien de temps ?
— Une minute ou deux.
— Et qu’est-ce que vous lui avez dit ?
— Que je voulais récupérer les documents.
— Et elle ?
— Elle m’a répondu grossièrement. Elle m’a dit d’aller me faire
mettre.
— Elle a employé ces mots-là ?
— C’est ce dont je me souviens, oui.
— Elle a dit autre chose ?
— Franchement, je ne me souviens plus, ça fait trop longtemps.
Je crois qu’elle m’a traité de maniaque du contrôle, quelque chose
comme ça.
— Qu’est-ce qu’elle entendait par là ?
— Kali avait un problème avec tous les représentants de l’autorité
en général. C’était un de ses côtés les plus désagréables. Elle
refusait de se conformer aux directives. Au moindre désaccord, elle
vous traitait de flic ou d’obsédé du contrôle. Elle voulait imposer
sa façon de faire en tout.
— Mais elle travaillait pour vous ? Vous étiez son patron,
remarque Harry.
— Eh bien, il aurait peut-être fallu que quelqu’un le lui rappelle
au labo. C’était une collaboratrice difficile, elle faisait souvent
des choses sans vous en avertir. Des choses liées au travail.
— C’est pour ça que vous avez annulé son voyage à Genève ?
— Oui, exact.
— Pourtant, vous l’appelez Kali, dis-je. Pas docteur Jordan
ou Kalista.
— Ça faisait deux ans qu’on travaillait ensemble, nous avions
des rapports familiers, sans aucun formalisme.
— Vous, elle vous appelait comment ?
— Je ne me souviens pas.
— Dave ?
— Non.
— David ?
— Je ne crois pas. Elle disait docteur Crone, en général.
— Alors pourquoi ne pas l’appeler docteur Jordan ? demande
Harry.
— C’est important ?
— Ça pourrait prendre beaucoup d’importance aux yeux de l’accusation.
— J’ai une autre question, dis-je. Est-ce qu’il vous arrivait
de lui donner la préférence par rapport à d’autres membres du personnel ?
S’il y a eu des jalousies dans l’équipe, ça pourrait nous créer
beaucoup d’ennuis et alimenter la thèse du harcèlement.
— Non. Je vous ai déjà dit que notre désaccord ne portait pas
sur nos relations, mais sur des questions professionnelles. C’était
un différend concernant la façon de juger le projet.
Il y a là un blocage récurrent de la part de Crone. Les documents
soi-disant soustraits à son bureau n’ont jamais été retrouvés, ni
dans l’appartement de la victime, ni dans son bureau, et il n’y
a aucune trace d’effraction nulle part.
Avec un tel sac de nœuds, nous risquons de jouer un jeu de pur hasard
face au jury et de rester totalement à la merci du juge. La vie
de Crone ne vaut pas plus qu’un coup de dé.
— Pendant cette discussion dans la salle de restaurant, est-ce
que vous avez crié en vous adressant à Jordan ? Le témoin dit
que vous avez hurlé au visage de la victime à plusieurs reprises.
Harry martèle ses mots, penché vers lui, les deux mains appuyées sur la table.
— Je ne sais pas, j’ai peut-être parlé fort.
— Les acteurs de théâtre parlent fort. Les gens qui se disputent
hurlent. Il arrive qu’on comprenne ce qu’ils disent.
— Personne n’a entendu ce qui se disait à part Kali et moi-même.
Le docteur Jordan, si vous préférez.
S’il commence à se reprendre à chaque mot, on risque de mettre un
mois à le préparer avant de le faire venir à la barre.
— Vraiment ? Pour quelqu’un qui ne se souvenait pas de
la scène il y a une heure, vous êtes bien sûr de vous, observe Harry.
Dites-moi, est-ce que vous l’avez menacée ?
Carol Hodges a répété qu’elle n’entendait pas ce qui se disait mais
on ne peut pas savoir ce qui a pu être perçu par d’autres témoins.
— C’est un point crucial, dis-je. Si vous l’avez menacée, ou
même si vous lui avez dit quelque chose qui puisse à tort ou à raison
être interprété comme une menace, il faut que nous le sachions dès
maintenant.
— Je ne l’ai pas menacée. Je ne ferais jamais une chose pareille.
Ce n’est pas tant le contenu de la déclaration du témoin que sa
soudaineté qui nous pose un problème. On n’a rien vu venir, cette
femme était dans notre angle mort.
Crone s’excuse de ce qu’il appelle une omission par inadvertance.
Il a subi un stress considérable, ce qui explique, selon lui, que
ces détails lui aient échappé.
— Le mal est fait, lui dis-je. L’important est que vous ne
le sous-estimiez pas. Maintenant, si vous êtes d’accord, j’aimerais
que nous reparlions de ce qui est au cœur de cette question, pour
qu’il n’y ait plus de surprise.
Il m’interroge du regard.
— On en a déjà parlé, je sais, mais j’aimerais vraiment que
vous nous disiez ce qu’étaient ces documents que Jordan aurait subtilisés
dans votre bureau. Ils portaient sur quoi ?
— Encore ! Mais je vous ai déjà répondu, fait Crone, exaspéré.
On tourne en rond. Sujet tabou depuis qu’il nous a désignés pour
le défendre.
— Si je vous donnais des précisions sur mon travail, je ferais
aussi bien de démissionner. Je serais viré de l’université sur-le-champ.
J’ai beau être titulaire, rien n’y ferait. Navré. Je vous demande
de me croire, c’est tout.
— Ça devient difficile, remarque Harry.
— Si vous préférez que je désigne un autre défenseur..., dit
Crone.
— Inutile, dis-je sans laisser place au doute.
— Vous ne pensez pas qu’ils vous vireront de toute façon si
vous êtes inculpé de meurtre ? demande Harry.
— C’est un risque à courir.
— Et si vous venez à la barre ? Qu’est-ce qu’on va dire
à l’accusation quand ils vont vous questionner sur ces papiers ?
— On avisera le moment venu.
C’est bien ce que je crains.
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