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Gerald Martin
Gabriel Garcia Marquez, une vie
Professeur de langues modernes
à l'université de Pittsburgh, Gerald Martin est également
président de l'Institut International pour la Littérature
ibéro-américaine. Il a notamment publié une
édition critique de Hombres de maiz (1992) et de El Senior
Presidente (2000) de Miguel Angel Asturias et a participé
à la rédaction du Cambridge History of Latin America.
Sa biographie de Gabriel García Márquez est l'aboutissement
de dix-sept années de recherches.
Première partie
LA PATRIE : LA COLOMBIE
1899-1955
1
Colonels et causes perdues
1899-1927
inq
cents ans après l'arrivée des Européens, l'Amérique
latine semble souvent décevoir ses habitants. C'est un peu
comme si sa destinée avait été fixée
par Christophe Colomb, le " grand capi-taine " qui découvrit
par erreur le nouveau continent, le baptisa à tort "
les Indes ", puis mourut, amer et désabusé, au
début du XVIe siècle ; ou bien par le " grand
libérateur " Simón Bolívar, qui mit un
terme à la domination coloniale espagnole au début
du XIXe siècle, mais finit ses jours consterné par
la désunion de la région qui venait d'être affranchie
de ce joug et par la constatation que " celui qui sert la révolution
laboure la mer ". Plus récemment, le sort d'Ernesto
" Che " Guevara, l'icône révolutionnaire
la plus romantique du XXe siècle, mort en martyr en Bolivie
en 1967, ne fit que confirmer l'idée que l'Amérique
latine, continent encore inconnu et toujours terre d'avenir, abrite
des rêves grandioses et des échecs lamentables .
Bien avant que le nom de Guevara ne fasse le tour du monde, dans
un village qui, au début du XXe siècle, sortit quelques
années de sa torpeur lorsque la United Fruit Company de Boston
choisit d'y planter des bananes, un petit garçon écoutait
son grand-père lui raconter des histoires sur une guerre
qui avait duré mille jours et à la fin de laquelle
il avait lui aussi éprouvé l'amère solitude
des vaincus. Des récits d'exploits, de bons et de méchants
disparus dans les brumes du passé, qui apprenaient à
l'enfant que la justice ne fait pas naturellement partie de la trame
de l'existence, que le droit ne triomphe pas toujours ici-bas et
que les idéaux dont tant d'hommes et de femmes sont emplis
peuvent être détruits et même disparaître
de la surface de la terre. Sauf s'ils continuent à vivre
dans la mémoire de ceux qui ont survécu et peuvent
raconter l'histoire.
A la fin du XIXe siècle, soixante-dix ans après avoir
obtenu son indépendance de l'Espagne, la république
de Colombie comptait moins de cinq millions d'habitants, contrôlés
par une élite d'environs trois mille propriétaires
de vastes haciendas, pour la plupart des politiciens et des hommes
d'affaires, quand ils n'étaient pas avocats, écrivains
ou grammairiens, ce qui justifiait le nom d' " Athènes
de l'Amérique du Sud " donné à la capitale,
Bogotá. La guerre des Mille Jours fut la dernière
et la plus dévastatrice de la vingtaine de guerres civiles
et locales qui ravagèrent le pays au XIXe siècle et
opposèrent les libéraux aux conservateurs, les centralistes
aux fédéralistes, la bourgeoisie aux propriétaires
terriens, la capitale aux régions. Tandis que dans la plupart
des autres pays le XIXe siècle voyait les libéraux
ou leur équivalent gagner peu à peu la partie, les
conservateurs colombiens dominèrent jusque dans les années
1930. Ils durent laisser la place aux libéraux pendant un
interlude, entre 1930 et 1946, avant de reprendre le pouvoir et
de le garder jusqu'à la moitié des années 1950.
Aujourd'hui encore, ils représentent une force considérable.
La Colombie est bien le seul pays où, à la fin du
XXe siècle, la bataille des élections générales
n'opposait encore que deux partis traditionnels, le libéral
et le conservateur, sans qu'un autre adversaire ait pu se faire
durablement une place entre eux . Depuis dix ans, toutefois, la
situation s'est modifiée.
Malgré son nom, la guerre des Mille Jours fut presque termi-née
avant même de commencer. Les conservateurs au gouverne-ment
avaient des ressources infiniment supérieures et les libéraux
étaient à la merci des lubies de leur chef, Rafael
Uribe Uribe, un homme inspiré mais incompétent. Le
conflit dura néanmoins trois ans et devint de plus en plus
cruel, inutile et implacable. Des deux côtés, on ne
fit plus de prisonniers à partir d'octobre 1900 : ce serait
désormais " une guerre à mort ", dont les
implications se font encore sentir aujourd'hui. Lorsque les hostilités
prirent fin, en novembre 1902, le pays était ravagé
et appauvri. Il allait perdre à jamais la province de Panama
et quelque cent mille Colombiens avaient été massacrés.
Pendant plusieurs décennies, il serait le théâtre
de vendettas de toutes sortes. Cela fait de la Colombie un étrange
pays, dont les deux principaux partis ont ostensiblement été
à couteaux tirés pendant près de deux cents
ans, mais se sont tacitement entendus pour que le peuple ne soit
jamais véritablement représenté. Si, de toutes
les nations d'Amérique latine, elle est celle qui a connu
le moins de coups d'Etat et de dictatures au cours du XXe siècle,
son peuple a payé au prix fort cette apparente stabilité
des institutions.
La guerre des Mille Jours enflamma tout le pays, mais son centre
de gravité se déplaça petit à petit
du centre vers les régions de la côte atlantique. En
effet, les rebelles libéraux ne menacèrent jamais
sérieusement Bogotá, siège du gouvernement
; par ailleurs, ils se repliaient toujours vers les routes de la
côte que leurs chefs empruntaient souvent pour trouver refuge
dans des pays sympathisants ou aux Etats-Unis, où ils essayaient
de lever des fonds et d'acheter des armes. A cette époque,
le tiers nord de la Colombie, la Costa (la Côte), dont on
appelle les habitants les costeños, comportait deux importants
départements, celui de Bolívar à l'ouest, avec
pour chef-lieu le port de Carthagène, et celui de Magdalena
à l'est, avec pour chef-lieu le port de Santa Marta, niché
à l'ombre de l'impressionnante Sierra Nevada. Les deux villes
principales situées de part et d'autre de la ceinture de
la sierra, Santa Marta à l'ouest et Riohacha à l'est
- ainsi que toutes les agglomérations intermédiaires
- Ciénaga, Aracataca, Valledupar, Villanueva, San Juan, Fonseca
et Barrancas - changèrent plusieurs fois de mains durant
le conflit et servirent de décor aux exploits de Nicolás
Márquez et de ses deux aînés illégitimes,
José María Valdeblánquez et Carlos Alberto
Val-deblánquez.
Au début des années 1890, Nicolás Márquez
et Tranquilina Iguarán étaient venus vivre avec leurs
enfants, Juan de Dios et Margarita, à Barrancas, une petite
ville de la Guajira. Dans la Calle del Totumo, à quelques
pas de la place, ils louèrent une maison qui est encore debout
aujourd'hui. Nicolás Márquez s'y installa comme orfèvre.
Il créait et vendait ses propres bijoux : bagues, colliers,
bracelets, chaînes, et sa spécialité, des petits
poissons en or. Son commerce prospéra et il devint un membre
respecté de la ville. Son apprenti, qui devint plus tard
son associé, était un homme plus jeune nommé
Eugenio Ríos, pratiquement son fils adoptif, avec qui il
avait travaillé à Riohacha. Ríos, qu'il avait
ramené d'El Carmen de Bolívar, était le demi-frère
de la cousine de Nicolás, Francisca Cimodosea Mejía,
avec laquelle Nicolás avait grandi à El Carmen et
qu'il prendrait plus tard avec lui à Aracataca. Lorsque éclata
la guerre des Mille Jours, après de nombreuses années
de frustration et d'amertume pour les libéraux, Nicolás
Márquez, à trente-cinq ans, n'avait plus tout à
fait l'âge de se lancer dans des aventures. Sans compter qu'il
menait une vie agréable à Barrancas et espérait
prospérer encore. Il rejoignit néanmoins l'armée
d'Uribe Uribe et combattit dans les provinces de la Guajira, de
Magdalena et de Padilla, avec plus de courage et de constance que
beaucoup d'autres, à ce que l'on sait. Il est certain en
effet qu'il s'engagea dans la lutte dès le début,
en tant que comandante de l'armée libérale qui occupait
sa ville natale de Riohacha, et qu'il y était toujours impliqué
lorsque la guerre prit fin, en octobre 1902.
A la fin du mois d'août 1902, l'armée libérale,
qui venait de recevoir des renforts et était maintenant sous
le commandement d'Uribe Uribe, avançait vers l'ouest et le
village d'Aracataca, connu comme étant une place forte libérale,
où elle arriva le 5 septembre. Pendant deux jours, Uribe
Uribe s'entretint avec le général Clodomiro Castillo,
le général José Rosario Dúran et un
certain nombre d'officiers, dont Nicolás Márquez.
Et c'est là, à Aracataca, qu'ils prirent la funeste
décision de livrer bataille encore une fois, ce qui allait
aboutir à la terrible défaite de Ciénaga.
Uribe marcha sur Ciénaga à l'aube du 14 octobre 1902.
Le combat tourna au désavantage des libéraux lorsqu'un
navire de guerre gouvernemental se mit à bombarder leurs
positions depuis la mer. Uribe Uribe reçut plusieurs balles
qui transpercèrent sa veste sans le toucher - ce n'était
d'ailleurs pas la première fois qu'un tel miracle se produisait.
Il s'exclama alors, comme l'aurait fait le colonel Aureliano Buendía
: " Combien ces satanés Goths croient-ils que j'ai d'uniformes
de rechange ! " (" Goths " était le terme
par lequel les libéraux désignaient les conservateurs.)
Carlos Alberto, le jeune fils de Nicolás Márquez,
mourut en héros, tandis que son frère aîné,
José María, qui occupait la quatrième place
dans la hiérarchie de la division Carazúa chez les
conservateurs, survécut.
Deux jours plus tard, bouleversé par la mort de Carlos Alberto,
José María quitta Ciénaga et se dirigea vers
le camp des vaincus, où son père et les autres libéraux
léchaient leurs plaies. Il était porteur d'une proposition
de paix de la part des conservateurs. Au moment où sa mule
approchait des tentes de l'ennemi, une avant-garde l'intercepta
et c'est les yeux bandés qu'il fut conduit auprès
d'Uribe Uribe. On ne saura jamais ce qui se passa entre le fils
illégitime de dix-neuf ans et son père rebelle dans
des circonstances historiques assombries par la mort du cadet. Uribe
Uribe discuta avec ses officiers supérieurs de l'offre des
conservateurs, qu'ils décidèrent finalement d'accepter.
Le jeune messager repartit vers Ciénaga, où il arriva
tard dans la soirée à la gare. Une foule en délire
l'attendait et il fut porté en triomphe. Dix jours plus tard,
le 24 octobre 1902, les chefs des conservateurs et Uribe Uribe se
rencontraient avec leurs officiers supérieurs respectifs
près de Ciénaga, dans une plantation de bananes, la
Neerlandia, pour signer le traité de paix. Cet acte ne devait
pas pour autant dissimuler l'amère vérité :
les libéraux venaient de subir une terrible défaite.
A la fin de l'année 1902, Nicolás Márquez
alla retrouver son épouse Tranquilina à Barrancas
et reprit le cours de sa vie. En 1905, leur troisième enfant,
Luisa Santiaga, vit le jour. Tout était apparemment revenu
à la normale . En 1908, toutefois, Nicolás Márquez
fut impliqué dans une sombre affaire qui changea tout pour
sa famille et le força à quitter Barrancas. Lors de
ma visite dans cette ville, en 1993, soit quatre-vingt-cinq ans
plus tard, cette histoire était encore connue de tous. A
ceci près que les versions diffèrent. Mais tout le
monde s'accorde à reconnaître que vers dix-sept heures,
le lundi 19 octobre 1908, dernier jour de la semaine de la fête
de la Vierge del Pilar, tandis que sous un ciel pluvieux la procession
portait la statue de la Madone jusqu'à l'église proche,
le colonel Nicolás Márquez, politicien respectable,
propriétaire terrien, orfèvre et père de famille,
alors âgé d'une quarantaine d'années, abattit
un homme plus jeune du nom de Medardo, neveu de son ami et frère
d'armes le général Francisco Romero. Nul ne nie par
ailleurs que Nicolás était un " homme à
femmes ", autrement dit un coureur de jupons. D'un point de
vue extérieur, cet aspect de sa personnalité peut
sembler antinomique avec l'image de l'homme digne et bien considéré
qu'il donnait au voisinage, mais à l'intérieur de
ce genre de société, il y a deux sortes de renommée
qu'un homme apprécie. La première est la " bonne
réputation " en tant que telle, c'est-à-dire
le respect conventionnel, souvent mêlé de crainte,
qu'il doit savoir inspirer ; la seconde est celle du don Juan, du
" macho ", que les autres lui font volontiers, le plus
souvent avec son accord. L'astuce consiste à s'arranger pour
que l'une et l'autre se renforcent mutuellement.
La première version que je recueillis était une des
plus con-vaincantes ou des plus complètes. Filemón
Estrada avait vu le jour l'année même où ces
événements se déroulèrent. Il était
maintenant aveugle et cette histoire ancienne avait gardé
pour lui une certaine fraîcheur. Il expliqua que Nicolás,
déjà père de plusieurs enfants illégitimes,
séduisit Medarda Romero, sur de son vieil ami le général
Romero, et se vanta de sa bonne fortune après avoir bu quelques
verres sur la place. Les commérages allèrent bon train.
La plupart étaient au détriment de Medarda, mais certains
impliquaient Tranquilina. " Ces calomnies doivent être
lavées dans le sang, déclara Medarda à son
fils, c'est le seul moyen. Et si tu ne règles pas ça,
je vais devoir mettre ton pantalon et tu pourras porter mes jupes
! " Medardo, un tireur d'élite qui avait fait la guerre
aux côtés de Nicolás et vivait désormais
non loin de là, à Papayal, défia et insulta
à plusieurs reprises en public son ancien commandant. Celui-ci
prit l'avertissement au sérieux et tendit une embuscade au
jeune homme. Le jour de la fête religieuse, Medardo, vêtu
d'une gabardine blanche, arriva en ville sur son cheval et coupa
par une ruelle qui n'existe plus aujourd'hui. Alors qu'il mettait
pied à terre, une touffe d'herbe dans une main et un cierge
allumé dans l'autre, Nicolás lui lança : "
Tu es armé, Medardo ? " Medardo répondit que
non. " Eh bien, tu te souviens de ce que je t'ai dit ? "
dit Nicolás qui tira alors une fois, deux selon certains
témoignages. Une vieille femme qui habitait un peu plus loin
dans la ruelle sortit de chez elle et constata : " Ainsi, tu
as fini par le tuer. - L'arme du droit a primé la force ",
déclara Nicolás. " Après ça, poursuivit
le vieux Filemón, Nicolás Márquez a dévalé
la rue en sautant par-dessus les flaques, son pistolet dans une
main et son parapluie dans l'autre. Il a pris au passage Lorenzo
Solano Gómez, son compadre, puis il est allé se rendre
en sa compagnie. On l'a mis en prison, mais un peu plus tard, son
fils José María Valdeblánquez, un garçon
très malin qui était presque avocat, l'a sorti de
là. Comme Medardo était enfant illégitime,
on ne savait pas si son nom était Pacheco ou Romero, donc
Valdeblánquez a déclaré qu'il était
difficile de savoir exactement qui avait été tué
; c'était simplement un point de droit, voyez-vous, mais
c'est comme ça qu'il a fait libérer son père.
"
C'est d'Ana Ríos elle-même, la fille de l'associé
de Nicolás, Eugenio, que je tiens l'information selon laquelle
Tranquilina était mêlée de près au drame,
et elle était bien placée pour savoir ce qu'il en
était . Elle se souvient que Tranquilina était d'une
jalousie extrême, avec raison, car Nicolás la trompait
honteusement. Medarda était veuve et dans les petites villes,
les veuves font toujours jaser. On disait qu'elle était la
maîtresse en titre de Nicolás, ce qui finit par obséder
Tranquilina, peut-être parce que, contrairement aux autres
conquêtes de son époux, Medarda appartenait à
une classe sociale supérieure, ce qui la rendait d'autant
plus dangereuse. Le bruit courut que Tranquilina était allée
voir des sorcières. Elle nettoya le seuil de sa maison avec
de l'eau rapportée de la rivière et répandit
tout autour du jus de citron. Puis, dit-on, elle alla dans la rue
et se mit à crier : " Au feu, au feu ! Ça brûle
chez la veuve Medarda ! " Un garçon qu'elle avait payé
pour attendre dans le clocher de l'église de San José
se mit à sonner le tocsin et peu de temps après, on
aperçut Nicolás qui quittait furtivement le domicile
de Medarda en plein jour (profitant sans doute de l'absence de son
ami le général).
Interrogé par les autorités qui lui demandaient s'il
reconnaissait avoir tué Medardo Romero Pacheco, Nicolás
Márquez répondit : " Oui, et s'il ressuscite,
je le tue de nouveau. " Le maire, un conservateur, décida
de lui apporter sa protection. On envoya des policiers récupérer
le corps de Medardo, qu'ils placèrent face contre terre,
les mains liées dans le dos, avant de l'emporter. Pour la
plupart des gens, Medardo a suscité l'affrontement et a "
bien cherché " ce qui lui est arrivé. Toutefois,
si l'on s'en tient aux faits, c'est Nicolás qui apparem-ment
a choisi l'heure, le lieu et le mode de l'ultime confrontation.
On ne dispose pas des éléments nécessaires
pour déterminer jusqu'à quel point son acte était
justifié ou répréhensible. Ce qui est clair,
en revanche, c'est qu'il n'avait rien d'héroïque. Nicolás
n'était pas un fermier sédentaire mais un vétéran
de la guerre, et l'homme qu'il a tué en le prenant par surprise
était son inférieur et son cadet.
A Barrancas, la plupart des gens attribuèrent l'événement
à la fatalité - le terme espagnol, desgracia, est
plus proche de la malchance que de la disgrâce - et l'on raconte
que dans la famille de Medardo, nombreux furent ceux qui apportèrent
leur soutien au colonel. Il fut pourtant question de lynchage et
d'émeute, de sorte que dès que cela fut possible,
on l'envoya sous escorte à Riohacha, sa ville natale. Et
même là, sa sécurité ne put être
assurée. On le conduisit donc dans une autre prison à
Santa Marta, de l'autre côté de la Sierra Nevada .
Là, il semble qu'un proche de Tranquilina, jouant de son
influence, obtint que la sentence soit réduite à une
incarcération d'un an, plus un an " avec la ville comme
prison ". Tranquilina, les enfants et d'autres membres de la
famille le rejoignirent quelques mois plus tard. Certains racontent
qu'il aurait acheté sa mise en liberté avec ses talents
d'orfèvre, en fabriquant ses poissons, ses papillons et ses
calices dans l'enceinte de sa prison. Aucun document relatif au
dossier n'a été retrouvé à ce jour.
La famille García Márquez n'affronta jamais cette
affaire avec toutes ses implications et elle en adopta une version
édulco-rée. D'après eux, la rumeur courait
que Medarda, qui n'était pas une oie blanche, accordait une
fois de plus " ses faveurs à un homme du coin ",
et un ami de Nicolás ayant évoqué ces racontars
un jour qu'ils buvaient un verre sur la place, le colonel déclara
: " Je me demande si c'est vrai ? " L'histoire revint
aux oreilles de Medarda sous une forme qui suggérait que
Nicolás lui-même était à l'origine de
la rumeur, et elle demanda à son fils de défendre
son honneur. Plus tard, Luisa rappellera à plusieurs reprises
qu'en évoquant cet épisode presque tabou Tranquilina
disait : " Et tout ça pour une simple question ! "
Selon cette version, c'est un " duel " qui oppose les
deux hommes, le mort n'a que ce qu'il mérite et c'est son
adversaire qui devient " la véritable victime du meurtre
".
En 1967, après la parution et le succès de Cent Ans
de soli-tude (où Gabriel García Márquez donne
de l'affaire une version moins idéalisée que le reste
de sa famille), Mario Vargas Llosa demanda au romancier qui était
le personnage principal de son enfance et celui-ci répondit
: " C'était mon grand-père, et je tiens à
faire remarquer que c'est un vrai monsieur que j'ai retrouvé
par la suite dans mes livres. Il a dû tuer un homme quand
il était très jeune. Il vivait dans un village et
apparemment, quelqu'un lui cherchait toujours des noises, mais il
ne s'en préoccupa guère jusqu'au moment où
la situation devint intenable et où il dut lui mettre une
balle dans la peau. La population était visiblement de son
côté, au point que l'un des frères de l'homme
abattu dormit toute la nuit en travers de sa porte, devant la chambre
de mon grand-père, pour éviter que la famille du mort
ne vienne le venger. Mon grand-père, ne supportant pas la
menace qui pesait sur lui, alla s'installer ailleurs. En fait, il
fit plus que changer de village ; il partit loin de là avec
sa famille et en fonda un nouveau. Oui, il alla fonder un village
nouveau. Ce dont je me souviens surtout, à propos de mon
grand-père, c'est qu'il me disait toujours : "Tu ne
peux pas savoir combien un homme mort peut peser ." "
De nombreuses années plus tard, Gabriel García Márquez
me déclarera : " J'ignore pourquoi mon grand-père
a été mêlé à toute cette affaire
et les raisons qui l'ont déclenchée, mais c'était
une rude époque, après la guerre. Je suis toujours
convaincu que s'il a agi ainsi, c'est qu'il devait le faire . "
Peut-être est-ce une coïncidence, mais dans les romans
de Gabriel García Márquez, octobre est toujours le
mois le plus triste, une période de mauvais augure.
Un mystère entoure les déplacements de Nicolás
Márquez après son départ ignominieux de Barrancas
. La mère de Gabriel García Márquez, Luisa,
en a donné des versions différentes à différents
interlocuteurs . Elle m'a raconté qu'elle et Tranquilina
ont quitté Riohacha sur un bateau à voile et gagné
Santa Marta quelques mois après le transfert de Nicolás
dans la prison de cette ville (Luisa n'avait que quatre ans), et
que Nicolás fut libéré au bout d'un an ; la
famille se rendit ensuite à Ciénaga où elle
passa encore un an. Elle arriva en 1910 à Aracataca. C'est
devenu la version officielle. Mais à Ciénaga, on dit
que Nicolás et sa famille y ont passé trois ans après
sa sortie de prison, de 1910 à 1913, et n'ont gagné
Aracataca qu'en 1913 . Il est possible que Nicolás, en quête
de nouvelles opportunités, ait utilisé Ciénaga
comme une base d'exploration. Dans ce cas, il aura commencé
à développer des intérêts politiques
et commerciaux à Aracataca, ville de tendance libérale,
avant d'y faire venir sa famille. Il est par ailleurs vraisemblable
qu'il soit resté à Ciénaga un an - ou trois
ans -, en partie parce que c'était la ville où vivait
maintenant Isabel Ruiz, qu'il avait rencontrée à Panama
en 1885, à l'époque de son ma-riage avec Tranquilina,
et avec laquelle il avait eu une fille, María Gregoria Ruiz,
en 1886.
Contrairement à Santa Marta, ville coloniale, Ciénaga
était une cité moderne, commerciale, agitée
et débridée. C'était aussi un carrefour de
transports pour la région. Située au bord de la mer
des Caraïbes, elle permettait la liaison avec la Ciénaga
Grande, le grand marécage, sur laquelle circulaient des bateaux
à vapeur qui faisaient ainsi le lien avec le trafic routier
vers le Río Magdalena et Bogotá, ou vers la ville
commerciale de Barranquilla, qui connaissait un développement
rapide. La première voie ferrée de la région
relia Santa Marta à Ciénaga après 1887, avant
d'être prolongée, entre 1906 et 1908, vers Aracataca
et Fundación à travers la zone bananière.
La zone bananière se trouve au sud de Santa Marta. Elle est
bordée à l'ouest par la Ciénaga Grande et le
Río Magdalena, au nord par l'Atlantique ou la mer des Caraïbes,
et à l'est par le grand marécage et la Sierra Nevada,
dont les plus hauts sommets s'appellent Cristóbal Colón
et Simón Bolívar . C'est dans la vaste plaine qui
s'étend entre le versant occidental des montagnes et le grand
marécage qu'était située Aracataca, la petite
agglomération où Gabriel García Márquez
a vu le jour, dominée par la masse de la Sierra Nevada, territoire
des pacifiques Indiens Kogi. Les fondateurs indiens d'Aracataca
n'avaient rien à voir avec ce peuple : c'étaient des
guerriers arawaks, les Chimilas. La tribu et son chef portaient
le nom de Cataca, qui veut dire " eau claire ". Ils renommèrent
le cours d'eau Cataca et leur village fut baptisé Aracataca,
le " lieu des eaux transparentes " (" ara "
signifiant " rivière " en langue chimila) .
En 1887, des planteurs de Santa Marta introduisirent la cul-ture
de la banane dans la région. La United Fruit Company, dont
le siège était à Boston, s'y installa en 1905.
Des ouvriers en quête de travail affluèrent. Il en
vint de toute la Caraïbe (et parmi eux des cachacos, nom attribué
péjorativement par les costeños à leurs compatriotes
de l'intérieur du pays et notamment de Bogotá) , du
Venezuela, d'Europe, du Moyen-Orient et même d'Extrême-Orient,
comme autant de " feuilles dans la bourrasque ", titre
du premier roman de Gabriel García Márquez, La hojarasca.
En quelques années, Aracataca se transforma en une implantation
prospère, " une ville du Far West en pleine expansion
" selon la formule de Gabriel García Márquez.
Elle devint une municipalité intégrée au système
politique national colombien en 1915.
Le personnage principal de la ville n'était pas le colonel
Márquez, comme son petit-fils l'affirma à plusieurs
reprises, mais le général José Rosario Durán
. Durán possédait de vastes plan-tations autour d'Aracataca.
Pendant une vingtaine d'années, il avait été
à la tête des forces libérales engagées
dans des conflits régionaux et il fut le chef des libéraux
d'Aracataca pendant pratiquement un demi-siècle. Nicolás
Márquez, l'un de ses proches subordonnés dans l'armée,
devint son allié politique entre 1910 et 1913. Durán
l'avait aidé à s'installer, à acquérir
des terres à Ariguaní ainsi que des biens dans l'agglomération,
et à devenir percepteur départemental, puis, plus
tard, trésorier municipal . Ces charges, ajoutées
à sa réputation en tant que militaire, firent sans
aucun doute du colonel Márquez l'un des membres les plus
puissants et les plus respectables de la communauté locale,
même s'il dépendait du bon vouloir de Durán
et s'il était soumis aux pressions des délégués
politiques du gouvernement et des dirigeants de la United Fruit
Company.
Luisa, la mère de Gabriel García Márquez, me
raconta que Nicolás fut nommé " percepteur départemental
" d'Aracataca vers 1909 , mais qu'il ne fit pas venir sa famille
tout de suite, car dans ce bourg tropical en expansion, qui comptait
à l'époque moins de deux mille habitants, les conditions
d'hygiène étaient déplorables. Imaginons-les
néanmoins - le colonel, doña Tranquilina, leurs trois
enfants légitimes, Juan de Dios, Margarita et Luisa, la fille
illégitime de Nicolás, Elvira Ríos, sa sur
Wenefrida Márquez, sa cousine Francisca Cimodosea Mejía
et leurs trois domestiques indiens, Alirio, Apolinar et Meme, acquis
au prix de cent pesos chacun dans la Guajira - arrivant pleins d'enthousiasme
à bord du train peint en jaune de la compagnie bananière
pour une première visite d'exploration en août 1910.
Malheureusement, la tragédie frappa très vite les
nouveaux venus. Margarita mourut de la fièvre typhoïde,
à l'âge de vingt et un ans. Avec sa peau claire et
ses tresses blondes, elle faisait la fierté de son père,
et toute la famille, qui était superstitieuse, dut voir dans
ce malheur un châtiment pour les fautes passées de
Nicolás à Barrancas. Elle ne ferait jamais le beau
mariage que ses parents souhaitaient pour elle et tous leurs espoirs
reposaient désormais sur la petite Luisa. La tradition familiale
veut que peu de temps avant sa mort Margarita se soit assise dans
son lit et ait déclaré en regardant son père
: " Les yeux de ta maison s'en vont . " Elle continua
à vivre dans la mémoire des siens, à travers
une photographie prise lorsqu'elle avait dix ans, et l'on ne fêta
plus le 31 décembre, jour anniversaire de sa mort.
Si Nicolás Márquez attendit toujours en vain la pension
pro-mise à tous les vétérans de la guerre civile
et ne fit jamais for-tune, il devint un notable local, un gros poisson
dans une petite mare. La bâtisse en bois au sol cimenté
qu'il posséda par la suite à Aracataca fut considérée
- notamment par son petit-fils Gabriel - comme une vaste demeure
en comparaison des cabanes où étaient logés
la plupart des autres habitants de la ville.
Luisa, la fille du colonel, avait presque dix-neuf ans et son père
déjà soixante lorsque, au mois de juillet 1924, un
nouveau télégraphiste du nom de Gabriel Eligio García
arriva à Aracataca, venant de sa Sincé natale . A
cette époque, il y avait déjà plu-sieurs années
qu'on vivait " la grande vie " à Aracataca. Luisa
avait été envoyée au Colegio de la Presentación,
l'école religieuse la plus respectable de Santa Marta, mais
elle l'avait quittée à dix-sept ans à cause
de sa santé fragile. " Elle n'y était pas retournée
parce que nos grands-parents la trouvaient maigrichonne et fatiguée,
et ils craignaient de la voir mourir comme sa sur Margarita
", se souvient sa fille Ligia . Luisa savait coudre et jouer
du piano. Grâce à l'éducation qui lui avait
été donnée, elle portait les espoirs d'ascension
sociale que recherchaient Nicolás et Tranquilina en quittant
la Guajira pour la zone bananière. Aussi le colonel reçut-il
un coup sur la tête en découvrant que le cur
de sa fille battait pour un petit télégraphiste à
la peau sombre venu d'une autre ville, un homme sans père
et sans grand avenir.
Lorsqu'ils se rencontrèrent, Nicolás Márquez
et le soupirant de Luisa n'avaient guère de points communs,
si ce n'est, par une ironie du sort, celui qui constitue un thème
récurrent de l'uvre de Gabriel García Márquez
: des enfants naturels. Bien que Nicolás fût né
dans les liens du mariage et Gabriel Eligio García en dehors
de ces mêmes liens, chacun avait engendré plus d'un
enfant illégitime au moment où ils se marièrent,
âgés d'une vingtaine d'années.
On connaît peu l'enfance et la jeunesse de Gabriel Eligio,
mais on sait qu'il avait grandi dans la pauvreté. En fait,
il semble qu'il n'ait guère été interrogé
sur le sujet, y compris par ses en-fants. Seul comptait le côté
Márquez, ainsi que les attaches du côté Guajira.
Il avait des demi-frères et des demi-surs nommés
Luis Enrique, Benita, Julio, Ena Marquesita, Adán Reinaldo
et Eliécer. Nous savons aussi qu'il termina ses études
secondaires, fait remarquable à cette époque, et qu'au
début des années 1920 il entama des études
de médecine à l'université de Carthagène,
mais dut rapidement les abandonner. Il expliqua plus tard à
ses enfants que son père, un instituteur, avait commencé
à lui payer des études, mais fut obligé d'y
renoncer à la suite de problèmes financiers. Il partit
donc de chez lui et alla chercher du travail dans les provinces
caraïbes de Córdoba et de Bolívar. Il parcourut
en tous sens la région, travaillant principalement comme
télégraphiste, mais aussi comme médecin homéopathe.
Il fut sans doute le premier télégraphiste de Magangué.
On le retrouve ensuite à Tolú, Sincelejo et autres
petites villes. A cette époque, le métier de télégraphiste
jouissait d'une certaine réputation dans les couches inférieures
de la société, car l'opérateur devait maîtriser
la technologie moderne, mais le travail était pénible
et exigeant. C'est à Achí, un village au bord du Río
Cauca, au sud de Sucre, que naquit le premier de ses quatre enfants
naturels, Abelardo. Gabriel Eligio avait alors tout juste dix-neuf
ans. En 1924, à Ayapel, à la frontière entre
la pro-vince de Córdoba et ce qui est maintenant la province
de Sucre, au bord d'un vaste marécage, il demanda en mariage
sa première vraie petite amie, Carmelina Hermosillo, qui
venait de mettre au monde un autre enfant de lui, Carmen Rosa. Alors
qu'il se rendait à Barranquilla pour les formalités,
l'un de ses proches, Carlos Henrique Pareja, réussit à
le dissuader de prendre aussi naïvement un tel engagement ,
et il s'enfuit vers Aracataca, où il retrouva du travail
en tant que télégraphiste. C'était déjà
un séducteur accompli, qui habillait sa quête effrénée
d'aventures sexuelles de poèmes et de chansons d'amour. Ou,
comme le dirait plus tard son célèbre fils, c'était
" un Caraïbe typique de l'époque ", formule
qui désigne notamment un homme à la peau sombre, voire
très sombre, volubile, excessif et extraverti.
Gabriel Eligio arriva chez Nicolás avec une lettre de recom-mandation
signée d'un prêtre de Carthagène qui avait connu
autrefois le colonel Márquez. D'après la version de
Gabriel Eligio, le colonel, dont le sens de l'hospitalité
était célèbre, l'accueillit chaleureusement,
l'invita à sa table et le conduisit le lendemain à
Santa Marta où son épouse Tranquilina et leur fille
Luisa passaient l'été au bord de la mer. A la gare
de Santa Marta, il acheta une alouette en cage et la donna au jeune
homme pour qu'il en fasse cadeau à Luisa. Ce geste - peu
crédible - sera la première erreur commise par le
colonel, même si, à en croire toujours Gabriel Eligio,
le jeune homme ne tomba pas sur-le-champ amoureux de la jeune fille.
" A vrai dire, déclarera-t-il, Luisa, bien que très
jolie, ne m'impressionna pas le moins du monde . "
Luisa, de son côté, ne tomba pas sous son charme. Elle
maintint toujours qu'ils ne s'étaient pas rencontrés
la première fois à Santa Marta, mais à Aracataca,
lors de la veillée mortuaire d'un enfant. Tandis qu'elle
chantait avec les autres jeunes femmes, une voix mâle se joignit
à la leur. Elles se retournèrent et découvrirent
un beau jeune homme vêtu d'une veste sombre boutonnée
jusqu'en haut. Toutes, sauf Luisa, s'exclamèrent : "
On veut l'épouser ! " Pour l'intéressée,
il n'était toutefois " qu'un étranger parmi d'autres
". Elle n'était pas prête à tomber dans
ses bras et pendant longtemps elle allait repousser toutes ses avances.
Les bureaux du télégraphe étaient situés
à une centaine de mètres de la maison du colonel,
derrière la place principale d'Aracataca, face à l'église
et près du cimetière. Le nouvel arri-vant était
porteur d'une seconde lettre de recommandation, destinée
celle-ci au prêtre de la paroisse. On ignore si le bon père
remarqua que le jeune homme recevait des visites féminines
à des heures tardives. Toujours est-il qu'il disposait non
seulement d'un hamac, mais aussi, paraît-il, d'un lit pour
ses amoureuses à l'arrière des bureaux du télégraphe.
Il jouait aussi très bien du violon en amateur. Son morceau
de prédilection était " After the Ball ",
la valse américaine qui incitait les jeunes amoureux à
ne pas passer à côté du bonheur, et le prêtre
l'invita à jouer avec le chur des " Filles de
la Vierge ". C'était introduire le loup dans la bergerie.
Gabriel Eligio s'intéressa de si près à Rosa
Elena Fer-gusson, qui venait d'obtenir son diplôme d'institutrice,
qu'on en vint à parler de mariage. Lors d'une réception
chez le colonel, il plaisanta avec Luisa, disant qu'elle serait
sa principale demoiselle d'honneur, ou une marraine. La plaisanterie
était à l'évidence destinée à
la rendre jalouse si elle éprouvait la moindre attirance
pour Gabriel Eligio. Elle permit aux deux jeunes gens de s'appeler
" marraine " et " filleul " et de dissimuler
leur intimité grandissante sous une relation prétendument
formelle que ni l'un ni l'autre ne prenaient au sérieux.
Gabriel Eligio était très séduisant et savait
y faire avec les femmes. Il était audacieux, quoique pas
cynique, et il avait plus d'assurance, de talents et de compétences
que son milieu ne l'y autorisait. Dans les savanes du département
de Bolívar, sa région, les gens étaient extravertis
et chahuteurs, contrairement à Nicolás Márquez
et Tranquilina, originaires de la Guajira, encore considérée
comme territoire indien au début du XXe siècle, dont
les habitants étaient distants, introvertis et méfiants
au premier abord. L'affabilité que manifestait le colonel
en public dissimulait un esprit de clan guajiro profondément
ancré, un attachement aux traditions et aux lieux et une
certaine méfiance vis-à-vis des étrangers.
Surtout, Nicolás n'avait pas besoin d'un gendre sans métier
qui serait un poids supplémentaire, alors qu'il souhaitait
voir sa fille s'unir à une famille plus riche et au moins
aussi respectable que la sienne.
Délicate et gâtée, Luisa faisait la joie de
son père. La légende la présente, sans doute
avec quelque exagération, comme " la belle d'Aracataca
". En réalité, elle n'était pas jolie
au sens conventionnel du terme, mais elle était attirante,
vive et raffinée, quoique rêveuse et un peu excentrique.
Elle était enfermée à l'intérieur de
sa maison et de sa classe sociale par un père et une mère
qu'elle aimait et respectait, mais qui tenaient trop à la
préserver sur le plan sexuel et social, préoccupation
renforcée par la vie agitée qu'avait eue son père.
De plus, comme Gabito le remarquerait lui-même, il y avait
déjà dans la famille une longue et paradoxale tradition
" incestueuse " qui rejetait tous les prétendants
de l'extérieur, faisant de ses membres mâles de "
furtifs chasseurs de rue " et condamnant souvent les femmes
au célibat. Quoi qu'il en soit, Luisa était infiniment
moins expérimentée que l'homme qui, huit mois après
son arrivée à Aracataca, s'intéresserait sérieusement
à elle et déciderait d'en faire sa femme.
Ils se mirent à échanger des regards énamourés
le dimanche à la messe. En mars 1925, Gabriel Eligio réfléchit
à la manière dont il pourrait se déclarer.
Il prit l'habitude de s'arrêter devant la maison, là
où Luisa et sa tante Francisca Cimodosea Mejía s'asseyaient
sous les amandiers pour faire de la couture à l'heure de
la sieste ou en début de soirée. De temps en temps,
il saisissait l'occasion de bavarder dans le jardin avec la jeune
fille sous le grand marronnier, tandis que Francisca, le fléau
des prétendants de Luisa, restait tout près pour la
chaperonner, telle la malheureuse tante Escolástica de L'Amour
aux temps du choléra . Finalement, sous cet arbre majestueux,
il fit l'une des demandes en mariage les moins romantiques qui soient
: " Señorita Márquez, je n'ai pas fermé
l'il de la nuit, car je me disais qu'il fallait que je me
marie sans attendre. Et la femme à laquelle je pense, c'est
vous. Je n'aime personne d'autre. Dites-moi si vous avez quelque
sentiment pour moi, mais ne vous croyez pas tenue d'accepter, parce
que je ne meurs pas d'amour pour vous. Je vous laisse vingt-quatre
heures de réflexion . " Il fut interrompu par la redoutable
tante Francisca, mais le lendemain, l'un des domestiques indiens
lui remettait un billet de Luisa lui proposant de le retrouver en
secret. Elle doutait du sérieux de ses intentions, lui déclara-t-elle
alors, car il avait par trop tendance à courir les filles.
Lui, pour sa part, répondit qu'il n'attendrait pas ; il avait
d'autres fers au feu. Elle lui demanda de réaffirmer son
amour et il jura que si elle acceptait, il n'aimerait qu'elle. Ils
décidèrent donc de se marier et de n'être séparés
que par la mort, selon la formule consacrée.
Le colonel ne tarda pas à s'apercevoir qu'il y avait anguille
sous roche et il décida d'étouffer dans l'uf
cette histoire d'amour, sans se rendre compte de l'importance qu'elle
avait prise. Il ferma sa porte au télégraphiste et
refusa de lui parler. Une fois, lors d'une petite réception
à son domicile à laquelle il n'avait pu faire autrement
que d'inviter Gabriel Eligio, celui-ci fut le seul à devoir
rester debout. Le jeune homme était si inquiet qu'il fit
l'achat d'un pistolet. Il n'avait toutefois pas l'intention de quitter
la ville. Quant à Luisa, ses parents lui expliquèrent
qu'elle était trop jeune pour l'épouser, bien qu'elle
eût alors vingt ans et lui vingt-quatre. Ils durent également
lui faire remarquer que son prétendant était un enfant
naturel, de surcroît à la peau sombre, qu'il était
employé par cet abominable régime conservateur contre
lequel le colonel s'était battu, et qu'il faisait partie
des " feuilles dans la bourrasque ", ce rebut d'humanité
extérieur à la ville emporté par le vent. Peine
perdue. Les amoureux continuèrent à se voir clandestinement
: à l'extérieur de l'église après l'office,
sur le chemin du cinéma, ou de part et d'autre d'une fenêtre
de la maison du colonel quand la voie était libre.
Informé de ces manuvres par sa cousine Francisca, le
colonel prit des mesures radicales. Il envoya Luisa dans la Guajira,
escortée par Tranquilina et un domestique. Le voyage était
long et elles furent hébergées en chemin par des amis
et des proches. Une grande partie du trajet s'effectuait par des
pistes étroites serpentant au-dessus des contreforts de la
Sierra Nevada, et Luisa n'était jamais montée à
dos de mulet.
Le plan du colonel échoua complètement. Luisa put
tromper Tranquilina aussi facilement qu'il l'avait toujours fait
lui-même. Le vétéran d'innombrables batailles
n'avait pas compté avec la " stratégie de campagne
" que Gabriel Eligio mit en uvre. Il commit l'erreur
de sous-estimer les ressources d'un télégraphiste.
L'Amour aux temps du choléra raconte l'histoire de messages
codés transmis par des télégraphistes complices
dans chaque agglomération traversée par la mère
et sa fille. Ana Ríos se souvenait d'avoir entendu dire que
cette forme de communication était si efficace que lorsque
Luisa fut invitée à un bal à Manaure, elle
demanda à son époux potentiel l'autorisation de s'y
rendre. La réponse, affirmative, lui parvint le même
jour, et la jeune fille dansa jusqu'à sept heures du matin
. C'est grâce à la solidarité de ses collègues
qu'à l'arrivée de la mère et de la fille sur
le rivage de Santa Marta, au début de l'année 1926,
Gabriel Eligio attendait sa bien-aimée lorsqu'elle descendit
du bateau dans une " romantique " robe rose.
Manifestement, Luisa refusa de retourner à Aracataca. Elle
resta à Santa Marta, Calle del Pozo, avec son frère
Juan de Dios et son épouse Dilia. On imagine facilement les
conséquences familiales d'un tel défi. Dilia elle-même
avait subi l'hostilité quasiment clanique manifestée
par la famille Márquez Iguaran à l'égard des
étrangers et elle fut ravie d'apporter son aide à
sa belle-sur, même si Juan de Dios surveillait les deux
femmes à la place de son père. Gabriel Eligio rendit
visite à Luisa le week-end, jusqu'à ce qu'il soit
déplacé à Riohacha, trop loin pour qu'il puisse
continuer. Luisa alla parler à Monsignor Pedro Espejo, le
prêtre de Santa Marta, qui était auparavant à
Aracataca et s'était lié d'amitié avec le colonel
Márquez. Le prêtre écrivit à ce dernier
le 14 mai 1926 pour le convaincre que les deux jeunes gens étaient
éperdument amoureux l'un de l'autre et qu'un mariage éviterait
ce qu'il qualifiait d'" ennuis bien pires ". Sans doute
conscient que Luisa approchait de son vingt et unième anniversaire,
le colonel céda. Le 11 juin 1926, fête du cur
sacré de Jésus, emblème de la ville, le jeune
couple se mariait à la cathédrale de Santa Marta,
à sept heures du matin.
Gabriel Eligio racontera qu'à la suite d'un rêve qu'il
avait fait, il n'avait pas invité ses futurs beaux-parents
à la cérémonie. Il semble plus vraisemblable
qu'ils aient refusé d'y assister. D'après Mario Vargas
Llosa, qui tint la plupart de ses informations de la bouche même
de Gabriel García Márquez vers 1969-1970, le colonel
lui-même voulait absolument que le couple vive " loin
d'Aracataca ". Quand on le rappelait à Gabriel Eligio,
il se hâtait toujours de rétorquer qu'il avait été
ravi d'obéir. Tandis qu'il voguait avec Luisa vers Riohacha,
en proie comme elle au mal de mer, il lui avoua qu'il avait séduit
cinq jeunes filles vierges au cours des premières années
de sa carrière de don Juan de campagne et qu'il avait deux
enfants naturels. Fort probablement, il ne dit rien des aventures
de sa mère, mais la nouvelle de ses propres écarts
de conduite dut être difficile à digérer pour
la jeune mariée. Pourtant, jusqu'à la fin de sa vie,
Luisa se souviendrait des mois qu'elle passa avec Gabriel Eligio
dans la maison qu'ils louèrent à Riohacha comme d'une
des périodes les plus heureuses de sa vie .
Luisa conçut certainement dès la nuit suivant la nuit
de noces - voire avant le mariage - et d'après la légende
familiale, la nouvelle de sa grossesse promettait de réchauffer
les relations glaciales entre Gabriel Eligio et le colonel. On dit
que des cadeaux furent adressés au jeune couple par l'intermédiaire
de José María Valdeblánquez. Gabriel Eligio
ne céda pas pour autant et il fallut attendre que Juan de
Dios revienne de Santa Marta avec la nouvelle que Tranquilina se
languissait de sa fille enceinte pour que Gabriel Eligio l'autorise
à retourner à Aracataca pour l'accouchement .
Luisa revint chez ses parents, seule, un matin de février,
après une absence de près de dix-huit mois. Elle était
enceinte de huit mois et la traversée en bateau de Riohacha
à Santa Marta sur une mer agitée l'avait rendue malade.
Quelques semaines plus tard, le dimanche 6 mars 1927, à neuf
heures, au milieu d'une tempête inhabituelle en cette saison,
Gabriel José García Márquez venait au monde.
Luisa m'a raconté que son père était parti
de bonne heure pour la messe au moment où les choses se passaient
" très mal ", mais qu'à son retour à
la maison, tout était terminé.
L'enfant, un beau bébé de 4,2 kilos, dit-on, naquit
avec le cordon ombilical enroulé autour du cou - ce à
quoi il attribuerait par la suite sa tendance à la claustrophobie.
Sa grand-tante, Fran-cisca Cimodosea Mejía, proposa de le
frotter de rhum et de le bénir avec de l'eau baptismale,
en cas de souci ultérieur. Le petit garçon ne serait
néanmoins officiellement baptisé qu'à trois
ans passés, en même temps que sa sur Margot,
confiée elle aussi à ses grands-parents à l'époque.
(Gabito se souviendrait très bien de son baptême, qui
fut célébré par le père Francisco Angarita
dans l'église San José d'Aracataca le 27 juillet 1930.
Le parrain et la marraine étaient les deux témoins
au mariage de ses parents, son oncle Juan de Dios et sa grand-tante
Francisca Cimodosea.)
Le colonel Márquez fêta cette naissance. Sa fille chérie
avait déçu ses espoirs, mais il décida qu'il
avait perdu une bataille, pas la guerre. La vie continuerait et
il investirait désormais toute son énergie, encore
considérable, dans le pre-mier-né de Luisa, son petit-fils,
son " petit Napoléon ".
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