Premiers chapitres

Gerald Martin
Gabriel Garcia Marquez, une vie

Professeur de langues modernes à l'université de Pittsburgh, Gerald Martin est également président de l'Institut International pour la Littérature ibéro-américaine. Il a notamment publié une édition critique de Hombres de maiz (1992) et de El Senior Presidente (2000) de Miguel Angel Asturias et a participé à la rédaction du Cambridge History of Latin America. Sa biographie de Gabriel García Márquez est l'aboutissement de dix-sept années de recherches.

Première partie
LA PATRIE : LA COLOMBIE
1899-1955

1
Colonels et causes perdues
1899-1927

inq cents ans après l'arrivée des Européens, l'Amérique latine semble souvent décevoir ses habitants. C'est un peu comme si sa destinée avait été fixée par Christophe Colomb, le " grand capi-taine " qui découvrit par erreur le nouveau continent, le baptisa à tort " les Indes ", puis mourut, amer et désabusé, au début du XVIe siècle ; ou bien par le " grand libérateur " Simón Bolívar, qui mit un terme à la domination coloniale espagnole au début du XIXe siècle, mais finit ses jours consterné par la désunion de la région qui venait d'être affranchie de ce joug et par la constatation que " celui qui sert la révolution laboure la mer ". Plus récemment, le sort d'Ernesto " Che " Guevara, l'icône révolutionnaire la plus romantique du XXe siècle, mort en martyr en Bolivie en 1967, ne fit que confirmer l'idée que l'Amérique latine, continent encore inconnu et toujours terre d'avenir, abrite des rêves grandioses et des échecs lamentables .
Bien avant que le nom de Guevara ne fasse le tour du monde, dans un village qui, au début du XXe siècle, sortit quelques années de sa torpeur lorsque la United Fruit Company de Boston choisit d'y planter des bananes, un petit garçon écoutait son grand-père lui raconter des histoires sur une guerre qui avait duré mille jours et à la fin de laquelle il avait lui aussi éprouvé l'amère solitude des vaincus. Des récits d'exploits, de bons et de méchants disparus dans les brumes du passé, qui apprenaient à l'enfant que la justice ne fait pas naturellement partie de la trame de l'existence, que le droit ne triomphe pas toujours ici-bas et que les idéaux dont tant d'hommes et de femmes sont emplis peuvent être détruits et même disparaître de la surface de la terre. Sauf s'ils continuent à vivre dans la mémoire de ceux qui ont survécu et peuvent raconter l'histoire.

A la fin du XIXe siècle, soixante-dix ans après avoir obtenu son indépendance de l'Espagne, la république de Colombie comptait moins de cinq millions d'habitants, contrôlés par une élite d'environs trois mille propriétaires de vastes haciendas, pour la plupart des politiciens et des hommes d'affaires, quand ils n'étaient pas avocats, écrivains ou grammairiens, ce qui justifiait le nom d' " Athènes de l'Amérique du Sud " donné à la capitale, Bogotá. La guerre des Mille Jours fut la dernière et la plus dévastatrice de la vingtaine de guerres civiles et locales qui ravagèrent le pays au XIXe siècle et opposèrent les libéraux aux conservateurs, les centralistes aux fédéralistes, la bourgeoisie aux propriétaires terriens, la capitale aux régions. Tandis que dans la plupart des autres pays le XIXe siècle voyait les libéraux ou leur équivalent gagner peu à peu la partie, les conservateurs colombiens dominèrent jusque dans les années 1930. Ils durent laisser la place aux libéraux pendant un interlude, entre 1930 et 1946, avant de reprendre le pouvoir et de le garder jusqu'à la moitié des années 1950. Aujourd'hui encore, ils représentent une force considérable. La Colombie est bien le seul pays où, à la fin du XXe siècle, la bataille des élections générales n'opposait encore que deux partis traditionnels, le libéral et le conservateur, sans qu'un autre adversaire ait pu se faire durablement une place entre eux . Depuis dix ans, toutefois, la situation s'est modifiée.
Malgré son nom, la guerre des Mille Jours fut presque termi-née avant même de commencer. Les conservateurs au gouverne-ment avaient des ressources infiniment supérieures et les libéraux étaient à la merci des lubies de leur chef, Rafael Uribe Uribe, un homme inspiré mais incompétent. Le conflit dura néanmoins trois ans et devint de plus en plus cruel, inutile et implacable. Des deux côtés, on ne fit plus de prisonniers à partir d'octobre 1900 : ce serait désormais " une guerre à mort ", dont les implications se font encore sentir aujourd'hui. Lorsque les hostilités prirent fin, en novembre 1902, le pays était ravagé et appauvri. Il allait perdre à jamais la province de Panama et quelque cent mille Colombiens avaient été massacrés. Pendant plusieurs décennies, il serait le théâtre de vendettas de toutes sortes. Cela fait de la Colombie un étrange pays, dont les deux principaux partis ont ostensiblement été à couteaux tirés pendant près de deux cents ans, mais se sont tacitement entendus pour que le peuple ne soit jamais véritablement représenté. Si, de toutes les nations d'Amérique latine, elle est celle qui a connu le moins de coups d'Etat et de dictatures au cours du XXe siècle, son peuple a payé au prix fort cette apparente stabilité des institutions.
La guerre des Mille Jours enflamma tout le pays, mais son centre de gravité se déplaça petit à petit du centre vers les régions de la côte atlantique. En effet, les rebelles libéraux ne menacèrent jamais sérieusement Bogotá, siège du gouvernement ; par ailleurs, ils se repliaient toujours vers les routes de la côte que leurs chefs empruntaient souvent pour trouver refuge dans des pays sympathisants ou aux Etats-Unis, où ils essayaient de lever des fonds et d'acheter des armes. A cette époque, le tiers nord de la Colombie, la Costa (la Côte), dont on appelle les habitants les costeños, comportait deux importants départements, celui de Bolívar à l'ouest, avec pour chef-lieu le port de Carthagène, et celui de Magdalena à l'est, avec pour chef-lieu le port de Santa Marta, niché à l'ombre de l'impressionnante Sierra Nevada. Les deux villes principales situées de part et d'autre de la ceinture de la sierra, Santa Marta à l'ouest et Riohacha à l'est - ainsi que toutes les agglomérations intermédiaires - Ciénaga, Aracataca, Valledupar, Villanueva, San Juan, Fonseca et Barrancas - changèrent plusieurs fois de mains durant le conflit et servirent de décor aux exploits de Nicolás Márquez et de ses deux aînés illégitimes, José María Valdeblánquez et Carlos Alberto Val-deblánquez.
Au début des années 1890, Nicolás Márquez et Tranquilina Iguarán étaient venus vivre avec leurs enfants, Juan de Dios et Margarita, à Barrancas, une petite ville de la Guajira. Dans la Calle del Totumo, à quelques pas de la place, ils louèrent une maison qui est encore debout aujourd'hui. Nicolás Márquez s'y installa comme orfèvre. Il créait et vendait ses propres bijoux : bagues, colliers, bracelets, chaînes, et sa spécialité, des petits poissons en or. Son commerce prospéra et il devint un membre respecté de la ville. Son apprenti, qui devint plus tard son associé, était un homme plus jeune nommé Eugenio Ríos, pratiquement son fils adoptif, avec qui il avait travaillé à Riohacha. Ríos, qu'il avait ramené d'El Carmen de Bolívar, était le demi-frère de la cousine de Nicolás, Francisca Cimodosea Mejía, avec laquelle Nicolás avait grandi à El Carmen et qu'il prendrait plus tard avec lui à Aracataca. Lorsque éclata la guerre des Mille Jours, après de nombreuses années de frustration et d'amertume pour les libéraux, Nicolás Márquez, à trente-cinq ans, n'avait plus tout à fait l'âge de se lancer dans des aventures. Sans compter qu'il menait une vie agréable à Barrancas et espérait prospérer encore. Il rejoignit néanmoins l'armée d'Uribe Uribe et combattit dans les provinces de la Guajira, de Magdalena et de Padilla, avec plus de courage et de constance que beaucoup d'autres, à ce que l'on sait. Il est certain en effet qu'il s'engagea dans la lutte dès le début, en tant que comandante de l'armée libérale qui occupait sa ville natale de Riohacha, et qu'il y était toujours impliqué lorsque la guerre prit fin, en octobre 1902.
A la fin du mois d'août 1902, l'armée libérale, qui venait de recevoir des renforts et était maintenant sous le commandement d'Uribe Uribe, avançait vers l'ouest et le village d'Aracataca, connu comme étant une place forte libérale, où elle arriva le 5 septembre. Pendant deux jours, Uribe Uribe s'entretint avec le général Clodomiro Castillo, le général José Rosario Dúran et un certain nombre d'officiers, dont Nicolás Márquez. Et c'est là, à Aracataca, qu'ils prirent la funeste décision de livrer bataille encore une fois, ce qui allait aboutir à la terrible défaite de Ciénaga.
Uribe marcha sur Ciénaga à l'aube du 14 octobre 1902. Le combat tourna au désavantage des libéraux lorsqu'un navire de guerre gouvernemental se mit à bombarder leurs positions depuis la mer. Uribe Uribe reçut plusieurs balles qui transpercèrent sa veste sans le toucher - ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'un tel miracle se produisait. Il s'exclama alors, comme l'aurait fait le colonel Aureliano Buendía : " Combien ces satanés Goths croient-ils que j'ai d'uniformes de rechange ! " (" Goths " était le terme par lequel les libéraux désignaient les conservateurs.) Carlos Alberto, le jeune fils de Nicolás Márquez, mourut en héros, tandis que son frère aîné, José María, qui occupait la quatrième place dans la hiérarchie de la division Carazúa chez les conservateurs, survécut.
Deux jours plus tard, bouleversé par la mort de Carlos Alberto, José María quitta Ciénaga et se dirigea vers le camp des vaincus, où son père et les autres libéraux léchaient leurs plaies. Il était porteur d'une proposition de paix de la part des conservateurs. Au moment où sa mule approchait des tentes de l'ennemi, une avant-garde l'intercepta et c'est les yeux bandés qu'il fut conduit auprès d'Uribe Uribe. On ne saura jamais ce qui se passa entre le fils illégitime de dix-neuf ans et son père rebelle dans des circonstances historiques assombries par la mort du cadet. Uribe Uribe discuta avec ses officiers supérieurs de l'offre des conservateurs, qu'ils décidèrent finalement d'accepter. Le jeune messager repartit vers Ciénaga, où il arriva tard dans la soirée à la gare. Une foule en délire l'attendait et il fut porté en triomphe. Dix jours plus tard, le 24 octobre 1902, les chefs des conservateurs et Uribe Uribe se rencontraient avec leurs officiers supérieurs respectifs près de Ciénaga, dans une plantation de bananes, la Neerlandia, pour signer le traité de paix. Cet acte ne devait pas pour autant dissimuler l'amère vérité : les libéraux venaient de subir une terrible défaite.

A la fin de l'année 1902, Nicolás Márquez alla retrouver son épouse Tranquilina à Barrancas et reprit le cours de sa vie. En 1905, leur troisième enfant, Luisa Santiaga, vit le jour. Tout était apparemment revenu à la normale . En 1908, toutefois, Nicolás Márquez fut impliqué dans une sombre affaire qui changea tout pour sa famille et le força à quitter Barrancas. Lors de ma visite dans cette ville, en 1993, soit quatre-vingt-cinq ans plus tard, cette histoire était encore connue de tous. A ceci près que les versions diffèrent. Mais tout le monde s'accorde à reconnaître que vers dix-sept heures, le lundi 19 octobre 1908, dernier jour de la semaine de la fête de la Vierge del Pilar, tandis que sous un ciel pluvieux la procession portait la statue de la Madone jusqu'à l'église proche, le colonel Nicolás Márquez, politicien respectable, propriétaire terrien, orfèvre et père de famille, alors âgé d'une quarantaine d'années, abattit un homme plus jeune du nom de Medardo, neveu de son ami et frère d'armes le général Francisco Romero. Nul ne nie par ailleurs que Nicolás était un " homme à femmes ", autrement dit un coureur de jupons. D'un point de vue extérieur, cet aspect de sa personnalité peut sembler antinomique avec l'image de l'homme digne et bien considéré qu'il donnait au voisinage, mais à l'intérieur de ce genre de société, il y a deux sortes de renommée qu'un homme apprécie. La première est la " bonne réputation " en tant que telle, c'est-à-dire le respect conventionnel, souvent mêlé de crainte, qu'il doit savoir inspirer ; la seconde est celle du don Juan, du " macho ", que les autres lui font volontiers, le plus souvent avec son accord. L'astuce consiste à s'arranger pour que l'une et l'autre se renforcent mutuellement.
La première version que je recueillis était une des plus con-vaincantes ou des plus complètes. Filemón Estrada avait vu le jour l'année même où ces événements se déroulèrent. Il était maintenant aveugle et cette histoire ancienne avait gardé pour lui une certaine fraîcheur. Il expliqua que Nicolás, déjà père de plusieurs enfants illégitimes, séduisit Medarda Romero, sœur de son vieil ami le général Romero, et se vanta de sa bonne fortune après avoir bu quelques verres sur la place. Les commérages allèrent bon train. La plupart étaient au détriment de Medarda, mais certains impliquaient Tranquilina. " Ces calomnies doivent être lavées dans le sang, déclara Medarda à son fils, c'est le seul moyen. Et si tu ne règles pas ça, je vais devoir mettre ton pantalon et tu pourras porter mes jupes ! " Medardo, un tireur d'élite qui avait fait la guerre aux côtés de Nicolás et vivait désormais non loin de là, à Papayal, défia et insulta à plusieurs reprises en public son ancien commandant. Celui-ci prit l'avertissement au sérieux et tendit une embuscade au jeune homme. Le jour de la fête religieuse, Medardo, vêtu d'une gabardine blanche, arriva en ville sur son cheval et coupa par une ruelle qui n'existe plus aujourd'hui. Alors qu'il mettait pied à terre, une touffe d'herbe dans une main et un cierge allumé dans l'autre, Nicolás lui lança : " Tu es armé, Medardo ? " Medardo répondit que non. " Eh bien, tu te souviens de ce que je t'ai dit ? " dit Nicolás qui tira alors une fois, deux selon certains témoignages. Une vieille femme qui habitait un peu plus loin dans la ruelle sortit de chez elle et constata : " Ainsi, tu as fini par le tuer. - L'arme du droit a primé la force ", déclara Nicolás. " Après ça, poursuivit le vieux Filemón, Nicolás Márquez a dévalé la rue en sautant par-dessus les flaques, son pistolet dans une main et son parapluie dans l'autre. Il a pris au passage Lorenzo Solano Gómez, son compadre, puis il est allé se rendre en sa compagnie. On l'a mis en prison, mais un peu plus tard, son fils José María Valdeblánquez, un garçon très malin qui était presque avocat, l'a sorti de là. Comme Medardo était enfant illégitime, on ne savait pas si son nom était Pacheco ou Romero, donc Valdeblánquez a déclaré qu'il était difficile de savoir exactement qui avait été tué ; c'était simplement un point de droit, voyez-vous, mais c'est comme ça qu'il a fait libérer son père. "
C'est d'Ana Ríos elle-même, la fille de l'associé de Nicolás, Eugenio, que je tiens l'information selon laquelle Tranquilina était mêlée de près au drame, et elle était bien placée pour savoir ce qu'il en était . Elle se souvient que Tranquilina était d'une jalousie extrême, avec raison, car Nicolás la trompait honteusement. Medarda était veuve et dans les petites villes, les veuves font toujours jaser. On disait qu'elle était la maîtresse en titre de Nicolás, ce qui finit par obséder Tranquilina, peut-être parce que, contrairement aux autres conquêtes de son époux, Medarda appartenait à une classe sociale supérieure, ce qui la rendait d'autant plus dangereuse. Le bruit courut que Tranquilina était allée voir des sorcières. Elle nettoya le seuil de sa maison avec de l'eau rapportée de la rivière et répandit tout autour du jus de citron. Puis, dit-on, elle alla dans la rue et se mit à crier : " Au feu, au feu ! Ça brûle chez la veuve Medarda ! " Un garçon qu'elle avait payé pour attendre dans le clocher de l'église de San José se mit à sonner le tocsin et peu de temps après, on aperçut Nicolás qui quittait furtivement le domicile de Medarda en plein jour (profitant sans doute de l'absence de son ami le général).
Interrogé par les autorités qui lui demandaient s'il reconnaissait avoir tué Medardo Romero Pacheco, Nicolás Márquez répondit : " Oui, et s'il ressuscite, je le tue de nouveau. " Le maire, un conservateur, décida de lui apporter sa protection. On envoya des policiers récupérer le corps de Medardo, qu'ils placèrent face contre terre, les mains liées dans le dos, avant de l'emporter. Pour la plupart des gens, Medardo a suscité l'affrontement et a " bien cherché " ce qui lui est arrivé. Toutefois, si l'on s'en tient aux faits, c'est Nicolás qui apparem-ment a choisi l'heure, le lieu et le mode de l'ultime confrontation. On ne dispose pas des éléments nécessaires pour déterminer jusqu'à quel point son acte était justifié ou répréhensible. Ce qui est clair, en revanche, c'est qu'il n'avait rien d'héroïque. Nicolás n'était pas un fermier sédentaire mais un vétéran de la guerre, et l'homme qu'il a tué en le prenant par surprise était son inférieur et son cadet.
A Barrancas, la plupart des gens attribuèrent l'événement à la fatalité - le terme espagnol, desgracia, est plus proche de la malchance que de la disgrâce - et l'on raconte que dans la famille de Medardo, nombreux furent ceux qui apportèrent leur soutien au colonel. Il fut pourtant question de lynchage et d'émeute, de sorte que dès que cela fut possible, on l'envoya sous escorte à Riohacha, sa ville natale. Et même là, sa sécurité ne put être assurée. On le conduisit donc dans une autre prison à Santa Marta, de l'autre côté de la Sierra Nevada . Là, il semble qu'un proche de Tranquilina, jouant de son influence, obtint que la sentence soit réduite à une incarcération d'un an, plus un an " avec la ville comme prison ". Tranquilina, les enfants et d'autres membres de la famille le rejoignirent quelques mois plus tard. Certains racontent qu'il aurait acheté sa mise en liberté avec ses talents d'orfèvre, en fabriquant ses poissons, ses papillons et ses calices dans l'enceinte de sa prison. Aucun document relatif au dossier n'a été retrouvé à ce jour.
La famille García Márquez n'affronta jamais cette affaire avec toutes ses implications et elle en adopta une version édulco-rée. D'après eux, la rumeur courait que Medarda, qui n'était pas une oie blanche, accordait une fois de plus " ses faveurs à un homme du coin ", et un ami de Nicolás ayant évoqué ces racontars un jour qu'ils buvaient un verre sur la place, le colonel déclara : " Je me demande si c'est vrai ? " L'histoire revint aux oreilles de Medarda sous une forme qui suggérait que Nicolás lui-même était à l'origine de la rumeur, et elle demanda à son fils de défendre son honneur. Plus tard, Luisa rappellera à plusieurs reprises qu'en évoquant cet épisode presque tabou Tranquilina disait : " Et tout ça pour une simple question ! " Selon cette version, c'est un " duel " qui oppose les deux hommes, le mort n'a que ce qu'il mérite et c'est son adversaire qui devient " la véritable victime du meurtre ".
En 1967, après la parution et le succès de Cent Ans de soli-tude (où Gabriel García Márquez donne de l'affaire une version moins idéalisée que le reste de sa famille), Mario Vargas Llosa demanda au romancier qui était le personnage principal de son enfance et celui-ci répondit : " C'était mon grand-père, et je tiens à faire remarquer que c'est un vrai monsieur que j'ai retrouvé par la suite dans mes livres. Il a dû tuer un homme quand il était très jeune. Il vivait dans un village et apparemment, quelqu'un lui cherchait toujours des noises, mais il ne s'en préoccupa guère jusqu'au moment où la situation devint intenable et où il dut lui mettre une balle dans la peau. La population était visiblement de son côté, au point que l'un des frères de l'homme abattu dormit toute la nuit en travers de sa porte, devant la chambre de mon grand-père, pour éviter que la famille du mort ne vienne le venger. Mon grand-père, ne supportant pas la menace qui pesait sur lui, alla s'installer ailleurs. En fait, il fit plus que changer de village ; il partit loin de là avec sa famille et en fonda un nouveau. Oui, il alla fonder un village nouveau. Ce dont je me souviens surtout, à propos de mon grand-père, c'est qu'il me disait toujours : "Tu ne peux pas savoir combien un homme mort peut peser ." " De nombreuses années plus tard, Gabriel García Márquez me déclarera : " J'ignore pourquoi mon grand-père a été mêlé à toute cette affaire et les raisons qui l'ont déclenchée, mais c'était une rude époque, après la guerre. Je suis toujours convaincu que s'il a agi ainsi, c'est qu'il devait le faire . "
Peut-être est-ce une coïncidence, mais dans les romans de Gabriel García Márquez, octobre est toujours le mois le plus triste, une période de mauvais augure.

Un mystère entoure les déplacements de Nicolás Márquez après son départ ignominieux de Barrancas . La mère de Gabriel García Márquez, Luisa, en a donné des versions différentes à différents interlocuteurs . Elle m'a raconté qu'elle et Tranquilina ont quitté Riohacha sur un bateau à voile et gagné Santa Marta quelques mois après le transfert de Nicolás dans la prison de cette ville (Luisa n'avait que quatre ans), et que Nicolás fut libéré au bout d'un an ; la famille se rendit ensuite à Ciénaga où elle passa encore un an. Elle arriva en 1910 à Aracataca. C'est devenu la version officielle. Mais à Ciénaga, on dit que Nicolás et sa famille y ont passé trois ans après sa sortie de prison, de 1910 à 1913, et n'ont gagné Aracataca qu'en 1913 . Il est possible que Nicolás, en quête de nouvelles opportunités, ait utilisé Ciénaga comme une base d'exploration. Dans ce cas, il aura commencé à développer des intérêts politiques et commerciaux à Aracataca, ville de tendance libérale, avant d'y faire venir sa famille. Il est par ailleurs vraisemblable qu'il soit resté à Ciénaga un an - ou trois ans -, en partie parce que c'était la ville où vivait maintenant Isabel Ruiz, qu'il avait rencontrée à Panama en 1885, à l'époque de son ma-riage avec Tranquilina, et avec laquelle il avait eu une fille, María Gregoria Ruiz, en 1886.
Contrairement à Santa Marta, ville coloniale, Ciénaga était une cité moderne, commerciale, agitée et débridée. C'était aussi un carrefour de transports pour la région. Située au bord de la mer des Caraïbes, elle permettait la liaison avec la Ciénaga Grande, le grand marécage, sur laquelle circulaient des bateaux à vapeur qui faisaient ainsi le lien avec le trafic routier vers le Río Magdalena et Bogotá, ou vers la ville commerciale de Barranquilla, qui connaissait un développement rapide. La première voie ferrée de la région relia Santa Marta à Ciénaga après 1887, avant d'être prolongée, entre 1906 et 1908, vers Aracataca et Fundación à travers la zone bananière.
La zone bananière se trouve au sud de Santa Marta. Elle est bordée à l'ouest par la Ciénaga Grande et le Río Magdalena, au nord par l'Atlantique ou la mer des Caraïbes, et à l'est par le grand marécage et la Sierra Nevada, dont les plus hauts sommets s'appellent Cristóbal Colón et Simón Bolívar . C'est dans la vaste plaine qui s'étend entre le versant occidental des montagnes et le grand marécage qu'était située Aracataca, la petite agglomération où Gabriel García Márquez a vu le jour, dominée par la masse de la Sierra Nevada, territoire des pacifiques Indiens Kogi. Les fondateurs indiens d'Aracataca n'avaient rien à voir avec ce peuple : c'étaient des guerriers arawaks, les Chimilas. La tribu et son chef portaient le nom de Cataca, qui veut dire " eau claire ". Ils renommèrent le cours d'eau Cataca et leur village fut baptisé Aracataca, le " lieu des eaux transparentes " (" ara " signifiant " rivière " en langue chimila) .
En 1887, des planteurs de Santa Marta introduisirent la cul-ture de la banane dans la région. La United Fruit Company, dont le siège était à Boston, s'y installa en 1905. Des ouvriers en quête de travail affluèrent. Il en vint de toute la Caraïbe (et parmi eux des cachacos, nom attribué péjorativement par les costeños à leurs compatriotes de l'intérieur du pays et notamment de Bogotá) , du Venezuela, d'Europe, du Moyen-Orient et même d'Extrême-Orient, comme autant de " feuilles dans la bourrasque ", titre du premier roman de Gabriel García Márquez, La hojarasca. En quelques années, Aracataca se transforma en une implantation prospère, " une ville du Far West en pleine expansion " selon la formule de Gabriel García Márquez. Elle devint une municipalité intégrée au système politique national colombien en 1915.
Le personnage principal de la ville n'était pas le colonel Márquez, comme son petit-fils l'affirma à plusieurs reprises, mais le général José Rosario Durán . Durán possédait de vastes plan-tations autour d'Aracataca. Pendant une vingtaine d'années, il avait été à la tête des forces libérales engagées dans des conflits régionaux et il fut le chef des libéraux d'Aracataca pendant pratiquement un demi-siècle. Nicolás Márquez, l'un de ses proches subordonnés dans l'armée, devint son allié politique entre 1910 et 1913. Durán l'avait aidé à s'installer, à acquérir des terres à Ariguaní ainsi que des biens dans l'agglomération, et à devenir percepteur départemental, puis, plus tard, trésorier municipal . Ces charges, ajoutées à sa réputation en tant que militaire, firent sans aucun doute du colonel Márquez l'un des membres les plus puissants et les plus respectables de la communauté locale, même s'il dépendait du bon vouloir de Durán et s'il était soumis aux pressions des délégués politiques du gouvernement et des dirigeants de la United Fruit Company.
Luisa, la mère de Gabriel García Márquez, me raconta que Nicolás fut nommé " percepteur départemental " d'Aracataca vers 1909 , mais qu'il ne fit pas venir sa famille tout de suite, car dans ce bourg tropical en expansion, qui comptait à l'époque moins de deux mille habitants, les conditions d'hygiène étaient déplorables. Imaginons-les néanmoins - le colonel, doña Tranquilina, leurs trois enfants légitimes, Juan de Dios, Margarita et Luisa, la fille illégitime de Nicolás, Elvira Ríos, sa sœur Wenefrida Márquez, sa cousine Francisca Cimodosea Mejía et leurs trois domestiques indiens, Alirio, Apolinar et Meme, acquis au prix de cent pesos chacun dans la Guajira - arrivant pleins d'enthousiasme à bord du train peint en jaune de la compagnie bananière pour une première visite d'exploration en août 1910. Malheureusement, la tragédie frappa très vite les nouveaux venus. Margarita mourut de la fièvre typhoïde, à l'âge de vingt et un ans. Avec sa peau claire et ses tresses blondes, elle faisait la fierté de son père, et toute la famille, qui était superstitieuse, dut voir dans ce malheur un châtiment pour les fautes passées de Nicolás à Barrancas. Elle ne ferait jamais le beau mariage que ses parents souhaitaient pour elle et tous leurs espoirs reposaient désormais sur la petite Luisa. La tradition familiale veut que peu de temps avant sa mort Margarita se soit assise dans son lit et ait déclaré en regardant son père : " Les yeux de ta maison s'en vont . " Elle continua à vivre dans la mémoire des siens, à travers une photographie prise lorsqu'elle avait dix ans, et l'on ne fêta plus le 31 décembre, jour anniversaire de sa mort.
Si Nicolás Márquez attendit toujours en vain la pension pro-mise à tous les vétérans de la guerre civile et ne fit jamais for-tune, il devint un notable local, un gros poisson dans une petite mare. La bâtisse en bois au sol cimenté qu'il posséda par la suite à Aracataca fut considérée - notamment par son petit-fils Gabriel - comme une vaste demeure en comparaison des cabanes où étaient logés la plupart des autres habitants de la ville.

Luisa, la fille du colonel, avait presque dix-neuf ans et son père déjà soixante lorsque, au mois de juillet 1924, un nouveau télégraphiste du nom de Gabriel Eligio García arriva à Aracataca, venant de sa Sincé natale . A cette époque, il y avait déjà plu-sieurs années qu'on vivait " la grande vie " à Aracataca. Luisa avait été envoyée au Colegio de la Presentación, l'école religieuse la plus respectable de Santa Marta, mais elle l'avait quittée à dix-sept ans à cause de sa santé fragile. " Elle n'y était pas retournée parce que nos grands-parents la trouvaient maigrichonne et fatiguée, et ils craignaient de la voir mourir comme sa sœur Margarita ", se souvient sa fille Ligia . Luisa savait coudre et jouer du piano. Grâce à l'éducation qui lui avait été donnée, elle portait les espoirs d'ascension sociale que recherchaient Nicolás et Tranquilina en quittant la Guajira pour la zone bananière. Aussi le colonel reçut-il un coup sur la tête en découvrant que le cœur de sa fille battait pour un petit télégraphiste à la peau sombre venu d'une autre ville, un homme sans père et sans grand avenir.
Lorsqu'ils se rencontrèrent, Nicolás Márquez et le soupirant de Luisa n'avaient guère de points communs, si ce n'est, par une ironie du sort, celui qui constitue un thème récurrent de l'œuvre de Gabriel García Márquez : des enfants naturels. Bien que Nicolás fût né dans les liens du mariage et Gabriel Eligio García en dehors de ces mêmes liens, chacun avait engendré plus d'un enfant illégitime au moment où ils se marièrent, âgés d'une vingtaine d'années.
On connaît peu l'enfance et la jeunesse de Gabriel Eligio, mais on sait qu'il avait grandi dans la pauvreté. En fait, il semble qu'il n'ait guère été interrogé sur le sujet, y compris par ses en-fants. Seul comptait le côté Márquez, ainsi que les attaches du côté Guajira. Il avait des demi-frères et des demi-sœurs nommés Luis Enrique, Benita, Julio, Ena Marquesita, Adán Reinaldo et Eliécer. Nous savons aussi qu'il termina ses études secondaires, fait remarquable à cette époque, et qu'au début des années 1920 il entama des études de médecine à l'université de Carthagène, mais dut rapidement les abandonner. Il expliqua plus tard à ses enfants que son père, un instituteur, avait commencé à lui payer des études, mais fut obligé d'y renoncer à la suite de problèmes financiers. Il partit donc de chez lui et alla chercher du travail dans les provinces caraïbes de Córdoba et de Bolívar. Il parcourut en tous sens la région, travaillant principalement comme télégraphiste, mais aussi comme médecin homéopathe. Il fut sans doute le premier télégraphiste de Magangué. On le retrouve ensuite à Tolú, Sincelejo et autres petites villes. A cette époque, le métier de télégraphiste jouissait d'une certaine réputation dans les couches inférieures de la société, car l'opérateur devait maîtriser la technologie moderne, mais le travail était pénible et exigeant. C'est à Achí, un village au bord du Río Cauca, au sud de Sucre, que naquit le premier de ses quatre enfants naturels, Abelardo. Gabriel Eligio avait alors tout juste dix-neuf ans. En 1924, à Ayapel, à la frontière entre la pro-vince de Córdoba et ce qui est maintenant la province de Sucre, au bord d'un vaste marécage, il demanda en mariage sa première vraie petite amie, Carmelina Hermosillo, qui venait de mettre au monde un autre enfant de lui, Carmen Rosa. Alors qu'il se rendait à Barranquilla pour les formalités, l'un de ses proches, Carlos Henrique Pareja, réussit à le dissuader de prendre aussi naïvement un tel engagement , et il s'enfuit vers Aracataca, où il retrouva du travail en tant que télégraphiste. C'était déjà un séducteur accompli, qui habillait sa quête effrénée d'aventures sexuelles de poèmes et de chansons d'amour. Ou, comme le dirait plus tard son célèbre fils, c'était " un Caraïbe typique de l'époque ", formule qui désigne notamment un homme à la peau sombre, voire très sombre, volubile, excessif et extraverti.
Gabriel Eligio arriva chez Nicolás avec une lettre de recom-mandation signée d'un prêtre de Carthagène qui avait connu autrefois le colonel Márquez. D'après la version de Gabriel Eligio, le colonel, dont le sens de l'hospitalité était célèbre, l'accueillit chaleureusement, l'invita à sa table et le conduisit le lendemain à Santa Marta où son épouse Tranquilina et leur fille Luisa passaient l'été au bord de la mer. A la gare de Santa Marta, il acheta une alouette en cage et la donna au jeune homme pour qu'il en fasse cadeau à Luisa. Ce geste - peu crédible - sera la première erreur commise par le colonel, même si, à en croire toujours Gabriel Eligio, le jeune homme ne tomba pas sur-le-champ amoureux de la jeune fille. " A vrai dire, déclarera-t-il, Luisa, bien que très jolie, ne m'impressionna pas le moins du monde . "
Luisa, de son côté, ne tomba pas sous son charme. Elle maintint toujours qu'ils ne s'étaient pas rencontrés la première fois à Santa Marta, mais à Aracataca, lors de la veillée mortuaire d'un enfant. Tandis qu'elle chantait avec les autres jeunes femmes, une voix mâle se joignit à la leur. Elles se retournèrent et découvrirent un beau jeune homme vêtu d'une veste sombre boutonnée jusqu'en haut. Toutes, sauf Luisa, s'exclamèrent : " On veut l'épouser ! " Pour l'intéressée, il n'était toutefois " qu'un étranger parmi d'autres ". Elle n'était pas prête à tomber dans ses bras et pendant longtemps elle allait repousser toutes ses avances.
Les bureaux du télégraphe étaient situés à une centaine de mètres de la maison du colonel, derrière la place principale d'Aracataca, face à l'église et près du cimetière. Le nouvel arri-vant était porteur d'une seconde lettre de recommandation, destinée celle-ci au prêtre de la paroisse. On ignore si le bon père remarqua que le jeune homme recevait des visites féminines à des heures tardives. Toujours est-il qu'il disposait non seulement d'un hamac, mais aussi, paraît-il, d'un lit pour ses amoureuses à l'arrière des bureaux du télégraphe. Il jouait aussi très bien du violon en amateur. Son morceau de prédilection était " After the Ball ", la valse américaine qui incitait les jeunes amoureux à ne pas passer à côté du bonheur, et le prêtre l'invita à jouer avec le chœur des " Filles de la Vierge ". C'était introduire le loup dans la bergerie. Gabriel Eligio s'intéressa de si près à Rosa Elena Fer-gusson, qui venait d'obtenir son diplôme d'institutrice, qu'on en vint à parler de mariage. Lors d'une réception chez le colonel, il plaisanta avec Luisa, disant qu'elle serait sa principale demoiselle d'honneur, ou une marraine. La plaisanterie était à l'évidence destinée à la rendre jalouse si elle éprouvait la moindre attirance pour Gabriel Eligio. Elle permit aux deux jeunes gens de s'appeler " marraine " et " filleul " et de dissimuler leur intimité grandissante sous une relation prétendument formelle que ni l'un ni l'autre ne prenaient au sérieux.
Gabriel Eligio était très séduisant et savait y faire avec les femmes. Il était audacieux, quoique pas cynique, et il avait plus d'assurance, de talents et de compétences que son milieu ne l'y autorisait. Dans les savanes du département de Bolívar, sa région, les gens étaient extravertis et chahuteurs, contrairement à Nicolás Márquez et Tranquilina, originaires de la Guajira, encore considérée comme territoire indien au début du XXe siècle, dont les habitants étaient distants, introvertis et méfiants au premier abord. L'affabilité que manifestait le colonel en public dissimulait un esprit de clan guajiro profondément ancré, un attachement aux traditions et aux lieux et une certaine méfiance vis-à-vis des étrangers. Surtout, Nicolás n'avait pas besoin d'un gendre sans métier qui serait un poids supplémentaire, alors qu'il souhaitait voir sa fille s'unir à une famille plus riche et au moins aussi respectable que la sienne.
Délicate et gâtée, Luisa faisait la joie de son père. La légende la présente, sans doute avec quelque exagération, comme " la belle d'Aracataca ". En réalité, elle n'était pas jolie au sens conventionnel du terme, mais elle était attirante, vive et raffinée, quoique rêveuse et un peu excentrique. Elle était enfermée à l'intérieur de sa maison et de sa classe sociale par un père et une mère qu'elle aimait et respectait, mais qui tenaient trop à la préserver sur le plan sexuel et social, préoccupation renforcée par la vie agitée qu'avait eue son père. De plus, comme Gabito le remarquerait lui-même, il y avait déjà dans la famille une longue et paradoxale tradition " incestueuse " qui rejetait tous les prétendants de l'extérieur, faisant de ses membres mâles de " furtifs chasseurs de rue " et condamnant souvent les femmes au célibat. Quoi qu'il en soit, Luisa était infiniment moins expérimentée que l'homme qui, huit mois après son arrivée à Aracataca, s'intéresserait sérieusement à elle et déciderait d'en faire sa femme.
Ils se mirent à échanger des regards énamourés le dimanche à la messe. En mars 1925, Gabriel Eligio réfléchit à la manière dont il pourrait se déclarer. Il prit l'habitude de s'arrêter devant la maison, là où Luisa et sa tante Francisca Cimodosea Mejía s'asseyaient sous les amandiers pour faire de la couture à l'heure de la sieste ou en début de soirée. De temps en temps, il saisissait l'occasion de bavarder dans le jardin avec la jeune fille sous le grand marronnier, tandis que Francisca, le fléau des prétendants de Luisa, restait tout près pour la chaperonner, telle la malheureuse tante Escolástica de L'Amour aux temps du choléra . Finalement, sous cet arbre majestueux, il fit l'une des demandes en mariage les moins romantiques qui soient : " Señorita Márquez, je n'ai pas fermé l'œil de la nuit, car je me disais qu'il fallait que je me marie sans attendre. Et la femme à laquelle je pense, c'est vous. Je n'aime personne d'autre. Dites-moi si vous avez quelque sentiment pour moi, mais ne vous croyez pas tenue d'accepter, parce que je ne meurs pas d'amour pour vous. Je vous laisse vingt-quatre heures de réflexion . " Il fut interrompu par la redoutable tante Francisca, mais le lendemain, l'un des domestiques indiens lui remettait un billet de Luisa lui proposant de le retrouver en secret. Elle doutait du sérieux de ses intentions, lui déclara-t-elle alors, car il avait par trop tendance à courir les filles. Lui, pour sa part, répondit qu'il n'attendrait pas ; il avait d'autres fers au feu. Elle lui demanda de réaffirmer son amour et il jura que si elle acceptait, il n'aimerait qu'elle. Ils décidèrent donc de se marier et de n'être séparés que par la mort, selon la formule consacrée.
Le colonel ne tarda pas à s'apercevoir qu'il y avait anguille sous roche et il décida d'étouffer dans l'œuf cette histoire d'amour, sans se rendre compte de l'importance qu'elle avait prise. Il ferma sa porte au télégraphiste et refusa de lui parler. Une fois, lors d'une petite réception à son domicile à laquelle il n'avait pu faire autrement que d'inviter Gabriel Eligio, celui-ci fut le seul à devoir rester debout. Le jeune homme était si inquiet qu'il fit l'achat d'un pistolet. Il n'avait toutefois pas l'intention de quitter la ville. Quant à Luisa, ses parents lui expliquèrent qu'elle était trop jeune pour l'épouser, bien qu'elle eût alors vingt ans et lui vingt-quatre. Ils durent également lui faire remarquer que son prétendant était un enfant naturel, de surcroît à la peau sombre, qu'il était employé par cet abominable régime conservateur contre lequel le colonel s'était battu, et qu'il faisait partie des " feuilles dans la bourrasque ", ce rebut d'humanité extérieur à la ville emporté par le vent. Peine perdue. Les amoureux continuèrent à se voir clandestinement : à l'extérieur de l'église après l'office, sur le chemin du cinéma, ou de part et d'autre d'une fenêtre de la maison du colonel quand la voie était libre.
Informé de ces manœuvres par sa cousine Francisca, le colonel prit des mesures radicales. Il envoya Luisa dans la Guajira, escortée par Tranquilina et un domestique. Le voyage était long et elles furent hébergées en chemin par des amis et des proches. Une grande partie du trajet s'effectuait par des pistes étroites serpentant au-dessus des contreforts de la Sierra Nevada, et Luisa n'était jamais montée à dos de mulet.
Le plan du colonel échoua complètement. Luisa put tromper Tranquilina aussi facilement qu'il l'avait toujours fait lui-même. Le vétéran d'innombrables batailles n'avait pas compté avec la " stratégie de campagne " que Gabriel Eligio mit en œuvre. Il commit l'erreur de sous-estimer les ressources d'un télégraphiste. L'Amour aux temps du choléra raconte l'histoire de messages codés transmis par des télégraphistes complices dans chaque agglomération traversée par la mère et sa fille. Ana Ríos se souvenait d'avoir entendu dire que cette forme de communication était si efficace que lorsque Luisa fut invitée à un bal à Manaure, elle demanda à son époux potentiel l'autorisation de s'y rendre. La réponse, affirmative, lui parvint le même jour, et la jeune fille dansa jusqu'à sept heures du matin . C'est grâce à la solidarité de ses collègues qu'à l'arrivée de la mère et de la fille sur le rivage de Santa Marta, au début de l'année 1926, Gabriel Eligio attendait sa bien-aimée lorsqu'elle descendit du bateau dans une " romantique " robe rose.
Manifestement, Luisa refusa de retourner à Aracataca. Elle resta à Santa Marta, Calle del Pozo, avec son frère Juan de Dios et son épouse Dilia. On imagine facilement les conséquences familiales d'un tel défi. Dilia elle-même avait subi l'hostilité quasiment clanique manifestée par la famille Márquez Iguaran à l'égard des étrangers et elle fut ravie d'apporter son aide à sa belle-sœur, même si Juan de Dios surveillait les deux femmes à la place de son père. Gabriel Eligio rendit visite à Luisa le week-end, jusqu'à ce qu'il soit déplacé à Riohacha, trop loin pour qu'il puisse continuer. Luisa alla parler à Monsignor Pedro Espejo, le prêtre de Santa Marta, qui était auparavant à Aracataca et s'était lié d'amitié avec le colonel Márquez. Le prêtre écrivit à ce dernier le 14 mai 1926 pour le convaincre que les deux jeunes gens étaient éperdument amoureux l'un de l'autre et qu'un mariage éviterait ce qu'il qualifiait d'" ennuis bien pires ". Sans doute conscient que Luisa approchait de son vingt et unième anniversaire, le colonel céda. Le 11 juin 1926, fête du cœur sacré de Jésus, emblème de la ville, le jeune couple se mariait à la cathédrale de Santa Marta, à sept heures du matin.
Gabriel Eligio racontera qu'à la suite d'un rêve qu'il avait fait, il n'avait pas invité ses futurs beaux-parents à la cérémonie. Il semble plus vraisemblable qu'ils aient refusé d'y assister. D'après Mario Vargas Llosa, qui tint la plupart de ses informations de la bouche même de Gabriel García Márquez vers 1969-1970, le colonel lui-même voulait absolument que le couple vive " loin d'Aracataca ". Quand on le rappelait à Gabriel Eligio, il se hâtait toujours de rétorquer qu'il avait été ravi d'obéir. Tandis qu'il voguait avec Luisa vers Riohacha, en proie comme elle au mal de mer, il lui avoua qu'il avait séduit cinq jeunes filles vierges au cours des premières années de sa carrière de don Juan de campagne et qu'il avait deux enfants naturels. Fort probablement, il ne dit rien des aventures de sa mère, mais la nouvelle de ses propres écarts de conduite dut être difficile à digérer pour la jeune mariée. Pourtant, jusqu'à la fin de sa vie, Luisa se souviendrait des mois qu'elle passa avec Gabriel Eligio dans la maison qu'ils louèrent à Riohacha comme d'une des périodes les plus heureuses de sa vie .
Luisa conçut certainement dès la nuit suivant la nuit de noces - voire avant le mariage - et d'après la légende familiale, la nouvelle de sa grossesse promettait de réchauffer les relations glaciales entre Gabriel Eligio et le colonel. On dit que des cadeaux furent adressés au jeune couple par l'intermédiaire de José María Valdeblánquez. Gabriel Eligio ne céda pas pour autant et il fallut attendre que Juan de Dios revienne de Santa Marta avec la nouvelle que Tranquilina se languissait de sa fille enceinte pour que Gabriel Eligio l'autorise à retourner à Aracataca pour l'accouchement .

Luisa revint chez ses parents, seule, un matin de février, après une absence de près de dix-huit mois. Elle était enceinte de huit mois et la traversée en bateau de Riohacha à Santa Marta sur une mer agitée l'avait rendue malade. Quelques semaines plus tard, le dimanche 6 mars 1927, à neuf heures, au milieu d'une tempête inhabituelle en cette saison, Gabriel José García Márquez venait au monde. Luisa m'a raconté que son père était parti de bonne heure pour la messe au moment où les choses se passaient " très mal ", mais qu'à son retour à la maison, tout était terminé.
L'enfant, un beau bébé de 4,2 kilos, dit-on, naquit avec le cordon ombilical enroulé autour du cou - ce à quoi il attribuerait par la suite sa tendance à la claustrophobie. Sa grand-tante, Fran-cisca Cimodosea Mejía, proposa de le frotter de rhum et de le bénir avec de l'eau baptismale, en cas de souci ultérieur. Le petit garçon ne serait néanmoins officiellement baptisé qu'à trois ans passés, en même temps que sa sœur Margot, confiée elle aussi à ses grands-parents à l'époque. (Gabito se souviendrait très bien de son baptême, qui fut célébré par le père Francisco Angarita dans l'église San José d'Aracataca le 27 juillet 1930. Le parrain et la marraine étaient les deux témoins au mariage de ses parents, son oncle Juan de Dios et sa grand-tante Francisca Cimodosea.)
Le colonel Márquez fêta cette naissance. Sa fille chérie avait déçu ses espoirs, mais il décida qu'il avait perdu une bataille, pas la guerre. La vie continuerait et il investirait désormais toute son énergie, encore considérable, dans le pre-mier-né de Luisa, son petit-fils, son " petit Napoléon ".



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