Gilles Martin-Chauffier
Une vraie parisienne
Rédacteur en chef à Paris-Match, Gilles Martin-Chauffier
est l'auteur chez Grasset de plusieurs romans, parmi lesquels Les
corrompus (1998, Prix Interallié), Silence, on ment (2003,
Renaudot des Lycéens) et chez un autre éditeur, Le
roman de Constantinople (Prix Renaudot essai en 2005).
CHAPITRE 1
gnès de Courroye, guide touristique. On m'avait demandé d'arriver à 9 heures précises. Inutile de me le répéter deux fois. Le taxi m'a déposée devant le Bristol avec un bon quart d'heure d'avance. Traîner dans le hall me convenait à merveille. J'adore cet hôtel. Ils ne connaissent que la pierre, le marbre, le cristal et le cuivre. Le faste et le luxe s'appliquent en couches successives comme la brique et le mortier. On s'attend à voir la neige tomber des lustres. Tout est étiqueté " classique ". La vie baisse le ton. On glisse entre des commodes estampillées et des miroirs biseautés. Faire escale ici, c'est quitter l'existence pour le rêve.
Je me suis assise dans un fauteuil bas sur pattes et costaud, le style que j'aime, Louis XV. Confortable en tout cas. Un Figaro traînait sur une table basse. Selon le titre de une, ça ne s'arrangeait pas en Irak. Quoi d'autre ? Mystère. Escortée par quatre malabars asiatiques, une femme d'affaires chinoise est passée devant moi. Elle portait des boucles d'oreilles si lourdes, des chandeliers plutôt, qu'elle n'avait même plus la force de tenir son sac confié aux gardes du corps. J'imagine qu'en fin de journée, les lobes s'arrachent d'eux-mêmes. C'était Imelda Marcos et j'en ai frissonné. Je ne me lasserai jamais des endroits où on reconnaît des gens infréquentables. Pas pour les connaître, je vous rassure. Juste pour les observer. J'ai hâte d'être en enfer.
A l'heure dite, j'ai téléphoné de la réception pour annoncer mon arrivée. Une voix féminine, vive et froide, m'a ordonné de rappeler dans une demi-heure. A 9 heures et demie, même cinéma : je n'avais qu'à attendre une demi-heure encore. J'imagine que, là-haut, Sa Majesté la star se prenait pour la personnalité du siècle, persuadé que je bavais d'avance à la perspective de le rencontrer. Si tout se passait bien, il sortirait de sa chambre avant mes 50 ans.
Je ne me suis pas énervée. Dans ce cadre où tout ce qu'on découvre a un goût de " déjà vu au musée ", les sensations s'engourdissent, le lieu vous masse à la peau de chamois. Un chintz, un plateau en acajou, un bouquet de tulipes blanches, du silence, du vide et vous êtes meublée par des rêves cossus. Rentrer chez soi en quittant le Bristol, c'est retourner au mitard. Je n'étais pas pressée. De toute manière, je n'allais pas taper du pied. Dans cette église, un mot plus haut qu'un autre et on vous regarde comme si vous portiez un brassard à croix gammée. Pour finir, j'ai commandé une tasse de thé au serveur qui, toutes les cinq minutes, égarait vers moi un œil piquant pour l'amour propre. Au prix du sachet d'Earl Grey, j'aurais mieux fait d'acheter la plantation. D'une voix perchée à l'étage noble du château de famille, je l'ai prié de mettre la note sur le compte de Bruce Fairfield. Il n'a pas tiqué. Le nom magique, en revanche, a piqué la curiosité du gros Chinois (encore un) qui, installé sur le canapé voisin, lisait le South China Morning Post. Sa respiration faisait un bruit de machinerie. A chaque souffle, je m'attendais à ce qu'il se dégonfle. Il a sauté sur la requête pour m'adresser la parole. Depuis dix minutes, il jetait des regards vers moi comme sur une petite friandise ethnique. De là à céder à ses avances, pas question. Je les connais, ces hommes d'affaires internationaux. Au Kansas, ils ne feraient pas la différence entre un cow-boy et un Indien. A Paris, que vous leur tendiez la vicomtesse de Ribes ou Loana, ils voient la même chose : une Française. D'avance, son marivaudage m'assommait. Aucune envie de battre des ailes avec lui. Un bref sourire, aucun mot et Fu Manchu s'est remis en veilleuse. Par chance, je n'étais plus qu'à deux gorgées de la délivrance. Le petit serveur prétentieux est venu me dire qu'on m'attendait dans la suite de monsieur Fairfield.
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