Premiers chapitres
Jean-Luc Marion
Discours de réception à l'Académie française

M. Jean-Luc Marion, ayant été élu à l’Académie française à la place laissée vacante par M. le cardinal Jean-Marie Lustiger, y est venu prendre séance le jeudi 21 janvier 2010, et a prononcé le discours suivant :

Mesdames et Messieurs de l’Académie,
Que puis-je dire, à ce moment où pourtant il faut, plus qu’à tout autre, dire quelque chose ? Car ce lieu et tous ceux qui l’occupent me coupent la parole alors même que vous me la donnez.

I.


l n’y a pas à s’en étonner : si chacun sait qu’entrer à l’Académie française constitue un honneur extrême, seul celui qui y prend effectivement séance éprouve de quel poids pèse cet officium qui s’empare de son bénéficiaire tout entier et, comme son habit, à défaut de l’immortaliser, le rigidifie à son service. Ainsi, je connais aujourd’hui l’épreuve de la plus grande modestie. Longtemps, à chaque doute sur mon travail, je me ralliais à l’adage : quand je me considère, je me désole, mais quand je me compare, je me console. Désormais, une fois admis au sein de votre Compagnie, Mesdames et Messieurs, chaque fois que je me comparerai, je me désolerai encore plus que si je me considérais.
Ou plutôt, je me comparerai pour apprendre de vous comment tenir le rang où vous a mis votre œuvre. Et l’année de noviciat, que les circonstances ont décidée, m’a déjà fait mesurer quel travail soutenu vous vous imposez et de quelles publications vous assurez la gloire de votre Compagnie. Je me comparerai aussi à la cohorte des philosophes qu’en ce siècle vous avez su accueillir parmi vous : Bergson et Lévi-Strauss, Gouhier et Gilson, Serres et Girard, mais aussi à ceux que vous eussiez pu, oserais-je dire que vous eussiez dû recevoir, Levinas et Ricœur, Henry et Derrida, Merleau-Ponty et Sartre – tous n’eussent pas refusé cet honneur et la philosophie, si grande en France aujourd’hui, l’eût mérité. Je me comparerai enfin à tous ceux qui, depuis quatre siècles, ont endossé cet office pour qu’ils m’enseignent la pratique de ce que Montaigne (cet autre académicien de droit) nommait la « conférence », le « … plus fructueux et naturel exercice de notre esprit ». La conférence compare, parce qu’elle apparie ceux qui se tournent les uns vers les autres pour écouter autant que pour dire. Et sans doute l’Académie ne fait, ne fabrique, ne produit rien – elle écoute. Descartes, dans le Projet d’une Académie, qu’il rédigea à la demande de la reine Christine de Suède, dix jours avant sa mort, avait compris l’essence paradoxale de votre Compagnie, puisque l’article 6 de son règlement dit que « L’on s’écoutera parler les uns les autres avec douceur et respect, sans faire paraître jamais de mépris pour ce qui sera dit dans l’Assemblée ». A l’Académie on s’écoute donc parler, non chacun soi-même, mais l’un l’autre.

II.

Ainsi puis-je concevoir que Jean-Marie Lustiger ait été si profondément l’un des vôtres, Mesdames et Messieurs, alors qu’il paraissait avoir tout fait pour vous échapper. Cet esprit, dont tant d’étudiants de la Sorbonne savaient de science certaine, depuis les années cinquante, le génie intellectuel et spirituel, avait essaimé d’innombrables cours de théologie, retraites et sermons, mais aussi obstinément refusé de publier quelque livre et d’entrer en quelque carrière littéraire que ce soit. Conscrit à la rue d’Ulm depuis quelques mois, je l’avais rencontré au cœur du cratère en fusion qu’était devenu, en mai 1968, le Quartier latin : de ce jour, je ne le quittais guère des yeux, tant il marquait ceux qui l’approchaient ; en sorte que, lorsqu’il devint curé de la paroisse Sainte-Jeanne-de-Chantal à la Porte de Saint-Cloud, nous traversions Paris pour suivre ses prêches ; j’étudiais à l’époque, entre autres avec Christoph von Schönborn, les traités assez ardus de saint Maxime le Confesseur pour découvrir, stupéfait, que les sermons de ce curé rejoignaient exactement la doctrine du grand théologien grec, sans le vouloir, sinon sans le savoir. Le public ne s’y trompait pas, qui de longue main déjà notait, transcrivait et diffusait en samizdat tous ces sermons, exactement comme l’on fit, pendant des siècles, pour les Pères de l’Eglise. Trop occupés par leurs charges de pasteurs pour écrire en auteurs, ils parlaient et, des gerbes tombées de leur chaire, ils laissaient leurs scribes cuire le pain de la plus haute théologie que nous ayons jusqu’ici connue. Donc Jean-Marie Lustiger parlait et n’écrivait pas. Nous avons dû attendre pour qu’il cède et nous laisse publier, en 1978, les Sermons d’un curé de Paris – et encore, avait-il longtemps exigé, à condition d’anonymat ! En fait, il était déjà trop tard et le public l’aurait de toute manière reconnu. Sans doute, depuis sa nomination en 1981 au siège de Paris, les ouvrages se sont accumulés, mais toujours à partir de sermons et de conférences (ainsi les admirables Osez croire, oser vivre, en 1985) ou d’entretiens (comme l’impressionnant Le Choix de Dieu, en 1987), jamais comme des livres d’auteur. Le manque de temps ne suffit pas à expliquer cette pratique constante.
Cet académicien a mis tous ses soins à ne pas écrire. Comment devint-il pourtant l’un des vôtres et le resta-t-il pendant douze années tandis que lui interdisait presque de participer à vos travaux hebdomadaires la responsabilité, que j’ai personnellement vue écrasante, de son diocèse – ce diocèse qui s’étendit très vite, à la mesure du rayonnement de son intelligence et de la force de son esprit, à la France, à l’Europe et à la fin jusqu’au monde ? En effet il devint bel et bien l’une des figures les plus autorisées de votre Compagnie. Mais, par une étrange ironie, rien n’y a autant marqué son appartenance que le congé qu’il prit de vous, lors d’une séance d’élection, celle de Max Gallo, le 31 mai 2007, quelques mois avant que de mourir à ce monde et de naître à l’éternité. « Vous ne me reverrez pas. »
Non ! Non au contraire, nous commençons à peine à vous voir, cardinal Lustiger. Vous demeurez en effet parmi nous, à la manière paradoxale de l’apôtre Paul demeurant dans la communauté des chrétiens de Philippes « non pas seulement en sa présence, mais beaucoup plus encore en son absence » (Philippiens 2, 12). Et pour commencer, vous demeurez présent à cette Compagnie. Je n’en veux pour indice que votre devise – « Tout est possible à Dieu » : Dieu a en propre que l’impossible s’avère pour lui possible, alors qu’il reste toujours impossible à l’homme. Ainsi la naissance miraculeuse d’Isaac dans la vieillesse de Sarah (Genèse 18, 14) et la naissance encore plus miraculeuse du Christ né d’une vierge (Luc 1, 37). Telle fut la conviction la plus intime et la plus évidente de Jean-Marie Lustiger que le Christ rend possible aux hommes le possible même de Dieu, c’est-à-dire ce qui leur resterait, à eux, sinon, impossible. « Il faut que mon cœur croie au possible, c’est-à-dire à la possibilité pour Dieu de ce que les hommes croient, eux, impossible » (Osez croire, p. 33). Ou bien : « Croire à l’Evangile, ce n’est pas adhérer à un programme idéal et irréalisable ; ce n’est pas adhérer à une utopie. C’est confesser que Dieu est venu accomplir en nous ce qu’il nous demande de faire » (Osez vivre, p. 17). Or, comme on ne le sait pas assez, la devise du cardinal Lustiger se trouvait, par avance, commentée par un auteur spirituel de haute inspiration, théologien méconnu, dans la lignée de saint François de Sales autant que dans la tradition de la mystique abstraite, un autre cardinal, celui qu’en cette maison l’on nomme le Cardinal. Richelieu, car il s’agit de lui, a en effet développé, dans le meilleur de ses écrits religieux, le Traité de la perfection du chrétien paru en 1639 (et récemment réédité par votre confrère, le regretté père Ambroise-Marie Carré), le principe de la « charité à qui rien n’est impossible » (c. 36). Car si rien ne reste impossible à Dieu, cela vient de la seule toute-puissance qu’admette sa transcendance, sa charité. Et par suite, l’homme n’accède à la possibilité divine de ce qui lui reste impossible qu’autant qu’il parvient à aimer dans le même style que celui dont Dieu use pour nous aimer : « Il n’y a que l’amour auquel l’homme puisse prétendre quelque égalité avec Dieu » (c. 42). Voilà, Mesdames et Messieurs de l’Académie, plus qu’une heureuse rencontre – le premier et le dernier des cardinaux de cette Compagnie s’accordent sur l’essentiel : seul Dieu peut tout, mais Il ne le veut que par la puissance de l’amour. Le dernier disait du premier, dans son discours de réception, qu’« ici, seul Armand du Plessis de Richelieu mérite l’article défini : il demeure le Cardinal ». Vous m’autoriserez à parfois transgresser cette exclusivité et, quand je dirai le cardinal, à parfois penser aussi, voire d’abord au dernier, puisqu’il parle sur le fonds comme le premier.



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