Premiers chapitres
Paul M. Marchand
J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger

roman

Paul M. Marchand a été reporter de guerre au Liban puis dans l’ancienne Yougoslavie. Il est l’auteur de deux romans : Sympathie pour le diable (Florent Massot , 1998) et Ceux qui vont mourir (Grasset, 2001).
 

près avoir fait l’amour, à une époque où nous n’étions plus à surveiller nos inhibitions, j’avais pris du bout des doigts un peu de sa semence qui coulait entre mes seins. Je l’avais laissée rouler entre les pulpes de mon pouce et de mon index, comme un nuage que j’aurais décroché du ciel. Je l’avais admirée longtemps. Avec une insensible lenteur. C’était bizarre. Très suave aussi, une floraison perdue. Dans cet échantillon moelleux, je m’auscultais. J’étais issue en partie de ça… J’étais une descendante de cette substance laiteuse, de cette écume visqueuse et épaisse qui me procurait tant de plaisir et que j’aimais sentir me brûler la peau, le ventre, la langue. J’inspectais ce cristal neigeux pour voir si ça gigotait encore à l’intérieur, s’il y avait quelques rescapés en train d’agoniser. Je recelais ma genèse entre les doigts; de cet excédent d’euphorie, presque une incontinence, j’étais donc née… Contrecoup d’un éclair vif… Je me malaxais et je me voyais petite, infiniment petite, microscopique, même pas concevable. Je me regardais droit dans les yeux, à distance, mon passé me collant sous les ongles, c’était comme un clapotis de mon être, un portrait négatif et antique… Les pages ouvertes d’un livre, incrustées dans cette extase blanchâtre… Une absurde succession de hasards, une omission après fabrication, pour en arriver là : triturer mes doubles entre les doigts, blottie contre leur source. J’étais fascinée par ma propre attraction filiale, et je m’écorchais au contact de cette fulgurance charnelle et liquide. Je vivais une expérience hautement singulière, et si secrète. Mais cette plénitude, je la savais fugitive, car condamnée d’avance… Sous mon oreille, j’entendais danser le cœur de «mon père». Son souffle la caressait en chaudes saccades. Il me scrutait depuis un moment, en amont, et après tout, c’était bien là qu’aurait dû être sa place. Il avait envie de me parler. Il se retenait. Je le sentais embarrassé, aux aguets. J’ai rompu le silence en lui disant que j’examinais mes origines, la source vive de ma naissance. «Mon père» s’est levé d’un bond, il était agité, il m’a dit : «Ne dis pas ça… ne dis pas ça…» J’ai rigolé, je lui ai demandé de revenir près de moi. Il s’est enfermé dans la salle de bains. J’ai tapé contre la porte. En vain. Il a crié, je crois : «Je t’interdis de dire cela… Nous avions un accord…» Je riais encore de plus belle, j’étais heureuse, alors j’ai fait l’intelligente, une brève réminiscence de mes cours de philosophie, et j’ai lancé à travers la porte un truc de Brecht : «Je suis contre toute réglementation dans une porcherie.»
La première fois que j’ai rencontré «Papa», j’avais dix‑sept ans. Un peu plus, peut-être, de quelques petites semaines. Dernière ligne droite avant la majorité, j’accélérais le pas, j’étais curieuse d’être adulte. Il était très en retard. Sa carte d’identité… Je l’attendais depuis une heure, depuis deux cent quarante mois, un entraînement monotone. Je faisais les cent pas. J’étais opiniâtre, sans aucun mérite, j’avais une certaine habitude de l’attendre. Une interminable apnée, comme une servitude, pas vraiment une colère, plutôt un combat. Vu d’ici, presque une vertu. Ma carte d’identité… J’étais le motif de son égarement et de ses retards, il était la cause de ma patience. Moi, à force de le guetter, et lui, à force de faire des détours, il était fatal que nous nous rencontrions. Dans des lieux communs. Entre l’obstination et l’indispensable, à leurs sources, là où les rêves s’abreuvent.
Il avait trente‑huit ans lors de sa première apparition. Il en avait vingt et un le jour où il avait oublié d’être père. Une étourderie, une sieste qui s’étire dans une allégresse d’été. Pas une histoire à dormir debout. Un lendemain de 14 juillet, une nuit féerique et une aube qui s’attarde jusqu’au milieu de l’après‑midi. Des jeux de mains, peut-être une bouillante étreinte, un éblouissement ensué et un reste indélébile, souvenir enfoui sous un joli ventre bronzé. Des fragments de soi qui s’entrelacent et se soudent à d’autres fragments. Pour ma mère fécondée, une lente transformation, un émerveillement à une voix, et un enfant. Une fille. Pour lui, «mon père», un acte transparent, une amourette estivale, puis quelques méridiens franchis, dans l’ignorance et sans même se retourner. Neuf mois plus tard, dans les limites aléatoires du temps réglementaire et sans la moindre complication, je suis née, ensanglantée, frétillante et hurlante comme il se doit, mais amputée d’un père, inaudible depuis ses antipodes. Dans l’entourage de ma mère, on a dit de «mon père», ce mufle de géniteur, cet éparpillé : «Que le diable l’emporte…» Sans méchanceté, je crois. Juste de l’orgueil, un versant d’ombre à dévaler.
«Bonjour Sarah.» Je me suis retournée, il était là, debout, et devant moi. Je ne me l’étais jamais imaginé. Ni dans les détails, ni dans ce qui aurait pu en être une grossière esquisse. Je savais qu’il existait, et cela me suffisait. Il ne faisait pas son âge, il ressemblait à un jeune trentenaire avec une dégaine de grand adolescent. C’est la première chose que j’ai remarquée, et qui m’a frappée. Il souriait. J’ai été harponnée. Il m’a dit : «Je suis désolé, j’ai beaucoup de retard.» J’ai rigolé. Il a rougi. Nous nous sommes mis à rire tous les deux. Il a hésité avant de me faire la bise, j’ai parcouru la moitié du chemin pour lui. Ses joues étaient rasées et elles exhalaient un parfum encore inconnu de moi. On est restés là, plantés, face à face, silencieux et intimidés. Je le dévisageais, cherchais quelques‑uns de mes traits dans les siens. Il se laissait explorer sans bouger, ses yeux suivaient la course des miens. Il était indulgent, se soumettait à ma quête, à mon avidité spontanée. J’attendais cet événement, ce tournant, depuis dix‑sept années. Lui devait le redouter aussi, depuis peu, même pas six mois. Depuis qu’il avait appris qu’il allait avoir une fille. C’est moi qui lui avais annoncé la bonne nouvelle. A peine a‑t-il eu le temps de s’en émouvoir et de s’habituer aux mille et une joies de la paternité, que j’étais là, épanouie devant lui, déjà presque une adulte… Et bientôt la seule femme de sa vie… La seule qu’il ait aimée, comme un possédé, jusqu’à en mourir…
Il s’appelait Benoît et il avait un peu plus de vingt ans. Il avait quitté le bord de mer pour les vacances. Il était de Nice, mais il étudiait en Angleterre. Ma mère fut éblouie. Lui aussi, visiblement. Il l’aborda en anglais, pour jouer les étrangers. Il lui dit : «I come from London.» Elle lui demanda s’il n’était pas plutôt «come from France, avant de come from somewhere». Il lui sourit, elle s’arrima à ce pur éclat, il s’en aperçut, et la fit tanguer. Après, il lui parla avec des mots qui n’existaient pas encore pour elle. C’était dans les premiers jours du mois de juillet. Ils se virent quotidiennement, comme la récompense d’une attente qu’on s’accorde avant terme. Il fut invité par le Professeur à partager un repas du soir, sur la petite terrasse de la maison. Il trouva du talent à ma grand‑mère, elle en fut émue — il étudiait les beaux-arts, en Angleterre, il s’en expliquait sans grandiloquence, avec beaucoup d’esprit et d’enthousiasme. Ma tante le trouva «très bien». Ma mère était heureuse. Elle irradiait. Lui se troublait quand elle le regardait. Il paraît qu’ils étaient beaux à voir, tous les deux, dans cette apesanteur… Le passé est un piètre orateur, en fait il est plutôt muet, d’autres le content à sa place. Avec des mots qui ne font pas défaut. Ma tante, mes grands‑parents, tous m’ont peint cette soirée, ce souper en commun, ce bonheur si simple. Chacun l’a figé derrière ses yeux, dans sa mémoire. Ils espéraient qu’il s’étende…
Au téléphone, il a répondu en anglais. Je lui ai demandé s’il avait oublié tout son vocabulaire français. Je me suis présentée et je lui ai dit que j’étais sa fille et que je lui téléphonais depuis Paris. Il m’a demandé de répéter. Il n’avait pas l’air déconcerté. Il a d’abord cru à un canular. J’étais certaine de cette réaction. C’était banal. Il m’a écoutée, avec une infinie patience, sans jamais me couper la parole ou me contredire, à aucun moment il n’a menacé de raccrocher. Il était intrigué, je le sentais joueur, pas aux abois. J’étais lucide, tout s’enchaînait dans un souffle. Les mots survenaient seuls. J’avais tout mon temps. Je conversais avec un étranger qui était «mon père», mais que jamais, et cela je le savais, je n’appellerais «Papa» de son vivant… Je lui ai remémoré un été passé et très certainement oublié. Nice et les Beaux-Arts, le Lubéron et une fête de 14 juillet. L’empire de la beauté de ma mère, les attractions inéluctables et leurs belles alchimies. Toute la nuit blanche, la matinée éludée, les fines harmonies des élans retenus et, enfin, la reddition escomptée de chacun. J’ai ajouté : «Un moment vous deviez ne plus rien avoir à vous dire, alors vous avez fait l’amour…» C’était en juillet 1970, une saison où les cœurs s’expriment toujours mieux. Il demeurait muet, attentif. J’ai vite condensé, je suis passée à l’essentiel… Ils se sont revus les jours suivants. Une semaine, tout au plus. Et puis il est parti, subitement, sans prévenir et sans dire au revoir. Une péripétie familiale le réclamait, très loin. Plusieurs semaines après, chez ma mère, le sang n’a pas coulé…
Moi, j’étais vivante, lumineuse, convergence des regards, à demi anonyme. Pour ma jeune mère, c’était autre chose… «Une fille-mère». Personne ne le disait plus. Question d’époque, de surface. Tout le monde le pensait. Des sous-entendus pour ne pas accéder à la parole blessante. Le tranchant des parades n’effaçait pas le silence des allusions. Ma mère m’a décrit le vernis, les artifices, les trajectoires des coupures profondes, leurs frayages vers le cœur. Pour elle, il n’y a jamais eu prescription. Elle encaissait, sa mémoire absorbait tout, par strates brûlantes. Son destin? J’en étais la racine flamboyante, pas vraiment son boulet infamant. Elle était indomptable, elle me revendiquait. Son amour déferlait, immenses caresses. Il me débordait, parfois le courant était trop fort. J’habitais cet espace exposé. J’étais son centre de gravité, l’épine dorsale qui la maintenait droite et insolente face aux vents contraires. Je n’étais pas née derrière une façade. Mon berceau était ses mille nuits de veille. Mon repos compensait sa fatigue.
J’ai grandi, entièrement contenue dans cette félicité. Entourée de femmes. Ma grand‑mère, ma tante, même la baby‑sitter était une femme, et les femmes de ménage aussi. Tous mes points cardinaux portaient des jupes, la blancheur des bras sentait bon le parfum, dédales de doigts fins et de bouches fardées comme des argenteries ravivées. J’ai appris à parler sur leurs mots, j’ai accédé à la parole sur la nervure royale de leurs accents, tous ces lieux d’ouverture qui enjolivaient mes silences ou mes premiers balbutiements. Je contemplais leurs yeux et je devenais soliste. Elles s’accordaient toutes sur moi. Leurs gestes étaient les ponctuations de leur amour. Je m’en aspergeais, déambulais à l’intérieur, jamais rassasiée.
J’avais l’intuition qu’il manquait, parmi toutes ces femmes aimantes, quelque chose ou quelqu’un, sans parvenir toutefois à le formuler. Dans ces tâtonnements instinctifs, je décidai de marcher, pour y voir plus clair… Les mains et les mollets soyeux étaient mes rambardes. Je n’étais plus encagée, j’étais enfin de l’autre côté des hauts barreaux, j’avançais dans la vie. Fini la reptation, je progressais, à quatre pattes puis sur deux, mes horizons reculaient. Je prenais de la hauteur, parfois le vertige me faisait chuter. Les chaises, les murs, les angles droits, tout se jetait en ordre dispersé devant moi, ennemis qui me coupaient la route ou fractionnaient ma retraite. Je les soupçonnais de vouloir me contrarier. J’ai tenu bon, j’avais gagné. J’étais verticale et nomade, je les toisais à chaque pas.
Avec les années, je pris encore un peu plus d’altitude… J’entendais alors : «Elle est très grande pour son âge.» Je répondais invariablement la même chose : «C’est pratique, quand il pleut, je le sais avant vous…» De «trop grande», je passais à «effrontée». Une promotion fulgurante. J’étais rieuse, j’en acquis une certaine épaisseur. Cela érigeait même quelques barrières. Une vanité, et aussi une distance avec les futilités qui agaçaient beaucoup. Ma mère souriait, ravie de mes gammes et de ces pétulantes bravades. Elle flattait ma transhumance.
Mes jours fuyaient à la recherche d’une silhouette. J’avais huit ou neuf ans et je glanais les indices concordants. Les portes s’ouvraient, les mots étaient moins dérobés. J’étais «en âge de comprendre». Je ne recherchais que les confirmations de mes pressentiments. J’allumais des incendies. Mes questions étaient brèves; ma mère y achoppait. Petit à petit, pourtant, elle effeuillait sa rencontre avec mon géniteur, je dénichais mes origines. Elles étaient belles. Deux routes, une halte, un croisement enseveli, puis à nouveau deux routes, avaient fait de moi une errante. Deux itinéraires distincts ne pouvaient pas se convertir en chemin de halage pour une clandestine. J’étais donc une production égarée… Cet état civil excentrique meublait mes petites routines et l’ennui de mes camarades d’école. J’étais apaisée, je me savais différente d’eux. L’absence de paternité reconnue était une épine, ils s’y frottaient. Pour tester leur résistance, et aussi pour les dégonfler, je les retenais contre moi, ils hésitaient avant de revenir. Il y avait bien quelques enfants de divorcés dans le voisinage, mais j’étais la seule née de père inconnu, ou distrait. C’est dire toute ma cinglante singularité. Une vraie tête de liste. J’entendais parfois qu’on me qualifiait, sournoisement, d’«enfant light». C’était gracieux, et surtout très chic… En somme, j’étais bancale. Il me manquait un alliage, une frontière en amont, autant dire une assise.
Au lycée, je culminais dans le classement annuel. Régulièrement deuxième. Jamais première, pour ne pas attirer plus encore l’attention. Baccalauréat littéraire, je voulais être magistrate, l’instruction ou les réquisitoires. Ma mère était avocate, je préférais fouiller et comprendre, ou alors charger pour obtenir des réparations et peut-être un rachat. Elle testait quelques‑unes de ses plaidoiries sur moi, je lui donnais la réplique, je me faisais pour elle l’avocat du diable. Je contrecarrais ses arguments, elle modelait les siens à mes remarques, lorsqu’elles étaient fondées. Parfois elle s’effrayait de mes lucidités. Je lisais ses dossiers et j’apprenais le droit. Je prenais ainsi de l’avance. C’était moins assommant que mes cours. Un jour, après l’une de nos fameuses joutes d’éloquence, je lui ai demandé si elle serait capable, si l’occasion venait à se présenter, de prendre la défense de «mon père». Elle m’a répondu en pâlissant un peu : «Et toi, pourrais‑tu le juger, pourrais‑tu le condamner?»
Je connaissais mon histoire et l’archéologie d’avant ma naissance. Ce genre d’épopée ne s’oublie pas. C’est increvable, ça encombre, et ça vous escorte toute une vie. Une couche de pelures, qui isole… Ma mère venait d’obtenir son bac, elle était joyeuse, c’était la fin du lycée et les promesses de l’université. Elle y entrait avec une mention. Ses parents étaient très fiers, une légion d’honneur méritée pour leur éducation irréprochable, sévère mais juste. Les vacances s’annonçaient bien. Farniente, famille et campagne. Plus qu’une devise, tout un plein été. Le Lubéron. Avant la mode. Celui qui ne s’attendait pas à devenir si vite mon grand‑père, était chirurgien. Une sommité, un Professeur émérite. L’orthopédie était son art. L’été, il faisait des allers et retours entre Paris et la maison familiale. Sa femme était rentière, elle aurait pu travailler. Pour passer le temps elle peignait, et s’occupait des pauvres. Elle était sincère et cultivée. D’ailleurs plus dans la compassion que dans son art de dilettante. Mes grands‑parents : l’austérité et le fantasque associés. Beaucoup d’humanité et d’amour aussi. La véritable passion de ces deux‑là, c’était l’autre… Ma mère et sa sœur habitaient ces belles âmes. Cette dernière était l’aînée, de deux ans. Elle voulait épater son père, alors elle faisait médecine. Le Professeur se voyait à la tête d’une lignée, une dynastie de praticiens hors pair. Ma mère, en lui annonçant son penchant pour le Dalloz, préféré au Vidal, ébrécha son ardeur clanique. La dynastie devint une simple lignée… La rue d’Assas, à Paris. Bon emplacement pour une bonne faculté, les jeunes crétins d’extrême droite et leur prosélytisme ordurier mis à part. Le Professeur ne s’en souciait pas, sa cadette était largement capable de distinguer les idées politiques des vagissements. «Va pour le prétoire et les exploits de la vérité», avait‑il dit en lui offrant la collection complète des petits livres rouges.
Le combiné du téléphone est devenu moite. Il a dit : «Pourquoi je ne l’ai pas su plus tôt?» Sa question m’a fait du bien. Il ne se défilait pas. Il n’exigeait pas de preuve. C’était vertigineux, il était assommé. Je le sentais, il titubait. Il a ajouté : «Quel gâchis.» Et puis : «Il faut que je vous voie, le plus tôt possible…» J’étais aphone. J’avais des kilomètres de questions à lui poser. Je voulais savoir si j’avais des frères et des sœurs, s’il était marié et ce qu’il faisait en Angleterre, s’il pensait quelquefois à ce 14 juillet, s’il se souvenait du visage et des yeux de ma mère… Etre indiscrète, sans l’alarmer. Mais plus rien ne sortait, j’étais desséchée, je crois bien que je frissonnais. Il y avait des échos sous mon crâne. Il désirait me voir, il avait très envie de me rencontrer. Comme ça. «Le plus tôt possible.» Dans ma parenthèse de vide, il a encore répété, une ou deux fois, vouloir me voir. Il y avait «primordial» dans ce désir. Je pesai le terme, cette urgence. Sa voix était douce, elle m’enveloppait. Je m’en désaltérais. Il y avait des gestes d’attente et d’accueil dans ses paroles. Je voulais lui demander comment il m’imaginait, et je voulais savoir si lui voulait savoir comment je l’imaginais. Je n’ai rien demandé… Il était beaucoup trop tôt pour qu’il puisse m’envisager. Pour lui, je venais de naître. Il allait devoir m’inventer, avec ses échecs, ses fautes et ses écarts. Il bénéficiait d’un handicap sévère de dix‑sept ans. Il partait de très loin… Ce n’était pas tout à fait perdu, mais c’était téméraire. Il fallait du caractère, ou alors une grande curiosité. Un emportement. Peut-être aussi un peu de culpabilité. J’ai répondu quelque chose de très vague. J’étais abasourdie par mon «audace» : avant de le contacter je ne m’étais jamais représenté l’après. Mon appel me paraissait irréel. Il a dit qu’il viendrait à Paris dès que je le souhaiterais, «que je pouvais prendre mon temps», il a ajouté qu’il regrettait ces derniers propos. Il a dit aussi que les questions se bousculaient trop dans sa tête, qu’il aimerait entendre leurs réponses en face de moi, si je le lui permettais; qu’il ne savait pas quoi me dire, là, à distance, derrière un téléphone. Il a demandé mon numéro, je lui ai dit que je préférais le contacter moi‑même, un peu plus tard, et que j’allais raccrocher maintenant, que j’étais très heureuse de l’avoir enfin retrouvé. Je me souviens fort bien de ce qu’il a dit avant que ne je repose le combiné : «J’attends déjà votre appel.»
Il était là, et j’étais là. Il savait que j’étais sa fille et je savais qu’il était mon géniteur. Nous étions comme deux aimants qui se repoussaient à force de vouloir se rejoindre. La sensation était étrange. Une réunion de famille aux élans pudiques. Un constat à l’amiable entre deux existences qui auraient dû être communes et qui se retrouvaient aujourd’hui avec un léger différé. Devant la pyramide du Louvre. Endroit de notre premier rendez‑vous, la prise de contact… Le vouvoiement était aussi une surprise, très dense et très dérisoire en même temps. Une contenance, nous ne nous étions pas encore apprivoisés. Nos références étaient une vague empreinte lue l’un sur l’autre. Les perspectives visibles. Il m’a entraînée vers un restaurant de la place du Palais-Royal. Pendant de longues minutes nous nous sommes concentrés à décortiquer toute la carte. Je crois qu’on gagnait du temps, en affûtant nos questions. Le serveur est venu prendre la commande. «Mon père» a dit ne pas savoir dans quel ordre procéder. J’ai répondu que généralement on débute par l’entrée, ensuite le plat et qu’on finit par le dessert… L’atmosphère fut moins électrique. Je lui ai dit ce qui me tenait le plus à cœur, à savoir que jamais je ne pourrais l’appeler «Papa». Il n’en fut pas surpris, il répliqua que c’était normal. J’ai cru un instant qu’il allait ajouter : «C’est naturel.» Je devais l’appeler «Benoît», lui m’appellerait «Sarah», puisque tels étaient nos prénoms. Nous n’étions pas vraiment des étrangers l’un pour l’autre, aussi le tutoiement fut‑il institutionnalisé. On expédia l’entrée dans des banalités. Mon bac et mon lycée, ma vocation pour le droit et la magistrature. Il a enregistré le lien avec ma mère sans rien dire, un léger sourire, une inclinaison de la tête. Un bref souvenir. Peut-être une nostalgie. Je n’étais pas encore insistante : je ne voulais pas creuser, je décelais juste… Une voix intérieure me vantait le confort de ce choix. Je ne voulais pas que mes mots deviennent irritants. J’avais du mal à le tutoyer. Au café, il me demanda si je fumais, et pourquoi il n’avait rien su, pourquoi personne ne l’avait prévenu… Je jouais avec les carreaux de la nappe, arpentant les angles droits avec mes doigts. Dans un haussement d’épaules, les yeux confondus dans le tissu et les déplacements de ma main : «Vous ne l’avez jamais recontactée, vous n’avez plus donné signe de vie… Ma mère était fière…»
Je le sais, ça peut surprendre. Comme n’importe quelle histoire d’amour, ça a débuté comme cela. Par des vertiges, des pertes de connaissance. Des rougeurs. Tous les deux nous avons essayé d’y échapper, en sachant au plus profond de nous‑mêmes que ça finirait par arriver. Je n’ai jamais vu en lui un «père», uniquement un «géniteur» imprévu, c’est-à-dire un étranger, avec toutefois une vague familiarité. Toute la nuance est là. Et cet inconnu, que j’avais cherché et fini par retrouver, m’affolait depuis nos premières rencontres. Lorsque j’étais dans ses bras, j’étais ailleurs. Et j’étais bien dans cet ailleurs. Je faisais ce que je ressentais, et je le partageais avec un homme qui ressentait la même chose que moi. C’était aussi simple que cela… Entre ces bras‑là, j’étais enfin chez moi. Affamée, je me risquais sur une pente très chaotique. Je gagnais du temps sur les heures. Une expérience peut-être similaire à l’alcool, ou même à la drogue. Je m’éclipsais de ma petite vie routinière d’étudiante modèle et je rejoignais avec lui, sans détour, nos olympes cachés. De ces hauteurs inaccessibles, tout me paraissait alors acceptable. Quand nous nous quittions, je ne redescendais pas. Je m’écrasais. Saignée à blanc, et tarie… Ce n’était pas mon premier amant, j’avais eu un ou cinq copains, pas grand‑chose, des confluences agréables. A cette époque, j’avais un peu plus de dix-neuf ans, aimer quelqu’un, et puis prendre feu, c’était pour moi un chapitre encore ignoré, un espace à habiter. J’avais vu des films et lu des romans. Je me tenais informée. De l’amour fantasmé, je ne connaissais que les caresses, pas les morsures. Mes chairs étaient tendres. Je loupais l’essentiel. Je n’avais pas une grande expérience dans ce domaine, j’étais novice, et parce que je croyais tout ce que j’avais lu, vu, entendu et supposé sur l’amour, qu’il ne vous saute au cœur qu’une seule fois, j’ai su que je ne pouvais pas le laisser filer. Il ne s’agissait pas d’un vulgaire train qu’on se dispose à manquer en se disant que le suivant fera l’affaire. Cet homme‑là, je ne voulais pas le laisser passer, sous peine de perdre sa trace, et de me contenter d’aimer les doubles de son ombre. La distance n’était pas infranchissable, j’avais le sentiment de quelque chose de magnifique, de quelque chose d’introuvable tout autour de moi, et même plus loin, vraiment.
Je m’épanouissais dans mes études, me hissais naturellement hors de moi‑même, sans trop m’éroder dans les labyrinthes des jurisprudences à ressasser… Les partiels de février venaient de se terminer, et il se faisait tard. L’avion décollait à l’aube. Je partais à Londres. Dans ma chambre, je finissais de remplir mon sac de voyage. Des vêtements chauds. Il m’avait dit : «Apporte des vêtements chauds.» A ma mère, j’avais annoncé que j’allais rejoindre quelques amis pour de courtes vacances anglaises, des cerveaux magnifiques et bien élevés, qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Debout dans la salle de bains, en refermant ma trousse de toilette, je me suis regardée dans la glace. Derrière son grand bureau, la tête légèrement penchée, ma mère travaillait à ses conclusions, je l’ai embrassée sur les joues. Elle a attrapé ma main, doucement, et m’a demandé en souriant si elle le connaissait, ce bel étranger d’outre-Manche. Evasive, j’ai répondu : «Non… Pas vraiment…» Je l’ai laissée à sa besogne dispersée mais stricte, un soir d’ennui et studieux… Sous le bureau, il y avait un tapis ancien, foncé, très grand. Il dessinait son île. Là, elle était solitaire et retranchée. Des yeux, je l’ai embrassée encore une fois, en lui souhaitant bonsoir. J’ai investi ma nuit, je me suis endormie d’un coup. Dans l’avion, j’avais une belle appréhension. «Mon père» m’attendra. Je serai chez lui, dans son décor et ses soirées, dans sa vie… Mon voisin tentait sa chance, un vieux beau, buriné et flasque. Il parcourait un journal anglais et austère et me parlait en français avec un accent du sud de la Garonne, un original. Quand il m’a interrogée sur ma connaissance de l’Angleterre, je l’ai rembarré : «Et l’Angleterre elle, elle me connaît?» Il s’est tu le restant du vol, un léger pli à la bouche, pudiquement martyr. Je ne mangeais pas, je ne lisais pas, je ne parlais pas, j’étais nerveuse. Dans les airs, comme dans une prison. L’avion, lui, se traînait, il semblait emprunter des déviations. Londres reculait sans cesse, à moins que ce ne fût la mer qui étirait son désert minéral, repoussant plus loin les côtes, aggravant la distance. La nature avait du génie, je ne parvenais pas toujours à l’aimer, elle sécrétait des vides qu’il fallait combler. Il y a eu un choc, des secousses et j’ai senti la décélération violente. Je me suis levée, une des hôtesses m’a fait les gros yeux, du doigt m’ordonnant de me rasseoir. La sécurité et ses sempiternelles consignes à l’usage des prudents ou des léthargiques. Les bagages furent lents à venir, les sinuosités mécaniques les déroulaient en ordre décousu, le mien toujours refoulé par d’autres, engrappés. La douane fut coulante. De l’autre côté de la porte automatique, Benoît était là. Il me regardait comme seule une main aurait pu le faire… Ce regard était la chair même de ma présence. Je m’arrachai enfin de mon impatience, j’étais sur la terre ferme, rivée à ce qui deviendrait notre secret, de nous encore ignoré. J’allais bientôt être dans ses bras, déposée contre son cœur. Lorsque son souffle s’est mêlé au mien, je ne savais pas que l’amour détruit toujours celui qui lui donne asile. Ni que cet amour‑là, plus que tout autre amour, était un narcotique meurtrier. Le «huitième péché capital», comme pourraient le nommer les bien‑pensants.
Avant ce premier voyage à Londres, je voyais «mon père» depuis deux ans, régulièrement. Il venait à Paris. Nous apprenions à nous connaître. C’était très ludique. Nos répliques avaient une séduisante indépendance, il n’y avait aucun embarras dans nos apartés. Nos liens de sang ne figuraient pas dans nos espérances. Il était bien trop tard. Pour lui comme pour moi. Irréconciliables par la force des choses et par nos destins éclatés, il nous paraissait artificiel de nous étendre là-dessus, perchés sur une ramification somme toute imposée, souvent subterfuge. Nous n’étions pas des équilibristes, encore moins des archéologues. Il ne s’agissait pas de combler le temps passé, mais de passer notre temps ensemble sans le combler de remords ou de reproches. Il nous était impossible de ressusciter, d’un simple coup de baguette magique, ce que nous ne connaissions pas. Nous avions fait, chacun de notre côté, le deuil des simagrées qui auraient pu travestir nos retrouvailles. Dans ce domaine nous étions bien du même sang… Il n’y avait pas de souffrance, ni de honte, la moindre faiblesse entre nous. Il y avait une alchimie, si mystérieuse, que la pudeur, ou la prudence, nous commandait d’ignorer. Par cette alchimie, et par elle seule, s’élaborait notre destinée en commun, et dans une gestation précise, elle se découvrait d’elle-même devant nous sans que nous ayons à la provoquer. La joie que nous avions à nous retrouver à Paris, à nous parler au téléphone, à nous penser l’un l’autre, ou même à nous languir, cette joie si naïve et indomptée, laissait pressentir l’imminence de notre amour. Une imminence qui s’est étirée sur plus de deux ans, où nous déambulions, l’air de rien, accordant nos pas sur l’ultime embrasement qui s’étranglait en nous.
 
Quand je me suis réveillée, vers dix heures, sa place près de moi était froide, le soleil inondait notre chambre. Je me suis levée, c’était dimanche, je l’ai appelé plusieurs fois. Il n’était pas dans la cuisine, la salle de bains était vide. Je l’ai trouvé ainsi, sa tête reposait sur son bureau, ses cheveux couvaient des feuilles de papier vierges, ses yeux étaient clos. Il dormait, profondément. C’est drôle, mais aussitôt j’ai pensé à Camus, je me suis dit : «Aujourd’hui, Papa est mort.»
La voiture de la gendarmerie est arrivée, j’avais retrouvé mon calme, je ne pleurais plus. Leurs questions furent routinières et convenues, encombrées de pitié. Le jeune officier voulait comprendre. Il prétendait qu’écouter était sa seule façon de voir. Il avait de l’ambition, et quelques boursouflures. Le médecin a constaté le décès, un simple protocole : j’étais orpheline, il ne m’apprenait rien, le jour de ma naissance je le savais déjà. Le corps de «Papa» a glissé dans un grand sac de toile noire, l’estocade. Son visage a disparu sous la fermeture à glissière, et il y eut un très long silence. Depuis, je survis aux jours qui s’étirent.
Je me suis occupée de ses funérailles, pour qu’il ait chaud une dernière fois, la crémation. La famille, les amis, tout le monde était sur nos traces, cherchant à savoir, prétendant fouiller et interpréter les menus signes. Ils marinaient tous ensemble, ils n’auraient pas pu la concevoir, notre histoire. Ils auraient très vite jugé et tout saccagé. «C’est toujours le cœur qui donne la mort, c’est lui qui lâche en premier.» Au‑delà, je n’ai rien dit, pas de discours, et pas de confidences. J’ai fait la morte. C’était de circonstance. J’ai conservé les mots de passe et les mots d’amour, continué d’abriter nos métamorphoses secrètes. Après avoir répandu les cendres dans la Seine, je suis partie à Londres, affronter le vide d’un passé défunt, trop présent. Loin de la famille, des amis, des traces. J’accompagnais ma tristesse, je ne trahissais pas sa course. Je prenais des calmants, des somnifères, des averses d’alcools forts, c’étaient mes sépultures hésitantes. Je me réveillais la nuit, trébuchais dans l’air nocturne, l’obscurité des drogues, et celle de ma propre noirceur. Alors, j’allumais les lampes. Je n’étais pas hors de cause : je savais pourquoi «Papa», mon bel amour, ma jouissance, était mort.
C’était un lundi matin, lorsque j’ai annoncé à ma mère que celui qui fut par distraction «mon géniteur», n’était plus. Je lui rapportais un bref fait divers et la souvenance d’un départ précipité. Les reliefs d’un cœur brisé par négligence, la préhistoire de sa vie d’adulte. Il me sembla l’avoir vue grimacer, comme si elle respirait du vinaigre. Défigurée par ce petit arrière‑goût acide. «Comment est‑il mort?» J’ai répondu : «Brusquement…» Je lui tournais le dos, je regardais les fines moulures du plafond pour ne pas pleurer. Elle a dit non à ma question, elle ne viendrait pas aux funérailles. Je ne bougeais plus, si je l’avais fait, je me serais brisée. Elle m’a entourée de ses deux bras, je me suis blottie contre elle. Elle me parla longtemps, sans, je crois, me deviner entièrement. Ses mots m’éclairaient plus qu’ils ne me touchaient. Elle m’a fait asseoir. Nous avons bu du café. Il avait la saveur des choses clémentes. Elle attendait que je lui parle. Le silence cherchait un abri. Alors c’est elle, de nouveau, qui a parlé. «Je savais que tu le voyais de temps à autre, que vous vous rencontriez à Paris… J’en étais heureuse pour toi…» J’ai levé la tête pour la regarder, je l’ai remerciée de ne jamais m’avoir dit quoi que ce soit, de m’avoir laissée seule avec ma décision de le retrouver. Je me suis alors retirée dans ma chambre, après lui avoir demandé si nous pouvions discuter de tout cela un peu plus tard. J’ai dit que la cérémonie se déroulerait dans son village, dans l’arrière‑pays niçois.
Il a fallu manœuvrer. L’Eglise affirme ne pas aimer les «morts violentes». L’Eglise est pudique. Un compromis fut pourtant vite trouvé… Pour ma part, cela m’importait peu, cérémonie religieuse ou pas, je n’avais aucun faible pour les génuflexions et les soumissions assistées. Je suis restée à l’extérieur de la chapelle, pour ne pas être associée à ce carnaval. Les «grands‑parents paternels» ont insisté pour que cela se déroule ainsi. Le «repos de son âme» avait bon dos, elle devait ronronner d’aise à écouter ces fables. Si l’âme est une et circulante, sans doute la sienne hante‑t-elle encore les parents de «mon père»… Ils sont décédés quelques années après, sans précipitation. Naturellement et par usure. Je ne les ai vus qu’une seule fois, le jour de la crémation, après les prières. Ils sont entrés dans ma vie, escortés d’un cadavre frais, ils en sont ressortis après m’avoir remis l’urne qui contenait les résidus de la combustion… Ce n’était pas la meilleure façon d’être liants. Ils éprouvaient de la suspicion à mon égard, un peu d’agressivité aussi. Ils devaient me tenir pour responsable du décès de leur fils unique. C’est moi qui leur avais téléphoné, pour les avertir de la mort de Benoît, le matin maudit de sa fuite. Il y avait une note près de l’oreiller. Je l’ai vue en refaisant le lit, avant que les gendarmes n’arrivent. Elle était manuscrite, trois phrases, aucune explication, des instructions brèves et une liste de parents, amis, et autres personnes à prévenir. Au‑dessus de sa signature, détaché du reste, il y avait en grosses lettres noires : «Je te demande pardon.» En dessous, il avait écrit ce souhait que je prenne ses cendres et les disperse dans la Seine, depuis ces ponts où nous aimions tant nous promener. A la sortie du crématorium, ma «grand‑mère» m’a demandé : «Pourquoi?…» Je n’ai rien répondu, prise en flagrant délit de mystère, je l’ai juste regardée dans les yeux. En pleurant, elle a ajouté que j’étais «inhumaine». Mon «grand‑père» m’a accompagnée à la gare. Durant le trajet, nous avons été peu bavards. Il voulait lier connaissance, que je sois une des leurs. J’ai fait de mon mieux pour lui dire que cela ne servirait à rien, à peine à être un peu plus malheureux et que le malheur ne se partage pas; et dans ce domaine j’avais une certaine avance. En le quittant j’ai dit que je ne souhaitais pas faire peau neuve, que j’étais déjà assez éparpillée, et que ma famille me suffisait. J’ai ajouté que les absents n’avaient pas forcément toujours tort, tort d’être absents, que la distance qu’ils avaient choisie leur donnait de l’essor, de celui dont ils ne disposaient pas de leur vivant. Je ne l’ai plus jamais revu. Dans le train qui roulait vers Paris et ma mère, j’ai reconsidéré cette journée pénible. Autour de moi, s’était tenue une petite assemblée de stupéfaits. Personne : parents, amis, et les autres, ne savait avant cette journée que «mon père», que Benoît, avait eu une fille. Personne, à part ses propres parents. L’effet de surprise fut vraiment garanti. Ils avaient un mort à honorer, et sa postérité à digérer. Des pans d’ombres pour de très longues conversations… Tous me tournaient et me retournaient entre leurs yeux, des têtes renversées, beaucoup de mots sourds. De la compassion et aussi des fards amicaux, je n’esquivais rien, c’était chaud. Une drôle d’impression, embarrassante aussi, comme celle d’être observée par des inconnus reclus derrière une haute fenêtre, et qui, se sentant très vite repérés, feignent alors l’immobilité. J’étais une vraie apparition, un peu gauche. Jamais naissance, pour eux, n’avait été aussi brutale, ainsi surgie d’outre‑tombe. Ils avaient tous respecté ma réserve, je n’étais pas expansive avec ces étrangers. Sur le parvis, à la sortie des sermons, j’étais demeurée à l’écart, mes «grands‑parents» se sont approchés pour me regarder, les joues dévorées de larmes. La ressemblance nous dispensait des présentations. Au téléphone, j’avais décliné leur proposition de venir m’accueillir à la gare. Nous nous étions donné rendez‑vous à l’extérieur de l’église. Ils ont été choqués quand je leur ai dit que je n’entrerais pas à l’intérieur. Pour couper court à leurs pénibles efforts, j’ai assené que «je ne croyais pas à ces bouffonneries…». J’avais mal pour eux. Ils perdaient un fils et se découvraient une petite fille impie. «Mon père» leur avait écrit quand il a su qu’il allait mourir. Ils ont reçu sa lettre, trop tard, entre la mort et les flammes. Ils espéraient des motifs, ma version de cette épouvante… «Je n’ai rien à ajouter à la lettre de Benoît.» Ce fut une surenchère lacrymale, presque du sang dans les voix. J’ai dit que j’étais désolée, mais qu’il n’y avait rien d’autre à adjoindre aux écrits de leur fils qui ne fût déjà exprimé par lui. Le parvis s’est vidé. La crémation était une affaire «de famille». Il a fallu repartir pour la ville de Nice, délaisser le village, le pesant des attentions curieuses. J’ai demandé l’adresse du crématorium, rejoint le taxi, je voulais être seule. Toute entièrement seule. Le cercueil a glissé sur des petits rouleaux cylindriques, englouti par la fournaise. La lourde porte d’acier s’est refermée; à travers le hublot, les flammes étaient orange. Je me suis assise par terre. Quelqu’un m’a donné de l’eau fraîche, tapoté le front et les joues. Dans le train, j’ai serré contre moi le sac qui contenait l’urne, tout le temps… J’ai aussi pensé que ce jour‑là, pour la première fois, j’avais eu le sentiment d’être la fille de «mon père»… Dans le regard des autres, lors d’une cérémonie funèbre. La seule et unique fois de ma vie.
Ma mère ne m’a pas surprise. Elle fut comme elle devait être. Elle ne me posa aucune question sur la cérémonie. J’ai rangé l’urne sur le parquet, sous mon bureau, dans ma chambre. J’allais passer une dernière nuit avec Benoît, avant que coule notre histoire sous les ponts de Paris. J’ai demandé à ma mère si elle avait envie de le revoir une fois. Elle m’a répondu qu’elle ne savait plus qui il était.
J’ai arrosé la Seine de ses cendres. Personne ne passait, ne regardait. J’ai cru voir la couleur de l’eau changer et les berges arrondir leurs bras autour de lui pour l’avaler. Je suis descendue sur le quai, l’urne a tournoyé un peu, s’est inclinée et elle a coulé. Je suis restée jusqu’à l’aube devant la nuit. Les pavés m’attachaient. Le vent entrait parfois tout autour de moi sans désarmer. J’attendais un signe qui me permette de partir. Je ne sais pas ce que j’attendais. Une voix montait de moi, elle accablait l’air d’un autre nom que le mien. Je ne pouvais pas lutter contre elle. C’était comme une chaîne de feu sous mon front et qui résonnait dans tout Paris. Sur mes mains, entre mes doigts, sur mes vêtements et sur mes cheveux, je cherchais des poussières de cendre. Des indices de mon crime. J’étais devenue une meurtrière. J’avais tué «mon père» et mon amour et mon amant. Je ruminais cela depuis des heures, là, plantée sur un quai désert et froid. Un peu étourdie, à l’instar d’une coupable qui sait qu’elle ne sera pas traquée, car il n’y aura pas un seul individu sensé pour croire en son histoire. L’assassinat était d’autant plus irréprochable que je l’avais inspiré sans toutefois le réaliser. «Mon père», lui, l’avait exécuté. Je lui avais octroyé une procuration. Il en était mort. Sur le coup. D’un coup. Sans m’avertir. Complice et muet devant l’éternité… Je restais pétrifiée de savoir que j’avais pu perpétrer un meurtre sans même tuer de mes propres mains. Uniquement en aimant et en étant aimée de retour. Le crime parfait, de ceux que l’on n’apprend pas dans les facultés de droit.
J’ai envoyé une longue lettre à une amie, j’aurais pu aussi bien lui parler, mais les mots avaient tendance à périr sous mes larmes et je me fabriquais des silences. Je lui racontai un homme que j’aimais et qui trouva la mort de le savoir. Elle fut une bonne lectrice, elle respecta ma discrétion. Ma lettre était confuse, presque indigeste. Je la rédigeai sans trop réfléchir, pour que sortent ces pensées qui avivaient ma rage. Je vomissais les phrases dans un très grand désordre. Je lui confiai la haine que m’inspirait cet homme pour s’être désisté si vite et pour avoir décampé si loin, vaincu par une passion trop forte pour lui. Je lui dépeignis cet asile de malheur où je végétais depuis; et cet infâme salaud dont j’enviais pourtant l’état, puisqu’il ne s’apercevait plus de rien, et moins que tout de sa condition de mort. Je lui disais qu’il s’était adjugé le beau rôle, et maintenant peu lui importait la souffrance qu’il semait tout autour de moi comme autant de lourdes chaînes qui m’entravaient, comme autant de bornes me ramenant sans cesse à lui. J’ai ajouté souhaiter le voir naître à nouveau, afin qu’il puisse goûter à la terrible désolation laissée derrière lui. Tout cela était banal, je le savais bien, ma peine en était le prétexte.
Pendant des mois et des mois, je ne parvins plus à m’endormir. Alors, je sortais de moi et je faisais l’oiseau. Je volais au‑dessus de Paris, au ras des toits et des monuments. Je repérais un endroit dans la ville et je décollais de ce perchoir. J’ignorais le détail des rues, leurs voitures, les gazons et les flèches des arbres. J’aimais planer les jours de pluie, dans le ciel délabré, la bouche grande ouverte, entre l’air et les vagues d’eau douce. Je ne volais pas vite, je prenais mon temps, je flânais haut, portée par les bruits de Paris. Je ne prêtais pas attention à la voûte sombre des nuages, seul comptait pour moi le solennel agencement des immeubles posés comme des falaises lumineuses que je frôlais de mes ailes. La plupart de mes vols s’effectuaient en direction des deux îles. Je dessinais de grands cercles au‑dessus de l’île Saint-Louis ou de l’île de la Cité. Très lents et très simples, un chemin de ronde de carte postale, à vol d’oiseau les distances sont très courtes. Les jumelles me montraient leurs paumes, la rue Saint‑Louis-en-l’Isle en était la ligne de vie. Les projecteurs de Notre‑Dame et ceux des bateaux de touristes m’aveuglaient parfois. La Seine scintillait entre les voies qui la rabotent. Ses ponts respiraient dans leurs reflets éclairés. Je ne me posais jamais; épuisée, je m’endormais avant… C’était quelques semaines après le décès de Benoît. J’étais parvenue à enrayer le désespoir et ses palliatifs artificiels. J’étais désormais persuadée que la mort, pour certains, devait apparaître comme le plus grand bonheur de toute une vie. Un soir, j’ai enfoncé ma tête dans l’oreiller, j’ai fermé les yeux et j’ai décollé aussitôt. Je n’ai jamais identifié l’oiseau que j’étais. Le matin au réveil, chez moi, près du canal Saint‑Martin, je me souvenais parfaitement de ce premier survol des lieux où nous avions pris l’habitude de marcher Benoît et moi. Je m’étais jetée depuis le sommet du Louvre et j’avais rejoint, par les quais de la Seine, l’île Saint-Louis. Derrière mes paupières closes, ma mémoire me projetait tous nos pas, toutes nos promenades, tissant le fil d’un temps joyeux, au regard prisonnier. Je nous voyais aux terrasses des cafés, nos mains s’effleurant sous les tables, j’entendais nos conversations qui prenaient le large, leurs mots sucrés plantés dans mon cœur, Capitale de la douleur… Lors de cet envol inaugural, j’étais allée pirouetter sous la nef de Notre‑Dame, vidée de ses touristes, pour ressusciter un soir de novembre glacé, où pendant la messe de dix‑huit heures, je l’avais entraîné de force dans un renfoncement pour l’embrasser et lui faire l’amour, bercés par les cadences des chants bénits.
Pendant des mois et des nuits, sans aucun plan de vol, j’ai fait de la voltige au‑dessus de Paris, les yeux fermés, pour retrouver un semblant de sommeil. Tout à perdre, Benoît retenu en moi, acceptant de vivre.
Je n’étais pas lâche, j’étais juste médiocre… Je me disais chaque matin que la mort n’était pas la plus à plaindre, c’était sur la vie qui se poursuivait, qu’il fallait avant tout s’apitoyer. Tout me désertait et respirer alors devenait une imposture. Je m’acharnais dans ma survie comme dans une pièce dont la porte aurait été fermée à double tour. L’oubli me contournait et m’épargnait. La mort me tapait sur tout le corps. Le symptôme était somme toute classique. Je faisais de détestables efforts pour stimuler son extrême lenteur. J’étais vivante, à n’en plus finir. Et au fond de moi, je voulais le demeurer. Je déchirais chaque matin une de ses photographies. Je déclinais à la baisse mon exaspération en faisant des découpages. L’exercice fut de courte durée. Nous ne nous étions pas beaucoup photographiés avec Benoît. Les photos sont pour ceux qui savent qu’ils se quitteront, ou qui perdent la mémoire. Je pensais que nous avions le temps avant de nous figer en souvenirs. Je découpais en tout petits morceaux son visage, et je voulais qu’il crève… Doucement, sans se presser cette fois‑ci, avec moi à l’affût, près de lui, m’imprégnant de cette menace effrayante. En le découpant ainsi, je le voyais jour après jour, s’affaiblir d’un mal mystérieux, patient et incurable. Je dissipais par la raison et mes mensonges la belle allure du fléau dans son corps dévasté, j’encaissais avec des gestes doux, ses cris et ses pleurs, la puissance de ses insultes et les gémissements. Je lui composais une maladie, sans repousser ni commander son inquiétude, mais toujours insistante sur sa folie. A petit feu, en petits lambeaux, il crevait à mes côtés, captif de mes câlines attentions. Je me préparais à accueillir sa mort annoncée dans une agonie touchante, apprenant à la domestiquer pour ne pas qu’elle m’assassine. J’embrassai les mille morceaux de papier glacé et nous nous parlions longuement. On se disait nos derniers mots, toutes ces choses définitives prononcées dans l’aspiration de la mort, avant qu’elle ne l’abrège, ne me laissant que le silence… Je détruisais ses photos, j’incendiais les déchets, en pensant qu’ainsi il n’existerait plus.
Il me manquait ses paroles, ces lieux d’être et d’apaisement. De son absence arbitraire et grossière, était née une présence bien plus brûlante que son corps. En cendres, Benoît était désormais deux fois vivant. Il occupait tout mon espace, toutes mes pensées, il faisait vibrer mes mirages nocturnes. Il avait transformé en néant tout l’amour que nous nous étions offert, et m’avait laissée prisonnière de ce vide, victime quotidienne de ma panique de le savoir à jamais invisible, enfermée dans cette distance entre son silence et ma fureur, cet écart insupportable qui seul nous unissait à présent. Il n’y avait pas encore eu de cadavre autour de moi, ni dans ma famille, ni parmi mes amis. J’avais l’impression que chacun y mettait du sien en faisant de pénibles efforts pour m’épargner cette malédiction. Le simple fait de penser à la mort tuait sur‑le-champ tous les mots et représentations à venir, tout cela était trop abstrait. Le dimanche matin, quand je l’ai découvert ainsi, sa tête couchée sur le bureau, j’ai su que la mort était quelque chose de très sérieux, principalement pour celui qui en était le témoin… «Mon père» m’avait légué, avec ma mère, initiateurs insolites de ma conception, ma première sensation de la vie; Benoît me transmettait seul la primeur de la mort. Je savais qu’on venait au monde sans être consultée, j’appris ce matin-là que cette insouciance l’emportait encore lorsqu’il s’agissait de crever sans prévenir…
Une nuit, je fis un rêve. J’étais enceinte. De sept mois. J’étais très anxieuse d’accoucher. Ma mère l’était encore plus. Je lui parlais au téléphone et elle était surexcitée et fébrile. Sa nervosité déteignait un peu sur moi, je ne parvenais pas à rester sereine. Je devais la rassurer et éteindre tous ses feux… J’étais convaincue, sans aucune raison, que mon enfant allait naître avant terme. Je devais me rendre sur-le-champ à la maternité pour y être examinée. J’étais avec ma mère au téléphone, elle insistait pour m’accompagner, je refusai. Elle me passa alors ma tante. Sa sœur me conseilla, me rassura. Benoît me conduisit seul à l’hôpital. J’entrai dans le hall, une grosse sage‑femme me fit pénétrer dans une salle; au centre il y avait une sorte de table de massage. Elle me demanda de m’y installer, à quatre pattes. Je lui obéissais mais je n’étais pas à l’aise. Je regardai par‑dessus mon épaule ce qui se préparait. Elle tenait dans une main une grosse seringue, me pressait d’accepter la péridurale. Je lui criai que je n’étais pas encore sur le point d’accoucher, que ce n’était pas le moment, que je n’en étais qu’au septième mois, qu’elle se trompait. Je hurlai que j’accoucherais quand il serait temps de le faire et que j’avais choisi de donner naissance sans l’aide de l’anesthésie. La sage‑femme me fit les gros yeux comme si elle avait une folle en face d’elle. Elle voulut me garder, je lui expliquai que je n’avais pas de contractions, elle s’obstinait à ne rien entendre, nous enferma dans la salle pour m’empêcher de partir. Un médecin entra dans le cabinet et tenta de me calmer, il me dit que quelque chose n’allait pas, qu’il désirait m’ausculter, m’annonça qu’il fallait sortir au plus vite le bébé, que c’était urgent. L’enfant fut expulsé par la voie naturelle. Je ne sentais rien. Je ne le reconnaissais pas, il était beaucoup trop tôt, ce n’était pas vraiment une naissance. Le monceau de chairs et de sang qui trônait sur moi, je ne le voyais pas comme mon enfant. Le docteur coupa le cordon ombilical car le problème venait de là, il semblait satisfait, très satisfait de lui, me dit que tout allait bien maintenant, que le nourrisson était sauvé et que je pouvais vite le remettre dans mon ventre. Il me demanda de m’accroupir et de le faire rentrer sous la peau de mon ventre. Je ne savais pas comment m’y prendre, il m’expliqua que je devais le pousser la tête la première. J’essayais de toutes mes forces de l’enfoncer, de l’engloutir, de l’aspirer vers l’intérieur. De le reloger dans son moule encore chaud. Mon corps ne voulait plus s’ouvrir, il l’avait déjà fait pour quelque chose provenant de ses entrailles mais il refusait à présent de se déverrouiller à nouveau pour quelque chose qui s’avançait depuis l’extérieur… Je m’affolai et suppliai le médecin, je lui dis que c’était impossible, qu’il nous fallait trouver autre chose. J’avais devant les yeux l’image d’un petit poisson hors de l’eau et de son cordon coupé. Je plantai l’enfant dans le sol et je m’assis dessus, il résistait et refusa de se laisser avaler. Le médecin m’annonça que le seul moyen de le renicher dans mon ventre, était de me fendre. J’acceptai. J’aurais dit n’importe quoi. Je me couchai sur le dos, je m’offris au scalpel et aux écarteurs. La grosse sage‑femme me souriait, elle me glissait dans l’oreille que l’accouchement se déroulerait de la même façon, que mon ventre serait incisé, fendu et béant, et que de cette incision il me resterait une cicatrice… Terrifiée et en larmes, je lui dis qu’un enfant de sept mois n’avait peut-être pas vraiment besoin d’être réimplanté dans sa matrice pour vivre…
«Mon père» ne s’était jamais marié. Il disait n’avoir jamais trouvé l’amour ni la femme qu’il gardait au fond de son cœur, c’était un rêveur. Il se dérobait sur des filles qui s’éloignaient toujours davantage. Il suivait le courant de ses désirs et les vaines nécessités des nuits à passer, et lorsqu’il s’endormait sur les fines épaules d’une beauté, c’était par ennui… Rares étaient celles qui savaient se faire aimer de lui. Le meilleur restait invariablement à dénicher, et loin d’elles. Il était un parfait collectionneur de la nature palpable, dispensant ces riens charmants, essentiels à la séduction. Il y eut aussi des échecs, bien sûr. Il les favorisait lorsqu’il me racontait sa vie. Il leur trouvait plus d’intérêt que toutes ses bonnes fortunes. Il était très loquace et ironique sur ses belles conquêtes ratées, c’étaient d’ailleurs celles dont il se souvenait. Il discernait dans ces occasions gâchées l’espoir que l’amour n’était rien d’autre qu’une exquise fantaisie à qui savait la saisir. En riant, il m’affirmait avoir peut-être laissé s’échapper la femme de sa vie dans toutes celles qu’il n’avait pas su ou pas voulu convaincre… Quand il me racontait cela, il ne semblait pas triste, mais comme stupéfait de sa propre clairvoyance. Je n’ai jamais su s’il en souffrait parfois.
Lorsque nous fîmes l’amour la première fois, il n’avait pas réussi à dormir. J’en déduisis qu’il allait m’aimer. Moi qui l’aimais déjà, depuis longtemps. Il était resté éveillé jusqu’au matin. Je ne m’en étais pas aperçue, entraînée par ses paroles et ses dernières caresses, le sang aux joues; tout me coulait dans le cœur avec le sommeil. Il se tenait à moitié assis, la tête appuyée contre le mur et les yeux grands ouverts, à l’autre extrémité de notre lit, quand j’ai enfin ouvert les miens. Il m’a dit : «Je n’arrivais pas à dormir.» J’ai voulu me coller tout contre lui, il s’est levé, je me suis glissée à sa place. Il a refermé la porte de la chambre, je me suis brûlé le regard sur cette porte… J’avais eu l’initiative des premiers gestes. Nous savions, je crois, que c’était inéluctable. Je l’ai embrassé sur la bouche en lui demandant d’oublier qui nous étions. Je me souviens avoir pensé que nos deux langues, longtemps en exil, retrouvaient entre elles le goût et les attaches des passions entrevues mais jamais atteintes. Je me suis détournée de ses lèvres pour l’observer un peu, mon impatience à l’embrasser me précédait encore. Je ne voulais plus être raisonnable, je voulais rattraper le temps perdu. Il y eut entre nous un silence si doux, qu’aucun souffle ne pouvait flétrir; nous étions deux êtres tremblant de la peur de nous avouer que nous allions réaliser et prouver l’impensable. Nous allions nous aimer. Lui, «Mon père», et moi, «Sa fille»… Mes gestes étaient précis. De mes hanches, j’ai fait glisser ses mains plus haut, ne sachant pas que sa fièvre les rendrait aussi légères. Brusquement, l’on s’avisa à être heureux et à capituler. Ce fut très retenu, presque craintif. Nous sommes restés sur nos bords respectifs. Il avait du style et aussi des pudeurs. Il se soustrayait de sous mes doigts.
Entre notre première nuit ensemble à Londres, et la dernière dans sa maison en Bourgogne, la veille de sa débandade précipitée, une année entière s’écoula. La plus belle de ma vie. Jusqu’à présent. Il est mort le second dimanche du mois de février 1992. J’allais avoir vingt et un ans. Peut-être était‑ce une chance. Une vie qui s’absentait, pour en affranchir une autre. On saigne un temps, mais on persiste à être marquée par un destin, tous ces chemins que forme la marche aveugle de nos pas. Des voix, des mains, des odeurs ont remplacé quelquefois ses mots, son parfum et sa peau. Ces hommes, après lui, étrangers tous prêts pour un lendemain, refuge d’une nuit, sont passés sans mourir. Ils avaient la portée d’une virgule dans le vent… Je ne les méprisais pas, je m’en servais juste pour ne pas planer au‑dessus de Paris, pour laisser Benoît reposer. Certains furent très aimables, d’authentiques remontants, ils rénovaient mes intérieurs, en détendaient les ressorts… Ce défilé d’hommes semblables respirait un air frais qui apaisait fort bien ma mélancolie. Ils me parlaient beaucoup, ils disaient m’aimer; les discours sont le privilège des bruyants.
J’ai conservé la maison qu’il avait achetée en Bourgogne. Un notaire est venu me voir, j’ai signé des papiers, les droits de succession avaient été réglés à l’avance par «mon père». J’étais propriétaire et je terminais ma licence de droit. Après sa mort, j’y ai passé l’été. Seule, à réviser mes examens pour septembre. Ma mère ne voulait pas venir. En arrivant, je suis allée à Toucy, faire le marché. Des Parisiens s’extasiaient devant des bouquets de petits artichauts violets; j’étais gênée d’être parisienne. La fromagère m’a demandé gentiment : «Votre ami n’est pas avec vous aujourd’hui?» Je lui ai répondu qu’il était mort. Elle a ajouté : «Ah…», et elle a baissé les yeux sur sa balance… Benoît avait acheté cette maison l’été précédent. Elle appartenait à un couple de médecins marocains qui vivaient à Londres l’année durant. Elle était située à plusieurs centaines de mètres du village, au milieu des champs, non loin de la forêt. Notre première visite dans ce village me fait encore sourire. Ce fut une véritable parodie champêtre dans laquelle nous figurions les étrangers de la ville. L’unique café ouvert le dimanche, vers six heures le soir, inévitablement sur la place, en face de l’église. Nous buvions des sodas en jouant au baby‑foot. Tout autour de nous, des hommes plus ou moins éméchés nous regardaient, directement ou discrètement, les plus hardis s’accoudaient même au baby‑foot. Ils sentaient la sueur et l’anis. Le patron du bar nous faisait des signes de la tête, pour signifier qu’ils étaient plus turbulents que belliqueux. Benoît alors me rappela le film de Boorman, Délivrance. Nous avons eu du mal à ne pas nous étrangler dans notre fou rire en cherchant lequel de ces types aurait pu tenir le banjo…
J’aime cette maison, les pièces sont vastes et nombreuses, je les occupe toutes, à l’exception de la chambre où nous dormions et du bureau qui l’a vu mourir. Condamnées, elles me servent de débarras. Après mes études, quand j’ai obtenu mon premier poste de juge d’instruction, j’ai acheté de nouveaux meubles et fait installer le chauffage central, des radiateurs en fonte. Maintenant je peux y séjourner régulièrement, peu importe la saison. Benoît arrivait de Londres et nous nous retrouvions à la gare de Lyon pour prendre tous les deux le train pour Joigny. On s’amusait à ne pas composter nos billets, il n’y avait jamais de contrôleur dans le dernier omnibus, après on allait se faire rembourser… Nous arrivions tard le soir à la Tuilerie. C’était une ancienne fabrique de tuiles du siècle passé, par la suite reconvertie en ferme. Le cérémonial ne variait pas, nous allumions un feu dans l’une des trois cheminées, dans la plus grande des pièces, celle qui jadis abritait les vaches, les veaux, les chevaux. L’odeur de la fumée, la lumière dans les crépitements et la chaleur entre ses mains. «Il faut soutenir les vignerons locaux.» Il ouvrait alors une bouteille et nous servait du vin de Bourgogne. Nous restions là, côte à côte, sans aller trop vite, sur la pointe des pieds, avec la crainte de tout rendre commun en faisant trop de bruit. Son regard sur moi élucidait mon désir. J’annonçais mes caprices pour déchaîner ses préférences. Je l’apprenais par cœur. La nuit passait dans la confusion des heures et de nos abandons que notre audace éternisait.
Il m’arrive encore, plus de dix ans après, de tourner la clé dans la porte de cette maison, de la pousser, et de crier les deux syllabes de son prénom. Et puis je me regarde dans une glace, je ne doute pas de ce visage, il ne me reste rien. J’ose me pencher, et je commence à me prendre en pitié. L’amour mort me dicte encore son inventaire, dans l’infinité de ses teintes, planté dans mes cordes vocales, un autre déluge de syllabes… J’abuse de la compassion pour oser me secourir. Je sais ce que couvrent toutes mes grimaces dans le miroir, elles m’indiquent que j’existe et qu’il me faut feindre ce que je dédaigne.
Personne dans ma famille n’ignorait le parcours de «mon père». Ma tante la première. De loin en loin, elle suivait ses traces. Lorsqu’elle l’apprit, ma mère s’en offusqua. «Sarah bientôt voudra savoir qui est son père.» Ma mère acquiesça, et ne voulut pas en savoir plus. Le débat fut clos. Ma tante eut le champ libre pour compiler ses relevés d’empreintes. Elle les tenait à ma disposition, mais je prenais mon temps, j’essayais d’être aussi forte que ma mère : je n’avais nul besoin d’un homme dans ma vie. Je m’immisçais dans son passé comme un terrassier progresse dans sa tranchée. Lorsque j’étais plus jeune, en sixième ou en cinquième, seule le soir dans ma chambre, je prononçais le mot «Papa» en insistant bien sur les deux syllabes. J’étais insolente, je pensais ressentir le ravissement et la tendresse liés à ce mot, je ne décelais en moi que de l’indifférence. Pas même une gratitude pour celui qui m’avait donné la vie. Je ne me forgeais pas une contenance de colère ou de mépris, je ne comblais pas à coups de vanité l’absence d’un père auprès de moi et auprès de ma mère, j’étais tout simplement incapable de m’imaginer avec «un père». Je ne pouvais pas souffrir d’une telle carence puisque je ne savais même pas me la représenter. Un peu comme une aveugle de naissance est impuissante à s’inventer l’espace qui l’entoure, même si on le lui décrit avec la plus précise méticulosité. Quelquefois, je m’efforçais «d’être normale», je cherchais à pâtir de toutes mes forces de cette privation, je m’inventais des tonnes d’histoires tristes, je m’ingéniais à vouloir pleurer. Mais une main me serrait la gorge et arrêtait les larmes au bord de la plaie.
Le mois de juin m’imposait la dictature de la fameuse «Fête des pères». Cette routine m’excédait. Les rues, les vitrines des magasins, la publicité à la télévision et dans les journaux, m’agressaient. Ma mère était venue avertir la directrice de mon école primaire que je ne voulais pas participer aux ateliers de poteries en coquillettes et de pots de yaourts peints. J’en fus dispensée. Je me suis alors investie dans le travail des autres, je les conseillais dans le mauvais goût et je flattais leurs odieuses réalisations. Au collège, j’y pensais déjà un peu moins. Sauf en septembre, qui demeurait un instant pénible : les impérissables petites fiches à remplir, la profession du père, en cas de divorce ou de séparation, ses coordonnées au domicile et aussi au travail. J’écrivais «Père inconnu». A côté d’«Avocate», ça contrebalançait bien. Les professeurs, même au courant, sourcillaient, comme un médecin découvrant une anomalie. Avec mes camarades de classe, ça débutait par l’ère du soupçon. L’étiquette «Père inconnu» était immanquablement liée aux mœurs présumées légères de ma mère. J’y mettais un terme en martelant, là aussi, qu’elle était avocate. Cette appellation, beaucoup plus que ce qu’elle représentait, était magique. Ce simple titre forçait le respect, il préludait à la fin des intrigues et à la retenue dans les commérages… J’étais certes une bâtarde, mais une fille de «notable». J’étais finalement acceptée partout, avec mon excentricité, cette partie de ma vie méjugée et ingrate. Quand j’étais invitée chez des amies, je savais que j’étais, pour leurs chers parents, «Celle qui ne connaît pas son père…». C’était en vérité une couleur de peau, une origine exotique qu’on annonce bien à l’avance pour ne pas inspirer le choc de la surprise et s’affliger après les déceptions des commentaires. Il y avait de l’affection chez eux. Même dans les bonnes intentions, mon statut particulier était marqué… Vers onze, douze ans, j’ai pris conscience que rien n’était prévu pour ceux qu’on avait catalogués : «Différents». Mon étrangeté était l’élément central de mon identité, et tous se rapportaient à elle… Je demeurais impuissante à modifier le regard qu’ils portaient sur moi. Et cependant, l’irritation et la tristesse que j’éprouvais parfois, m’apportaient un sentiment préférable au vide.
En sortant du restaurant, nous avions quitté le quartier du Palais‑Royal, pour aller flâner sur le pont des Arts. C’était notre première rencontre et notre premier déjeuner en tête à tête. Nous avions tous les deux des accointances nouvelles, et il nous fallait les digérer en les aérant. Nous étions encore hésitants et un peu sur nos gardes. Plus tard, beaucoup plus tard, il m’a confié que pendant cette balade, entre le Louvre et les abords du quai de Conti, il avait éprouvé une immense panique, quelque chose d’impensable qu’il se refusait à vivre et nommer, des attractions qui se trouvaient du côté du cœur, et que lui signalait ma présence tout près de lui. Moi-même, j’étais abasourdie par mon erreur dans ma distribution des rôles. Je pensais rencontrer un homme qui était «mon père», et je me retrouvais avec un homme que je ne recevais pas du tout comme étant celui qui fut «mon géniteur», mais comme un homme, tout court. Je me sentais monstrueuse de constater cela, je redoutais mes futures découvertes, la cadence de mon pouls et la misère de mes mots. En marchant au‑dessus de l’eau, je lui parlais et je n’entendais pas ce qu’il me répondait, j’écoutais mon émoi, je ne faisais pas la sourde oreille, toutes les limites étaient anéanties… Nous nous sommes séparés au début de la soirée, à une station de taxis, il regagnait l’aéroport, s’envolait pour Londres. Je suis restée là, à me regarder dans une vitrine. Derrière moi, tout le quartier vibrait, les passants me semblaient accablés, les fenêtres me navraient et certains chiens m’évitaient… Il n’y avait plus de place pour la fin du soir, je ne reconnaissais même plus mes rues, je pensais à ma mère, je lui ai téléphoné pour lui dire que je rentrerais peut-être tard, que j’étais avec des amies et que j’étais heureuse. Je n’osais plus remuer la tête ou cligner des yeux, le moindre de mes mouvements s’achevait en larmes. Une main délicate frappa contre la porte de la cabine, j’ai ramassé mes pièces et j’en suis ressortie en disant : «Tout va bien.» Et j’ai marché. Longtemps. Je n’arrêtais pas de penser à ma mère. A Benoît, aussi. A nos dernières paroles, avant qu’elles ne disparaissent avec lui, la promesse de nous revoir bientôt, la perfection de cette valse lente, mon visage sous ses mains lorsqu’il me fit enfin la bise. Tous les quinze jours, ou alors plus tôt. Il reviendrait à Paris, nous nous parlerions souvent au téléphone. Je pouvais l’appeler en P.C.V., à n’importe quelle heure, chez lui et à son bureau. Il était architecte, il ne travaillait pas seul, ils étaient six, mais c’était son bureau, il en était le principal associé. Ensemble, ils repoussaient les déserts, ils construisaient des curiosités très très onéreuses dans les pays du golfe Persique, agrémentant des villes-oasis où presque personne ne demeure. Je lui avais demandé si les Beaux-Arts n’avaient été qu’une excentricité avant les choses sérieuses. Ce fut juste une manière d’acquérir les thèmes des siècles, la coloration des pierres et les harmonies du passé. Il ajouta que cet apprentissage avait été pour lui une sorte d’échafaudage pour se hisser au niveau de ses Maîtres, non pas pour prétendre les égaler, mais pour tenter de deviner ce qu’ils voyaient depuis ces hauteurs.
Je pensais à ma mère qui dormait dans sa chambre, à l’autre extrémité de l’appartement. Comme à chaque fois que je rentrais tard, elle avait laissé allumées la lumière du couloir, celle de la cuisine, celle de la salle de bains. J’ai eu envie de la réveiller pour lui dire que j’avais rencontré «mon père» dans la journée. Elle savait que c’était inéluctable, depuis que j’avais obtenu de sa sœur ses coordonnées en Angleterre. Son nom, je le connaissais déjà, par ma mère, quand j’avais neuf ou dix ans, je le lui avais demandé. J’ai pris alors mon temps pour l’approcher, je mûrissais. Près d’une décennie. Ce n’était pas une priorité. Je me taisais, pour ne pas user ce nom, l’autre moitié du cadre. Je croyais, à cet âge, que la vie des autres mourait faute de se la représenter, qu’il fallait sceller leurs traits dans le silence pour parer leur destin. Je me contredisais sans cesse, un jour sur deux j’écrivais sur une feuille mon prénom suivi du nom de «mon père». Le reste du temps, il s’éclipsait au loin, je me forçais à ne pas penser à lui, j’observais ma mère. Je lui imaginais une suite, une fin d’été dans le Lubéron, la remontée vers Paris, Benoît dans son cœur et moi dans son ventre. Je scénarisais l’annonce de sa grossesse et «mon père» amoureux et chaviré, un peu fier d’avoir un enfant à vingt ans, les deux familles réunies, les plus belles vacances de leur vie. Les Beaux-Arts, de Londres, à Paris, encore bien plus beaux; le grand écart permanent entre les études et la couvée, les grands‑mères au baby‑sitting et les grands‑pères aux finances. Les anniversaires, le mien et celui de leur mariage. Les amis admiratifs et éberlués devant mes jeunes parents. Les congés d’été, chez les uns et les autres, les voyages en automobile, en train, les embrassades sur les quais et les siestes collectives. Un «artiste» et une avocate… et moi au milieu, leur centre du monde.
Je n’ai pas réveillé ma mère la nuit de mon premier rendez‑vous avec «mon père». Je suis rentrée très tard chez moi. J’ai fait des tours et des détours. Je me suis étendue sur le sol de ma chambre, je me savais désormais hors d’atteinte, il me fallait juste receler mon trouble. Je ne l’ai pas réveillée pour lui dire quoi que ce soit, d’ailleurs elle ne s’aperçut de rien. J’ai tout enfermé en moi, comme elle, qui ne s’était jamais répandue, qui ne sortait pas d’elle et restait cloîtrée dans ses zones sinistrées. Là aussi, nous étions bien du même sang… Durant cette nuit‑là, je me suis sentie devenir une adulte, une vraie femme, avec ces choses de grande personne. Une légère perturbation, très surfaite. Les mots me manquaient pour les figurer… J’avais bien une explication, mais je ne la comprenais pas. Si je parlais, je me donnais, je me vidais, je m’excluais, je me trahissais, et tout ce que j’aurais pu dire à ma mère, ou même à quelqu’un d’autre, toutes ces jolies choses enfouies que j’aurais pu partager un instant, ne m’appartiendraient plus, d’autres se les approprieraient. Et que pouvaient‑ils en faire?



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