Paul M. Marchand
J’abandonne aux chiens l’exploit de nous juger
roman
Paul M. Marchand a été reporter de guerre au Liban puis
dans l’ancienne Yougoslavie. Il est l’auteur de deux romans :
Sympathie pour le diable (Florent Massot , 1998)
et Ceux qui vont mourir
(Grasset, 2001).
près
avoir fait l’amour, à une époque où nous n’étions plus à surveiller
nos inhibitions, j’avais pris du bout des doigts un peu de sa semence
qui coulait entre mes seins. Je l’avais laissée rouler entre les
pulpes de mon pouce et de mon index, comme un nuage que j’aurais
décroché du ciel. Je l’avais admirée longtemps. Avec une insensible
lenteur. C’était bizarre. Très suave aussi, une floraison perdue.
Dans cet échantillon moelleux, je m’auscultais. J’étais issue en
partie de ça… J’étais une descendante de cette substance laiteuse,
de cette écume visqueuse et épaisse qui me procurait tant de plaisir
et que j’aimais sentir me brûler la peau, le ventre, la langue.
J’inspectais ce cristal neigeux pour voir si ça gigotait encore
à l’intérieur, s’il y avait quelques rescapés en train d’agoniser.
Je recelais ma genèse entre les doigts; de cet excédent d’euphorie,
presque une incontinence, j’étais donc née… Contrecoup d’un éclair
vif… Je me malaxais et je me voyais petite, infiniment petite, microscopique,
même pas concevable. Je me regardais droit dans les yeux, à distance,
mon passé me collant sous les ongles, c’était comme un clapotis
de mon être, un portrait négatif et antique… Les pages ouvertes
d’un livre, incrustées dans cette extase blanchâtre… Une absurde
succession de hasards, une omission après fabrication, pour en arriver
là : triturer mes doubles entre les doigts, blottie contre
leur source. J’étais fascinée par ma propre attraction filiale,
et je m’écorchais au contact de cette fulgurance charnelle et liquide.
Je vivais une expérience hautement singulière, et si secrète. Mais
cette plénitude, je la savais fugitive, car condamnée d’avance…
Sous mon oreille, j’entendais danser le cœur de «mon père». Son
souffle la caressait en chaudes saccades. Il me scrutait depuis
un moment, en amont, et après tout, c’était bien là qu’aurait dû
être sa place. Il avait envie de me parler. Il se retenait. Je le
sentais embarrassé, aux aguets. J’ai rompu le silence en lui disant
que j’examinais mes origines, la source vive de ma naissance. «Mon
père» s’est levé d’un bond, il était agité, il m’a dit : «Ne
dis pas ça… ne dis pas ça…» J’ai rigolé, je lui ai demandé de revenir
près de moi. Il s’est enfermé dans la salle de bains. J’ai tapé
contre la porte. En vain. Il a crié, je crois : «Je t’interdis
de dire cela… Nous avions un accord…» Je riais encore de plus belle,
j’étais heureuse, alors j’ai fait l’intelligente, une brève réminiscence
de mes cours de philosophie, et j’ai lancé à travers la porte un
truc de Brecht : «Je suis contre toute réglementation dans
une porcherie.»
La première fois que j’ai rencontré «Papa», j’avais dix‑sept
ans. Un peu plus, peut-être, de quelques petites semaines. Dernière
ligne droite avant la majorité, j’accélérais le pas, j’étais curieuse
d’être adulte. Il était très en retard. Sa carte d’identité… Je
l’attendais depuis une heure, depuis deux cent quarante mois, un
entraînement monotone. Je faisais les cent pas. J’étais opiniâtre,
sans aucun mérite, j’avais une certaine habitude de l’attendre.
Une interminable apnée, comme une servitude, pas vraiment une colère,
plutôt un combat. Vu d’ici, presque une vertu. Ma carte d’identité…
J’étais le motif de son égarement et de ses retards, il était la
cause de ma patience. Moi, à force de le guetter, et lui, à force
de faire des détours, il était fatal que nous nous rencontrions.
Dans des lieux communs. Entre l’obstination et l’indispensable,
à leurs sources, là où les rêves s’abreuvent.
Il avait trente‑huit ans lors de sa première apparition. Il
en avait vingt et un le jour où il avait oublié d’être père. Une
étourderie, une sieste qui s’étire dans une allégresse d’été. Pas
une histoire à dormir debout. Un lendemain de 14 juillet, une
nuit féerique et une aube qui s’attarde jusqu’au milieu de l’après‑midi.
Des jeux de mains, peut-être une bouillante étreinte, un éblouissement
ensué et un reste indélébile, souvenir enfoui sous un joli ventre
bronzé. Des fragments de soi qui s’entrelacent et se soudent à d’autres
fragments. Pour ma mère fécondée, une lente transformation, un émerveillement
à une voix, et un enfant. Une fille. Pour lui, «mon père», un acte
transparent, une amourette estivale, puis quelques méridiens franchis,
dans l’ignorance et sans même se retourner. Neuf mois plus tard,
dans les limites aléatoires du temps réglementaire et sans la moindre
complication, je suis née, ensanglantée, frétillante et hurlante
comme il se doit, mais amputée d’un père, inaudible depuis ses antipodes.
Dans l’entourage de ma mère, on a dit de «mon père», ce mufle de
géniteur, cet éparpillé : «Que le diable l’emporte…» Sans méchanceté,
je crois. Juste de l’orgueil, un versant d’ombre à dévaler.
«Bonjour Sarah.» Je me suis retournée, il était là, debout, et devant
moi. Je ne me l’étais jamais imaginé. Ni dans les détails, ni dans
ce qui aurait pu en être une grossière esquisse. Je savais qu’il
existait, et cela me suffisait. Il ne faisait pas son âge, il ressemblait
à un jeune trentenaire avec une dégaine de grand adolescent. C’est
la première chose que j’ai remarquée, et qui m’a frappée. Il souriait.
J’ai été harponnée. Il m’a dit : «Je suis désolé, j’ai beaucoup
de retard.» J’ai rigolé. Il a rougi. Nous nous sommes mis à rire
tous les deux. Il a hésité avant de me faire la bise, j’ai parcouru
la moitié du chemin pour lui. Ses joues étaient rasées et elles
exhalaient un parfum encore inconnu de moi. On est restés là, plantés,
face à face, silencieux et intimidés. Je le dévisageais, cherchais
quelques‑uns de mes traits dans les siens. Il se laissait
explorer sans bouger, ses yeux suivaient la course des miens. Il
était indulgent, se soumettait à ma quête, à mon avidité spontanée.
J’attendais cet événement, ce tournant, depuis dix‑sept années.
Lui devait le redouter aussi, depuis peu, même pas six mois. Depuis
qu’il avait appris qu’il allait avoir une fille. C’est moi qui lui
avais annoncé la bonne nouvelle. A peine a‑t-il eu le temps
de s’en émouvoir et de s’habituer aux mille et une joies de la paternité,
que j’étais là, épanouie devant lui, déjà presque une adulte… Et
bientôt la seule femme de sa vie… La seule qu’il ait aimée, comme
un possédé, jusqu’à en mourir…
Il s’appelait Benoît et il avait un peu plus de vingt ans. Il avait
quitté le bord de mer pour les vacances. Il était de Nice, mais
il étudiait en Angleterre. Ma mère fut éblouie. Lui aussi, visiblement.
Il l’aborda en anglais, pour jouer les étrangers. Il lui dit :
«I come from London.» Elle lui demanda s’il n’était pas plutôt «come
from France, avant de come from somewhere». Il lui sourit, elle
s’arrima à ce pur éclat, il s’en aperçut, et la fit tanguer. Après,
il lui parla avec des mots qui n’existaient pas encore pour elle.
C’était dans les premiers jours du mois de juillet. Ils se virent
quotidiennement, comme la récompense d’une attente qu’on s’accorde
avant terme. Il fut invité par le Professeur à partager un repas
du soir, sur la petite terrasse de la maison. Il trouva du talent
à ma grand‑mère, elle en fut émue — il étudiait les beaux-arts,
en Angleterre, il s’en expliquait sans grandiloquence, avec beaucoup
d’esprit et d’enthousiasme. Ma tante le trouva «très bien». Ma mère
était heureuse. Elle irradiait. Lui se troublait quand elle le regardait.
Il paraît qu’ils étaient beaux à voir, tous les deux, dans cette
apesanteur… Le passé est un piètre orateur, en fait il est plutôt
muet, d’autres le content à sa place. Avec des mots qui ne font
pas défaut. Ma tante, mes grands‑parents, tous m’ont peint
cette soirée, ce souper en commun, ce bonheur si simple. Chacun
l’a figé derrière ses yeux, dans sa mémoire. Ils espéraient qu’il
s’étende…
Au téléphone, il a répondu en anglais. Je lui ai demandé s’il avait
oublié tout son vocabulaire français. Je me suis présentée et je
lui ai dit que j’étais sa fille et que je lui téléphonais depuis
Paris. Il m’a demandé de répéter. Il n’avait pas l’air déconcerté.
Il a d’abord cru à un canular. J’étais certaine de cette réaction.
C’était banal. Il m’a écoutée, avec une infinie patience, sans jamais
me couper la parole ou me contredire, à aucun moment il n’a menacé
de raccrocher. Il était intrigué, je le sentais joueur, pas aux
abois. J’étais lucide, tout s’enchaînait dans un souffle. Les mots
survenaient seuls. J’avais tout mon temps. Je conversais avec un
étranger qui était «mon père», mais que jamais, et cela je le savais,
je n’appellerais «Papa» de son vivant… Je lui ai remémoré un été
passé et très certainement oublié. Nice et les Beaux-Arts, le Lubéron
et une fête de 14 juillet. L’empire de la beauté de ma mère,
les attractions inéluctables et leurs belles alchimies. Toute la
nuit blanche, la matinée éludée, les fines harmonies des élans retenus
et, enfin, la reddition escomptée de chacun. J’ai ajouté :
«Un moment vous deviez ne plus rien avoir à vous dire, alors
vous avez fait l’amour…» C’était en juillet 1970, une saison où
les cœurs s’expriment toujours mieux. Il demeurait muet, attentif.
J’ai vite condensé, je suis passée à l’essentiel… Ils se sont revus
les jours suivants. Une semaine, tout au plus. Et puis il est parti,
subitement, sans prévenir et sans dire au revoir. Une péripétie
familiale le réclamait, très loin. Plusieurs semaines après, chez
ma mère, le sang n’a pas coulé…
Moi, j’étais vivante, lumineuse, convergence des regards, à demi
anonyme. Pour ma jeune mère, c’était autre chose… «Une fille-mère».
Personne ne le disait plus. Question d’époque, de surface. Tout
le monde le pensait. Des sous-entendus pour ne pas accéder à la
parole blessante. Le tranchant des parades n’effaçait pas le silence
des allusions. Ma mère m’a décrit le vernis, les artifices, les trajectoires
des coupures profondes, leurs frayages vers le cœur. Pour elle,
il n’y a jamais eu prescription. Elle encaissait, sa mémoire absorbait
tout, par strates brûlantes. Son destin? J’en étais la racine flamboyante,
pas vraiment son boulet infamant. Elle était indomptable, elle me
revendiquait. Son amour déferlait, immenses caresses. Il me débordait,
parfois le courant était trop fort. J’habitais cet espace exposé.
J’étais son centre de gravité, l’épine dorsale qui la maintenait
droite et insolente face aux vents contraires. Je n’étais pas née
derrière une façade. Mon berceau était ses mille nuits de veille.
Mon repos compensait sa fatigue.
J’ai grandi, entièrement contenue dans cette félicité. Entourée
de femmes. Ma grand‑mère, ma tante, même la baby‑sitter
était une femme, et les femmes de ménage aussi. Tous mes points
cardinaux portaient des jupes, la blancheur des bras sentait bon
le parfum, dédales de doigts fins et de bouches fardées comme des
argenteries ravivées. J’ai appris à parler sur leurs mots, j’ai
accédé à la parole sur la nervure royale de leurs accents, tous
ces lieux d’ouverture qui enjolivaient mes silences ou mes premiers
balbutiements. Je contemplais leurs yeux et je devenais soliste.
Elles s’accordaient toutes sur moi. Leurs gestes étaient les ponctuations
de leur amour. Je m’en aspergeais, déambulais à l’intérieur, jamais
rassasiée.
J’avais l’intuition qu’il manquait, parmi toutes ces femmes aimantes,
quelque chose ou quelqu’un, sans parvenir toutefois à le formuler.
Dans ces tâtonnements instinctifs, je décidai de marcher, pour y
voir plus clair… Les mains et les mollets soyeux étaient mes rambardes.
Je n’étais plus encagée, j’étais enfin de l’autre côté des hauts
barreaux, j’avançais dans la vie. Fini la reptation, je progressais,
à quatre pattes puis sur deux, mes horizons reculaient. Je prenais
de la hauteur, parfois le vertige me faisait chuter. Les chaises,
les murs, les angles droits, tout se jetait en ordre dispersé devant
moi, ennemis qui me coupaient la route ou fractionnaient ma retraite.
Je les soupçonnais de vouloir me contrarier. J’ai tenu bon, j’avais
gagné. J’étais verticale et nomade, je les toisais à chaque pas.
Avec les années, je pris encore un peu plus d’altitude… J’entendais
alors : «Elle est très grande pour son âge.» Je répondais invariablement
la même chose : «C’est pratique, quand il pleut, je le sais
avant vous…» De «trop grande», je passais à «effrontée». Une promotion
fulgurante. J’étais rieuse, j’en acquis une certaine épaisseur.
Cela érigeait même quelques barrières. Une vanité, et aussi une
distance avec les futilités qui agaçaient beaucoup. Ma mère souriait,
ravie de mes gammes et de ces pétulantes bravades. Elle flattait
ma transhumance.
Mes jours fuyaient à la recherche d’une silhouette. J’avais huit
ou neuf ans et je glanais les indices concordants. Les portes s’ouvraient,
les mots étaient moins dérobés. J’étais «en âge de comprendre».
Je ne recherchais que les confirmations de mes pressentiments. J’allumais
des incendies. Mes questions étaient brèves; ma mère y achoppait.
Petit à petit, pourtant, elle effeuillait sa rencontre avec mon
géniteur, je dénichais mes origines. Elles étaient belles. Deux
routes, une halte, un croisement enseveli, puis à nouveau deux routes,
avaient fait de moi une errante. Deux itinéraires distincts ne pouvaient
pas se convertir en chemin de halage pour une clandestine. J’étais
donc une production égarée… Cet état civil excentrique meublait
mes petites routines et l’ennui de mes camarades d’école. J’étais
apaisée, je me savais différente d’eux. L’absence de paternité reconnue
était une épine, ils s’y frottaient. Pour tester leur résistance,
et aussi pour les dégonfler, je les retenais contre moi, ils hésitaient
avant de revenir. Il y avait bien quelques enfants de divorcés dans
le voisinage, mais j’étais la seule née de père inconnu, ou distrait.
C’est dire toute ma cinglante singularité. Une vraie tête de liste.
J’entendais parfois qu’on me qualifiait, sournoisement, d’«enfant
light». C’était gracieux, et surtout très chic… En somme, j’étais
bancale. Il me manquait un alliage, une frontière en amont, autant
dire une assise.
Au lycée, je culminais dans le classement annuel. Régulièrement
deuxième. Jamais première, pour ne pas attirer plus encore l’attention.
Baccalauréat littéraire, je voulais être magistrate, l’instruction
ou les réquisitoires. Ma mère était avocate, je préférais fouiller
et comprendre, ou alors charger pour obtenir des réparations et
peut-être un rachat. Elle testait quelques‑unes de ses plaidoiries
sur moi, je lui donnais la réplique, je me faisais pour elle l’avocat
du diable. Je contrecarrais ses arguments, elle modelait les siens
à mes remarques, lorsqu’elles étaient fondées. Parfois elle s’effrayait
de mes lucidités. Je lisais ses dossiers et j’apprenais le droit.
Je prenais ainsi de l’avance. C’était moins assommant que mes cours.
Un jour, après l’une de nos fameuses joutes d’éloquence, je lui
ai demandé si elle serait capable, si l’occasion venait à se présenter,
de prendre la défense de «mon père». Elle m’a répondu en pâlissant
un peu : «Et toi, pourrais‑tu le juger, pourrais‑tu
le condamner?»
Je connaissais mon histoire et l’archéologie d’avant ma naissance.
Ce genre d’épopée ne s’oublie pas. C’est increvable, ça encombre,
et ça vous escorte toute une vie. Une couche de pelures, qui isole…
Ma mère venait d’obtenir son bac, elle était joyeuse, c’était la
fin du lycée et les promesses de l’université. Elle y entrait avec
une mention. Ses parents étaient très fiers, une légion d’honneur
méritée pour leur éducation irréprochable, sévère mais juste. Les
vacances s’annonçaient bien. Farniente, famille et campagne. Plus
qu’une devise, tout un plein été. Le Lubéron. Avant la mode. Celui
qui ne s’attendait pas à devenir si vite mon grand‑père, était
chirurgien. Une sommité, un Professeur émérite. L’orthopédie était
son art. L’été, il faisait des allers et retours entre Paris et
la maison familiale. Sa femme était rentière, elle aurait pu travailler.
Pour passer le temps elle peignait, et s’occupait des pauvres. Elle
était sincère et cultivée. D’ailleurs plus dans la compassion que
dans son art de dilettante. Mes grands‑parents : l’austérité
et le fantasque associés. Beaucoup d’humanité et d’amour aussi.
La véritable passion de ces deux‑là, c’était l’autre… Ma mère
et sa sœur habitaient ces belles âmes. Cette dernière était l’aînée,
de deux ans. Elle voulait épater son père, alors elle faisait médecine.
Le Professeur se voyait à la tête d’une lignée, une dynastie de
praticiens hors pair. Ma mère, en lui annonçant son penchant pour
le Dalloz, préféré au Vidal, ébrécha son ardeur clanique. La dynastie
devint une simple lignée… La rue d’Assas, à Paris. Bon emplacement
pour une bonne faculté, les jeunes crétins d’extrême droite et leur
prosélytisme ordurier mis à part. Le Professeur ne s’en souciait
pas, sa cadette était largement capable de distinguer les idées
politiques des vagissements. «Va pour le prétoire et les exploits
de la vérité», avait‑il dit en lui offrant la collection complète
des petits livres rouges.
Le combiné du téléphone est devenu moite. Il a dit : «Pourquoi
je ne l’ai pas su plus tôt?» Sa question m’a fait du bien. Il ne
se défilait pas. Il n’exigeait pas de preuve. C’était vertigineux,
il était assommé. Je le sentais, il titubait. Il a ajouté :
«Quel gâchis.» Et puis : «Il faut que je vous voie, le plus
tôt possible…» J’étais aphone. J’avais des kilomètres de questions
à lui poser. Je voulais savoir si j’avais des frères et des sœurs,
s’il était marié et ce qu’il faisait en Angleterre, s’il pensait
quelquefois à ce 14 juillet, s’il se souvenait du visage et
des yeux de ma mère… Etre indiscrète, sans l’alarmer. Mais plus
rien ne sortait, j’étais desséchée, je crois bien que je frissonnais.
Il y avait des échos sous mon crâne. Il désirait me voir, il avait
très envie de me rencontrer. Comme ça. «Le plus tôt possible.» Dans
ma parenthèse de vide, il a encore répété, une ou deux fois, vouloir
me voir. Il y avait «primordial» dans ce désir. Je pesai le terme,
cette urgence. Sa voix était douce, elle m’enveloppait. Je m’en
désaltérais. Il y avait des gestes d’attente et d’accueil dans ses
paroles. Je voulais lui demander comment il m’imaginait, et je voulais
savoir si lui voulait savoir comment je l’imaginais. Je n’ai rien
demandé… Il était beaucoup trop tôt pour qu’il puisse m’envisager.
Pour lui, je venais de naître. Il allait devoir m’inventer, avec
ses échecs, ses fautes et ses écarts. Il bénéficiait d’un handicap
sévère de dix‑sept ans. Il partait de très loin… Ce n’était
pas tout à fait perdu, mais c’était téméraire. Il fallait du caractère,
ou alors une grande curiosité. Un emportement. Peut-être aussi un
peu de culpabilité. J’ai répondu quelque chose de très vague. J’étais
abasourdie par mon «audace» : avant de le contacter je ne m’étais
jamais représenté l’après. Mon appel me paraissait irréel. Il a
dit qu’il viendrait à Paris dès que je le souhaiterais, «que je
pouvais prendre mon temps», il a ajouté qu’il regrettait ces derniers
propos. Il a dit aussi que les questions se bousculaient trop dans
sa tête, qu’il aimerait entendre leurs réponses en face de
moi, si je le lui permettais; qu’il ne savait pas quoi me dire,
là, à distance, derrière un téléphone. Il a demandé mon numéro,
je lui ai dit que je préférais le contacter moi‑même, un peu
plus tard, et que j’allais raccrocher maintenant, que j’étais très
heureuse de l’avoir enfin retrouvé. Je me souviens fort bien de
ce qu’il a dit avant que ne je repose le combiné : «J’attends
déjà votre appel.»
Il était là, et j’étais là. Il savait que j’étais sa fille et je
savais qu’il était mon géniteur. Nous étions comme deux aimants
qui se repoussaient à force de vouloir se rejoindre. La sensation
était étrange. Une réunion de famille aux élans pudiques. Un constat
à l’amiable entre deux existences qui auraient dû être communes
et qui se retrouvaient aujourd’hui avec un léger différé. Devant
la pyramide du Louvre. Endroit de notre premier rendez‑vous,
la prise de contact… Le vouvoiement était aussi une surprise, très
dense et très dérisoire en même temps. Une contenance, nous ne nous
étions pas encore apprivoisés. Nos références étaient une vague
empreinte lue l’un sur l’autre. Les perspectives visibles. Il m’a
entraînée vers un restaurant de la place du Palais-Royal. Pendant
de longues minutes nous nous sommes concentrés à décortiquer toute
la carte. Je crois qu’on gagnait du temps, en affûtant nos questions.
Le serveur est venu prendre la commande. «Mon père» a dit ne pas
savoir dans quel ordre procéder. J’ai répondu que généralement on
débute par l’entrée, ensuite le plat et qu’on finit par le dessert…
L’atmosphère fut moins électrique. Je lui ai dit ce qui me tenait
le plus à cœur, à savoir que jamais je ne pourrais l’appeler «Papa».
Il n’en fut pas surpris, il répliqua que c’était normal. J’ai cru
un instant qu’il allait ajouter : «C’est naturel.» Je devais
l’appeler «Benoît», lui m’appellerait «Sarah», puisque tels étaient
nos prénoms. Nous n’étions pas vraiment des étrangers l’un pour
l’autre, aussi le tutoiement fut‑il institutionnalisé. On
expédia l’entrée dans des banalités. Mon bac et mon lycée, ma vocation
pour le droit et la magistrature. Il a enregistré le lien avec ma
mère sans rien dire, un léger sourire, une inclinaison de la tête.
Un bref souvenir. Peut-être une nostalgie. Je n’étais pas encore
insistante : je ne voulais pas creuser, je décelais juste…
Une voix intérieure me vantait le confort de ce choix. Je ne voulais
pas que mes mots deviennent irritants. J’avais du mal à le tutoyer.
Au café, il me demanda si je fumais, et pourquoi il n’avait rien
su, pourquoi personne ne l’avait prévenu… Je jouais avec les carreaux
de la nappe, arpentant les angles droits avec mes doigts. Dans un
haussement d’épaules, les yeux confondus dans le tissu et les déplacements
de ma main : «Vous ne l’avez jamais recontactée, vous n’avez
plus donné signe de vie… Ma mère était fière…»
Je le sais, ça peut surprendre. Comme n’importe quelle histoire
d’amour, ça a débuté comme cela. Par des vertiges, des pertes de
connaissance. Des rougeurs. Tous les deux nous avons essayé d’y
échapper, en sachant au plus profond de nous‑mêmes que ça
finirait par arriver. Je n’ai jamais vu en lui un «père», uniquement
un «géniteur» imprévu, c’est-à-dire un étranger, avec toutefois
une vague familiarité. Toute la nuance est là. Et cet inconnu, que
j’avais cherché et fini par retrouver, m’affolait depuis nos premières
rencontres. Lorsque j’étais dans ses bras, j’étais ailleurs. Et
j’étais bien dans cet ailleurs. Je faisais ce que je ressentais,
et je le partageais avec un homme qui ressentait la même chose que
moi. C’était aussi simple que cela… Entre ces bras‑là, j’étais
enfin chez moi. Affamée, je me risquais sur une pente très chaotique.
Je gagnais du temps sur les heures. Une expérience peut-être similaire
à l’alcool, ou même à la drogue. Je m’éclipsais de ma petite vie
routinière d’étudiante modèle et je rejoignais avec lui, sans détour,
nos olympes cachés. De ces hauteurs inaccessibles, tout me paraissait
alors acceptable. Quand nous nous quittions, je ne redescendais
pas. Je m’écrasais. Saignée à blanc, et tarie… Ce n’était pas mon
premier amant, j’avais eu un ou cinq copains, pas grand‑chose,
des confluences agréables. A cette époque, j’avais un peu plus de
dix-neuf ans, aimer quelqu’un, et puis prendre feu, c’était pour
moi un chapitre encore ignoré, un espace à habiter. J’avais vu des
films et lu des romans. Je me tenais informée. De l’amour fantasmé,
je ne connaissais que les caresses, pas les morsures. Mes chairs
étaient tendres. Je loupais l’essentiel. Je n’avais pas une grande
expérience dans ce domaine, j’étais novice, et parce que je croyais
tout ce que j’avais lu, vu, entendu et supposé sur l’amour, qu’il
ne vous saute au cœur qu’une seule fois, j’ai su que je ne pouvais
pas le laisser filer. Il ne s’agissait pas d’un vulgaire train qu’on
se dispose à manquer en se disant que le suivant fera l’affaire.
Cet homme‑là, je ne voulais pas le laisser passer, sous peine
de perdre sa trace, et de me contenter d’aimer les doubles de son
ombre. La distance n’était pas infranchissable, j’avais le sentiment
de quelque chose de magnifique, de quelque chose d’introuvable tout
autour de moi, et même plus loin, vraiment.
Je m’épanouissais dans mes études, me hissais naturellement hors
de moi‑même, sans trop m’éroder dans les labyrinthes des jurisprudences
à ressasser… Les partiels de février venaient de se terminer, et
il se faisait tard. L’avion décollait à l’aube. Je partais à Londres.
Dans ma chambre, je finissais de remplir mon sac de voyage. Des
vêtements chauds. Il m’avait dit : «Apporte des vêtements chauds.»
A ma mère, j’avais annoncé que j’allais rejoindre quelques amis
pour de courtes vacances anglaises, des cerveaux magnifiques et
bien élevés, qu’elle ne devait pas s’inquiéter. Debout dans la salle
de bains, en refermant ma trousse de toilette, je me suis regardée
dans la glace. Derrière son grand bureau, la tête légèrement penchée,
ma mère travaillait à ses conclusions, je l’ai embrassée sur les
joues. Elle a attrapé ma main, doucement, et m’a demandé en souriant
si elle le connaissait, ce bel étranger d’outre-Manche. Evasive,
j’ai répondu : «Non… Pas vraiment…» Je l’ai laissée à sa besogne
dispersée mais stricte, un soir d’ennui et studieux… Sous le bureau,
il y avait un tapis ancien, foncé, très grand. Il dessinait son
île. Là, elle était solitaire et retranchée. Des yeux, je l’ai embrassée
encore une fois, en lui souhaitant bonsoir. J’ai investi ma nuit,
je me suis endormie d’un coup. Dans l’avion, j’avais une belle appréhension.
«Mon père» m’attendra. Je serai chez lui, dans son décor et ses
soirées, dans sa vie… Mon voisin tentait sa chance, un vieux beau,
buriné et flasque. Il parcourait un journal anglais et austère et
me parlait en français avec un accent du sud de la Garonne, un original.
Quand il m’a interrogée sur ma connaissance de l’Angleterre, je
l’ai rembarré : «Et l’Angleterre elle, elle me connaît?» Il
s’est tu le restant du vol, un léger pli à la bouche, pudiquement
martyr. Je ne mangeais pas, je ne lisais pas, je ne parlais pas,
j’étais nerveuse. Dans les airs, comme dans une prison. L’avion,
lui, se traînait, il semblait emprunter des déviations. Londres
reculait sans cesse, à moins que ce ne fût la mer qui étirait son
désert minéral, repoussant plus loin les côtes, aggravant la distance.
La nature avait du génie, je ne parvenais pas toujours à l’aimer,
elle sécrétait des vides qu’il fallait combler. Il y a eu un choc,
des secousses et j’ai senti la décélération violente. Je me suis
levée, une des hôtesses m’a fait les gros yeux, du doigt m’ordonnant
de me rasseoir. La sécurité et ses sempiternelles consignes à l’usage
des prudents ou des léthargiques. Les bagages furent lents à venir,
les sinuosités mécaniques les déroulaient en ordre décousu, le mien
toujours refoulé par d’autres, engrappés. La douane fut coulante.
De l’autre côté de la porte automatique, Benoît était là. Il me
regardait comme seule une main aurait pu le faire… Ce regard était
la chair même de ma présence. Je m’arrachai enfin de mon impatience,
j’étais sur la terre ferme, rivée à ce qui deviendrait notre secret,
de nous encore ignoré. J’allais bientôt être dans ses bras, déposée
contre son cœur. Lorsque son souffle s’est mêlé au mien, je ne savais
pas que l’amour détruit toujours celui qui lui donne asile. Ni que
cet amour‑là, plus que tout autre amour, était un narcotique
meurtrier. Le «huitième péché capital», comme pourraient le nommer
les bien‑pensants.
Avant ce premier voyage à Londres, je voyais «mon père» depuis deux
ans, régulièrement. Il venait à Paris. Nous apprenions à nous connaître.
C’était très ludique. Nos répliques avaient une séduisante indépendance,
il n’y avait aucun embarras dans nos apartés. Nos liens de sang
ne figuraient pas dans nos espérances. Il était bien trop tard.
Pour lui comme pour moi. Irréconciliables par la force des choses
et par nos destins éclatés, il nous paraissait artificiel de nous
étendre là-dessus, perchés sur une ramification somme toute imposée,
souvent subterfuge. Nous n’étions pas des équilibristes, encore
moins des archéologues. Il ne s’agissait pas de combler le temps
passé, mais de passer notre temps ensemble sans le combler de remords
ou de reproches. Il nous était impossible de ressusciter, d’un simple
coup de baguette magique, ce que nous ne connaissions pas. Nous
avions fait, chacun de notre côté, le deuil des simagrées qui auraient
pu travestir nos retrouvailles. Dans ce domaine nous étions bien
du même sang… Il n’y avait pas de souffrance, ni de honte, la moindre
faiblesse entre nous. Il y avait une alchimie, si mystérieuse, que
la pudeur, ou la prudence, nous commandait d’ignorer. Par cette
alchimie, et par elle seule, s’élaborait notre destinée en commun,
et dans une gestation précise, elle se découvrait d’elle-même devant
nous sans que nous ayons à la provoquer. La joie que nous avions
à nous retrouver à Paris, à nous parler au téléphone, à nous penser
l’un l’autre, ou même à nous languir, cette joie si naïve et indomptée,
laissait pressentir l’imminence de notre amour. Une imminence qui
s’est étirée sur plus de deux ans, où nous déambulions, l’air de
rien, accordant nos pas sur l’ultime embrasement qui s’étranglait
en nous.
Quand je me suis réveillée, vers dix heures, sa place près de moi
était froide, le soleil inondait notre chambre. Je me suis levée,
c’était dimanche, je l’ai appelé plusieurs fois. Il n’était pas
dans la cuisine, la salle de bains était vide. Je l’ai trouvé ainsi,
sa tête reposait sur son bureau, ses cheveux couvaient des feuilles
de papier vierges, ses yeux étaient clos. Il dormait, profondément.
C’est drôle, mais aussitôt j’ai pensé à Camus, je me suis dit :
«Aujourd’hui, Papa est mort.»
La voiture de la gendarmerie est arrivée, j’avais retrouvé mon calme,
je ne pleurais plus. Leurs questions furent routinières et convenues,
encombrées de pitié. Le jeune officier voulait comprendre. Il prétendait
qu’écouter était sa seule façon de voir. Il avait de l’ambition,
et quelques boursouflures. Le médecin a constaté le décès, un simple
protocole : j’étais orpheline, il ne m’apprenait rien, le jour
de ma naissance je le savais déjà. Le corps de «Papa» a glissé dans
un grand sac de toile noire, l’estocade. Son visage a disparu sous
la fermeture à glissière, et il y eut un très long silence. Depuis,
je survis aux jours qui s’étirent.
Je me suis occupée de ses funérailles, pour qu’il ait chaud une
dernière fois, la crémation. La famille, les amis, tout le monde
était sur nos traces, cherchant à savoir, prétendant fouiller et
interpréter les menus signes. Ils marinaient tous ensemble, ils
n’auraient pas pu la concevoir, notre histoire. Ils auraient très
vite jugé et tout saccagé. «C’est toujours le cœur qui donne la
mort, c’est lui qui lâche en premier.» Au‑delà, je n’ai rien
dit, pas de discours, et pas de confidences. J’ai fait la morte.
C’était de circonstance. J’ai conservé les mots de passe et les
mots d’amour, continué d’abriter nos métamorphoses secrètes. Après
avoir répandu les cendres dans la Seine, je suis partie à Londres,
affronter le vide d’un passé défunt, trop présent. Loin de la famille,
des amis, des traces. J’accompagnais ma tristesse, je ne trahissais
pas sa course. Je prenais des calmants, des somnifères, des averses
d’alcools forts, c’étaient mes sépultures hésitantes. Je me réveillais
la nuit, trébuchais dans l’air nocturne, l’obscurité des drogues,
et celle de ma propre noirceur. Alors, j’allumais les lampes. Je
n’étais pas hors de cause : je savais pourquoi «Papa», mon
bel amour, ma jouissance, était mort.
C’était un lundi matin, lorsque j’ai annoncé à ma mère que celui
qui fut par distraction «mon géniteur», n’était plus. Je lui rapportais
un bref fait divers et la souvenance d’un départ précipité. Les
reliefs d’un cœur brisé par négligence, la préhistoire de sa vie
d’adulte. Il me sembla l’avoir vue grimacer, comme si elle respirait
du vinaigre. Défigurée par ce petit arrière‑goût acide.
«Comment est‑il mort?» J’ai répondu : «Brusquement…»
Je lui tournais le dos, je regardais les fines moulures du plafond
pour ne pas pleurer. Elle a dit non à ma question, elle ne viendrait
pas aux funérailles. Je ne bougeais plus, si je l’avais fait, je
me serais brisée. Elle m’a entourée de ses deux bras, je me suis
blottie contre elle. Elle me parla longtemps, sans, je crois, me
deviner entièrement. Ses mots m’éclairaient plus qu’ils ne me touchaient.
Elle m’a fait asseoir. Nous avons bu du café. Il avait la saveur
des choses clémentes. Elle attendait que je lui parle. Le silence
cherchait un abri. Alors c’est elle, de nouveau, qui a parlé. «Je
savais que tu le voyais de temps à autre, que vous vous rencontriez
à Paris… J’en étais heureuse pour toi…» J’ai levé la tête pour
la regarder, je l’ai remerciée de ne jamais m’avoir dit quoi que
ce soit, de m’avoir laissée seule avec ma décision de le retrouver.
Je me suis alors retirée dans ma chambre, après lui avoir demandé
si nous pouvions discuter de tout cela un peu plus tard. J’ai dit
que la cérémonie se déroulerait dans son village, dans l’arrière‑pays
niçois.
Il a fallu manœuvrer. L’Eglise affirme ne pas aimer les «morts violentes».
L’Eglise est pudique. Un compromis fut pourtant vite trouvé… Pour
ma part, cela m’importait peu, cérémonie religieuse ou pas, je n’avais
aucun faible pour les génuflexions et les soumissions assistées.
Je suis restée à l’extérieur de la chapelle, pour ne pas être
associée à ce carnaval. Les «grands‑parents paternels» ont
insisté pour que cela se déroule ainsi. Le «repos de son âme» avait
bon dos, elle devait ronronner d’aise à écouter ces fables. Si l’âme
est une et circulante, sans doute la sienne hante‑t-elle encore
les parents de «mon père»… Ils sont décédés quelques années après,
sans précipitation. Naturellement et par usure. Je ne les ai vus
qu’une seule fois, le jour de la crémation, après les prières. Ils
sont entrés dans ma vie, escortés d’un cadavre frais, ils en sont
ressortis après m’avoir remis l’urne qui contenait les résidus de
la combustion… Ce n’était pas la meilleure façon d’être liants.
Ils éprouvaient de la suspicion à mon égard, un peu d’agressivité
aussi. Ils devaient me tenir pour responsable du décès de leur fils
unique. C’est moi qui leur avais téléphoné, pour les avertir de
la mort de Benoît, le matin maudit de sa fuite. Il y avait une note
près de l’oreiller. Je l’ai vue en refaisant le lit, avant que les
gendarmes n’arrivent. Elle était manuscrite, trois phrases, aucune
explication, des instructions brèves et une liste de parents, amis,
et autres personnes à prévenir. Au‑dessus de sa signature,
détaché du reste, il y avait en grosses lettres noires : «Je
te demande pardon.» En dessous, il avait écrit ce souhait que
je prenne ses cendres et les disperse dans la Seine, depuis
ces ponts où nous aimions tant nous promener. A la sortie du crématorium,
ma «grand‑mère» m’a demandé : «Pourquoi?…» Je n’ai
rien répondu, prise en flagrant délit de mystère, je l’ai juste
regardée dans les yeux. En pleurant, elle a ajouté que j’étais «inhumaine».
Mon «grand‑père» m’a accompagnée à la gare. Durant le trajet,
nous avons été peu bavards. Il voulait lier connaissance, que je
sois une des leurs. J’ai fait de mon mieux pour lui dire que cela
ne servirait à rien, à peine à être un peu plus malheureux et que
le malheur ne se partage pas; et dans ce domaine j’avais une certaine
avance. En le quittant j’ai dit que je ne souhaitais pas faire peau
neuve, que j’étais déjà assez éparpillée, et que ma famille me suffisait.
J’ai ajouté que les absents n’avaient pas forcément toujours tort,
tort d’être absents, que la distance qu’ils avaient choisie leur
donnait de l’essor, de celui dont ils ne disposaient pas de leur
vivant. Je ne l’ai plus jamais revu. Dans le train qui roulait vers
Paris et ma mère, j’ai reconsidéré cette journée pénible. Autour
de moi, s’était tenue une petite assemblée de stupéfaits. Personne :
parents, amis, et les autres, ne savait avant cette journée que
«mon père», que Benoît, avait eu une fille. Personne, à part ses
propres parents. L’effet de surprise fut vraiment garanti. Ils avaient
un mort à honorer, et sa postérité à digérer. Des pans d’ombres
pour de très longues conversations… Tous me tournaient et me retournaient
entre leurs yeux, des têtes renversées, beaucoup de mots sourds.
De la compassion et aussi des fards amicaux, je n’esquivais rien,
c’était chaud. Une drôle d’impression, embarrassante aussi, comme
celle d’être observée par des inconnus reclus derrière une haute
fenêtre, et qui, se sentant très vite repérés, feignent alors l’immobilité.
J’étais une vraie apparition, un peu gauche. Jamais naissance, pour
eux, n’avait été aussi brutale, ainsi surgie d’outre‑tombe.
Ils avaient tous respecté ma réserve, je n’étais pas expansive avec
ces étrangers. Sur le parvis, à la sortie des sermons, j’étais demeurée
à l’écart, mes «grands‑parents» se sont approchés pour me
regarder, les joues dévorées de larmes. La ressemblance nous dispensait
des présentations. Au téléphone, j’avais décliné leur proposition
de venir m’accueillir à la gare. Nous nous étions donné rendez‑vous
à l’extérieur de l’église. Ils ont été choqués quand je leur ai
dit que je n’entrerais pas à l’intérieur. Pour couper court à leurs
pénibles efforts, j’ai assené que «je ne croyais pas à ces bouffonneries…».
J’avais mal pour eux. Ils perdaient un fils et se découvraient une
petite fille impie. «Mon père» leur avait écrit quand il a su qu’il
allait mourir. Ils ont reçu sa lettre, trop tard, entre la mort
et les flammes. Ils espéraient des motifs, ma version de cette épouvante…
«Je n’ai rien à ajouter à la lettre de Benoît.» Ce fut une surenchère
lacrymale, presque du sang dans les voix. J’ai dit que j’étais désolée,
mais qu’il n’y avait rien d’autre à adjoindre aux écrits de leur
fils qui ne fût déjà exprimé par lui. Le parvis s’est vidé.
La crémation était une affaire «de famille». Il a fallu repartir
pour la ville de Nice, délaisser le village, le pesant des attentions
curieuses. J’ai demandé l’adresse du crématorium, rejoint le taxi,
je voulais être seule. Toute entièrement seule. Le cercueil a glissé
sur des petits rouleaux cylindriques, englouti par la fournaise.
La lourde porte d’acier s’est refermée; à travers le hublot, les
flammes étaient orange. Je me suis assise par terre. Quelqu’un m’a
donné de l’eau fraîche, tapoté le front et les joues. Dans le train,
j’ai serré contre moi le sac qui contenait l’urne, tout le temps…
J’ai aussi pensé que ce jour‑là, pour la première fois, j’avais
eu le sentiment d’être la fille de «mon père»… Dans le regard des
autres, lors d’une cérémonie funèbre. La seule et unique fois de
ma vie.
Ma mère ne m’a pas surprise. Elle fut comme elle devait être. Elle
ne me posa aucune question sur la cérémonie. J’ai rangé l’urne sur
le parquet, sous mon bureau, dans ma chambre. J’allais passer une
dernière nuit avec Benoît, avant que coule notre histoire sous les
ponts de Paris. J’ai demandé à ma mère si elle avait envie de le
revoir une fois. Elle m’a répondu qu’elle ne savait plus qui il
était.
J’ai arrosé la Seine de ses cendres. Personne ne passait, ne regardait.
J’ai cru voir la couleur de l’eau changer et les berges arrondir
leurs bras autour de lui pour l’avaler. Je suis descendue sur le
quai, l’urne a tournoyé un peu, s’est inclinée et elle a coulé.
Je suis restée jusqu’à l’aube devant la nuit. Les pavés m’attachaient.
Le vent entrait parfois tout autour de moi sans désarmer. J’attendais
un signe qui me permette de partir. Je ne sais pas ce que j’attendais.
Une voix montait de moi, elle accablait l’air d’un autre nom que
le mien. Je ne pouvais pas lutter contre elle. C’était comme une
chaîne de feu sous mon front et qui résonnait dans tout Paris. Sur
mes mains, entre mes doigts, sur mes vêtements et sur mes cheveux,
je cherchais des poussières de cendre. Des indices de mon crime.
J’étais devenue une meurtrière. J’avais tué «mon père» et mon amour
et mon amant. Je ruminais cela depuis des heures, là, plantée sur
un quai désert et froid. Un peu étourdie, à l’instar d’une coupable
qui sait qu’elle ne sera pas traquée, car il n’y aura pas un seul
individu sensé pour croire en son histoire. L’assassinat était d’autant
plus irréprochable que je l’avais inspiré sans toutefois le réaliser.
«Mon père», lui, l’avait exécuté. Je lui avais octroyé une procuration.
Il en était mort. Sur le coup. D’un coup. Sans m’avertir. Complice
et muet devant l’éternité… Je restais pétrifiée de savoir que j’avais
pu perpétrer un meurtre sans même tuer de mes propres mains. Uniquement
en aimant et en étant aimée de retour. Le crime parfait, de ceux
que l’on n’apprend pas dans les facultés de droit.
J’ai envoyé une longue lettre à une amie, j’aurais pu aussi bien
lui parler, mais les mots avaient tendance à périr sous mes larmes
et je me fabriquais des silences. Je lui racontai un homme que j’aimais
et qui trouva la mort de le savoir. Elle fut une bonne lectrice,
elle respecta ma discrétion. Ma lettre était confuse, presque indigeste.
Je la rédigeai sans trop réfléchir, pour que sortent ces pensées
qui avivaient ma rage. Je vomissais les phrases dans un très grand
désordre. Je lui confiai la haine que m’inspirait cet homme pour
s’être désisté si vite et pour avoir décampé si loin, vaincu par
une passion trop forte pour lui. Je lui dépeignis cet asile de malheur
où je végétais depuis; et cet infâme salaud dont j’enviais pourtant
l’état, puisqu’il ne s’apercevait plus de rien, et moins que tout
de sa condition de mort. Je lui disais qu’il s’était adjugé le beau
rôle, et maintenant peu lui importait la souffrance qu’il semait
tout autour de moi comme autant de lourdes chaînes qui m’entravaient,
comme autant de bornes me ramenant sans cesse à lui. J’ai ajouté
souhaiter le voir naître à nouveau, afin qu’il puisse goûter à la
terrible désolation laissée derrière lui. Tout cela était banal,
je le savais bien, ma peine en était le prétexte.
Pendant des mois et des mois, je ne parvins plus à m’endormir. Alors,
je sortais de moi et je faisais l’oiseau. Je volais au‑dessus
de Paris, au ras des toits et des monuments. Je repérais un endroit
dans la ville et je décollais de ce perchoir. J’ignorais le détail
des rues, leurs voitures, les gazons et les flèches des arbres.
J’aimais planer les jours de pluie, dans le ciel délabré, la bouche
grande ouverte, entre l’air et les vagues d’eau douce. Je ne volais
pas vite, je prenais mon temps, je flânais haut, portée par les
bruits de Paris. Je ne prêtais pas attention à la voûte sombre des
nuages, seul comptait pour moi le solennel agencement des immeubles
posés comme des falaises lumineuses que je frôlais de mes ailes.
La plupart de mes vols s’effectuaient en direction des deux îles.
Je dessinais de grands cercles au‑dessus de l’île Saint-Louis
ou de l’île de la Cité. Très lents et très simples, un chemin de
ronde de carte postale, à vol d’oiseau les distances sont très courtes.
Les jumelles me montraient leurs paumes, la rue Saint‑Louis-en-l’Isle
en était la ligne de vie. Les projecteurs de Notre‑Dame et
ceux des bateaux de touristes m’aveuglaient parfois. La Seine scintillait
entre les voies qui la rabotent. Ses ponts respiraient dans leurs
reflets éclairés. Je ne me posais jamais; épuisée, je m’endormais
avant… C’était quelques semaines après le décès de Benoît. J’étais
parvenue à enrayer le désespoir et ses palliatifs artificiels. J’étais
désormais persuadée que la mort, pour certains, devait apparaître
comme le plus grand bonheur de toute une vie. Un soir, j’ai enfoncé
ma tête dans l’oreiller, j’ai fermé les yeux et j’ai décollé aussitôt.
Je n’ai jamais identifié l’oiseau que j’étais. Le matin au réveil,
chez moi, près du canal Saint‑Martin, je me souvenais parfaitement
de ce premier survol des lieux où nous avions pris l’habitude de
marcher Benoît et moi. Je m’étais jetée depuis le sommet du Louvre
et j’avais rejoint, par les quais de la Seine, l’île Saint-Louis.
Derrière mes paupières closes, ma mémoire me projetait tous nos
pas, toutes nos promenades, tissant le fil d’un temps joyeux, au
regard prisonnier. Je nous voyais aux terrasses des cafés, nos mains
s’effleurant sous les tables, j’entendais nos conversations qui
prenaient le large, leurs mots sucrés plantés dans mon cœur, Capitale
de la douleur… Lors de cet envol inaugural, j’étais allée pirouetter
sous la nef de Notre‑Dame, vidée de ses touristes, pour ressusciter
un soir de novembre glacé, où pendant la messe de dix‑huit
heures, je l’avais entraîné de force dans un renfoncement pour l’embrasser
et lui faire l’amour, bercés par les cadences des chants bénits.
Pendant des mois et des nuits, sans aucun plan de vol, j’ai fait
de la voltige au‑dessus de Paris, les yeux fermés, pour retrouver
un semblant de sommeil. Tout à perdre, Benoît retenu en moi, acceptant
de vivre.
Je n’étais pas lâche, j’étais juste médiocre… Je me disais chaque
matin que la mort n’était pas la plus à plaindre, c’était sur la
vie qui se poursuivait, qu’il fallait avant tout s’apitoyer. Tout
me désertait et respirer alors devenait une imposture. Je m’acharnais
dans ma survie comme dans une pièce dont la porte aurait été fermée
à double tour. L’oubli me contournait et m’épargnait. La mort me
tapait sur tout le corps. Le symptôme était somme toute classique.
Je faisais de détestables efforts pour stimuler son extrême lenteur.
J’étais vivante, à n’en plus finir. Et au fond de moi, je voulais
le demeurer. Je déchirais chaque matin une de ses photographies.
Je déclinais à la baisse mon exaspération en faisant des découpages.
L’exercice fut de courte durée. Nous ne nous étions pas beaucoup
photographiés avec Benoît. Les photos sont pour ceux qui savent
qu’ils se quitteront, ou qui perdent la mémoire. Je pensais que
nous avions le temps avant de nous figer en souvenirs. Je découpais
en tout petits morceaux son visage, et je voulais qu’il crève… Doucement,
sans se presser cette fois‑ci, avec moi à l’affût, près de
lui, m’imprégnant de cette menace effrayante. En le découpant ainsi,
je le voyais jour après jour, s’affaiblir d’un mal mystérieux, patient
et incurable. Je dissipais par la raison et mes mensonges la belle
allure du fléau dans son corps dévasté, j’encaissais avec des gestes
doux, ses cris et ses pleurs, la puissance de ses insultes et les
gémissements. Je lui composais une maladie, sans repousser ni commander
son inquiétude, mais toujours insistante sur sa folie. A petit feu,
en petits lambeaux, il crevait à mes côtés, captif de mes câlines
attentions. Je me préparais à accueillir sa mort annoncée dans une
agonie touchante, apprenant à la domestiquer pour ne pas qu’elle
m’assassine. J’embrassai les mille morceaux de papier glacé et nous
nous parlions longuement. On se disait nos derniers mots, toutes
ces choses définitives prononcées dans l’aspiration de la mort,
avant qu’elle ne l’abrège, ne me laissant que le silence… Je détruisais
ses photos, j’incendiais les déchets, en pensant qu’ainsi il n’existerait
plus.
Il me manquait ses paroles, ces lieux d’être et d’apaisement. De
son absence arbitraire et grossière, était née une présence bien
plus brûlante que son corps. En cendres, Benoît était désormais
deux fois vivant. Il occupait tout mon espace, toutes mes pensées,
il faisait vibrer mes mirages nocturnes. Il avait transformé en
néant tout l’amour que nous nous étions offert, et m’avait laissée
prisonnière de ce vide, victime quotidienne de ma panique de le
savoir à jamais invisible, enfermée dans cette distance entre son
silence et ma fureur, cet écart insupportable qui seul nous unissait
à présent. Il n’y avait pas encore eu de cadavre autour de moi,
ni dans ma famille, ni parmi mes amis. J’avais l’impression que
chacun y mettait du sien en faisant de pénibles efforts pour m’épargner
cette malédiction. Le simple fait de penser à la mort tuait sur‑le-champ
tous les mots et représentations à venir, tout cela était trop abstrait.
Le dimanche matin, quand je l’ai découvert ainsi, sa tête couchée
sur le bureau, j’ai su que la mort était quelque chose de très sérieux,
principalement pour celui qui en était le témoin… «Mon père» m’avait
légué, avec ma mère, initiateurs insolites de ma conception, ma
première sensation de la vie; Benoît me transmettait seul la primeur
de la mort. Je savais qu’on venait au monde sans être consultée,
j’appris ce matin-là que cette insouciance l’emportait encore lorsqu’il
s’agissait de crever sans prévenir…
Une nuit, je fis un rêve. J’étais enceinte. De sept mois. J’étais
très anxieuse d’accoucher. Ma mère l’était encore plus. Je lui parlais
au téléphone et elle était surexcitée et fébrile. Sa nervosité déteignait
un peu sur moi, je ne parvenais pas à rester sereine. Je devais
la rassurer et éteindre tous ses feux… J’étais convaincue, sans
aucune raison, que mon enfant allait naître avant terme. Je devais
me rendre sur-le-champ à la maternité pour y être examinée. J’étais
avec ma mère au téléphone, elle insistait pour m’accompagner, je
refusai. Elle me passa alors ma tante. Sa sœur me conseilla, me
rassura. Benoît me conduisit seul à l’hôpital. J’entrai dans le
hall, une grosse sage‑femme me fit pénétrer dans une salle;
au centre il y avait une sorte de table de massage. Elle me demanda
de m’y installer, à quatre pattes. Je lui obéissais mais je n’étais
pas à l’aise. Je regardai par‑dessus mon épaule ce qui se
préparait. Elle tenait dans une main une grosse seringue, me pressait
d’accepter la péridurale. Je lui criai que je n’étais pas encore
sur le point d’accoucher, que ce n’était pas le moment, que je n’en
étais qu’au septième mois, qu’elle se trompait. Je hurlai que j’accoucherais
quand il serait temps de le faire et que j’avais choisi de donner
naissance sans l’aide de l’anesthésie. La sage‑femme me fit
les gros yeux comme si elle avait une folle en face d’elle. Elle
voulut me garder, je lui expliquai que je n’avais pas de contractions,
elle s’obstinait à ne rien entendre, nous enferma dans la salle
pour m’empêcher de partir. Un médecin entra dans le cabinet et tenta
de me calmer, il me dit que quelque chose n’allait pas, qu’il désirait
m’ausculter, m’annonça qu’il fallait sortir au plus vite le bébé,
que c’était urgent. L’enfant fut expulsé par la voie naturelle.
Je ne sentais rien. Je ne le reconnaissais pas, il était beaucoup
trop tôt, ce n’était pas vraiment une naissance. Le monceau de chairs
et de sang qui trônait sur moi, je ne le voyais pas comme mon enfant.
Le docteur coupa le cordon ombilical car le problème venait de là,
il semblait satisfait, très satisfait de lui, me dit que tout allait
bien maintenant, que le nourrisson était sauvé et que je pouvais
vite le remettre dans mon ventre. Il me demanda de m’accroupir et
de le faire rentrer sous la peau de mon ventre. Je ne savais pas
comment m’y prendre, il m’expliqua que je devais le pousser la tête
la première. J’essayais de toutes mes forces de l’enfoncer, de l’engloutir,
de l’aspirer vers l’intérieur. De le reloger dans son moule encore
chaud. Mon corps ne voulait plus s’ouvrir, il l’avait déjà fait
pour quelque chose provenant de ses entrailles mais il refusait
à présent de se déverrouiller à nouveau pour quelque chose qui s’avançait
depuis l’extérieur… Je m’affolai et suppliai le médecin, je lui
dis que c’était impossible, qu’il nous fallait trouver autre chose.
J’avais devant les yeux l’image d’un petit poisson hors de l’eau
et de son cordon coupé. Je plantai l’enfant dans le sol et je m’assis
dessus, il résistait et refusa de se laisser avaler. Le médecin
m’annonça que le seul moyen de le renicher dans mon ventre, était
de me fendre. J’acceptai. J’aurais dit n’importe quoi. Je me couchai
sur le dos, je m’offris au scalpel et aux écarteurs. La grosse sage‑femme
me souriait, elle me glissait dans l’oreille que l’accouchement
se déroulerait de la même façon, que mon ventre serait incisé, fendu
et béant, et que de cette incision il me resterait une cicatrice…
Terrifiée et en larmes, je lui dis qu’un enfant de sept mois n’avait
peut-être pas vraiment besoin d’être réimplanté dans sa matrice
pour vivre…
«Mon père» ne s’était jamais marié. Il disait n’avoir jamais trouvé
l’amour ni la femme qu’il gardait au fond de son cœur, c’était un
rêveur. Il se dérobait sur des filles qui s’éloignaient toujours
davantage. Il suivait le courant de ses désirs et les vaines nécessités
des nuits à passer, et lorsqu’il s’endormait sur les fines épaules
d’une beauté, c’était par ennui… Rares étaient celles qui savaient
se faire aimer de lui. Le meilleur restait invariablement à dénicher,
et loin d’elles. Il était un parfait collectionneur de la nature
palpable, dispensant ces riens charmants, essentiels à la séduction.
Il y eut aussi des échecs, bien sûr. Il les favorisait lorsqu’il
me racontait sa vie. Il leur trouvait plus d’intérêt que toutes
ses bonnes fortunes. Il était très loquace et ironique sur ses belles
conquêtes ratées, c’étaient d’ailleurs celles dont il se souvenait.
Il discernait dans ces occasions gâchées l’espoir que l’amour n’était
rien d’autre qu’une exquise fantaisie à qui savait la saisir. En
riant, il m’affirmait avoir peut-être laissé s’échapper la femme
de sa vie dans toutes celles qu’il n’avait pas su ou pas voulu convaincre…
Quand il me racontait cela, il ne semblait pas triste, mais comme
stupéfait de sa propre clairvoyance. Je n’ai jamais su s’il en souffrait
parfois.
Lorsque nous fîmes l’amour la première fois, il n’avait pas réussi
à dormir. J’en déduisis qu’il allait m’aimer. Moi qui l’aimais déjà,
depuis longtemps. Il était resté éveillé jusqu’au matin. Je ne m’en
étais pas aperçue, entraînée par ses paroles et ses dernières caresses,
le sang aux joues; tout me coulait dans le cœur avec le sommeil.
Il se tenait à moitié assis, la tête appuyée contre le mur et les
yeux grands ouverts, à l’autre extrémité de notre lit, quand j’ai
enfin ouvert les miens. Il m’a dit : «Je n’arrivais pas
à dormir.» J’ai voulu me coller tout contre lui, il s’est levé,
je me suis glissée à sa place. Il a refermé la porte de la chambre,
je me suis brûlé le regard sur cette porte… J’avais eu l’initiative
des premiers gestes. Nous savions, je crois, que c’était inéluctable.
Je l’ai embrassé sur la bouche en lui demandant d’oublier qui nous
étions. Je me souviens avoir pensé que nos deux langues, longtemps
en exil, retrouvaient entre elles le goût et les attaches des passions
entrevues mais jamais atteintes. Je me suis détournée de ses lèvres
pour l’observer un peu, mon impatience à l’embrasser me précédait
encore. Je ne voulais plus être raisonnable, je voulais rattraper
le temps perdu. Il y eut entre nous un silence si doux, qu’aucun
souffle ne pouvait flétrir; nous étions deux êtres tremblant de
la peur de nous avouer que nous allions réaliser et prouver l’impensable.
Nous allions nous aimer. Lui, «Mon père», et moi, «Sa fille»… Mes
gestes étaient précis. De mes hanches, j’ai fait glisser ses mains
plus haut, ne sachant pas que sa fièvre les rendrait aussi légères.
Brusquement, l’on s’avisa à être heureux et à capituler. Ce fut
très retenu, presque craintif. Nous sommes restés sur nos bords
respectifs. Il avait du style et aussi des pudeurs. Il se soustrayait
de sous mes doigts.
Entre notre première nuit ensemble à Londres, et la dernière dans
sa maison en Bourgogne, la veille de sa débandade précipitée, une
année entière s’écoula. La plus belle de ma vie. Jusqu’à présent.
Il est mort le second dimanche du mois de février 1992. J’allais
avoir vingt et un ans. Peut-être était‑ce une chance. Une
vie qui s’absentait, pour en affranchir une autre. On saigne un
temps, mais on persiste à être marquée par un destin, tous ces chemins
que forme la marche aveugle de nos pas. Des voix, des mains, des
odeurs ont remplacé quelquefois ses mots, son parfum et sa peau.
Ces hommes, après lui, étrangers tous prêts pour un lendemain, refuge
d’une nuit, sont passés sans mourir. Ils avaient la portée d’une
virgule dans le vent… Je ne les méprisais pas, je m’en servais juste
pour ne pas planer au‑dessus de Paris, pour laisser Benoît
reposer. Certains furent très aimables, d’authentiques remontants,
ils rénovaient mes intérieurs, en détendaient les ressorts… Ce défilé
d’hommes semblables respirait un air frais qui apaisait fort bien
ma mélancolie. Ils me parlaient beaucoup, ils disaient m’aimer;
les discours sont le privilège des bruyants.
J’ai conservé la maison qu’il avait achetée en Bourgogne. Un notaire
est venu me voir, j’ai signé des papiers, les droits de succession
avaient été réglés à l’avance par «mon père». J’étais propriétaire
et je terminais ma licence de droit. Après sa mort, j’y ai passé
l’été. Seule, à réviser mes examens pour septembre. Ma mère ne voulait
pas venir. En arrivant, je suis allée à Toucy, faire le marché.
Des Parisiens s’extasiaient devant des bouquets de petits artichauts
violets; j’étais gênée d’être parisienne. La fromagère m’a demandé
gentiment : «Votre ami n’est pas avec vous aujourd’hui?» Je
lui ai répondu qu’il était mort. Elle a ajouté : «Ah…», et
elle a baissé les yeux sur sa balance… Benoît avait acheté cette
maison l’été précédent. Elle appartenait à un couple de médecins
marocains qui vivaient à Londres l’année durant. Elle était située
à plusieurs centaines de mètres du village, au milieu des champs,
non loin de la forêt. Notre première visite dans ce village me fait
encore sourire. Ce fut une véritable parodie champêtre dans laquelle
nous figurions les étrangers de la ville. L’unique café ouvert le
dimanche, vers six heures le soir, inévitablement sur la place,
en face de l’église. Nous buvions des sodas en jouant au baby‑foot.
Tout autour de nous, des hommes plus ou moins éméchés nous regardaient,
directement ou discrètement, les plus hardis s’accoudaient même
au baby‑foot. Ils sentaient la sueur et l’anis. Le patron
du bar nous faisait des signes de la tête, pour signifier qu’ils
étaient plus turbulents que belliqueux. Benoît alors me rappela
le film de Boorman, Délivrance. Nous avons eu du mal à ne
pas nous étrangler dans notre fou rire en cherchant lequel de ces
types aurait pu tenir le banjo…
J’aime cette maison, les pièces sont vastes et nombreuses, je les
occupe toutes, à l’exception de la chambre où nous dormions et du
bureau qui l’a vu mourir. Condamnées, elles me servent de débarras.
Après mes études, quand j’ai obtenu mon premier poste de juge d’instruction,
j’ai acheté de nouveaux meubles et fait installer le chauffage central,
des radiateurs en fonte. Maintenant je peux y séjourner régulièrement,
peu importe la saison. Benoît arrivait de Londres et nous nous retrouvions
à la gare de Lyon pour prendre tous les deux le train pour Joigny.
On s’amusait à ne pas composter nos billets, il n’y avait jamais
de contrôleur dans le dernier omnibus, après on allait se faire
rembourser… Nous arrivions tard le soir à la Tuilerie. C’était une
ancienne fabrique de tuiles du siècle passé, par la suite reconvertie
en ferme. Le cérémonial ne variait pas, nous allumions un feu dans
l’une des trois cheminées, dans la plus grande des pièces, celle
qui jadis abritait les vaches, les veaux, les chevaux. L’odeur de
la fumée, la lumière dans les crépitements et la chaleur entre ses
mains. «Il faut soutenir les vignerons locaux.» Il ouvrait alors
une bouteille et nous servait du vin de Bourgogne. Nous restions
là, côte à côte, sans aller trop vite, sur la pointe des pieds,
avec la crainte de tout rendre commun en faisant trop de bruit.
Son regard sur moi élucidait mon désir. J’annonçais mes caprices
pour déchaîner ses préférences. Je l’apprenais par cœur. La nuit
passait dans la confusion des heures et de nos abandons que notre
audace éternisait.
Il m’arrive encore, plus de dix ans après, de tourner la clé dans
la porte de cette maison, de la pousser, et de crier les deux syllabes
de son prénom. Et puis je me regarde dans une glace, je ne doute
pas de ce visage, il ne me reste rien. J’ose me pencher, et je commence
à me prendre en pitié. L’amour mort me dicte encore son inventaire,
dans l’infinité de ses teintes, planté dans mes cordes vocales,
un autre déluge de syllabes… J’abuse de la compassion pour oser
me secourir. Je sais ce que couvrent toutes mes grimaces dans le
miroir, elles m’indiquent que j’existe et qu’il me faut feindre
ce que je dédaigne.
Personne dans ma famille n’ignorait le parcours de «mon père». Ma
tante la première. De loin en loin, elle suivait ses traces. Lorsqu’elle
l’apprit, ma mère s’en offusqua. «Sarah bientôt voudra savoir qui
est son père.» Ma mère acquiesça, et ne voulut pas en savoir
plus. Le débat fut clos. Ma tante eut le champ libre pour compiler
ses relevés d’empreintes. Elle les tenait à ma disposition, mais
je prenais mon temps, j’essayais d’être aussi forte que ma mère :
je n’avais nul besoin d’un homme dans ma vie. Je m’immisçais dans
son passé comme un terrassier progresse dans sa tranchée. Lorsque
j’étais plus jeune, en sixième ou en cinquième, seule le soir dans
ma chambre, je prononçais le mot «Papa» en insistant bien sur les
deux syllabes. J’étais insolente, je pensais ressentir le ravissement
et la tendresse liés à ce mot, je ne décelais en moi que de l’indifférence.
Pas même une gratitude pour celui qui m’avait donné la vie. Je ne
me forgeais pas une contenance de colère ou de mépris, je ne comblais
pas à coups de vanité l’absence d’un père auprès de moi et auprès
de ma mère, j’étais tout simplement incapable de m’imaginer avec
«un père». Je ne pouvais pas souffrir d’une telle carence puisque
je ne savais même pas me la représenter. Un peu comme une aveugle
de naissance est impuissante à s’inventer l’espace qui l’entoure,
même si on le lui décrit avec la plus précise méticulosité. Quelquefois,
je m’efforçais «d’être normale», je cherchais à pâtir de toutes
mes forces de cette privation, je m’inventais des tonnes d’histoires
tristes, je m’ingéniais à vouloir pleurer. Mais une main me serrait
la gorge et arrêtait les larmes au bord de la plaie.
Le mois de juin m’imposait la dictature de la fameuse «Fête des
pères». Cette routine m’excédait. Les rues, les vitrines des magasins,
la publicité à la télévision et dans les journaux, m’agressaient.
Ma mère était venue avertir la directrice de mon école primaire
que je ne voulais pas participer aux ateliers de poteries en coquillettes
et de pots de yaourts peints. J’en fus dispensée. Je me suis alors
investie dans le travail des autres, je les conseillais dans le
mauvais goût et je flattais leurs odieuses réalisations. Au collège,
j’y pensais déjà un peu moins. Sauf en septembre, qui demeurait
un instant pénible : les impérissables petites fiches à remplir,
la profession du père, en cas de divorce ou de séparation, ses coordonnées
au domicile et aussi au travail. J’écrivais «Père inconnu». A côté
d’«Avocate», ça contrebalançait bien. Les professeurs, même au courant,
sourcillaient, comme un médecin découvrant une anomalie. Avec mes
camarades de classe, ça débutait par l’ère du soupçon. L’étiquette
«Père inconnu» était immanquablement liée aux mœurs présumées légères
de ma mère. J’y mettais un terme en martelant, là aussi, qu’elle
était avocate. Cette appellation, beaucoup plus que ce qu’elle représentait,
était magique. Ce simple titre forçait le respect, il préludait
à la fin des intrigues et à la retenue dans les commérages… J’étais
certes une bâtarde, mais une fille de «notable». J’étais finalement
acceptée partout, avec mon excentricité, cette partie de ma vie
méjugée et ingrate. Quand j’étais invitée chez des amies, je savais
que j’étais, pour leurs chers parents, «Celle qui ne connaît pas
son père…». C’était en vérité une couleur de peau, une origine exotique
qu’on annonce bien à l’avance pour ne pas inspirer le choc de la
surprise et s’affliger après les déceptions des commentaires. Il
y avait de l’affection chez eux. Même dans les bonnes intentions,
mon statut particulier était marqué… Vers onze, douze ans, j’ai
pris conscience que rien n’était prévu pour ceux qu’on avait catalogués :
«Différents». Mon étrangeté était l’élément central de mon identité,
et tous se rapportaient à elle… Je demeurais impuissante à modifier
le regard qu’ils portaient sur moi. Et cependant, l’irritation et
la tristesse que j’éprouvais parfois, m’apportaient un sentiment
préférable au vide.
En sortant du restaurant, nous avions quitté le quartier du Palais‑Royal,
pour aller flâner sur le pont des Arts. C’était notre première rencontre
et notre premier déjeuner en tête à tête. Nous avions tous les deux
des accointances nouvelles, et il nous fallait les digérer en les
aérant. Nous étions encore hésitants et un peu sur nos gardes. Plus
tard, beaucoup plus tard, il m’a confié que pendant cette balade,
entre le Louvre et les abords du quai de Conti, il avait éprouvé
une immense panique, quelque chose d’impensable qu’il se refusait
à vivre et nommer, des attractions qui se trouvaient du côté du
cœur, et que lui signalait ma présence tout près de lui. Moi-même,
j’étais abasourdie par mon erreur dans ma distribution des rôles.
Je pensais rencontrer un homme qui était «mon père», et je me retrouvais
avec un homme que je ne recevais pas du tout comme étant celui qui
fut «mon géniteur», mais comme un homme, tout court. Je me sentais
monstrueuse de constater cela, je redoutais mes futures découvertes,
la cadence de mon pouls et la misère de mes mots. En marchant au‑dessus
de l’eau, je lui parlais et je n’entendais pas ce qu’il me répondait,
j’écoutais mon émoi, je ne faisais pas la sourde oreille, toutes
les limites étaient anéanties… Nous nous sommes séparés au début
de la soirée, à une station de taxis, il regagnait l’aéroport, s’envolait
pour Londres. Je suis restée là, à me regarder dans une vitrine.
Derrière moi, tout le quartier vibrait, les passants me semblaient
accablés, les fenêtres me navraient et certains chiens m’évitaient…
Il n’y avait plus de place pour la fin du soir, je ne reconnaissais
même plus mes rues, je pensais à ma mère, je lui ai téléphoné pour
lui dire que je rentrerais peut-être tard, que j’étais avec des
amies et que j’étais heureuse. Je n’osais plus remuer la tête ou
cligner des yeux, le moindre de mes mouvements s’achevait en larmes.
Une main délicate frappa contre la porte de la cabine, j’ai ramassé
mes pièces et j’en suis ressortie en disant : «Tout va bien.»
Et j’ai marché. Longtemps. Je n’arrêtais pas de penser à ma mère.
A Benoît, aussi. A nos dernières paroles, avant qu’elles ne disparaissent
avec lui, la promesse de nous revoir bientôt, la perfection de cette
valse lente, mon visage sous ses mains lorsqu’il me fit enfin la
bise. Tous les quinze jours, ou alors plus tôt. Il reviendrait à
Paris, nous nous parlerions souvent au téléphone. Je pouvais l’appeler
en P.C.V., à n’importe quelle heure, chez lui et à son bureau. Il
était architecte, il ne travaillait pas seul, ils étaient six, mais
c’était son bureau, il en était le principal associé. Ensemble,
ils repoussaient les déserts, ils construisaient des curiosités
très très onéreuses dans les pays du golfe Persique, agrémentant
des villes-oasis où presque personne ne demeure. Je lui avais demandé
si les Beaux-Arts n’avaient été qu’une excentricité avant les choses
sérieuses. Ce fut juste une manière d’acquérir les thèmes des siècles,
la coloration des pierres et les harmonies du passé. Il ajouta que
cet apprentissage avait été pour lui une sorte d’échafaudage pour
se hisser au niveau de ses Maîtres, non pas pour prétendre les égaler,
mais pour tenter de deviner ce qu’ils voyaient depuis ces hauteurs.
Je pensais à ma mère qui dormait dans sa chambre, à l’autre extrémité
de l’appartement. Comme à chaque fois que je rentrais tard, elle
avait laissé allumées la lumière du couloir, celle de la cuisine,
celle de la salle de bains. J’ai eu envie de la réveiller pour lui
dire que j’avais rencontré «mon père» dans la journée. Elle savait
que c’était inéluctable, depuis que j’avais obtenu de sa sœur
ses coordonnées en Angleterre. Son nom, je le connaissais déjà,
par ma mère, quand j’avais neuf ou dix ans, je le lui avais demandé.
J’ai pris alors mon temps pour l’approcher, je mûrissais. Près d’une
décennie. Ce n’était pas une priorité. Je me taisais, pour ne pas
user ce nom, l’autre moitié du cadre. Je croyais, à cet âge, que
la vie des autres mourait faute de se la représenter, qu’il fallait
sceller leurs traits dans le silence pour parer leur destin. Je
me contredisais sans cesse, un jour sur deux j’écrivais sur une
feuille mon prénom suivi du nom de «mon père». Le reste du temps,
il s’éclipsait au loin, je me forçais à ne pas penser à lui, j’observais
ma mère. Je lui imaginais une suite, une fin d’été dans le Lubéron,
la remontée vers Paris, Benoît dans son cœur et moi dans son ventre.
Je scénarisais l’annonce de sa grossesse et «mon père» amoureux
et chaviré, un peu fier d’avoir un enfant à vingt ans, les deux
familles réunies, les plus belles vacances de leur vie. Les Beaux-Arts,
de Londres, à Paris, encore bien plus beaux; le grand écart permanent
entre les études et la couvée, les grands‑mères au baby‑sitting
et les grands‑pères aux finances. Les anniversaires, le mien
et celui de leur mariage. Les amis admiratifs et éberlués devant
mes jeunes parents. Les congés d’été, chez les uns et les autres,
les voyages en automobile, en train, les embrassades sur les quais
et les siestes collectives. Un «artiste» et une avocate… et moi
au milieu, leur centre du monde.
Je n’ai pas réveillé ma mère la nuit de mon premier rendez‑vous
avec «mon père». Je suis rentrée très tard chez moi. J’ai fait des
tours et des détours. Je me suis étendue sur le sol de ma chambre,
je me savais désormais hors d’atteinte, il me fallait juste receler
mon trouble. Je ne l’ai pas réveillée pour lui dire quoi que ce
soit, d’ailleurs elle ne s’aperçut de rien. J’ai tout enfermé en
moi, comme elle, qui ne s’était jamais répandue, qui ne sortait
pas d’elle et restait cloîtrée dans ses zones sinistrées. Là aussi,
nous étions bien du même sang… Durant cette nuit‑là, je me
suis sentie devenir une adulte, une vraie femme, avec ces choses
de grande personne. Une légère perturbation, très surfaite. Les
mots me manquaient pour les figurer… J’avais bien une explication,
mais je ne la comprenais pas. Si je parlais, je me donnais, je me
vidais, je m’excluais, je me trahissais, et tout ce que j’aurais
pu dire à ma mère, ou même à quelqu’un d’autre, toutes ces jolies
choses enfouies que j’aurais pu partager un instant, ne m’appartiendraient
plus, d’autres se les approprieraient. Et que pouvaient‑ils
en faire?
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