Paul M.
Marchand
Ceux qui vont mourir
Roman
Paul M. Marchand, ancien journaliste,
reporter de guerre au Liban puis dans l'ancienne
Yougoslavie, est l'auteur d'un livre chez
Florent Massot : Sympathie pour le
diable (1998).
CHAPITRE PREMIER
ouché
sur la route, la sensation intense du sang sur mon
visage, je flottais dans un déclin à
désespérer tout protocole
médical. Agenouillée près de
moi, Boba frappait mes jambes à coups de
poing pour m'empêcher de sombrer. Sa
frénésie semblait irréelle
à travers la volupté de ma
somnolence. Je percevais une coïncidence
euphorique entre l'engourdissement et le
soulagement inespéré de ma mort
prochaine. Boba me criait des choses que je ne
comprenais pas. Les sons se dilataient en flocons
rocailleux. Le jour vaporisait ses franges
capricieuses qui bruissaient sur mes
paupières diurnes. Une soie chaude et
liquide se répandait autour de moi, son
odeur fade se mêlait à celle plus
aérienne de brûlé. Le soleil
ricochait sur la flaque ondoyante. Depuis ma
pénombre, des picotements, semblables
à de la ouate lestée, contractaient
mon bras droit. Une forte chaleur rayonnait dans ma
main paralysée. J'avais pourtant
l'agréable sentiment que des vagues de vent
s'engouffraient à l'intérieur de mon
bras. Souffle de fraîcheur bienvenue dans mes
chairs contrites. Dans cette soudaine
détérioration, une
évidence : j'étais bien fait
d'éléments périssables,
extrêmement friables...
Fractionné ainsi, sur le bitume
trempé de sang, si certaines de mes
facultés s'évaporaient en
bouillonnant par l'ablation d'une artère, je
sentis très vite qu'à aucun moment je
ne rêvais. J'avais parfaitement conscience
d'être salement blessé. Là,
couché sur une route qui serpente entre deux
fronts, entre deux lignes de haine, à
l'extérieur du siège de la ville d'un
ancien pays communiste.
« Morituri te
salutant ». La vie n'est rien d'autre
qu'un présage de mort. La naissance est une
défaite à l'infinie variante. Hors du
bassin maternel, le sablier est retourné, le
compte à rebours déclenché. On
naît pour mourir et la vie est un
intermède gracieux. Entre les deux, on
s'occupe à tuer le temps. On s'use en
détours, en paliers, en arguties, en
échéances, en feintes. Parfois on
fait le timoré, le maniéré, le
tiraillé, le prétentieux ; on
tente d'échapper au déclin, à
l'ailleurs. A la paix. Fatalement, dès
l'instant de la première respiration, la vie
est appâtée, happée par la
mort. La domination du cadavre est naturelle. La
vie est évasive, évidemment
inutile... A quoi bon ? Puisque, au bout, il y
a la mort.
Instinctivement, très vite, j'ai
flairé l'entourloupe, suspecté la
précarité et reconstitué
l'épure. La vie est une agonie
glorifiée qui s'étire jusqu'au
trépas. L'erreur est de s'y attacher, de
vouloir s'y habituer, d'espérer le
perpétuel, d'implorer le toujours. Moi,
j'avais le soupçon que le crédit
n'était pas illimité, que la vie
était débâcle, qu'on ne pouvait
pas compter sur elle, qu'elle s'essoufflait
prestement, ne résistait pas à
l'usage, aux coups du sort, aux rigueurs du climat
et aux balles des snipers. Que tout cela
n'était pas très sérieux,
important, définitif...
Pouvais-je être économe de ce que je
perdrais tôt ou tard ? Devais-je
rechigner à la dépense, ne pas me
dévergonder dans l'éclat et le
clinquant ? Préférer l'avarice
au gaspillage ? Puisque ma destinée
était de marcher vers la mort, autant
vagabonder vers elle, avec élégance
et panache. En virtuose... Il me fallait vivre
au-dessus de ma mort, avec toujours une mort
d'avance. Et si parfois je m'alarmais de la balle
d'un fils de mille putes qui pouvait
m'éteindre, par cette inconnue promise je ne
devais pas être surpris... Depuis longtemps
je me situais dans le post-scriptum de ma vie.
« CEUX QUI VONT MOURIR TE
SALUENT. » Au feutre sang, en lettres
moqueuses, j'avais écrit cela sur le capot
blanc de ma voiture dans la Ville
assiégée. Je n'entrais pas en
dissidence. La maxime n'était ni lugubre ni
pessimiste. Je mentionnais un truisme, pour faire
pâlir les intercesseurs de la mort. Je
reconnaissais ma voie, l'horizon jusqu'au
débarcadère et sa nuit
intolérable. Je n'étais pas dupe, je
consumais ma vie, sollicitais son avidité,
l'explosion de ses délices. Ses audaces.
Je ne cherchais pas à nier
l'échéance, ou à faire
diversion. J'étais un humain.
C'est-à-dire mortellement inconsistant,
désespérément fortuit...
Puisqu'il me fallait abdiquer face à cette
vie que je ne pouvais pas mémoriser, que je
ne savais pas emprisonner, en lettres faucheuses et
irrécusables, de manière abrupte et
provocante, sur une tôle froissée,
motorisée, d'un blanc cassé, au
feutre sang : « Morituri te
salutant. » Existait-il une autre
façon d'avouer mon destin ?
Couché dans mon sang... Je me dissous,
intoxiqué par des métaux
dépréciés, des cristaux
d'ombre se nattent et marbrent mes rétines.
Je n'ai même pas entendu les
détonations... Je ne sais progresser que
lorsque l'on me l'interdit... Je voulais être
debout et avancer dans les plaies
éblouissantes des rafales, chants de
sirènes d'avant la porte ; je voulais
être debout et la tête à
l'envers me sentir choyé par les balles
carnivores, prendre le hasard en bandoulière
et nourrir les charognards ; debout sur un
parcours chauve et parier sur les corrections
d'angles, les erreurs d'optique, déjouer
l'étendue du regard homicide, dans le
caquetage baroque des piaulements de plombs
subsoniques ; je voulais être debout
dans la vanité, l'égoïsme, dans
l'aparté des peurs pétrifiées
et des confettis de pierre, debout, à la
dérive sur des routes nomades
encerclées de traités de guerre,
reflété dans les prismes oculaires
des lunettes de visée ; je voulais
être debout, épique, stimulé
par l'amicale pleine voix des armes, swinguer
à leurs rythmes, les cervicales
indéfendables, prêtes à la
brisure ; debout, obnubilé par le
balancier du destin orchestré dans le
labyrinthe des dextérités
manuelles ; debout et grandir dans l'instant
de la grande battue nocturne. Je voulais être
debout pour ne pas ramper devant les snipers...
Ramper, et le ciel se fait abîme et le
vertige se mue en solitude immortelle. Ramper, et
le cadavre chaud n'est plus qu'anecdote, sans
preuve qu'il fut un homme. Ramper, et se cacher
à perpétuité dans la honte de
sa mort.
Couché, baignant dans mon sang moelleux, je
nage entre les récifs de mes débris
d'os. Je me dérobe. Boba me percute, me
chambarde, me dope de ses mots défensifs qui
m'interdisent d'oublier de respirer... Une cible,
Boba, une cible peut-elle respirer ?...
Souffrir ? Et l'ennemi, Boba, où est
l'ennemi ?... Je n'ai rien vu venir... Qui
incriminer, qui maudire ? Pour toi il n'y en a
toujours eu qu'un, invisible,
délégué pour tous : la
mort. Nous ne nous parlions pas d'amour, sous les
bombes c'eût été
insensé... Nos souffles soudés, sur
mes lèvres tu me parlais de lui, le digne
adversaire, le seul qui soit à notre mesure,
qui puisse justifier notre respect et notre
admiration ; et nos combats douteux.
« Si la mort est l'ennemie, disais-tu,
alors il faut la conserver, la prolonger et
l'aduler et l'honorer encore et toujours ;
faire bouclier de notre corps pour la
défendre, surveiller ses arrières
pour prévenir toute traîtrise, poster
des guetteurs afin que sa quiétude et sa
puissance soient garanties, infiltrer des espions
au sein des phalanges rebelles pour parer à
l'avance les mauvais coups qui la menacent... Si la
mort est l'ennemie, il faut soi-même
périr pour qu'elle ne meure pas,
éclatante de vitalité par-dessus nos
cadavres, lui bâtir des dômes pour que
sa renommée soit offerte à la
révérence de tous. Si la mort est
l'ennemie, il faut que l'ennemie vive. Sinon,
contre qui irions-nous combattre... »
Boba, je l'ai tant regardée qu'elle est
parvenue à regarder en moi. Maintenant, le
plus courageux d'entre nous, face à elle,
sera aussi le moins résolu à relater
ce qu'il sait vraiment. Un homme posthume peut-il
encore être compris ? Mon sang se fane
sur le goudron. Tes doigts sont des digues
forcées. Tu écoutes les flots qui les
endeuillent. J'ai un secret à te confier, la
balle me l'a transmis par mon bras
déchiqueté. Comment te le dire ?
Penche-toi, force mes dents serrées,
arrache, libère mes mots... Boba, celui qui
a bravé la mort, celui qui est resté
droit par-delà la douleur qu'il endure,
celui-là, Boba, a eu accès à
tout.
De là où il se trouve, la vue est
dégagée. Devant lui, il n'y a plus
rien, juste le vide éternisé et la
sensation d'une liberté absolue, une
liberté qu'aucun homme, qu'aucune loi ne
peut enchaîner. Dans un instant de
flânerie, pour occuper l'espace et perdre son
temps, il s'adonnera à un vice
passionnel : il vivra, il s'accommodera de ses
« semblables » comme d'une
pénitence, avec une répulsion toute
distinguée, sans rien léguer. Celui
qui a fait ployer la mort sous son regard, jamais,
Boba, jamais, ne rabaissera sa connaissance hors du
commun en la faisant connaissance de chacun... Il
est désormais à l'abri, quoi
qu'advienne ou s'en aille. Cette ombre vivante a un
destin plus triste que les fragments humains
convoités : elle se tient seule,
créature clandestine.
Pourquoi n'ai-je pas mal ?... Continue
à me pincer, à me frapper, il ne faut
pas que je m'endorme... Parle-moi... Rallume le
jour... Ouvre grandes ses fenêtres...
Récapitule-moi... Il n'y a plus de tirs...
C'est trop calme... J'entends mon sang couler...
Boba, il paraît que lorsqu'on va mourir on
voit sa vie défiler en une cavalcade
hallucinatoire d'échos. Trouble
prélude, balade sarcastique quand tout se
défait. Tremplin de béatitude qui
désole plus qu'il n'anéantit...
L'immédiat de la mort provoque l'irruption
de réminiscences disloquantes.
Transporté dans les contre-allées de
sa vie, en résidus et esquisses, les
années-lumière déferlent. Le
contenu de l'enveloppe s'échappe en
anecdotes légères. Tout se
dépeuple. Puisque la douleur de la mort nous
est épargnée, celle de la
résurrection de la souvenance et de ses
reliques autobiographiques nous est pleinement
créditée. Je ne suis pas encore dans
le vestibule de la mort... Je ne vois rien, Boba...
Aucun retour en arrière ne s'affiche pour me
distraire... Rien n'arrive dans mes yeux qui demain
seront vierges... Ma mémoire est
effacée... Il est où le ralenti
vaporeux ? Je n'aurai pas à regretter,
à paniquer, à supplier... Boba, ce
n'est pas comme dans les films...
Élucide-moi... On est dans la vraie vie ici.
C'est de la vraie hémoglobine, des vraies
balles, une guerre civile flagrante où les
acteurs n'ont droit qu'à une seule prise,
misent leur unique chance, sans doublure, sans
filet... Boba, emmène-moi... Il faut quitter
cet endroit, éponger la route
grumelée de caillots violets,
récupérer les sciures de mon bras,
m'abréger dans un hôpital...
Retraverser le no man's land et les barrages...
Etre transparents aux mires des tireurs
camouflés... Tricher nos vies dans les
ornières... Je suis marqué au sang,
maintenant, ils peuvent me repérer de
loin... Boba, démarque-moi, couds-moi
à toi, emporte-moi... Je reste
entrebâillé, atrocement... Je ne sens
rien... Je suis une plaie docile, je suppose que
j'existe encore... Comment faisait-il le gros John
Wayne pour remonter sur son cheval avec son sourire
niais et une volée de balles fichées
dans les tripes ?
Ce matin-là je n'avais aucune raison de
traverser les lignes de fronts. J'étais dans
la nasse de la Ville en siège comme dans une
salle d'attente. Je guettais les impératifs
du synode de la terreur qui tenait ses assises dans
les esprits fous des assiégeurs. La routine
dans le délire des largesses de la mort...
Je m'ennuyais un peu. Alors je relevais les
absences et tenais parloir. La Ville était
calme, en quarantaine, et pour ce calme, elle avait
versé un peu auparavant un univers de
pleurs. Ce matin-là, même le temps
faisait alliance avec la plénitude du
répit guerrier. La frayeur et les
abominations baignaient dans un soleil
clément. Sa prévenance, sans
être implorée, ranimait la carne
sèche des corps las que convoitaient les
canons alentour et le talent des obus en maraude.
L'air tiède exhalait les soupirs
refoulés par les curs humiliés,
privés d'espoir mais réveillés
à la vie. Cette journée adoucissait
le traumatisme qui s'éternisait depuis
près de deux ans. La Ville, dans la
splendeur d'octobre, s'efforçait d'exister.
Ce matin-là il faisait beau, l'artillerie
mollissait et ses servants en vigies, tels des
percussionnistes doués à la
gâchette névropathe, musardaient en
reprenant leur souffle, la faconde incendiaire
éreintée. Les moribonds cernés
se plaisaient à rêver un impossible
rêve, et moi je n'avais rien à faire,
à peine un faux pas sur mes bords. A
l'extrémité de la Ville, près
de la route de l'aéroport qui
délimitait hermétiquement le
blocus, un tireur d'élite camouflé,
machinalement, comptait ses cartouches de 12,7 et
végétait dans l'attente d'une cible
mouvante qui crèverait sa ligne de
mort...
(
)
|