Marcel Schneider
Le Labyrinthe de l'aristote
Essai
sur l'allégorique, le légendaire et le stupéfiant
Marcel Schneider est l'auteur chez Grasset d'une œuvre importante que l'on peut diviser en deux: d'un côté, romans et nouvelles. De l'autre, les mémoires, sous le titre générique de L'Eternité fragile.
AU COEUR DU LABYRINTHE
e labyrinthe est un lieu légendaire : il participe du mythe, de la religion, de la féerie. Hérodote rapporte qu'en remontant le Nil jusqu'à Louqsor, il a vu le plus prodigieux des labyrinthes : trois mille couloirs souterrains auraient encerclé deux grands temples et nombre de sanctuaires ! Au cœur de cet entrelacs ténébreux de chemins tortueux, parfois sans issue, se trouvait la chambre secrète avec les tombes des pharaons et les momies des crocodiles sacrés. Les souverains ne possédaient plus leur trône ni les emblèmes du pouvoir, ils ne possédaient plus que leur propre mort tandis que les animaux du Nil perduraient dans leur gloire. Près de la sépulture royale on voyait aussi une immense statue de Sérapis taillée dans une pierre rare et précieuse. C'était le saint des saints qui aimantait la piété des pèlerins et les aidait à s'orienter dans ces dédales obscurs et ces pistes qui ne menaient nulle part. Je pense que les prêtres venaient en aide aux fidèles en détresse...
Mais Hérodote n'a pas vu le labyrinthe le plus célèbre de l'Antiquité, celui que Dédale inventa pour abriter et cacher le Minotaure mis au monde par la reine Pasiphaé, l'épouse de Minos. Au palais de Cnossos il avait imaginé une demeure secrète où le monstre à tête de taureau attendait ses victimes pour se repaître de leur chair. Le parcours à suivre était si subtil qu'on s'y perdait assurément. On sait comment Thésée, après avoir égorgé l'affreuse créature, put retrouver son chemin grâce au fil d'Ariane... Cette histoire horrible et fabuleuse se passait, bien sûr, dans la nuit des temps : à preuve, le roi de Crète Minos était le fils de Zeus et de cette princesse phénicienne que le dieu avait séduite et enlevée sous la forme d'un taureau blanc ; elle s'appelait Europe... Elle ne pouvait deviner qu'en s'éloignant de son pays natal, elle allait acquérir l'immortalité. Avait-elle peur ? Ou bien se doutait-elle qu'un animal si séduisant et si audacieux ne pouvait être qu'un dieu ? A l'aube de l'humanité, les dieux descendaient souvent de l'empyrée pour fréquenter la terre et s'unir aux belles créatures qui s'y trouvaient.
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Depuis les prodiges réalisés par Dédale et la prouesse de Thésée, l'idée du labyrinthe n'a pas cessé de hanter notre imaginaire. Il s'agit toujours de la même situation : après une suite d'épreuves, d'errances et de pas perdus dans l'obscurité, nous devons découvrir le cœur du mystère, le point fatal où nous trouvons l'horreur ou l'illumination, le salut ou la mort. C'est le lieu de la révélation. Révélation de quoi ? De nous-mêmes, de notre destin. C'est là qu'habite notre âme. La chambre centrale du labyrinthe, but de nos aspirations, est aussi bien notre berceau que notre tombe : notre âme si fragile, mais qui crie si fort en nous, subit une sorte d'ordalie ; quand tombe la sentence, elle connaît le sort qui lui est échu.
En Occident l'homme médiéval ne se posait pas de question à propos de sa destinée : il savait qu'il n'était sur cette terre qu'un pèlerin en quête de Dieu, qu'il devait aspirer au Royaume des Cieux. Tous ne pouvant pas se rendre à Saint-Jacques-de-Compostelle ou sur le tombeau du Christ, il existait les imitations de pèlerinage qu'on appelait lieue de Jérusalem et qui se présentaient sous la forme de labyrinthes gravés dans le pavement des basiliques et des cathédrales. On peut en voir à Chartres comme à Amiens, à Ravenne comme à Hereford. La chambre centrale de ces labyrinthes symboliques, identifiée à la Jérusalem céleste, portait un nom : c'était tantôt Sancta Ecclesia ou le Ciel, parfois même Domus Dedali. Il fallait faire ses dévotions à genoux, le cœur contrit, la prière ardente. C'est seulement quand il avait atteint le lieu magique, la fine pointe du mystérieux, que le pécheur se trouvait absous, étincelant de pureté surnaturelle et qu'il connaissait l'extase. Son âme s'envolait, portée par les anges.
A partir de la Renaissance, quand on crut retrouver avec le paganisme de l'Antiquité les arcanes du bonheur, le paradis terrestre ici-bas, hic et nunc sans plus attendre, " Cueillez dès aujourd'hui les roses de la vie ", ce n'est plus dans les églises que l'on grava des labyrinthes, mais dans les jardins où, à l'aide de buis, de myrtes, de lauriers-tins, arbustes toujours verts, on voulut associer la nature aux mystères de la destinée humaine. A Versailles comme à Hampton Court, à Vienne comme à Pétersbourg, les artistes les plus experts dans l'agencement des parcs, les virtuoses de l'art topiaire et de l'illusionnisme redoublèrent d'ingéniosité pour créer ces substituts de rêve que sont les labyrinthes.
On rapporte que le duc de Milan, Ludovic le More, demanda à Léonard de Vinci de lui en dessiner un pour son jardin de Vigevano. Ce devait être, bien entendu, la merveille des merveilles. Vinci, même s'il ne réalisa pas lui-même le chef-d'œuvre, en conçut l'idée. Or l'artiste le plus ingénieux, le plus mystérieux de la Renaissance italienne donna la forme octogonale à la chambre centrale de son labyrinthe. L'octogone est la figure préférée de l'occultisme. A partir de ce choix, on peut se lancer dans les spéculations les plus aventureuses. Agrippa von Nettesheim et Paracelse tenaient cette figure pour la clé de l'Univers : c'était le chiffre de la citadelle hermétique ! La devise de Paracelse concernant l'homme est la suivante : " Ne sois pas un autre si tu peux être toi-même ! " Nietzsche n'a jamais proposé autre chose. Nous devons actualiser ce qui existe en nous à l'état virtuel pour devenir en réalité ce que nous étions en espérance.
Tout le monde ne possède pas les ressources d'un duc de Milan et pourtant chacun possède son labyrinthe intime, ce gouffre de terreurs et de désirs qui nous attire et nous désoriente. Nous nous y perdons, parce que nous sommes tous victimes de nos illusions et que nous nous égarons dans les entrelacs ténébreux de notre vie intérieure.
S'il existe des labyrinthes où le héros engage son corps, il en est d'autres, innombrables, où il engage sa pensée. Chaque fois que nous songeons à la vie et à la mort, à l'instant et à l'éternel, à la barbarie et à la civilisation, au visible et à l'invisible, à l'humain et au divin, nous entrons dans des labyrinthes spirituels où chaque idée renvoie à son contraire, où tout se dédouble et se démultiplie, où tout n'est que reflets, allusions, possibilités vertigineuses, réflexions infinies. Dès l'instant où l'on pense, on entre dans un labyrinthe d'où nous ne sortirons jamais, car la pensée n'a d'autre issue que notre propre mort. A ce moment nous connaîtrons ce que nous avons toujours cherché. Aussi longtemps que nous vivons, nous errons dans le labyrinthe de notre corps où nos désirs s'opposent à nos pensées. Le labyrinthe est l'emblème de notre existence terrestre.
C'est ce qu'a suggéré Léonard de Vinci dans la chambre de verdure qu'il a peinte dans une salle du Castello Sforzesco de Milan et qui s'appelle Sala dell'Asse. Cette énigmatique charmille se compose de branches entrelacées et reliées entre elles par des nœuds de rubans dorés. Vinci a combiné deux figures antithétiques, la spirale et la tresse, la première étant un motif ouvert à l'infini, la seconde un motif refermé sur lui-même. La Sala dell'Asse illustre le mystère végétal. Elle symbolise aussi le destin de l'homme.
Marcel Brion avec sa finesse habituelle explique le sens de cette allégorie : " Cette foisonnante forêt qui part de seize troncs d'arbres régulièrement espacés et symétriques entre eux, aboutit à un inextricable entrecroisement de rameaux où tous ces arbres se confondent, s'emmêlent et ne font plus qu'un végétal géant et unique. Dans cette coupole de verdure, l'identité des points de départ, des troncs, s'est perdue : il n'y a plus qu'un seul être végétal, l'univers, habité d'une seule âme, qui est l'âme du monde (...) Le cheminement à travers le labyrinthe de la forêt doit nous inspirer le désir de devenir la forêt, de nous perdre dans le végétal pour nous retrouver et nous accomplir en lui. " (Léonard de Vinci, Albin Michel, 1952, p. 212-214).
L'entrelacs de la Sala dell'Asse de Milan nous invite à nous fondre dans la nature, à devenir arbres, troncs, tiges et feuilles confondus, afin de participer à la fête de l'univers.
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