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Marcel Schneider
D’ivoire ou de corne, les portes du rêve
Romans
Marcel Schneider est né en 1913 à Paris. On doit à ce
spécialiste de la littérature fantastique une œuvre importante de
romancier, de nouvelliste et de mémorialiste, avec la série L’Eternité
fragile.
I
La madone de Trêves
onrad,
vous voilà en fâcheuse posture !
Et, pour le lui prouver, Emilie lui souffla un pion.
— Eh bien ! Emilie, vous me battrez toujours !
Il soupira pour faire semblant d’éprouver du dépit, mais il tenait
fort mal son rôle. Vraiment, cette quotidienne partie de dames payait
cher la gratitude qu’il devait à sa belle-sœur. Si seulement elle
avait su jouer aux échecs... Mais non : avec la vieille demoiselle
tout devenait pis-aller. Il détestait la virginité dont elle se
glorifiait, l’état de fille à cet âge lui paraissant aussi indécent
que du fard sur une joue délabrée. Et puis la laideur d’Emilie passait
les bornes : à ce degré, cela devenait de la provocation. Elle
portait, haut levée, une tête de pintade sur un corps qui allait
s’élargissant jusqu’aux hanches et se perdait ensuite dans un tumulte
de plis qu’elle déplaçait à grands pas. Un cou plein de cordes,
une poitrine rentrée, et soudain de l’enflure, une croupe de percheron :
à croire que le Seigneur avait voulu se divertir quand Il avait
réparti les volumes de la sorte... Ciel ! se disait Conrad
chaque fois qu’il remarquait cette disgrâce. L’interjection pieuse
valait tous les mépris.
Aussi lui manifestait-il juste assez d’ennui pour qu’elle pût mesurer
sa civilité quand, après le dîner, il passait une heure avec elle
devant la table à jeu. Tout humble qu’elle voulait être, Emilie
tenait à cette prérogative : ne se sacrifiait-elle pas pour
élever ses neveux ? Et comme elle sentait avec une amertume
radieuse ce qu’il en coûtait à son beau-frère de se gêner pour elle,
elle se gardait bien d’abréger l’épreuve. Bien mieux, rien ne la
charmait davantage que d’exercer la patience et la charité cruelle
de Conrad. Après tout, elle était la seule femme au monde avec laquelle
il daignât s’entretenir. Cela valait bien quelques humiliations.
La vieille fille recevait la marque d’estime – et ce qui l’accompagnait
– avec une bonhomie pincée.
— Attention à votre dame !
— Ah ça ! par exemple... dit Conrad qui pensait à autre
chose ; et, pour se donner une contenance, il voulut boire
une gorgée de café. Les veines sur ses tempes se dessinaient comme
les jours où il souffrait de migraine.
— Laurence, mon enfant, tu vois bien que la tasse de ton père
est vide.
Le ton doucereux cachait mal une réprimande du genre « une
fille accomplie doit veiller à tout » ou encore « il ne
faut pas rester inoccupée ». Tante Emilie chapitrait toujours :
elle croyait que sa vertu et l’ampleur de ses assises le lui permettaient.
Sans hâte, Laurence se tira du coin de divan où, contre les règles,
elle s’était blottie, les jambes repliées sous elle, et où, seconde
faute, elle ne faisait rien. Comme tante Emilie n’attaquait jamais
de front, elle sentit bien que le café n’était qu’un prétexte et
se promit, sitôt le café versé, de reprendre dans la même position
ce loisir criminel. Le spectacle de son père qui, par point d’honneur
et par devoir d’état, se forçait à jouer aux dames avec tante Emilie,
la fascinait. Il y avait là une grandeur absurde qui la révoltait,
à quoi elle refusait même le respect, mais qui agissait sur elle,
à son insu, à la manière d’un charme. L’éducation qu’elle avait
reçue faisait le reste : elle obéit à tante Emilie, rejeta
en arrière ses cheveux plats et se dirigea vers la crédence.
— Mais le café est froid !
— Cela ne fait rien, dit Conrad.
Réponse prévue : rien ne touchait son père. Elle et Pix pourraient
s’enfuir, qui sait s’il s’en apercevrait ? Il ne nous aime
pas, songeait Laurence en reprenant sa place auprès de son frère.
Est-ce parce que Pix est mon jumeau ? Il nous regarde comme
un monstre. Eh bien ! tant mieux ! Quand nous partirons,
personne ici ne nous regrettera.
Et, pour confirmer cette fermeté désinvolte, elle s’amusa à soutenir
d’un œil fixe l’ardeur du feu. Son frère lisait ; du moins
tenait-il un livre à la main. Et de nouveau le glissement des pions
dans le silence.
C’était donc un soir, pareil à ces centaines d’autres soirs, comme
ils en avaient tant passé depuis que leur mère était morte. Tout
pareil, en vérité, et pour que rien ne manquât à la règle, le vent
soufflait dans les arbres et venait coller des feuilles sur les
vitres. Pourtant, ce n’était pas l’automne.
Laurence regarda les murs défraîchis, les fauteuils au petit point
dont la place ne variait jamais, les vases sans fleurs – tante Emilie
proscrivait les fleurs –, le lustre de cristal protégé par de la
gaze Dieu sait pour quelle occasion : donnait-on des bals à
Pierre-du-Soleil ? Et ces porcelaines de Saxe, ces laques chinoises,
à quoi servaient-elles ? Jamais leur père n’accordait le moindre
regard à ce qui l’entourait et tante Emilie se plaignait de l’entretien
de tous ces brimborions. Mais on ne changerait rien à l’ordonnance
de ces pièces, Laurence le savait bien, pas plus que Conrad Waldberg
ni Emilie Beauchamp ne rompraient la convention qu’ils avaient tacitement
établie. Que signifiaient leurs gestes ? Rien, sinon notre
dérisoire existence. Que produisaient-ils ? Rien non plus,
et surtout pas du plaisir. Du plaisir, grands dieux ! on ignorait
le sens du mot dans cette maison. Comme tante Emilie s’acharne,
remarqua Laurence. Si nous restons ici, nous les verrons dans dix
ans à la même heure, au même endroit, pousser les mêmes pions en
se détestant davantage. Quel entêtement ! De vrais automates.
Ils n’ont plus d’âge.
Et soudain elle bâilla. Le temps s’était arrêté. Par défi, elle
s’écria :
— Ainsi soit-il !
Emilie sursauta ; mais, devant l’impassibilité de son beau-frère,
s’abstint de sermonner. Soupira seulement trois fois, avec force,
comme si le Saint-Esprit la travaillait. Pix jeta un regard vers
sa sœur, puis vers la pendule. Non, il était encore trop tôt pour
s’esquiver.
Les jumeaux sentaient bien que Conrad Waldberg était déplorablement
ennuyeux et gourmé ; comme ils manquaient de point de comparaison,
ils croyaient que parmi les attributs paternels se comptait la vertu
d’ennui. Ce qui ne les empêchait pas de s’émerveiller que leur père
pût supporter sa propre compagnie. Aussi vouaient-ils un respect
apitoyé à cet homme vieilli et que des cheveux gris rendaient à
leurs yeux plus vieux encore. Dans les occasions, heureusement fort
rares, où Conrad les voyait en particulier, ils prenaient une expression
affligée, proche de la stupidité, qu’ils jugeaient fort décente.
Après tout, ils singeaient leur père qui, dans ces mêmes occasions,
se contentait de les regarder aussi gêné qu’eux, avec un embarras
croissant. Parfois son beau visage figé, désert, comme vidé de sentiment,
se colorait. Alors Conrad balbutiait quelques mots et s’éloignait
au plus vite.
Maintenant qu’ils avaient grandi – on les appelait encore les enfants
bien qu’ils atteignissent seize ans –, ils pressentaient que cet
homme vivait dans un monde ensorcelé, mais ils n’avaient aucune
envie d’y pénétrer. D’ailleurs, Conrad décourageait les avances :
sans faire d’éclat, il avait dit non à tout ce qui d’habitude vous
sollicite. Ses enfants se taisaient dès qu’ils l’apercevaient ;
même tante Emilie se sentait parfois devant lui glacée jusqu’aux
ongles. Non qu’il se montrât hautain ou incommode ; c’était
bien pire : il semblait ne commercer qu’avec les ombres. Monument
d’absence, il distillait la tristesse qui avait fini par le soustraire
de ce monde.
Quel mal il s’était donné pour cacher cette sorte de démission !
Quand chaque soir il demandait à Emilie : « Me ferez-vous
le plaisir ?... », les jumeaux savaient que leur père
séchait d’ennui, qu’il n’avait qu’un désir, s’enfermer dans son
cabinet pour retrouver une morte. Que leur tante attendait avec
la même impatience l’heure de se retirer chez elle, de s’allonger
dans son lit pour y rester immobile, à jouir de son âme. Eux-mêmes,
ne comptaient-ils pas les instants qui les séparaient du moment
où leur vraie soirée commençait ?
Si bien qu’à les voir ainsi rassemblés contre leur gré, on aurait
cru que c’était la maison même qui imposait une heure de veille
en commun, comme si Pierre-du-Soleil avait été douée d’un pouvoir
de contrainte occulte.
Mai s’achevait dans la pluie : le printemps de 1939 était gâté,
l’été serait pourri. Les orages allaient succéder aux orages sans
abattre l’humide tiédeur qui finissait par vous transir. Groupés
autour de la cheminée, Conrad, Emilie et les jumeaux se laissaient
séduire par ce que le feu a d’innocent et de brutal. Laurence et
Pix, qui devant leurs parents sentaient se rompre les liens singuliers
qui les unissaient, retrouvaient en présence du feu la liberté qu’ils
connaissaient quand ils étaient tous les deux. Mieux encore, ce
feu avivait dans le cœur des jumeaux des désirs inquiets.
La lumière des lampes rendait plus menaçant ce qu’on apercevait
de nuit à travers les vitres. Un nouvel orage montait. Le jardin
remuait : on aurait dit que les mondes s’apprêtaient à des
révolutions, que les eaux allaient glisser sur les arbres, les comètes
se loger sous la toison des animaux et les maisons, avec ceux qui
y respirent, être projetées dans l’espace, dans l’éternité peut-être.
Laurence regardait les bûches se consumer avec l’espoir que dans
la ruine le feu du moins subsisterait et qu’elle pourrait l’apprivoiser
dans sa main. Pix feignait de lire, auprès de Laurence il ne pouvait
rien faire : à la place des lettres, il voyait les yeux de
sa sœur défier la flamme, s’ouvrir sur les crosses des fougères
incandescentes. Crépitements, milliers de figures, une chaleur aiguë
s’insinuait en lui ; il rêvait que le feu s’enroulait autour
de leurs deux corps et, sans leur faire le moindre mal, les confondait
l’un avec l’autre pour former une chair glorieuse comme celle qu’on
prête aux anges et que nous obtiendrons après la Résurrection.
Cependant leur père fumait sans y trouver le même plaisir qu’autrefois.
Tout s’était affadi, tout s’était décharné. Ma vie n’est qu’un échec,
se dit-il. Un échec ? C’est là une chose qu’on ne sait qu’après
la mort. Soit, après la mort. Mais à moi, qui me dira ?
— Allons, Conrad, vous avez encore perdu.
Il sourit : gagner ou perdre, qu’importe ? Dans sa propre
maison, il était devenu l’étranger, le trouble-fête. La vue de Laurence
et de Pix ne lui inspirait que du malaise : cette irruption
de corps vivants dans l’univers où régnait, fleur tombée au fond
des eaux, intacte après tant d’années, le souvenir de sa femme,
touchait au sacrilège. Rien ne devait le profaner, pas même ces
jumeaux issus d’elle et de lui, mais qui n’étaient plus les enfants
de Blanche, car elle avait retrouvé dans l’au-delà sa virginité
et comme la marque d’un impossible amour.
Les jumeaux n’en souffraient pas, ils se suffisaient à eux-mêmes
et le monde qu’ils s’étaient créé à leur image était parfaitement
clos. Nul, d’ailleurs, ne cherchait à en forcer l’entrée :
les Waldberg ne fréquentaient aucune famille de Mulhouse.
Conrad avait abjuré la foi de ses pères : la société protestante
ne le lui pardonnait pas. Quant à ceux que devait flatter sa conversion,
les catholiques, comme ils donnent le pas au patriotisme sur les
questions de religion, ils n’oubliaient pas le scandale que constituait
à leurs yeux l’union d’une Française avec un hobereau allemand,
même converti, même devenu français. Les préjugés restent puissants
en Alsace et toute autre province aurait mieux convenu aux Waldberg.
Mais la proximité de la Suisse où son métier l’appelait, et surtout
la présence du Rhin, avaient retenu Conrad. L’ostracisme de la bourgeoisie
le laissait indifférent.
La seule qui aurait pu en pâtir, c’était Emilie. Mais comme elle
ne prisait que le mérite, elle ne se plaignait pas que son devoir
fût pénible à accomplir. Au contraire, elle avait faim de sacrifice ;
en d’autres temps, elle aurait aspiré au martyre comme seul témoignage
manifeste de la foi.
Les jumeaux la détestaient. Leur père ne les gênait pas, alors que
tante Emilie, forcée par l’abstention de Conrad d’assumer le rôle
de pédagogue, s’était attiré la haine que les enfants vouent à l’autorité.
Ils avaient lutté, jour après jour, franchement ou avec ruse selon
l’occasion et, grâce à Laurence, l’âme de la révolte, ils avaient
fini par l’emporter. Cette guerre d’indépendance, premier chapitre
de leur enfance, ils l’évoquaient maintenant sans rancune et s’amusaient
à raconter les « très hauts et très illustres faits de la guerre
contre la Pyramide ». C’était leur tante qu’ils baptisaient
ainsi. Tant son physique que la rigidité de ses principes lui valaient
ce surnom.
Ils ne craignaient plus la Pyramide, ils n’avaient même pas à lui
désobéir : elle avait renoncé à toute action directe, à tout
ordre formel, voyant sans doute dans cette résignation le moyen
de gagner le ciel. S’ils la détestaient pourtant, c’est qu’ils la
regardaient comme l’intruse, le lieutenant de leur père et le modèle
de la disgrâce.
D’accord sur ce point avec Conrad, ils ne lui pardonnaient pas sa
laideur ; et, loin de camoufler leur cruauté, ils ne disaient
pas : « Ciel ! » en soupirant. Etre laide, pensait
Laurence, passe encore. Mais s’en flatter ! Tante Emilie a
déclaré autrefois qu’on l’épouserait pour sa vertu. Sa vertu est
restée fille. Elle ressemble au pain et au vin avant le mystère
de la Transsubstantiation. Seulement, comme le miracle ne s’est
jamais produit, elle est devenue croûton et piquette.
Toute contente de soi, sans se douter qu’une telle comparaison témoignait
que les leçons de tante Emilie n’avaient pas été oubliées, Laurence
regarda la vieille fille combiner ses coups : pour mieux se
concentrer, elle se pinçait les lèvres, se pinçait le menton entre
les doigts, aurait pincé le monde entier s’il avait pu tenir dans
sa main. La religion était sa grande affaire, elle voulait tout
soumettre à Dieu, autrement dit tout soumettre à sa volonté à elle.
N’était-elle pas le truchement de Dieu ? Son vase d’élection ?
Elle jugeait sans appel et tous les conciles du Vatican n’auraient
pu lui conférer l’infaillibilité que lui donnait une simple oraison.
Laurence ne pouvait croire que le Dieu que confessait tante Emilie
fût réellement le Tout-Puissant, à la fois Unique et Suprême. La
vieille fille se représentait le Seigneur comme un administrateur
empêtré dans ses comptes d’indulgences et de sacrements, comme un
juge du genre : « Tu as volé un bœuf – ou un œuf – je
te fourre en Enfer ! » Il n’était donc pas surprenant
que Laurence ne vît en Dieu qu’un cuistre solennel, un vieux Juif,
le doigt fixé sur les Douze Tables, une bourrique, un policier.
Pour elle, il n’existait pas de lois. Au singulier comme au pluriel,
le mot la blessait : pas de lois, tout est possible et tout
arrive si notre désir est assez fort pour le susciter. Mais savons-nous
ce que c’est que désirer ?
Et, comme si cette pensée avait rendu en elle le désir plus vivace,
Laurence se leva d’une brusque détente et vint dire bonsoir à son
père, qui l’embrassa d’un air contraint. Tante Emilie lui tendit
sa joue et dessina dans le vide une ébauche de baiser.
— Bonne nuit, mon enfant. Ne veille pas trop tard, cela use
les yeux.
Aussitôt Pix la suivit, il ne pouvait rester là où elle n’était
pas. La vieille fille ricana en songeant à l’amitié suspecte que
le garçon avait vouée à sa sœur ; puis elle rougit. Conrad,
tiré de son absence, leva les yeux : sa belle-sœur, pour masquer
sa confusion, lui proposa une revanche.
Ils rangèrent les pions sans ardeur. Le vent apportait au Rebberg
le halètement des trains, des coups de sifflet, des rumeurs venues
on ne sait d’où et que le jardin ensevelissait sous la nuit. Conrad
perdit de nouveau.
— Quelle habileté, Emilie ! Vos progrès sont surprenants.
Sans relever l’ironie du propos, elle repoussa la table de jeu :
elle n’était pas plus dupe de ses compliments que du plaisir qu’il
prenait en sa compagnie. Mais, puisque l’heure sacrifiée au devoir
avait pris fin, elle tint quitte son beau-frère.
— Bonsoir, Conrad, fermez bien les volets, il y aura de la
tempête cette nuit ; je le sens à mes douleurs. Je vais prendre
une infusion de feuilles de cassis avec des prêles.
Avec une civilité dont l’exactitude bannissait toute affection,
il lui baisa la main et sortit.
Emilie restait toujours la dernière pour vérifier si les portes
étaient verrouillées, les feux éteints. Avant de quitter la pièce,
comme d’habitude, elle plongea ses doigts dans le bénitier et fit
une aspersion dans la direction de Paris pour protéger ses parents,
une vers l’Orient pour convertir les Infidèles et la dernière sur
le tapis, à l’intention des morts. Puis elle alla boire sa tisane.
Maintenant que les enfants étaient grands, elle ne couchait plus
dans une chambre contiguë aux leurs, mais, souffrant de rhumatismes,
ne quittait pas le rez-de-chaussée. Comme Laurence lui avait représenté
qu’elle devrait se loger dans les combles pour se mortifier, « Dieu
veut que je me garde en vie à cause de vous, mes enfants »,
avait-elle répondu. Mais Dieu donnait toujours raison à tante Emilie.
Par modestie, elle se déshabilla dans l’obscurité, s’agenouilla,
mais ne put endurer les élancements qui lui déchiraient les hanches.
Tassée au pied du lit, dans sa chemise de nonne, elle geignait comme
un chien : « Je Vous aime, Seigneur, et Vous m’aimez aussi,
puisque Vous me faites souffrir. » Et, tout à la joie de murmurer
cet aveu, elle frappait sa poitrine de pécheresse : les péchés
de tante Emilie avaient pris le visage des vertus. Quand, en gémissant
plus fort, elle eut grimpé dans son lit, elle poursuivit une mélopée
amoureuse, coupée de repentirs, d’humilités et d’aigreurs, qui la
conduisit jusqu’au triomphe d’un sommeil sanctifié.
*
Conrad monta l’escalier plus lentement que ne le fait
un homme de quarante-huit ans ; sa vieillesse prématurée ralentissait
ses pas, mais surtout il savourait la joie de regagner la solitude :
il ne fallait pas de hâte pour accéder au domaine enchanté. Un escalier
nous conduit au sommet aussi bien que dans l’abîme et quand il gravissait
les marches, Conrad croyait qu’il allait retrouver sa femme sur
une tour dont l’ouverture se découpait sur le ciel comme le logement
d’une clé magique, ou bien qu’il allait la découvrir aux profondeurs
de la terre, dans un observatoire rayonnant. Elle se tenait au commencement
et à la fin de sa vie ; où qu’il dût aller, c’était pour la
rejoindre. Neuf ans déjà qu’elle était partie ! Il lui semblait
qu’en vieillissant il chérissait davantage celle qu’il avait tant
aimée vivante. Il avait refusé d’accepter son décès, et pour prolonger
le souffle de cette femme, il s’était fait une étude d’imiter la
mort. A son grand soulagement, tout besoin charnel s’était éteint
en lui, tout désir qui n’eût pas le fantôme de Blanche pour objet.
Il était devenu, comme on le dit si bien, l’ombre de lui-même, ou
mieux encore l’ombre de Blanche : il avait perdu son sexe.
Les impuissants et les femmes stériles n’appartiennent pas à l’humanité
militante : Conrad remerciait Dieu de l’avoir admis dans l’ordre
contemplatif.
Arrivé à l’étage, il eut envie de passer dans l’aile gauche voir
les jumeaux. Mais quelque chose le retint. Le sentiment d’infériorité
qu’il avait éprouvé à l’égard de Blanche s’était accru, par l’écart
d’une génération, devant ceux qu’elle avait mis au monde et qui
se révélaient si secrets et si libres. L’orgueil aussi le forçait
à négliger des êtres dont il n’avait pas su toucher le cœur et envers
lesquels il se sentait coupable. Il préférait couvrir sa timidité
de froideur. D’ailleurs, s’il entrait dans leur domaine, quelle
raison donner à une rupture des usages qu’il avait consacrés ?
Pris de gêne, il fit demi-tour et pénétra dans l’aile droite qu’il
occupait à lui seul ; il traversa les quatre pièces qui se
commandaient avant de s’enfermer dans la tour d’angle ; elle
lui servait d’oratoire et de bibliothèque. Il passa sa robe de chambre
et se laissa tomber dans le fauteuil.
C’était là, seulement, qu’il connaissait une sorte de béatitude.
L’image de Blanche flottait autour de lui, rassurante, fidèle, et
doublait celle de sa Madone qui veillait sur lui au fond d’un cadre
surdoré. Conrad l’avait placée parmi ses rayons de livres, face
à son bureau, afin de vivre sous son astre. Quand il interrompait
sa lecture, il découvrait la figure aux paupières baissées et, s’il
se remettait à lire, il sentait le regard de la Madone attaché sur
lui, un regard que Blanche n’avait jamais eu, mais qui était peut-être
devenu le sien. Qui sait ce que nous enseigne l’éternité ?
Il aimait, immobile dans son fauteuil, à songer, à rêver, livré
sans défense aux prestiges de ce double ascendant. Il en attendait
toujours quelque chose, lui le suppliant aux cheveux gris, avec
la confiance, avec l’effusion amoureuse du jeune homme qui consulte
les oracles pour la première fois.
Après avoir longtemps laissé vaguer son esprit, il entendit la tempête
annoncée par Emilie et alla pousser les volets qu’on avait déjà
fermés afin de voir les éclairs s’amasser sur les arbres et leur
prêter l’insigne de la dignité royale. Le vent portait jusqu’à lui
une odeur de silex battus et les étoiles qu’il devinait sous la
nuée lui semblaient autant d’étincelles prêtes à faire exploser
l’univers. Les arbres se ployaient ; ils avaient beau se mêler
pour résister aux bourrasques, elles tournaient autour d’eux et,
le point faible découvert, fonçaient toutes ensemble. Conrad percevait
des cris, des spasmes et croyait entendre les ténèbres du dehors
où il est dit qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents
quand y seront jetés les enfants du royaume.
— Mon Dieu, donnez-nous donc un bon orage !
Et il resta devant la fenêtre, repris par l’antique désir du renouveau
et de la purification. Dans son désarroi, il en appelait au cri,
au gémissement, il en appelait aux rafales de la musique, à tout
ce qui nous emporte dans ces régions où l’on perd lucidité et conscience
de soi. Et, peu à peu, la ferveur qu’il avait possédée dans sa jeunesse
se ressaisissait de lui ; peu à peu, il redevenait un homme.
Il avait pris la solitude comme les religieuses prennent le voile.
Voici qu’il percevait de nouveau, du fond de lui-même, l’élan des
grands bois, des eaux et des vents qui lui avaient enseigné la chose
capitale, que tant d’hommes cherchent en vain : être ému.
Soudain une plainte ébranla l’anneau des arbres et fit retentir
la maison. Conrad entendit un grondement dont l’écho alla se perdre
dans la grotte. Une bouffée sulfureuse l’étourdit un instant et
la pluie crépita. Les gouttes, lourdes et espacées tout d’abord,
éclataient sur les feuilles. Bientôt ce ne fut plus qu’un bourdonnement
de cascade. Un grand orage ! murmura de nouveau Conrad, sans
que le vœu exprimé réveillât en lui le moindre souvenir livresque.
Quant à ironiser, non, l’humour n’était pas son fort. Il se sentait
au contraire dans cet état d’horreur et de gravité où l’on se pose
les questions majeures : aussi Conrad se demanda-t-il avec
franchise si sa vie était encore un risque. Autrefois, il
avait joué son va-tout sur Blanche, sur une promesse de bonheur
où vie et amour étaient confondus ; aujourd’hui, il découvrait
qu’il ne s’aventurait plus en rien. Le souvenir de Blanche, il refusait
de le mettre en enjeu dans la crainte qu’une infidélité, et surtout
l’infidélité envers une morte, ne fût une démission de l’homme,
sa propre trahison : fallait-il au contraire courir le risque
de cesser d’aimer pour se voir confirmé dans son amour ?
Ce n’était pas la première fois que Conrad blâmait sa faiblesse,
mais chaque fois qu’il se condamnait, le même doute revenait le
tourmenter. Portait-il la responsabilité de son sort ou bien était-il
soumis à une force dont la toute-puissance l’assujettissait ?
Il ne se révoltait pas d’avoir à souffrir, mais il ne pouvait endurer
la pensée qu’il était l’auteur de son infortune. En fait, il lui
était impossible de le croire et depuis longtemps un pressentiment
le hantait. Sa piété bannissait ce soupçon, mais toujours, quand
le désarmait l’inquiétude, ce soupçon, vivace, inentamé, revenait
le surprendre, et Conrad n’avait pas toujours la force de chasser
ce que sa raison appelait une superstition, mais que sa conscience
regardait comme le signe du destin, comme le doigt de Dieu.
Possédé une fois de plus par l’angoisse, il alla allumer les chandeliers
fixés de chaque côté du tableau et interrogea cette Madone de Trèves
qui l’avait rendu sensible à l’appel de l’esprit. La lumière clignotante
donnait au visage des palpitations de vie. Oui, cela était sûr,
cette idole chargée de brocarts et de perles, qui ne représentait
aucun des mystères de la Vierge, avait, astre immuable, influencé
sa destinée. Avait-elle su fléchir en sa faveur les arrêts du sort
ou bien avait-elle jeté sur lui le malheur ?
On sait qu’il existe des tableaux dont on a maquillé le pouvoir
maléfique et qui n’en continuent pas moins leur œuvre ; qu’il
est des objets que la volonté de Dieu ou du Diable a promus à une
existence singulière : trompés par leur apparence, nous les
prenons pour de vulgaires ustensiles et leur activité occulte, leur
méchanceté corrosive nous dévouent à quelque fin où triomphent le
malheur et le sang.
De quelle Idée ce tableau pouvait-il être le support ? Personne
n’avait pu en expliquer à Conrad ni le sens ni l’origine. Peut-être
avait-on voulu représenter l’ange à la voix de tonnerre, la bête
aux multiples diadèmes ou le soleil noir de l’Apocalypse ?
Ou pis encore, le chancre de la luxure et de l’orgueil ?
Qui nous aidera à déchiffrer les signes ? Ah ! Si l’on
prononçait devant nous le mot de passe, comme tout deviendrait clair,
juste, supportable même et qui sait ? la moralité de ce monde
se révélerait alors.
Conrad avait toujours cherché le maître-mot, et Blanche l’avait
aidé dans cette quête. Mais la Madone de Trèves, énigme à vif, inquiétait
les ténèbres où il se mouvait. Elle l’entraînait sur un chemin qui
semblait le mener quelque part, puis elle l’égarait, l’éclairait
de nouveau, mais ce n’était que pour l’accabler tout à coup et l’abandonner,
roué de coups. Elle l’avait dépouillé de sa famille, de son pays,
de son nom presque, elle lui avait donné Blanche, la lui avait reprise,
qu’exigeait-elle encore de lui ?
Il était passé d’un pessimisme arbitraire à un optimisme non moins
arbitraire : pendant un temps, Schopenhauer et Nietzsche lui
avaient servi de dieux. Enfin il avait souhaité mener une vie qui
le rapprochât de l’esprit et le confondît avec l’amour. Il ne regardait
pas la chair comme un obstacle ; son corps pouvait l’aider,
puisque l’âme s’est mêlée à nos membres. Mais ni son intelligence
ni les élans de ce corps n’avaient pouvoir de le faire naître à
une nouvelle existence. Pour cela, il faut le bouleversement, la
négation de l’ordre naturel que peut seule instaurer la révélation.
La voici, et tout est régénéré, exemplaire, une seconde création,
vraiment.
Conrad était promis à la Grâce : c’est alors que dans sa vie
survint la Madone. Non point comme un songe ni comme la vision qui
surgit devant Bernadette dans son jardin charmé, mais sous la forme
d’un tableau dans une église de Trèves.
Le tonnerre s’était rapproché. Les présages élevaient leurs crêtes
au-dessus des arbres. Chaque éclair miroitait sur les vitres avant
de se poser sur le front de Conrad. Il aurait voulu que la nuit
versât en cet instant de quoi conjurer le sort.
Il devait pourtant exister un moyen de changer le monde, d’y faire
régner la morale et la justice. Celui qui l’accomplira, dit Isaïe,
sera « pareil à l’ombre d’un grand rocher sur le champ altéré ».
Il n’est pas facile de ressembler à l’ombre d’un grand rocher...
Quelle homme se sentira né pour une telle aventure ? Qui osera
se réclamer d’une pareille mission ? Pas moi, se disait Conrad
en blêmissant de regret ; mais, puisque règnent la misère et
l’injustice, il n’acceptait pas non plus que le Mal fût à l’égal
du Bien la volonté du Seigneur et qu’il fallût adorer Dieu jusque
dans ses fléaux. Le portrait de la Madone symbolisait la dualité
des principes qui gouvernent le monde chrétien et le déchirent tout
à la fois ; il convenait à merveille à Conrad dont la vie spirituelle
n’avait cessé de s’ordonner autour de la spéculation sur le Bien
et sur le Mal.
Ce soir, il n’en doutait plus, cette Madone de Trèves, tabernacle
d’un démon, avait déterminé son désastre : il avait perdu sa
femme, et maintenant, muré qu’il était en soi par le chagrin, il
laissait se perdre ses enfants. Ah ! pourquoi les avait-il
engendrés ? N’est-ce point un crime de propager la vie dans
un monde radicalement mauvais ? Ne fallait-il pas, à la façon
des Cathares, éteindre la race en consacrant à Dieu les jets de
son sperme afin de libérer la parcelle de lumière que retient notre
semence ?
Conrad eut un éblouissement : oui, sa Madone avait été jadis
une vierge cathare, figure de destruction, servante de ce Dieu qui
lance les incendies et les guerres pour recouvrer plus vite les
âmes dans son sein ; et il prit peur. Pourtant quelque chose
en lui se refusait à croire cela, il se mit à prier pour chasser
cette pensée. Eh ! quoi, ne lui avait-elle pas promis autrefois
un sceau de lumière, avant-goût de la béatitude ? Le temps
était venu de le réconforter. Vierge-Mère, accomplis ta promesse,
installe-moi dans la joie et découvre-moi la vérité ! La foi
ne me suffit plus, j’ai faim d’une autre certitude que celle que
nourrit mon espérance !
Et Conrad sommait ces yeux baissés de se lever enfin, pour qu’ils
ne pussent pas lui cacher davantage les secrets. Quelle belle chose
ce serait que la vérité !
La foi, la foi qui lui donnait vision et possession de Dieu, ne
lui suffisait plus. Il savait bien que Dieu, quand il se manifeste
par le miracle, ne fait que concéder quelque chose à notre faiblesse
humaine. Mais il n’en pouvait plus, tout l’abandonnait, ce qui faisait
sa force vacillait. Et comme tout à l’heure il en avait appelé aux
rafales de la musique et de l’orage et s’était vu exaucé, il en
appelait maintenant au miracle.
Il voulait voir les yeux de la Madone : peut-être que la vérité
montrerait un visage terrible, peut-être même qu’elle ne serait
pas du tout belle à voir, qu’on cillerait devant elle comme devant
la nudité de la Mort ! Mais Conrad voulait savoir et, sans
trembler, il interrogeait la Sibylle qui avait présidé à tous les
moments décisifs de sa vie. Si la vérité de la Guerre apparaît couverte
de sang, la vérité de la Foi n’a pas meilleure mine : l’épée
des anges frappe aussi à tort et à travers.
Mais la Madone ne releva pas les paupières, elle garda pour elle
le secret de la vérité. Après tout, se dit Conrad pour se consoler,
un miracle, bien sûr... Mais qu’est-ce que prouve un miracle ?
*
Les jumeaux n’avaient pas entendu Conrad hésiter dans
le vestibule ; il fallait traverser plusieurs pièces avant
de parvenir à l’autre tour d’angle. Alors que celle de leur père
était carrée, la leur figurait une coquille. Et l’impression de
mystérieuse quiétude que l’on y ressentait renforçait l’illusion.
Les rapports entre les pleins et les vides, les teintes fondues
et le plafond peint qui renversait la perspective, en faisaient
quelque chose qui se bouclait sur soi-même et suscitait l’idée de
la perfection.
Laurence y avait installé sa chambre : un baldaquin de faille
noire surmonté d’un écusson de plumes, des fauteuils disparates,
deux tableaux d’inspiration romantique, le tout découvert au grenier.
Et, en guise de crucifix, sa croix de communion épinglée sur son
pantin. A ce spectacle, tante Emilie manqua naguère de se pâmer.
— Cette enfant est possédée ! s’écria-t-elle.
D’une main elle saisit Laurence, de l’autre elle fouilla dans sa
poitrine et en retira une médaille qu’elle voulut lui faire baiser.
Mais Laurence, dégoûtée par ce métal tiédi au contact des « intimités »
de la Pyramide, d’un coup de poing fit tomber la médaille et s’enfuit
pendant que sa tante s’accroupissait pour la ramasser, tout en poussant
des cris qu’on entendit du jardin.
— Démon, jamais je ne remettrai les pieds dans ta chambre !
Et elle avait tenu parole. D’ailleurs, l’écusson de plumes conférait
aussi à ce lieu une seigneurie abusive, coupable à ses yeux.
La visite de leur père aurait médiocrement charmé les jumeaux, car
pour eux la vraie soirée commençait. Appuyée sur des coussins, Laurence
se tenait assise sur son lit, tandis que Pix, étendu sur le dos,
avait la tête posée sur les genoux de sa sœur qui refermait son
bras autour du cou du garçon et parlait, parlait presque sans arrêt,
avec la sincérité de ceux qui parlent en rêvant. Elle n’avait pour
lui ni secret, ni pudeur : Pix était son double, son corps
même : plus rien ne les séparait, ni ne les distinguait. La
solitude, la dualité étaient abolies et, sans s’étreindre à la manière
des amants, ils se perdaient pourtant l’un dans l’autre.
Adam et Eve, quand ils jouissaient encore du Paradis, n’avaient
pas conscience de leur sexe. Bien que séparé en deux êtres distincts,
l’androgyne dont ils étaient issus subsistait encore en eux en idée.
Ces deux moitiés, se languissant l’une de l’autre, cherchaient à
se réunir.
Mais Adam et Eve, ignorants de ce désir premier, transformaient
ces aspirations en jeux : ils se lançaient des défis à la course
ou se poursuivaient dans les vagues. Quand ils avaient regagné l’île
de Paradis, Adam prenait Eve ruisselante dans ses bras et cherchait
à recouvrer ce bien qui était sa chair, à presser contre lui cette
créature jumelle jusqu’à la fondre avec son sang. Ainsi, par cette
union angélique, ils devenaient un seul être, une seule chair et
l’Adam Androgyne était ressuscité. Mais après qu’ils eurent goûté
du fruit de l’arbre de la Connaissance, ils cachèrent leur sexe
sous des feuilles de figuier et, emprisonnés dans leurs servitudes
charnelles, n’eurent plus, lui dans la sueur du travail, elle dans
les douleurs de l’enfantement, qu’à regretter l’île perdue, la félicité
perdue, l’unité première adorable, et perdue elle aussi. Ainsi,
c’est en méditant sur le Nombre qu’ils purent connaître Dieu.
Laurence et Pix, cédant au besoin qu’ont les jumeaux d’être toujours
ensemble, et grâce aussi à l’ingénuité de leurs désirs, avaient
retrouvé le secret des étreintes de nos premiers parents avant le
péché ; et, comme le couple naïf qui s’ébattait dans le jardin
d’Eden, ils faisaient de ces étreintes un jeu.
Le contact du bras de Laurence autour de son cou suffisait à plonger
le garçon dans un engourdissement qui favorisait ce qu’ils avaient
baptisé « parler inconscient » ou « cœur unique ».
Il faut dire qu’il vivait dans l’ombre dévorante de sa sœur :
il était attiré vers elle comme la feuille de la coronille qui,
le soir venu, se colle à la feuille qui lui fait face et se confond
avec elle. Pendant l’étreinte, Pix retrouvait la tiédeur du ventre
maternel. Mais la béate obscurité de ce refuge ne lui suffisait
pas ; il y cherchait encore autre chose, il se souvenait d’une
autre présence, de quelque chose de chaud et de vivant. Et c’était
cela qu’il désirait de toute la force de son instinct, cette germination
de vie jumelle, prodigieuse et toute proche, ce double plus accompli
de soi, auquel, dans le sein de sa mère, il se soumettait déjà.
Laurence lui apprenait ainsi à s’enfoncer dans le labyrinthe de
soi-même et, avec des mots, à en recueillir les richesses toutes
vives ; lui seul pouvait déchiffrer la langue faite d’images
et de pensées déliées, dont se servait Laurence pour capturer la
pensée inconsciente. Et alors l’esclave adorant devenait comme elle
une fille. Sans s’en douter, elle faisait passer en lui ses sentiments,
ses désirs et Pix, tout en l’écoutant, divaguait par la bouche de
Laurence ; il apprenait les merveilles de son cœur féminin,
dont il ne savait rien, par une voix douce et voilée qui remplaçait
sa voix à lui, rauque et grave. Et pourtant il reconnaissait cette
voix pour la sienne, il était seul à savoir qu’il possédait cette
voix-là dans les instants de grâce où ils échangeaient leurs natures.
Par cette interférence des sens, Pix devenait pour Laurence la mère
qu’elle avait perdue, mais il était encore bien plus que tout cela.
Une confidente eût appartenu à son sexe et Laurence aurait senti
la joie perfide, la rivalité qui sommeillent en toute femme. Pix
l’écoutait avec une sensibilité féminine, mais il l’aimait à la
manière des hommes. De plus, il était son frère jumeau, sa conscience,
son image dans un miroir : son sang à elle coulait dans les
veines de Pix, ils avaient le même destin.
Ainsi, pendant que le père conjurait une idole de lui révéler quel
principe informait le monde, ses enfants, insoucieux de spéculation,
suivaient leur instinct et attendaient impatiemment que le soir
fût tombé pour se livrer au rite. Réglant l’économie du sacré, Laurence
avait décidé qu’on ne pourrait officier qu’une fois dans la journée,
la nuit venue, et seulement dans la tour. Bien entendu, la présence
d’un tiers rendait la liturgie impossible, et d’ailleurs inconcevable.
Mais la présence de l’orage ne les troublait pas. Au contraire :
ils auraient vu la foudre surgir sous l’apparence d’une boule de
feu qu’ils auraient tendu la main pour s’en saisir : l’orage
aussi est un dieu.
Les jumeaux étaient étendus dans la pose obligée, condition du prodige.
Et Laurence parlait. Ses paroles étaient des particules qui remplissaient
le corps de Pix, ce corps que le désir avait comme vidé de sa substance.
Au fur et à mesure, il s’alourdissait et, l’engourdissement aidant,
devenait lourd, réel, bien plus lourd et réel qu’il ne l’était quand,
réduit à la personne de Pierre Waldberg, il circulait dans ce qu’on
appelle le monde réel. Laurence, toujours plus légère, marchait
avec des talons de lumière. Elle était le maître et lui, l’esclave.
Le maître commande, et la chair se pelotonne au creux de l’esprit.
Alors tous deux naissaient à une autre vie. Ils traversaient des
prairies en chantant à mi-voix, s’agenouillaient au bord de l’eau
pour se rafraîchir ou bien, dans les ténèbres envahissantes, ils
longeaient des rues et des rues, le cœur noué dans la gorge, à demi
fous d’espoir. Par-delà les plaisirs et les souffrances sans génie,
les demi-mesures, les compromissions, par-delà la boue des larmes
et des meurtrissures, atteindre l’absolu ! Fait hagard, mot
qui ne signifie rien, parce qu’il embrasse tout et qu’il se crée
dans l’instant qu’on le prononce !
Ame répartie en deux corps, chair divisée en deux sexes, Laurence
et Pix retrouvaient l’unité perdue. Ils sentaient en eux un appel,
comme le souvenir d’un temps où la mort et l’impureté ne se laissaient
pas concevoir. Paradis perdu, verger, manoir, île, surgissez de
nouveau, Laurence et Pix ne forment plus qu’un. Un ange, ou un génie
mâle et femelle ? Dieu seul saurait le nommer.
Quand elle se taisait, l’enchantement finissait et, par degrés,
Pix rentrait dans son corps. Il savait alors trouver les mots qu’il
fallait pour apaiser sa sœur. Si elle pleurait, ce n’était pas par
pitié qu’il pleurait avec elle, la même chose le blessait :
véritable pierre de touche pour Laurence qui éprouvait ses chagrins
sur lui, et quand ses chagrins rendaient le son qu’elle aimait,
alors elle les avouait pour siens. En revanche, si elle était heureuse,
il partageait sa joie.
Ce soir-là, leur bonheur eut quelque chose d’égaré. L’orage, sans
doute. Et Pix ne put pas retenir davantage son secret. Aussi bien
était-ce lui qui aimait.
Quand sa passion pour Laurence se manifesta par un signe évident,
il n’avait pas compris. Il lui apparut ensuite que son sexe était
une volonté étrangère qui cherchait à lui imposer sa loi et qu’il
était devenu la victime d’un esprit. La première fois qu’il vit
jaillir de son corps ce sang clair, il crut qu’il allait mourir.
L’autre, c’est ainsi qu’il l’appelait, l’autre était exigeant, obstiné,
enjôleur et bon garçon au demeurant. Bientôt, cédant à la douceur
qui faisait le fond de son caractère, et que Laurence avait subjuguée
à son profit, Pix accepta la présence de l’autre. Mais, avec l’infaillible
pudeur des garçons, il s’arrangea pour que sa sœur ne s’aperçût
pas du changement. Un jour, elle se serra si brusquement contre
lui qu’il n’y eut pas moyen de dissimuler. Mais elle n’y prêta aucune
attention et ne modifia pas leur façon de s’étreindre. Pix respira
de nouveau : il aurait été au désespoir que sa sœur jumelle
ne le regardât plus comme son reflet.
Ce soir pourtant... non, cela ne pouvait plus durer, il voulait
obtenir la promesse. Trop timide pour jouer au conquérant, il eut
recours au langage chiffré qu’il employait avec sa sœur.
— L’île, crois-tu qu’elle existe encore ? demanda-t-il.
Laurence fit une moue d’enfant qu’on tire du sommeil.
— Bien sûr ! Tu te rappelles la nôtre ?
— Oui, fit-il, justement – et, à la manière des chevreaux quand
on leur gratte la naissance des cornes, il frotta son front contre
le bras dont la tiédeur l’enhardissait : – C’est cette fois-là
que je me suis juré de t’aimer toujours.
— Dans le temps, tu ne doutais pas de toi.
— Laurence ! Ce n’est pas ce que je voulais dire. Au contraire...
— Je sais, jeta-t-elle en riant.
— Il y a seulement que j’ai peur.
— Peur ? redit-elle en écho affaibli, mais à la façon
dont elle prononçait le mot, il perdait toute sa charge de venin.
— Oui, peur qu’un jour tu ne me quittes...
Sans répondre, elle lia plus serré son bras autour des épaules de
son frère. Comme toutes les jeunes filles de tous les pays, elle
attendait celui qui devait venir : il était courageux autant
que doux et portait la génération dans le triangle broussailleux
de son ventre. Mais ce jour lui paraissait lointain et le trouble
de Pix sans cause : elle n’imaginait pas d’autre joie que celle
dont la rassasiait le « cœur unique ».
— Pourquoi voudrais-je m’en aller ? Je suis heureuse avec
toi.
— Peut-être, mais il n’empêche que les filles quittent leur
frère et se marient.
— La plupart, oui.
— Je ne veux pas que tu deviennes comme la Pyramide.
— Et tu ne veux pas non plus que je te quitte...
— Non, écoute, – et il se redressa afin de la prendre à son
tour dans ses bras, – sais-tu ce qu’on dit dans le Sundgau ?
Elle secoua la tête : elle ne quittait jamais la ville.
— On dit qu’une sœur et un frère jumeaux ont le droit de se
marier, que Dieu le permet.
Elle devina de qui il tenait cette croyance : de Bassela, leur
vieille bonne. Guérisseuse, marmonneuse de prières plus ou moins
orthodoxes, elle s’était mise sur le tard à la sorcellerie et, l’année
précédente, leur avait fait chercher des restes de cierge pascal,
des clous de cercueil et de la graisse de vierge pour invoquer le
Diable. Mais comme ils n’avaient pas trouvé le dernier article,
le Diable était resté chez lui.
Pix attendit, Laurence se taisait. Les superstitions populaires
la laissaient indifférente. Elle ne s’en référait ni à la religion,
ni à la loi, elle se faisait attentive au seul désir. Elle considérait
tellement son frère comme une partie d’elle-même qu’elle n’avait
jamais songé qu’il pût, lui aussi, porter la génération. Pix est
un enfant, aimait-elle à penser, sans tenir compte qu’ils avaient
le même âge et que sa virilité s’était déclarée : sa voix grave
et le rasoir dont il se servait auraient suffi à l’en persuader.
Mais Laurence avait de ces entêtements : les faits ne comptaient
pas en regard de ce qu’elle avait décidé.
Pix, que le silence de sa sœur torturait, ne savait que penser.
Soudain il caressa Laurence dont le corps, aussi mince que le sien,
s’offrait à lui ; puis il fit ce qu’il n’avait encore jamais
osé faire : il lui rejeta la tête en arrière et la baisa sur
les lèvres. Après l’avoir serrée contre lui, il s’allongea sur elle.
Il parut à Laurence que son esclave pouvait, à son tour, la dominer.
Quelque chose en elle se détendit et elle s’abandonna à l’étreinte
fraternelle.
— Je ne peux pas t’épouser, ça ferait trop de complications,
mais nous ne nous quitterons jamais, dit-elle. Je te le promets.
Il garda les bras noués autour de sa sœur ; il n’avait plus
peur. Leur univers, qu’avait un instant lézardé la terreur, reprenait
sa transparence et sa tranquillité. Ils restèrent ainsi un long
temps, plongés dans un songe unique. Le vent avait redoublé sans
les tirer de leur hypnose ; soudain, ils entendirent les cèdres
craquer.
— C’est drôle, dit-il, je rêvais que tu étais mon père...
— Et moi, que tu me donnais le sein, comme une femme.
Ils se mirent à rire de la barbe imaginaire qui ornait le menton
de Laurence et de la poitrine gonflée de Pix, puis s’arrêtèrent
net : le souvenir de leur mère leur serra le cœur. Alors ils
se regardèrent tout décontenancés et ils s’étreignirent comme des
enfants égarés en forêt qui, après une nuit de terreur, retrouvent
les bras et les lèvres qu’ils croyaient perdus.
— Comme ça, tu es content ?
— Tu le sais bien, fit-il.
Et ils se remirent à rire.
*
Le plus bel épisode de leur geste enfantine vaut bien
qu’on s’y arrête : il ne s’agit pas moins que de la découverte
d’une île. Pour Pix, c’était aussi le plus émouvant : à cet
instant s’était fixé son amour pour Laurence. Aussi vrai qu’il existe
des ports de mer en Bohême, les jumeaux habitaient une île.
Ceux qui s’aiment trouvent dans l’amour une éternité à leur mesure ;
le chemin qu’ils suivent ne les déconcerte jamais, qu’il passe par
le marais ou par les ténèbres. Ils ignorent le terme du voyage,
mais ils ne doutent pas que ce voyage ait un but et la lumière qui
rayonne de leurs corps suffit à éclairer la route jusqu’au centre
de la terre.
Là, repose un lac, de forme sphérique, qui tourne sans que les eaux
perdent leur stupeur. C’est l’inconscience du sein maternel, c’est
le ciel liquide. Et, juste au milieu de ce lac, comme une perle,
brille l’île où se goûtent les joies des élus. Les jumeaux avaient
touché, tout vivants, à ce séjour tant promis ; et pourtant,
on n’y parvient qu’après la mort, leur avait autrefois déclaré leur
mère. Mais, comme elle voulait se cacher à elle-même, et plus encore
à ses enfants, le marasme dont elle allait bientôt mourir, elle
s’était reprise aussitôt.
— Non, on peut aussi l’apercevoir en extase, comme François
d’Assise voyait Dieu.
— Alors, avait dit Laurence, elle n’est faite que pour les
saints.
— Mais non, c’est aussi ce jardin, cette maison où nous vivons
heureux...
Et elle avait soupiré en songeant à Conrad. L’île, n’était-ce pas
aussi la cellule que chacun bâtit au fond de soi pour y prier, le
château intérieur, pour s’y fortifier contre le désespoir et contre
la mort... Une jeune femme qui va pour toujours quitter son mari
et ses enfants doit, plus qu’une autre, aspirer à l’île de félicité.
Voilà ce que Mme Waldberg révélait à ses enfants, voilà le
bien le plus précieux qui leur fut légué. Par amour pour elle, ils
se promirent qu’à leur tour ils atteindraient cet endroit merveilleux.
Ils se le représentaient rempli d’oiseaux bigarrés, de musiques,
de fruits succulents, d’arbres prophétiques où le Dieu se cachait
sous l’écorce. Les petits ne comprenaient pas très bien comment
une île pouvait revêtir toutes les formes qu’on leur avait décrites,
mais en eux s’étaient déposées la certitude, la nostalgie d’un lieu
où le bonheur se respire sans fin : leur mère, qui était morte,
en répondait et les morts ne trompent jamais.
D’abord, ils s’imaginèrent longtemps qu’ils habitaient une île :
on l’aurait en vain cherchée dans une géographie. Elle s’étendait
entre les ruines de Ferrette et celles de Murbach, bordée d’un côté
par des Vosges guère plus hautes à l’horizon que les belvédères
dans les jardins d’autrefois et de l’autre par le Rhin ; enfin,
elle portait au centre Mulhouse, leur ville natale. Tout autour
régnaient la forêt, l’océan, et par-delà les eaux, il y avait des
pays fabuleux, la Russie, le Portugal, l’Arabie et le Pérou. Le
reste du monde existait peut-être, ou plutôt n’existait pas :
les jumeaux ne s’en souciaient jamais.
Quand ils eurent appris en classe comment la terre et les eaux se
répartissaient sur le globe, ils limitèrent le lieu magique au jardin
où ils passaient tous leurs instants de liberté, toutes leurs vacances,
et ce jardin devint pour eux ce qu’il avait été pour leur mère :
un génie tutélaire.
Un jour qu’ils se poursuivaient sous les arbres en ajoutant de nouveaux
épisodes à quelque aventure délirante, ils se sentirent attirés
vers une partie du jardin où ils ne jouaient jamais. Quelque chose
les poussait aux épaules, une force à la fois insinuante et persuasive,
à quoi ils ne pouvaient résister. Ils ne savaient pas où ils allaient
ni ce qui les aimantait. La joie soulevait Laurence, mais son frère,
plus timide, tremblait en la suivant.
Laurence non plus ne s’aventura pas sans effroi au-delà de la ligne
d’arbres familiers. Ils longèrent le jeu de boules défiguré par
le temps, puis entrèrent dans l’ombre d’énormes sapins, rempart
contre les maléfices, et cette ombre les remplit déjà de terreur.
Ensuite s’étendait le domaine incertain d’un verger. Les ronces
s’accrochaient aux arbres fruitiers non taillés. Des haies d’asters,
de verges d’or, grandissaient les talus. On ne voyait plus la terre
mais un enchevêtrement de lianes et d’arbustes, on marchait sur
des mousses grises et des mousses blanches. C’était le fouillis
des premiers âges d’où émergeait, tout déconcerté, le panache d’une
plante de serre, un souvenir de l’homme. A pas comptés, les enfants
s’y engagèrent. Pix avait pris la main de sa sœur. Les têtes des
avoines leur caressaient le cou, le velours défait des jusquiames
les poissait au passage ; le bourdonnement des insectes, le
friselis des arbres, la lumière glauque où ils baignaient, achevaient
de les étourdir. Ils avaient dix ans.
— Pix, tu n’as pas peur ?
— Si, et toi ?
— Moi aussi : les serpents.
Mais ils savaient qu’on ne pouvait faire demi-tour, qu’ils marcheraient
jusqu’au soir, toute la vie s’il le fallait, dans ce verger interdit.
— Ne touche à rien, c’est du poison.
Pix ne songeait pas à cueillir les baies noires. Il s’attendait
à voir les plantes, furieuses d’être meurtries, cracher sur eux
leur venin et tâchait de se faufiler entre elles ; mais Laurence,
possédée par la grâce, fendait les belladones. Et, tout à coup :
— Regarde !
Les fougères dressaient leurs crosses, déployaient leurs dentelles,
lançaient leurs tiges avec jubilation. Le soleil traversait les
feuilles et enflammait leurs mille grains dorés. Laurence souriait.
— Allons-nous-en, dit Pix. C’est mal.
Mais elle n’entendit pas. Elle éprouvait comme un chatouillis au
creux de la poitrine et, dans ce crépitement de graines et d’insectes,
se sentit près de défaillir. Le pollen lui balafrait les jambes,
les tiges dégouttaient d’un jus âcre, les bourdons chancelaient
sur les fleurs. Il montait de tant de chaleur moite une odeur de
pourriture et de sexe. Tout étourdie, Laurence sombra dans un univers
de feuilles et d’étoiles, puis un tourbillon de forces l’entraîna
dans son orbe et l’enfant se confondit avec la matière dont Dieu
pétrit, aux jours de la création, les plantes, les animaux et les
pierres étonnés. Douée d’un sens nouveau, elle se coula si bien
entre les pieds des fougères que leurs crosses ne bougèrent pas.
Les ténèbres de cette jungle l’aveuglaient, mais une main la conduisait
où il fallait ; elle facilitait même son voyage : les
herbes se faisaient plus douces, les frêles tiges s’écartaient pour
la laisser passer. Enfin elle atteignit une
île de mousse où venait s’éteindre la houle des fougères. Elle s’étendit
de tout son long, ses jambes nues tremblantes, ses cheveux, mêlés
de sève et de brindilles, collés sur la tête comme si elle sortait
de l’eau. Elle regarda le ciel et les larmes coulèrent de chaque
côté de son visage. Ces larmes furent la seule action de grâces
que Laurence fit aux puissances qui l’avaient menée dans l’île :
cela lui était donné, comme lui était donné de vivre. Dans un transport
de joie, elle pensa à sa mère et perdit un instant connaissance.
Quand elle revint à elle, elle perçut les appels de Pix ; elle
était submergée par la solitude royale du silence.
— Je suis dans l’île. Viens !
Il se jeta par terre, se coula sur l’herbe en répétant le nom de
sa sœur pour se donner du courage, et elle le guidait de la voix.
Quand il aborda, elle l’attira contre elle et le serra avec frénésie.
— Tu ne dois révéler à personne où se trouve l’île. C’est moi
qui l’ai découverte, elle n’appartient qu’à nous. Jure-le, Pix.
Si tu parles, je ne pourrai plus t’aimer.
Il étendit la main et la posa sur celle de sa sœur.
— Je te le jure.
Elle sourit.
— Comprends-tu, c’est un secret, personne ne doit savoir. Mais
tu saignes !
Pix ne s’était pas encore aperçu qu’il s’était ouvert le genou.
Il devint pâle, sa sœur le banda avec son mouchoir : elle trouvait
juste qu’on dût répandre du sang pour parvenir jusqu’à l’île.
— Si tu perds ton sang, je t’en donnerai d’autre.
— Du même ?
— Oui, du mien.
— Il ne gardera pas sa couleur.
— N’aie pas peur, je prononcerai les mots. Maintenant je sais,
maintenant je suis heureuse, fit-elle en se laissant retomber dans
la mousse.
Il essuya ses joues et s’allongea près d’elle ; il croyait
en Laurence, il l’aimerait toujours ; elle avait découvert
la terre de mousse entourée de terre qui scellait le désir le plus
saint, l’antique rêve du Paradis.
— Laurence ? fit-il.
— Oui.
— Laurence...
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