Premiers chapitres


KLAUS MANN

Gide et la crise de la pensée moderne
Traduit de l'allemand par Michel-François Demet

 

Klaus Mann est né en 1906 à Munich. Fils aîné de Thomas Mann, il écrit très tôt des poèmes et des nouvelles avant de se lancer dans la critique théâtrale à Berlin. Il a publié de nombreux livres dont le Volcan, Mephisto, Fuite au Nord, le Tournant et un Journal.

« Chaque homme porte la forme entière de l'humaine condition. »
Montaigne.
 

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR
 
Le brillant essai de Klaus Mann sur André Gide est tout, sauf un « travail » universitaire accompagné d'un appareil critique. L'auteur cite Gide tantôt en français - dans ce cas, les citations sont données ici en italiques suivies d'un astérisque -, tantôt en allemand dans des traductions épuisées, introuvables en bibliothèque et dont la date n'est pas indiquée ; elles résultent aussi parfois de la plume même de Klaus Mann qui possédait assez bien le français pour se risquer à cet exercice. Il eût donc fallu que le traducteur disposât à la fois de la première version « américaine » de l'ouvrage, des traductions allemandes des années 1940-1946, des propres brouillons de l'auteur. Malgré des recherches minutieuses, certaines références n'ont pu être retrouvées : il arrive même que Klaus Mann procède à des raccourcis ramenant plusieurs pages à un seul paragraphe !
Puissent les fervents de Gide nous pardonner ces quelques infidélités dans des « adaptations » gidiennes certes dans l'esprit, pas toujours dans la lettre : ce livre n'est pas une édition « scientifique ».
Citons Gide à ce propos : « Thérive ouvre son article du Temps sur Saint-Exupéry par quelques citations de moi ; il n'y en a pas une d'exacte. Chacune est pourtant mise entre guillemets. Mais partout, c'est ainsi : sur dix citations qu'on fait de moi, huit sont fausses » (Journal, 14 décembre 1931 ).
 
 Michel-François Demet
  

Chapitre premier
LÉGENDE ET RÉALITÉ
 

La gloire est la somme de tous les malentendus qui ont cours au sujet d'un homme.
Rainer Maria Rilke.
 
Ne me comprenez pas si vite, je vous en prie * !
André Gide.

La Première Guerre mondiale était terminée. Les peuples perturbés, torturés, ne savaient rien les uns des autres, ou plutôt, ils savaient seulement ce qui était faux, nuisible. Certes, on avait étudié avec le plus grand soin les traits honteux et ridicules du voisin qui était il y avait peu un ennemi, mais aucun bon patriote ne se préoccupait des inclinations ou des réalisations intellectuelles des autres peuples. Quatre années d'un combat de cruauté et de haine avaient suffi pour mettre provisoirement hors circuit le concept d'une culture universelle.
Aucun peuple ne fut plus lourdement frappé par cette funeste évolution que celui précisément auquel son nationalisme excessif faisait porter une responsabilité majeure dans la catastrophe. Tandis que l'Allemand moyen se lamentait des conséquences du blocus économique, les intellectuels allemands souffraient comme d'une maladie de leur isolement spirituel.
Aucune des grandes nations n'est aussi impropre à l'autarcie culturelle que l'allemande. Les races latines, en même temps que le monde anglo-saxon, constituent une grande unité indépendante qui reste créatrice de manière vivante, même si elle perd le contact avec les sphères de la culture germanique et slave. Même la Russie n'est pas véritablement réduite à s'en référer à l'étranger : il lui reste toujours la possibilité de se souvenir de ses origines et traditions orientales, de se retirer pour ainsi dire dans son domaine asiatique. Le génie allemand quant à lui devient stérile et même dangereux dès qu'il est isolé. Le pays du centre de l'Europe doit recevoir pour pouvoir produire. L'équilibre intellectuel de l'Allemagne, voire son existence comme facteur culturel reposent sur un système mondial de relations et d'affinités spirituelles. Les impulsions venues de l'étranger et sa surveillance sont absolument indispensables pour ce peuple richement doué, mais déséquilibré.
Pendant la période qui commença en 1919, une Allemagne appauvrie, épuisée, s'efforça de restaurer autant qu'il était possible les contacts intellectuels que la guerre avait interrompus. Du moins, une partie de l'élite intellectuelle allemande était sérieusement et honnêtement empreinte de cette volonté de réconciliation des esprits. On était ouvert, prêt à recevoir ; on voulait savoir ce qu'il y avait de culturellement neuf dans le monde entier, dont aucune nouvelle n'avait pénétré depuis si longtemps dans cette patrie raidie par les armes. Qu'est-ce qui était en vogue *1 à Londres et à New York ? Comment la musique italienne avait-elle évolué depuis 1914 ? Qu'était devenu le roman russe ? Y avait-il de nouvelles orientations, de nouvelles découvertes dans le domaine psychologique et philosophique ? Qu'en était-il du cinéma américain ? Quelles tendances dominaient la nouvelle littérature française ?
Au début, cette soif de savoir était dépourvue de préjugés, elle était universelle - elle n'était pas limitée à un pays particulier ni à une orientation politique et culturelle déterminée. Peu à peu, cependant, cette grande curiosité prit des formes plus précises et s'orienta selon certains intérêts et principes. Il y eut de jeunes Allemands dont l'attention sembla se concentrer exclusivement sur l'expérience russe, tandis que d'autres se sentaient attirés par le fascisme italien. D'autres encore cherchaient le salut dans les révélations de la mystique hindoue ou encore dans l'idéalisme affairiste d'un Henry Ford. Il y en avait aussi d'autres dont les yeux se fixaient sur la France.
Nombre d'entre nous trouvaient les courants de pensée qui commençaient à se dessiner à Paris plus séduisants que tout ce qui pouvait se passer à Moscou ou à Rome. La France, qui passait toujours aux yeux des nationalistes allemands pour « l'ennemi héréditaire », était restée ou était redevenue pour un certain type d'intellectuel allemand libéral la Terre promise. Nous espérions trouver dans les sphères harmonieuses de la civilisation française les modèles et les idées dont nous avions un besoin tellement pressant pour achever et clarifier notre image si déchirée du monde.
Nous qui étions encore enfants au début de la guerre savions alors peu de chose de la culture française dans la complexité internationale. Ce que nos aînés pouvaient nous raconter de la France semblait un peu rassis, pas tout à fait en relation avec notre temps. Notre ambition était de redécouvrir la France, notre propre France, tout comme Heine et Nietzsche avaient découvert leur propre France.
Il nous semblait que le concept de ce qui est français avait été trop longtemps méconnu et interprété de manière sommaire. Ce mélange de logique latine et d'esprit gaulois que le cuistre de la culture tenait pour si éminemment français : était-ce vraiment là tout ce que le pays de Pascal et de Racine avait à offrir ? Le génie français, de l'avis des « Babbits » de tous les continents, était féminin, frivole, versatile et, de plus, pompeusement théâtral et non dépourvu d'une touche de sèche maniaquerie. Quand un bourgeois de tendance cosmopolite pensait à la France, que ce fût à Leipzig ou dans le Milwaukee, quelles associations d'idées s'imposaient à lui ? Le sourire de Voltaire et les jambes de Mistinguett ; l'art du geste césarien chez Napoléon et le charme d'un gamin des rues comme Maurice Chevalier ; la magnifique rhétorique qui déferlait chez Victor Hugo et les adorables quintes de toux de la Dame aux Camélias ; l'honnêteté rigide d'un Clemenceau et l'élégante sagesse d'un Anatole France.
Pour un « Babbit » versé dans la littérature, Anatole France passait encore pour le représentant du génie français moderne.
Quant à nous, nous sentions que c'en était fini d'Anatole France. Certes, il restait le styliste raffiné et le penseur serein que le monde avait longtemps admiré en lui. Sa voix pourtant ne parlait plus pour sa nation, elle ne parlait plus pour notre époque. Son ironie était devenue creuse. Sa prose et sa pensée étaient trop transparentes, trop lisses, trop raisonnables : il manquait quelque chose, le mystère. Le grand sceptique ne savait rien de nos nostalgies et de nos angoisses. Il ne trouvait plus les gestes et les accents qu'une génération d'après-guerre, inquiète et bouleversée, attendait de son poète.
Non, Anatole France n'était plus la France.
Le Paris des années 20 n'était plus le Paris de 1890 ni de 1902. L'affaire Dreyfus semblait se situer incommensurablement loin dans le temps, un événement mythique comme la guerre de Troie ou les débuts sur la scène de Sarah Bernhardt. Des temps nouveaux veulent de nouveaux mythes.
Le mythe d'Émile Zola était-il encore vivant ? A nous, il semblait un peu poussiéreux. Les moyens artistiques et les arguments scientifiques du naturalisme nous laissaient tout aussi froids que les raffinements ésotériques du symbolisme et de la décadence *. Les extases à l'absinthe de Verlaine et les écuyères de cirque équivoques de Toulouse-Lautrec étaient des souvenirs historiques, respectables et merveilleux, comme les rites de la Comédie-Française ou les chapeaux de l'impératrice Eugénie.
Nous pressentions que des choses nouvelles et plus excitantes se préparaient sur les bords de la Seine ou étaient déjà en route. Il ne faisait pas de doute que l'esprit français était sur le point de se précipiter dans l'aventure d'une nouvelle métamorphose. Il bougeait, hésitait, émettait des éclairs phosphorescents - troublé, rajeuni, avec une nouvelle inquiétude dans le regard, un nouvel éclat dans ses gestes. Est-ce qu'on le croyait encore capable d'une telle faculté de changement ? On considérait que la France possédait une immense maturité, une beauté vieillissante, en même temps capricieuse et tranquille - un pays peu enclin aux émotions fortes. Et puis, tout d'un coup, ce surprenant déploiement d'énergies et de passions nouvelles, cette tension lucide, ce sang battant plus vite et, au surplus, ce nouveau langage d'une gravité profonde qui creusait les choses de manière torturante.
Il y avait là de nouvelles idées, de nouveaux rythmes, un sentiment nouveau de la vie. De nouveaux noms se présentaient aussi en abondance. Quelle plénitude dans cette gloire neuve ! Certes, nombre de maîtres qui commençaient alors à nous fasciner étaient déjà connus de l'avant-garde française depuis assez longtemps ; c'est pourtant seulement à ce moment, dans ces années bouleversées et créatrices de l'après-guerre que l'intelligentsia européenne dans son ensemble se trouva prête à accueillir et à absorber diverses influences révolutionnaires. Nous « découvrions » Arthur Rimbaud, le rebelle et l'aventurier dont la vision poétique anticipe les conflits et les moyens expressifs de notre époque avec une prodigieuse précision. Nous « découvrions » Bergson qui devint pour certains d'entre nous aussi important que l'autre grand homme qui renversa tant de valeurs, Nietzsche. La jeune génération - niant tout ce qui nous apparaissait comme « typiquement dix-neuvième siècle » - ne se montrait que trop sensible aux charmes de la nouvelle doctrine avec sa célébration de l'intuition et de l'instinct, le mépris qu'elle manifestait à l'égard de l'intellect. « Evolution créatrice », cela sonnait quand même mieux que « progrès » ! Nous prenions plaisir à entendre Bergson parler du « changement » et du « mouvement », non pas en tant que moyens visant un but quelconque, pratique et raisonnable, mais en tant que principes et manifestations d'une dynamique vitale mystique et sans but.
Si le « bateau ivre » de Rimbaud avait servi à la jeunesse européenne de véhicule magique qui la portait vers des côtes inouïes, c'était l' élan vital * de Bergson qui gonflait les voiles du bateau merveilleux.
Rimbaud, le vagabond rebelle, dévoilait impitoyablement les failles et les vices de la civilisation moderne ; tout est déjà chez lui, nos souffrances, notre savoir, notre protestation ; tout est vu de manière prémonitoire. Peut-être l'esprit français s'était-il complu autrefois dans un optimisme superficiel, mais ici, tout est dur, tragique, impitoyable, combatif.
 
« Le combat spirituel est aussi brutal que la bataille des hommes *. » Telle est la voix de Rimbaud, sombrement flamboyante, enthousiaste, agressive, effrayante. « Dure nuit , crie la voix. Le sang séché fume sur ma face *... »
Rimbaud était un mythe nouveau, suffisamment élémentaire, profond et lourd de sens pour exercer une influence décisive sur l'atmosphère et le style de plusieurs générations.
Charles Péguy, héros de la Première Guerre mondiale, victime de la bataille de la Marne, se situe dans la continuité du Bateau ivre et des Illuminations . Chez lui cependant, la ferveur d'un véritable prophétisme s'allie à la discipline austère du légionnaire romain. Si le verbe rimbaldien fait éclater de manière titanesque l'étroitesse de l'espace européen, la démesure de Péguy s'accomplit dans l'éloge et la nouvelle interprétation des traditions et des symboles chrétiens et latins. C'est ainsi que, mystique militant et patriote passionné, il réveilla le culte de Jeanne d'Arc : la nation lui doit une nouvelle image de la Pucelle d'Orléans.
Charles Péguy avait la passion de la pureté et de l'héroïsme. Son esprit incorruptible était le miroir dans lequel la jeunesse française pouvait regarder son propre visage noblement sublimé.
Paul Claudel a la passion de la foi. Son œuvre est chargée de foi, de manière presque excessive, comme un arbre lourdement chargé de fruits mûrs. Le cœur de ce grand chantre semble en même temps assombri et éclairé par sa relation au divin, incessante, tempétueuse et profonde. Une pénombre spectrale règne dans la cathédrale de sa création ; tout y est enveloppé d'une ardeur pourprée et solennelle. Les conjurations et les tragédies de Claudel possèdent la splendeur austère des cathédrales gothiques. Quel zèle sacré ! Quelles extases, maîtrisées par l'humilité chrétienne et le sentiment latin de la forme ! Quelle consolation pour ceux qui peuvent partager cette foi inconditionnelle ! Les tièdes et les sceptiques, en revanche, n'y trouvent que sarcasme et dérision.
Paul Valéry avait la passion de la précision, une conscience artistique dépassant les limites de la simple forme, atteignant celles du moral et du religieux. A l'apogée de sa vie, il se détourna de la poésie (comme le fit Rimbaud quand il atteignit la maturité) pour se concentrer pendant deux décennies sur l'étude des mathématiques. Lorsqu'il se remit à écrire des vers, son style lyrique avait la transparence cristalline des formules mathématiques : la grâce souple mais d'acier de cette architecture verbale dépassait même le modèle tellement célébré, Mallarmé. « La vie des dieux est de la mathématique », disait le poète allemand Novalis. Et le poète français Paul Valéry : « La philosophie est une affaire de formes *. »
André Suarès, dont la prose analytique se hausse parfois jusqu'à des sommets visionnaires, manifeste l'obsession inguérissable d'un chrétien qui se révolte contre la rédemption, d'un chercheur de Dieu qui, au fond, ne veut pas trouver ce qu'il cherche avec une ferveur aussi obstinée. « Tu t'es fait sainteté, moi tragédie », tel est le mot provocateur et orgueilleux que Suarès place à la fin de son dialogue imaginaire avec Pascal.
L'atmosphère de Romain Rolland est tragique, comme celles de Suarès et de Péguy, mais chez lui, cette sombre ardeur s'allie à une flamme plus claire, plus tendre. La compassion devient dans son cœur une force créatrice, comme c'est le cas dans les cœurs de tous les grands amoureux de l'humanité. Même lorsqu'il s'agit de tempéraments aussi puissants que Beethoven, Tolstoï ou Michel-Ange, Romain Rolland semble enclin à accentuer les traits douloureux, les failles de l'être ; même son admiration est empreinte de compassion et jamais il n'admire plus ses héros que lorsqu'il sent chez eux cette éloquence de la miséricorde. Ce Français, militant en première ligne de la musique allemande et du socialisme international, s'écrie : « Mon cher Beethoven, tu es le plus grand, le plus fidèle des amis de tous ceux qui aujourd'hui luttent et souffrent ! » Les mêmes paroles pourraient être mises en exergue à la biographie du biographe.
La mission de Romain Rolland fut de confirmer à nouveau, d'approfondir de manière créatrice la gravité éthique, le sentiment de responsabilité morale et sociale de l'esprit français et européen. Tandis cependant que l'auteur de Jean-Christophe traitait de thèmes qui se voulaient de large portée, un autre romancier français poursuivait, dans le plus grand silence, une œuvre qui n'ouvrait pas moins de voies nouvelles. Romain Rolland, le philanthrope, prêchait la Révolution sociale ; Marcel Proust, l'analyste, accomplissait de son côté un acte révolutionnaire, en tant qu'artiste et psychologue. Sa sensitivité accrue de manière morbide reconnut et donna des noms à des nuances de la vie psychique pour lesquelles Freud n'avait encore inventé aucun nom. Avec la patience et l'impavidité de tous les grands chercheurs, Proust, dans sa Recherche du temps perdu , plongea dans les abîmes et les recoins les plus obscurs de l'âme humaine, devinant partout les choses les plus délicates, ressentant les plus éphémères, en quête des plus fugitives. En apparence complètement plongé dans les rites vides et les ambitions d'un snobisme fantasque, il était pourtant assez vigilant et lucide pour dresser la pathologie de toute une génération avec la main prudente et sûre d'un grand médecin. Tandis que sa vie se déroulait entre les idylles troubles de sa chambre de malade et le cérémonial fantomatique des salons mondains, il était en vérité toujours en route pour de nouveaux territoires et de nouvelles aventures.
Depuis Proust et grâce à sa sensibilité poreuse, nous savons désormais plus de choses sur l'homme que nous n'en savions auparavant. C'est comme s'il nous avait fait cadeau d'une longue-vue magique dont la lentille nous permet de contempler nos états intérieurs et les faits que nous vivons. Des choses désormais nous frappent que nous n'aurions pas su voir avant lui : des nuances, des relations entre les choses, des traits délicats, des tendances et des perspectives, un paysage de l'âme que nous n'avions pas pu encore fouler et qui nous offre des aperçus surprenants dans ses régions les plus secrètes.
Ainsi donc, aujourd'hui comme toujours, le génie français s'affirme, découvrant de nouveaux trésors, conférant une nouvelle noblesse à l'ancien héritage : les cadets n'ont pas moins d'esprit et d'invention que la génération des Romain Rolland et des Proust.
Jules Romains entreprit de ressentir et de présenter son propre drame individuel en relation organique avec un ensemble social dont on ne pouvait l'isoler. La sympathie avec le monde en général allait chez lui jusqu'à l'abnégation. « Je cesse d'exister, tellement je suis tout * » , assurait-il, non sans par ailleurs mettre expressément l'accent sur son existence littéraire en fondant une école qu'il appela l' unanimisme * .
Un peu plus tard, les surréalistes découvrirent les mystères du subconscient et imposèrent au monde littéraire leur culte agressif et charlatanesque de la paranoïa.
D'autres se rendirent célèbres en qualité de parfaits connaisseurs de la vie sexuelle internationale. Paul Morand, vaillant guide Baedeker des vices internationaux, décrivit avec élégance et sérieux les spécialités érotiques de toutes les capitales, depuis Stockholm jusqu'à Shangaï. Et pourtant lui aussi, malgré tout son snobisme et ses facilités littéraires, il a apporté sa contribution à l'intensification de l' élan vital * , ne serait-ce que parce qu'il a permis de faire entrer les boxeurs et la musique de jazz dans le domaine très fermé de la littérature française.
1. Pour mieux marquer sa familiarité avec la culture française, Klaus Mann cite presque toujours en français. Pour éviter la fastidieuse note « en français dans le texte », nous imprimons ces citations en italiques suivies d'un astérisque. (N.d.T.)
Alors que Paul Morand doit ses succès au talent et à un tempérament de proxénète prodigieusement insolent, Jean Giraudoux resta toujours le diplomate qu'il était dans sa profession annexe (ou bien était-ce la principale ?). Il a mélangé avec un tact remarquable et la technique la plus raffinée les atmosphères et les styles les plus divers pour en faire un cocktail toujours original, excitant de manière piquante. Il est possible qu'il manque à ses jeux poétiques et à ses cabrioles intellectuelles une certaine validité, une ultime force de conviction. Pourtant, comme tout cela est joliment exprimé ! Quelle adresse souriante dans ce feu d'artifice de bons mots, d'aperçus et d'images poétiques ! Comme Jean Giraudoux était français et peu importe à ce propos s'il se travestissait en Grec de l'Antiquité ou se présentait en costume romantique allemand ! Ambassadeur ailé du Quai d'Orsay et de la civilisation la plus profondément française, le poète-diplomate ne cessait d'aller de continent en continent, pressentant, collectionnant, s'assimilant partout de nouvelles valeurs, de nouveaux charmes. Et quoi qu'il pût découvrir ou emprunter, il reliait en esprit de la manière la plus naturelle à son propre grand héritage national, l'héritage de Marcel Proust, de Montaigne, de Baudelaire et de Balzac.
Le danger du provincialisme, si tant est qu'il ait jamais existé pour la littérature française, sembla définitivement aboli dans les années 20.
Valery Larbaud, un globe-trotter sensible et méditatif tout en même temps, enquêta sur les miracles et les merveilles des régions et civilisations lointaines.
Henry de Montherlant, barde enthousiaste des corridas et d'autres formes du sadisme sublimé, trouva en Espagne des rythmes et des accents d'une dureté, d'un éclat tels que le climat tempéré de la France n'en avait jamais connu. Sa prose, dans la hardiesse de son rythme, évoque justement au lecteur ces toreros dont Montherlant chante la grâce meurtrière.
Dans les premiers récits du romancier franco-américain Julien Green, les faits se présentent certes de manière plus provinciale, mais de quelle manière merveilleuse son art sait métamorphoser l'atmosphère d'une petite ville de la province française ! C'est bien là la langue de l'absence de patrie qui fait presque penser à Peter Schlemihl, car Green, comme Chamisso2, a deux pays d'origine, ce qui veut dire n'en avoir aucun. On trouve chez lui d'émouvantes consonances avec la profonde mélancolie de certains grands maîtres allemands ou français. Dans ses plus beaux romans, Léviathan et Adrienne Mesurat , le paysage vide et idyllique de la tragédie de Madame Bovary semble retrouver la sombre grandeur des Hauts de Hurlevent et les conversations prosaïques de vieilles filles nous surprennent par les tonalités intermédiaires les plus étonnantes, les tons d'une mélancolie profonde et vibrante, comme issue d'adagios romantiques.
Les mystères du boudoir perdent leur caractère d'ambiguïté homoérotique et deviennent innocents et sereins quand c'est la main délicate de Colette qui nous les présente. Une introductrice, pleine de tact et de science, nous conduit jusqu'à des festivités très risquées et nous rend témoins de jeux amoureux excentriques. Et pourtant, l'air qui règne dans ses délicieux divertissements * n'est jamais oppressant ni répugnant. On ne sent pas dans le monde de Colette les parfums artificiels, bien plutôt ceux des fleurs fraîchement coupées et de jeunes animaux. Les jeunes personnes dont elle nous fait faire la connaissance ont en effet plutôt la séduction naturelle et la sensualité de poulains sauvages. Qui leur reprochera leur indomptable coquetterie ou s'irritera de leurs accès de lascivité ? Les personnages de Colette ne sont pas immoraux, ils sont amoraux, au-delà du Bien et du Mal. Elle aussi, à sa manière, a donné à la littérature française un ton nouveau, des nuances qui n'existaient pas avant elle. Ou bien est-ce une tradition ancienne qu'elle adapte aux besoins de notre temps ? Sa sensualité souriante nous rappelle les grandes dames du xviii e siècle. La femme moderne, guidée par Colette, retrouvera-t-elle la grâce souveraine de ce style érotique en même temps raffiné et innocent ?
L'apport de Jean Cocteau est d'une nature troublante et ambiguë, moitié rite magique, moitié numéro de cirque vaillamment maîtrisé. Son art semble être à l'aise dans des zones où les faits concrets de notre monde n'ont plus guère de valeur : les lois de la pesanteur sont abolies et, avec elles, les postulats de nos bonnes mœurs. Cocteau, le clown visionnaire, le visionnaire clownesque, fonctionne comme une machine - la machine infernale * ! - expressément inventée par lui pour faire jaillir sans interruption des traits d'esprit foudroyants. Depuis trente ans, il répète et varie avec une verve inépuisable les procédés éblouissants de ses registres.
Le répertoire tellement admiré et tellement moqué de l'artiste Jean Cocteau est en même temps extrêmement coloré et étrangement monotone avec son chaos soigneusement calculé, brillamment mis en scène, un chaos d'extases et de culbutes, de vraie poésie et de caricature macabre. Les personnages sublimes des mythes antiques et des légendes médiévales se comportent avec l'intensité fébrile des névrosés contemporains, tandis que les enfants terribles * d'une bohème décadente stylisent leurs jeux suicidaires sur le modèle du mythe antique. Le poète maître des sorcières, chétif mais dynamique comme un arlequin dessiné par Picasso, dirige une revue hautement fantastique. Sa pipe à opium lui sert de baguette de chef d'orchestre. La musique au rythme de laquelle se meut cette parade scintillante est celle d'Igor Stravinsky, le Stravinsky de Petrouchka .
Quel spectacle incomparable ! Et pourtant horriblement creux et fantomatique...
Ce virtuose sait-il que son art qui provoque le vertige a aussi peu à voir avec les choses vraies et humaines que l'opium avec la religion ? - « L'opium ressemble à la religion dans la mesure où un illusionniste ressemble à Jésus *. » Aperçu remarquable d'un vieil opiomane et illusionniste...
Il manquait quelque chose dans toutes ces œuvres et expérimentations brillantes, même dans l'œuvre d'un génie parmi tous ces talents : Marcel Proust. Avec la patience fanatique d'un moine ou d'une fourmi, il resta toujours et entièrement concentré sur son idée fixe : détecter et exprimer ce qui est subtil au point d'être indétectable et inexprimable. Le rôle du moraliste ne lui convient pas. Pourquoi devrait-il analyser les conflits et les problèmes moraux d'une société qu'il trouvait envoûtante dans sa décadence ? Pourquoi son but aurait-il été de réformer un ordre social dont la dissolution présentait à l'artiste et au psychologue un spectacle aussi riche en couleurs ? Le grand observateur reste en dehors de la tragédie qu'il décrit. Son œuvre - peut-être la plus grande prouesse littéraire du siècle - nous offre mille points de vue nouveaux, des découvertes minutieuses ; il nous manque pourtant quelque chose d'autre, l'assurance d'une gravité morale, la consolation de l'amour.
Romain Rolland et Charles Péguy sont aussi, de manière très différente, des fanatiques, des possédés, les prédicateurs zélés d'une foi orthodoxe et les missionnaires d'une idée eschatologique. Le chantre de Jeanne d'Arc falsifie l'image complexe de la civilisation occidentale en soutenant le primat absolu de la composante latine et césarienne. L'auteur de Jean-Christophe dépouille la langue de Voltaire et de Rabelais de son arôme le plus spécifique : il la dénationalise au sens et au service d'un idéalisme un peu exsangue, au-dessus de la mêlée *.
Si ces deux grands écrivains nous déconcertent et nous irritent parfois, les vers et les essais magistraux de Paul Valéry nous apparaissent froids et abstraits, malgré tout le charme de leur architecture parfaite. Une époque ultérieure, plus mûre, plus heureuse, sera peut-être capable de jouir avec gratitude de cet art verbal hautement aristocratique, sacré et ludique en même temps. Quant à nous, moins lucides que ne le seront peut-être ces générations à venir et que ne l'a été le grand poète-mathématicien, nous ne trouvons pas chez lui de relation avec nos propres angoisses et dilemmes actuels.
Cette relation en revanche est forte et vivante chez Suarès et Claudel, et pourtant ces deux poètes n'éclairent que certains aspects de notre drame, tandis que tout le reste demeure dans l'ombre. Par ailleurs, ils nous impatientent parfois : Suarès en persistant avec une ténacité provocatrice à poser des questions auxquelles il ne souhaite visiblement pas de réponse ; Claudel en faisant comme s'il n'y avait pas du tout de question, mais seulement la foi et la révélation. Deux grands artistes, assurément, mais le premier a quelque chose du « procédurier », tandis que chez le second des traits d'une onctuosité ecclésiastique produisent un effet peu agréable.
Où est la synthèse d'ébauches et de promesses si diverses ? Où est l'esprit assez complexe et assez vaste pour réunir en soi de manière créatrice tous les courants et toutes les possibilités de l'époque ?
Telle était la question que nous nous posions alors, au début des années 20, avec tous les accents d'urgence de notre jeunesse désemparée en quête de conseils. Non qu'il manquât de prophètes et de pédagogues pour se mettre à notre disposition avec un zèle quelque peu importun. Nombre d'entre eux ne savaient que trop bien attirer pendant un temps par leur charme la « jeune génération », mais, en général, l'envoûtement ne durait guère.
Il y avait cependant un nom dont la fascination devait se révéler durable. Il était souvent mentionné, ce nom, parfois avec une nuance de blâme haineux, souvent avec une admiration à laquelle se mêlait la tendresse. C'était un nom qui semblait provoquer des réactions extrêmes, la répulsion ou le ravissement ; il n'était jamais nommé avec indifférence ou mépris.
Que pouvait signifier ce nom tant vanté, tant invectivé : André Gide ?

 

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