Michel Manière
Une maison dans la nuit
Né en 1948, Michel Manière a publié des romans et des
nouvelles aux Editions POL. Vous souvenez-vous de moi ?,
est paru en 1995 aux Editions Julliard, suivi de La femme distraite
(Grasset, 2005). Michel Manière anime des ateliers d'écriture dans
des milieux très divers : psychiatriques, bibliothèques, universités.
Première nuit
es voilà, ils y sont. Trois
jours qu'ils marchent. C'est le soir, ils s'arrêtent. Ils
pressentent que ce n'est pas une heure pour arriver, une heure pour
se montrer, pour frapper à une porte, que ce n'est pas une
heure que cette heure où le jour se défait, a déjà
renoncé, cède déjà, même s'il
flamboie encore, aux approches de la nuit. Ils le pressentent mais
n'ont pas de mots pour le dire. Ils disent seulement :
- Asseyons-nous.
- Quelle journée ! Mais ça y est, on y est.
Ils se défont de leurs sacs, les laissent tomber par terre,
dans ce silence mou des sous-bois qui absorbe les bruits, les pas,
s'y laissent tomber eux-mêmes.
- Ce que ça a été long !
- Et si court maintenant qu'on y est !
Et si brutal. Mais cela, ils ne le disent pas. Si brutal pourtant
qu'ils en sont comme sonnés, anéantis, prêts
à céder au silence mou qui les aspire.
Ils sont sur un plateau, le déploiement du paysage est imminent,
tout de suite derrière le rideau d'arbres, ils le savent.
Cependant, la forêt s'est encore resserrée autour d'eux.
L'ombre gagnant, elle se referme un peu plus à chaque seconde
qui passe.
Depuis trois jours, jamais ils n'ont connu autre chose que la marche.
Même dans le repos, même dans le sommeil, jamais rien
d'autre que cette tension d'avoir à arriver, cette justification
de soi par le but à atteindre, ce prétexte d'un rôle
à tenir, cette excuse -ce mensonge ?
Or il y a tout à coup dans cette pause une exigence de vérité,
une mise-à-nu déjà et, dans cette mise-à-nu,
un appel à voir l'autre, à se montrer à lui,
à se connaître enfin.
Se connaître, jamais depuis trois jours ils n'en ont eu l'idée.
Dans l'activité de la marche, dans la nécessité
de faire de leur corps une machine, d'assujettir à l'efficacité
leur volonté, leur imagination, leurs sens et leur intelligence,
jamais ne se sont une seule fois regardés.
Ils ne se regardent pas davantage à présent, et peut-être
moins encore, tenant sciemment sur leurs chaussures leurs yeux baissés,
pourtant ils savent que, s'ils les relevaient, ce serait fait :
ils se regarderaient.
Mais pour quel basculement ?
C'est alors qu'un vent soudain se lève où l'automne
est déjà tout entier, un frisson tout droit venu des
froids à venir qui passe sur chaque brin d'herbe, anime du
même froissement grandiose la multitude des feuilles, fait
ployer un moment la forêt tout entière, annonçant
la défaite, par avance consommée, de l'été.
Quand, aussi soudainement, il retombe, laissant derrière
lui le silence et des relents de décomposition, la nuit est
faite.
Déjà ils ont bondi, repris par leur fatalité
de marche, déjà franchissent le rideau d'arbres.
Et la maison est là.
Bien plantée dans la mer incertaine des lointains, lointaine
elle-même, toute petite, elle est en même temps, par
le vibrant halo que suscitent autour d'elle ses fenêtres éclairées,
proche à toucher.
Ils la regardent, interdits.
Et la regardent encore.
Et c'est alors, dans cette interdiction, cette suspension des gestes,
comme si la parole qui s'élève n'émanait d'aucun
corps, de personne en particulier, ou que, chacun la recevant de
l'autre, elle s'imposait à tous les deux dans l'autorité
de son évidence :
- Cette maison, la regarder, c'est comme se souvenir.
Voilà ce qu'ils entendent. Et peu importe qui l'a dit, une
telle parole, venue d'ailleurs, n'est pas faite pour l'échange,
pour les unir dans la reconnaissance d'une vérité
à partager -que devant cette maison ils sont comme devant
leur mémoire- et les amener ainsi à commencer à
se connaître, à en savoir peut-être un peu plus
sur cette mission qui est la leur... Non, une telle parole les rejette
au contraire loin l'un de l'autre -le brun aux petits yeux avides,
vifs quand ils traquent, ardents quand ils se fixent et pleins d'une
fièvre concentrée, le blond aux yeux trop grands,
trop bleus, trop clairs, dont on ne sait quelle glace les brûle-,
chacun dans son passé à lui, dans ce creuset originel
où bouillonne un magma qui ne demande qu'à le reprendre.
Ils ont in extremis le même mouvement de recul. C'est un réflexe
obscur, souterrain, animal, d'où toute connaissance est bannie.
Le peu qu'ils savent a reflué dans leurs mollets, leurs cuisses,
leurs bras, leurs mains, lesquels agissent d'emblée en conséquence
: portent les sacs jusqu'à un endroit abrité, en sortent
les casse-croûte, puis les sacs de couchage qu'ils déroulent
à distance l'un de l'autre, ôtent leurs chaussures,
massent les pieds douloureux et, pour finir, se roulent une cigarette
avec l'espoir que s'envole en fumée ce reste de conscience
qui, pour l'heure, tient encore le sommeil en respect.
Lorsque, enfin, ils s'endorment, c'est dans la même fiction
d'un matin lumineux qui, ayant vu la marée de la nuit se
retirer du golfe obscur qui les sépare encore de la maison,
leur en désigne avec netteté, solide et franc sous
le ciel bleu, le chemin.
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