Manicamp
Chirac s'en va
Mitterrand s'en va, publié en 1992 chez Olivier Orban, fut un succès de libraire. Il était signé Manicamp, pseudonyme tiré d'Alexandre Dumas. (Manicamp était un membre particulièrement spirituel et renseigné, de la cour du jeune Louis XIV). Pour la première fois un auteur prêtait à des personnages réels des aventures imaginaires. Tout était inventé mais tout fut pris au sérieux. Les personnages étaient ceux de la classe politique, de la presse et des gens du monde.
CHAPITRE PREMIER
Des honneurs par fournées. Pédérastie et modernité. Inquiétudes de Claude. La gauche en rade. Jeanne de Clèves. Le chef-d'œuvre du second mandat.
Le président décorait ses hôtes dans la salle des fêtes de l'Elysée. Elle était de style Grévy, lourdement ornée et affublée d'une moquette épaisse à motifs floraux. Des dispositifs ingénieux permettaient de l'augmenter ou de la réduire selon le nombre des invités. Les fenêtres étaient à l'épreuve des balles et les gardes républicains à l'épreuve du temps. Le buffet se disposait en trois endroits et associait les saveurs de l'Asie aux chichis de M. Pierre Hermé. Le kiwi le disputait au nénuphar. On sentait que tout cela avait coûté un argent fou.
Quand il décorait, le président procédait par fournées. Il attendait que les désirs soient mûrs pour les satisfaire et mélangeait les croix sans se soucier des genres. Etaient convoqués ce jour-là, pour le principal, un dessinateur rebelle, un chef d'Etat sud-américain, un médaillé olympique, un écrivain positionné, une actrice humanitaire et un pédéraste engagé. Il y avait aussi un ancien communiste qui s'était fait remarquer par la solidité de ses éditoriaux quand il dirigeait le journal du parti.
C'est par lui que le président commença. Le parti avait considérablement perdu en voix mais gagné en estime. Il semblait même qu'en avoir été apportait une touche indiscutable d'honnêteté, voire de probité. Dans une atmosphère formidable de poésie sanglante, ses anciens membres bénéficiaient d'une reconnaissance émue par la société qui les donnait en exemple et les citait avec attendrissement dans les manuels scolaires. A l'opposé du fascisme qui rampait sous les fenêtres et révélait plus que jamais sa nature sournoise, le communisme paré de toutes les beautés de la sensibilité moderne ressemblait à un bloc de gruyère sain et nourrissant.
Celui que le président décorait avait derrière lui une longue carrière d'intransigeance et de soumission aveugle aux ordres de Moscou. Comme il dirigeait le journal du parti il avait dénoncé, truqué, applaudi à chaque purge ordonnée par le Komintern. Il n'en était que plus apprécié et la presse, rendant compte de la liste des invités, n'avait pas manqué de noter avec dévotion qu'il recevait sa croix sur le contingent personnel du chef de l'Etat.
Le président venait de prononcer une phrase qui figurait sur son petit carton quand une difficulté d'élocution le fit trébucher. La personne qui lui faisait ses discours paraphrasait André Malraux : " Entre les communistes et nous, il n'y a rien. " C'était devenu " Entre les communistes et nous, il n'y a rien. Juste de l'estime ", mais le président en oublia les derniers mots. Le visage du communiste lui semblait tout à coup s'amollir et même s'étirer dans des dimensions incompatibles avec le sérieux de la cérémonie. Sans s'en apercevoir il répéta plusieurs fois la phrase de Malraux comme s'il essayait de plusieurs tours successifs, puis donna l'accolade à une forme indécise dont il avait totalement oublié le nom.
Le dessinateur rebelle fut expédié en deux minutes. Il avait acquis sa notoriété en mettant complaisament en scène les vices de la bourgeoisie qu'il dénonçait par ailleurs. Très à l'aise, il s'intéressait particulièrement à sa vie sexuelle et se dessinait entouré de jeunes personnes avec ce qu'il faut. Le président qui l'appela Gérard au lieu de Georges passa au suivant qu'il apercevait dans un brouillard diffus.
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