Premiers chapitres
Eduardo Manet
Ma vie de Jésus


Né à Cuba, Eduardo Manet est français depuis 1979. Prix du Goncourt des lycéens pour L'île du lézard vert en 1992, Prix Interallié en 1996 pour Rhapsodie cubaine (Grasset), Prix du Roman d'Evasion en 1999 pour D'amour et d'exil (Grasset), il a publié également La sagesse du singe (Grasset, 2001) et Maestro ! (Robert Laffont, 2002). Mes années Cuba (Grasset, 2004) a été magnifiquement accueilli par la presse.



Joseph arrête la charrue et entend sa mère dire :
- Cette terre a besoin de bras.
Plus tard, après le maigre repas du soir, Joseph apprend que son père lui négocie un mariage.

II

Une femme. Une épouse. Un corps chaud et tendre. Joseph se demande comment sont faites les femmes.
- Une fente.
Lui dit son père en guise d'explication. Et Joseph, le soir, se touche en pensant à ce mystère, à ce miracle.
La terre reçoit son orgasme.
Et Joseph se dit qu'un jour, peut-être, un bel arbre naîtra de sa semence.

III

- Comment est-elle ?
Se risque-t-il à demander à son père. Le vieil homme a un geste vague.
- Comme toutes les femmes. Celle-ci a l'air d'être une bonne pondeuse. Notre terre a besoin de bras.
Murmure-t-il en baissant la tête.
Joseph surprend le regard de sa mère et il soupçonne qu'on lui destine une fiancée laide ou malade.

IV

Le jour de la Noce arrive. Joseph est ébloui. Il n'a jamais vu quelqu'un d'aussi radieux. Son cœur se met à battre la chamade. Elle est si belle, sa fiancée ! Et ses yeux, malgré lui, se remplissent de larmes.
- Comment décrirais-tu ta fiancée ?
Questionne le père en souriant.
- Ce qu'il y a de plus précieux. Un soleil d'été. La rumeur des vagues. Une fleur. Un ange.
Il entend sa propre voix et reste pétrifié. Il n'a jamais parlé ainsi. Une autre voix parle à sa place.
Joseph-le-muet, disait-on de lui. Joseph-bouche-close.
Et voilà qu'à présent, il parle.

V

- Comment t'appelles-tu ?
Ose-t-il demander à sa fiancée.
Elle le regarde fixement sans répondre. Et c'est le père de Joseph qui intervient.
- Marie. Ta jeune épouse s'appelle Marie.

VI

Il veut la toucher, sentir sous ses doigts cette peau plus fine que les pétales du narcisse. Elle recule, une moue de dégoût lui crispe le visage.

VII

En observant la réaction de la fiancée, les parents de Joseph blêmissent.
- Je comprends pourquoi ils n'ont pas demandé de dot pour leur fille. Ils ont même proposé de l'argent pour que nous la prenions. Sa famille ne rêve que de se débarrasser d'elle. Marie n'apportera dans notre maison que chagrin et honte. Mon cœur me le dit.
Déclare la mère de Joseph d'une voix sourde.
- Assez !
Dit le père.
- Tant que je serai vivante, je le dirai haut et fort, on nous a fait cadeau d'une folle ! Le malheur est entré sous notre toit. Je vais me raser les cheveux et couvrir ma tête de cendre.
Ajoute la mère en s'éloignant.

VIII

Le silence et la tristesse sont les seuls invités à la Noce.
Quand le couple se rend dans la chambre nuptiale, le jeune mari veut enfin sentir le corps de son épouse contre le sien. Quand il s'approche, elle recule jusqu'au mur. Le regard de haine avec lequel sa femme le défie lui fait peur.
- Mais pourquoi ?
Joseph fait deux pas vers Marie, le cœur serré, les mains tremblantes.
- Je ne te ferai aucun mal... Je voudrais seulement...
- Ne me touche pas !
Il entend, pour la première fois, la voix de son épouse. La fureur et le mépris dont cette voix est chargée lui glacent le sang.
Il n'ose pas la toucher.
Ce soir-là, Joseph dort au pied du lit. Comme un chien.

IX

- Cette terre a besoin de bras...
Dit le père de Joseph, assis sous un vieil olivier rabougri, la tête entre les mains.
- Ta femme est plus sèche que le sable brûlé par le vent du désert. Pardonne-moi, Joseph. Je croyais faire une bonne affaire. Maintenant je comprends. Les pauvres n'ont droit qu'à des femmes laides ou folles. Un cadeau du ciel, me disais-je. Un cadeau ? Un fruit pourri ! Pardonne-moi de t'avoir offensé, mon fils. A présent, je meurs !
Et il meurt sous l'ombre rachitique de cet olivier stérile.

X

Joseph la regarde dormir.
Même quand elle dort, Marie garde les cuisses serrées et les doigts repliés dans ses poings fermés.

***



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