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Premiers chapitres

EDUARDO MANET
D'amour et d'exil

Né à Cuba, Eduardo Manet est français depuis 1979. Homme de théâtre et de cinéma, il est aussi romancier. Prix Goncourt des lycéens pour L'île du lézard vert en 1992, il a obtenu le Prix Interallié en 1996 pour Rhapsodie cubaine.

 

SAINT-SÉBASTIEN
Novembre 1998

« Ne laisse jamais personne te raconter des histoires sur l'exil », me répétait Antton le Basque quand j'étais petit, comme s'il avait peur que j'oublie ses conseils. « Jama´s. » Et il insistait sur le mot, jamais, en accentuant rageusement le son rude de la jota espagnole. Inoiz. Tout de suite après il reprenait le mot en basque, et cet inoiz résonnait à mes oreilles comme un coup de gong. Antton le lançait en l'air d'un geste violent de la main droite. Si je me souviens bien, ce mot avait alors pour moi la puissance dévastatrice d'une grenade. Inoiz ! « Ne laisse jamais personne t'en conter sur l'exil, Leonardo. Les gens disent n'importe quoi, ils essaient toujours de minimiser ce qui dérange leur confort quotidien. Crois-moi, certains mots font peur. Exil ! Voilà l'exemple typique d'un mot qu'on banalise pour mieux le vider de son douloureux contenu. Je sais de quoi je parle, Leonardo. Par sa seule présence, l'exilé provoque un étrange malaise, un pénible vague à l'âme. L'exilé est la fausse note d'une partition qui se voudrait harmonieuse, mais rien n'est plus désagréable qu'une fausse note, elle blesse la sensibilité, elle agresse le cerveau, elle grince à l'oreille, la fausse note. On aimerait, partout dans le monde, que l'exilé couvre sous un voile son regard angoissé. Une manière comme une autre de faire que tout rentre à nouveau dans l'ordre. Un concert de violons bien accordés, un crescendo mélodieux. Combien de fois l'ai-je entendue cette petite musique, Leonardo, combien de fois ai-je entendu dire, oui, bien sûr, il est exilé mais il s'est si bien adapté ! Personne, jamais, tu m'entends ? Jamais, inoiz, INOIZ ! personne sauf un abruti de naissance ne peut se résigner à ce triste état de fait. Car si l'exilé ne se plaint pas, s'il se tait, c'est pour mieux se protéger, mon fils. »
 
Leonardo Esteban traverse la chambre et fait coulisser les grandes baies vitrées qui donnent sur le balcon. Il avait bien spécifié à la réservation « une chambre au dernier étage, avec vue sur la mer ».
Pouvoir contempler du haut du mont Igueldo la baie de la Concha dont Antton le Basque lui avait tant de fois parlé, il y tenait beaucoup. Il entendait encore sa voix rauque qui donnait un accent tragique même à ses phrases les plus banales, comme si Antton ouvrait son cœur à chaque instant, pour ne dire que la vérité.
« Dieu a créé la Concha, Leonardo ! Du haut du mont Igueldo on aperçoit l'île Sainte-Claire en plein milieu de la baie, une perle dans sa coquille, un vrai coin de paradis ! Placer là cet îlot, relais entre la côte et le large, quelle idée géniale du Créateur ! A tes pieds s'étale ce morceau de côte basque entre l'Espagne et la France noyé dans le bleu atlantique du ciel et de la mer. Les jours de grand vent, la lumière vive et tranchante découpe les contreforts des Pyrénées avec netteté à des kilomètres. Sais-tu au moins comment on dit Saint-Sébastien en basque ? Donostia ! Quand j'étais gosse, je croyais que ce mot voulait dire "le don de l'hostie". Je rêvais qu'une fois devenu célèbre et puissant, j'imposerais à tous le vrai nom de ma ville, Donostia ! Notre dieu ! C'est d'une évidence radieuse. »
Leonardo fixe à leur anneau de fer les rideaux, et la nuit bleu foncé avec son firmament d'étoiles entre dans la chambre.
 
Assise sur le lit, le dos appuyé à deux confortables oreillers, nue et lascive, une coupe de champagne à la main, Berta Maria Diaz regarde son amant.
Leonardo sort de la douche, il a finalement enfilé ce pyjama de soie qu'il s'était pourtant juré de ne jamais porter.
Berta Maria sourit, le visage illuminé, et murmure pour elle-même :
« Onze ans déjà ! »
Onze ans qu'ils se connaissent et qu'ils font l'amour quand leurs activités respectives le leur permettent. Onze ans de fidélité à ces rituels dérisoires et charmants d'amants clandestins, et leur enthousiasme n'a pas pris une ride, à chaque rencontre un petit cadeau bizarre ou amusant, inutile mais nécessaire, à chaque fois la location d'une chambre dans un hôtel luxueux, leur amour vaut bien ça, il était exceptionnel, épisodique et de ce fait rare, une chambre digne d'accueillir leurs ébats des heures et des jours entiers, comme cette fois-ci, à Donostia.
« J'ai retenu la chambre pour trois jours », avait annoncé Leonardo.
Berta Maria Diaz sourit. Elle repense aux nombreux voyages que l'un ou l'autre, mais jamais les deux ensemble, avaient faits pour le compte du ministère du Commerce extérieur cubain.
Des voyages en alternance. Quand c'était au tour de Berta de partir, elle ne manquait jamais de rapporter à Leonardo un pyjama, mais pas n'importe lequel. Elle choisissait généralement les modèles les plus kitsch, des pyjamas de soie avec un dragon brodé au fil d'or au dos de la chemise, par exemple, ou des nénuphars roses sur un fond bleu pâle. Du temps où l'Union soviétique existait encore, Berta Maria, elle s'en souvient, avait sauté de joie en dénichant dans un marché de Leningrad un pyjama de grosse cotonnade grise à rayures noires. La pièce maîtresse de sa collection, un pyjama du goulag.
Mais le pyjama que Leonardo porte ce soir bat tous les records. Il est aussi inattendu et bizarre que ce voyage improvisé. Car pour la première fois depuis onze ans, Berta Maria Diaz et Leonardo Esteban, cadres supérieurs du ministère du Commerce extérieur, se rencontrent en dehors de Cuba.
Plusieurs fois déjà Leonardo Esteban avait accompli des missions en France. Il devait signer des accords, négocier des contrats, étudier des possibilités de développement avec des entreprises de ce pays, du côté de Bayonne et de Bordeaux. Une mission qui cette fois-ci ne devait durer qu'une quinzaine de jours mais qu'il n'avait eu de cesse de prolonger. Trois fois il avait expliqué avec sa précision et son sérieux habituels les motifs qui le retenaient en France. Et trois fois ses explications avaient été entendues à La Havane.
Et puis, plus rien, plus aucune raison professionnelle ne le retenait loin de chez lui. Le silence, ou quelque chose qui y ressemblait. Leonardo s'était contenté de dire qu'il se voyait contraint de rester en France pour un temps indéterminé, invoquant « des raisons personnelles ».
Cette situation ne manqua pas de déclencher une guerre des nerfs entre l'ambassade cubaine de Paris et le ministère de l'Intérieur cubain. La question que se posaient les services secrets cubains était simple. Leonardo Esteban, membre émérite du Parti communiste cubain, cadre au-dessus de tout soupçon, expert en commerce extérieur au dossier exemplaire, avait-il l'intention de déserter ?
Au début, les autorités de La Havane préférèrent observer un profil bas. Elles commencèrent par sonder leurs amis français et entreprirent une discrète enquête. A Bayonne, à Bordeaux, les services cubains ne manquaient pas de contacts sûrs. Quelques-uns travaillaient en étroite collaboration avec Leonardo Esteban et leur réponse avait été sans ambiguïté, rien dans le comportement de ce dernier ne laissait présager la moindre tension ni ne permettait de supposer qu'il abandonnerait son poste.
C'est alors que La Havane décida de se manifester de manière plus « officielle ». On délégua à Bayonne un fonctionnaire de l'ambassade cubaine pour essayer de dénouer les fils de son curieux comportement. L'entrevue qui se déroula dans un bon restaurant de poissons de Bayonne fut cordiale. Esteban et le fonctionnaire de l'ambassade qui se connaissaient bien passèrent un agréable moment. Leonardo remit à l'homme un document détaillé sur l'état de ses négociations, des accords, précisa-t-il, très positifs pour Cuba. Il se dit prêt à poursuivre son travail d'intermédiaire entre Cuba et les Français si le ministère le souhaitait et demanda, en outre, qu'on lui accorde un congé sans solde « pour des raisons personnelles ».
Ils avaient quitté le restaurant et s'étaient rendus dans un bar de la vieille ville, ils avaient bien mangé et bien bu et le fonctionnaire de l'ambassade semblait apprécier particulièrement le vieil armagnac qu'Esteban avait commandé.
Le fonctionnaire de l'ambassade contempla son verre à moitié vide et laissa planer un long silence. L'homme semblait réfléchir. Il se tourna enfin vers Leonardo et le regarda bien en face.
« Si j'en crois les journaux occidentaux que j'ai pu lire ici, en Europe la guerre froide est finie, mais entre Cuba et les Etats-Unis la situation est différente, tu le sais aussi bien que moi. Une guerre est toujours possible entre nos deux pays. Que des avions venus de Miami survolent d'un peu trop près le ciel cubain, et on tire dessus sans hésiter. Cuba se sent toujours menacé par les Etats-Unis, et un pays menacé considère ses fonctionnaires en voyage à l'étranger un peu comme... comme des soldats en permission.
- Je ne suis pas un soldat. J'ai toujours fait mon travail du mieux que j'ai pu. Jusqu'à maintenant, du moins.
- Maintenant... parlons-en... Je vais transmettre à La Havane ta demande... Sais-tu ce que j'aimerais écrire dans mon rapport ?
- Non.
- Leonardo Esteban travaille. Il souhaite prolonger son séjour en France parce qu'il est tombé amoureux d'une petite Française aux yeux doux. Pour un Cubain, révolutionnaire ou pas, une histoire de cul n'est jamais un péché capital, juste un accident de parcours. »
Puis le fonctionnaire s'excusa et disparut aux toilettes.
Un client au fond de la salle venait de mettre au juke-box un vieux succès américain, qui réveilla chez Leonardo Esteban de drôles de souvenirs.
Stormy Weather, la chanson préférée d'Hilda Reyes, sa première femme, la lumineuse danseuse qui aurait pu devenir prima ballerina du Ballet national cubain, l'élève ambitieuse d'Alicia Alonso.
Des siècles, pensa-t-il, que je n'ai pas dansé avec Hilda sur ce Stormy Weather qu'elle aimait tant ! Notre première rencontre, mon premier slow alors que, jeune révolutionnaire, je rejetais systématiquement tout ce qui venait des Etats-Unis. Je ne sais pas danser, lui avais-je dit. Viens dans mes bras, idiot, avait-elle répondu. Elle m'avait pris dans ses bras et, miracle d'amour, je m'étais mis à danser.
« La garce !
- Plaît-il ? » demanda un homme assis à la gauche du Cubain croyant qu'il lui avait parlé.
Au même moment le fonctionnaire d'ambassade refit surface.
« Non, ce n'est pas une histoire de cul, reprit Leonardo là où leur conversation avait été interrompue et sans attendre que l'autre se fût rassis sur son tabouret. Je suis à la recherche de mon passé, ou si tu préfères, de mon identité. Est-ce que ces mots te disent quelque chose ? »
Le fonctionnaire se pencha sur lui et plongea ses yeux dans les siens.
« Il ne s'agit pas de ce que je pense. Toi et moi on se connaît bien, Leonardo. Il s'agit de savoir ce qu'ils en penseront à La Havane, et ce qu'ils décideront. Je te conseille de rentrer à Cuba et de leur expliquer sur place.
- Je sens dans tes propos une vague menace. Sommes-nous revenus à l'époque où l'on essayait de séquestrer un fonctionnaire cubain à l'étranger, comme c'est arrivé à Madrid ?
- Non Leonardo, ce n'est pas une menace... tu as toujours été très estimé dans ton ministère. On a encore confiance en toi, alors, conseil d'ami... rentre au pays. »
Cette discussion avait laissé chez Leonardo Esteban un goût amer. Il s'attendait à une nouvelle initiative des autorités cubaines, mais ignorait par où elle arriverait et quelle forme elle prendrait.
De son côté le fonctionnaire, en bon professionnel, n'avait pas omis d'enregistrer la conversation entre Leonardo et lui sur le minimagnétophone ultrasensible qu'il portait dans la poche intérieure de son veston. L'ambiance du restaurant, et plus tard, celle du bar y étaient restituées à la perfection. Tout y était, Stormy Weather en fond sonore, les bruits de fourchettes, plus vrais que nature, les conversations autour, et même ce stupide « la garce » qu'il avait laissé échapper.
« Je n'y peux rien... »
 
Berta Maria Diaz avait eu droit à l'écoute de cet enregistrement.
Mais ses inquiétudes à elle étaient autres. Elles prenaient la force d'un orage tropical. Ses terminaisons nerveuses s'étaient mises en état d'alerte quand, une première fois, Leonardo lui avait dit au téléphone : « Je prolonge mon voyage en France. »
Le lendemain, elle avait couru chez son frère, colonel et haut fonctionnaire du ministère de l'Intérieur.
« Je veux rejoindre Leonardo en France. Trouve une excuse pour m'envoyer en mission ! »
La réponse de son frère avait été ferme et définitive.
« Niet !
- Je t'en supplie ! C'est au frère que je le de mande !
- Le frère en a par-dessus la tête de tes secrets d'alcôve : tu prétends ne pas vouloir divorcer de ton époux, si patient et compréhensif, pour protéger tes enfants. Je sais, moi, que c'est Leonardo qui te manipule, c'est lui qui a juré de ne plus jamais épouser personne après son désastreux mariage avec la Reyes. Alors, allez-y, continuez à jouer au couple maudit ! Ton amant, sache-le, fout la merde au Commerce extérieur, et comme d'habitude l'affaire retombe sur nos services de renseignement. Maintenant on nous dit "vous auriez dû le prévoir"... Prévoir quoi ? Leonardo a un dossier béton. Messager-agent de liaison à quatorze ans entre le M26 et les communistes au plus fort de la répression de Batista ! Travailleur volontaire aux beaux jours de la Révolution. Etudiant remportant tous les prix et toutes les distinctions, membre dévoué du Parti, expert en commerce extérieur et habile négociateur à l'étranger... qui dit mieux ? Et pour couronner le tout, amant de ma sœur qui, bien sûr, jamais ne coucherait avec un contre-révolutionnaire. Prévoir quoi ? Tu peux me le dire ? C'est toi qui couches avec lui, c'est toi qui devrais savoir s'il va trahir ou pas. Je n'ai jamais filmé ni enregistré vos ébats !
- Bravo pour ton sens de l'humour, mon cher frère, mais cette histoire ne me fait vraiment pas rire. Je t'en supplie ! Envoie-moi en France tout de suite !
- Jamais ! Tu m'entends, jamais ! Tu peux remuer ciel et terre, j'irai jusqu'à ordonner qu'on te retire ton passeport. »
Le colonel Diaz a tenu parole. Berta Maria trouva fermées toutes les portes qui jusqu'alors s'étaient ouvertes à ses demandes. Elle alla jusqu'à s'humilier auprès de son époux membre du Comité central. Ce mari qui l'adorait, ce mari qui acceptait tous ses caprices, s'avoua impuissant.
« Je n'y peux rien, Berta, crois-moi, cela ne dépend pas de moi. En haut lieu on préfère voir venir. Reste en dehors de cette histoire. »
En attendant, Berta Maria Diaz et Leonardo Esteban se parlaient tous les soirs au téléphone, conscients l'un et l'autre que leur conversation était enregistrée. Aussi se limitaient-ils à la version officielle : Leonardo devait prolonger son séjour pour négocier des accords commerciaux entre Cuba et le Pays Basque français.
Un soir au téléphone, il finit par lâcher quelques mots à Berta Maria au sujet de ce mystérieux « problème personnel ».
« Tu te souviens de mon parrain, Antonio Altuna, le Basque, dont je t'ai parlé un jour ? Je lui ai promis sur son lit de mort de retrouver, si j'en avais un jour l'occasion, des papiers de famille laissés en Pays Basque français. Puisque je suis ici et que je dois attendre... j'ai décidé de m'en occuper. »
Mais à mesure que les jours passaient, l'inquiétude de Berta Maria Diaz augmentait. Elle se mettait à douter de lui, de sa sincérité. Un soir, plus énervée que d'habitude et dévorée de jalousie, elle se déchaîna au bout du fil, déversant sur lui une cascade d'injures d'une telle obscénité que Leonardo, tout retourné, la supplia de se taire.
« Imagine qu'on nous écoute... tu sais bien com ment ça se passe...
- Dis-moi plutôt d'arrêter parce que tu bandes et que tu mouilles ton froc, mon amour ! J'emmerde ceux qui enregistrent ! » hurla-t-elle.
 
Quelques jours plus tard, à sa grande surprise, son frère le colonel la convoqua au ministère de l'Intérieur.
« Tu pars en France. Ordre supérieur. »
Et pour qu'elle sache à quoi s'en tenir, il lui fit écouter la conversation enregistrée par le fonctionnaire d'ambassade à Bayonne. Berta Maria sourit en entendant Leonardo lui expliquer qu'il ne s'agissait nullement d'une histoire de cul mais de la recherche de son identité.
Au son de sa voix, Berta Maria avait compris que son amant traversait une crise, une vraie crise morale. Il venait d'avoir cinquante-quatre ans. L'approche de la soixantaine fait peur aux hommes, comme celle de la quarantaine aux femmes, elle le savait pour l'avoir senti dans sa propre chair, elle qui dans un mois à peine aurait trente-huit ans. Pourtant, ce « la garce » jeté d'une voix forte lui laissait un goût amer. A qui pensait-il ? A elle ? Aux moments de plaisir si intense qu'elle procurait à son amant ? Elle adorait l'entendre la traiter de garce lorsque, au paroxysme du plaisir, il s'enfonçait en elle avec fougue.
Mais cette fois-ci ça n'était pas pareil, il y avait ce Stormy Weather en fond sonore, et cette façon désespérée qu'il avait eu de le dire lui faisait craindre le pire. Etait-elle devenue une garce à mépriser, une garce haïssable, et pour quelle raison ?
Berta Maria sentit le regard de son frère se poser sur elle, un regard froid, perçant, ce genre de regard capable de détecter les pensées les plus secrètes. Depuis qu'elle était gamine, elle avait appris à supporter ce regard de justicier implacable dont son frère était si fier. Et depuis cette époque, elle avait su naviguer pour trouver la faille, briser l'armure et obtenir de son frère une attitude plus souple ou un sourire complice.
Leur mère avait résumé en une phrase les relations du frère et de la sœur. « Le frère et la sœur... chacun connaît le point faible de l'autre, vous lutterez toujours à armes égales. »
« Et nous voilà, pensa Berta Maria, soutenant le regard de son frère, tu sais que je meurs d'envie de retrouver Leonardo, et je sais ce que te coûte ce renversement de situation.
- Quelle est ma mission, mon Colonel ? » demanda-t-elle, essayant sans succès de rajouter un trait d'humour au pathétique de la situation.
« "Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui ne rassemble pas avec moi disperse." Qui a dit ça ?
- C'est une autre version du slogan de Fidel : "Avec la Révolution tout, contre la Révolution rien."
- Non. C'est une citation de l'évangile selon Luc. Mais... venons-en au but de ta mission : ramener à Cuba la brebis égarée. C'est la seule façon de s'assurer que Leonardo Esteban ne joue pas contre nous.
- Et si j'échoue ? Et s'il refuse ? »
Ils étaient debout face à face, presque au garde-à-vous, s'observant comme deux chats prêts à bondir l'un sur l'autre. Leurs visages prirent la raideur d'un masque. Cette tension se prolongea jusqu'à ce que Berta Maria surprenne dans les yeux de son frère la petite flamme d'ironie qui précédait toujours son sourire.
« A quinze ans, tu rêvais de trouver l'homme qui te rendrait folle de lui et que tu rendrais fou de toi. L'amour parfait, tu disais. Et comme tu étais crâneuse et orgueilleuse, tu ajoutais :
- Un homme qui fera tout ce que je voudrai.
- Cela nous ramène à ta mission. Te sens-tu aujourd'hui capable de tenir ce pari. Oui ou non ?
- Avec l'aide de Yemaya, comme dirait notre mère, oui ! Je reviendrai avec Leonardo.
- Laisse Yemaya tranquille, et reviens avec Esteban. C'est un ordre. »
Le visage du frère avait repris la dureté du bronze.
 
 
 En débarquant à Roissy Berta Maria se dit qu'il fallait qu'elle trouve dans les boutiques de l'aéroport un pyjama à offrir à Leonardo. Le temps pressait, son vol pour Bordeaux ne lui laissait qu'une quinzaine de minutes, elle se mit à courir comme une folle dans la galerie commerciale, entrant dans les boutiques et accostant les vendeuses sans préambule : « Des pyjamas ? Vous vendez des pyjamas ? » Jetant un coup d'œil à sa montre, Berta Maria désespérait d'en trouver et s'apprêtait à rejoindre la zone d'embarquement lorsqu'elle tomba en arrêt devant un pyjama de soie rouge, une de ces parures made in Hong Kong qui semblait n'attendre qu'elle, pliée sur une étagère. Et grâce aux dollars que le ministère de l'Intérieur lui avait octroyés, elle n'hésita pas un seul instant.
Puis en attendant que l'on convie les passagers à monter dans l'avion, serrant son pyjama enveloppé dans un papier cadeau, elle commença à lui parler.
« Tu es d'un rouge insolent et grossier, le symbole de notre époque cynique et désinvolte. Tu me rappelles feu le drapeau communiste, c'est pourquoi je te baptise Rouge Désespoir. »
Parler aux objets, aux fruits, aux fleurs et aux animaux, elle tenait cette habitude de sa mère la Santera qui ne se gênait pas pour dire à qui voulait l'entendre : « Je suis noire, prêtresse de Santa Barbara, marxiste-léniniste, animiste, et alors ? »


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