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Laure Mandeville
La reconquête russe
Blandine Kriegel, 64 ans, philosophe, professeur émérite
des universités, a joué un rôle pionnier dans
la redécouverte de l'Etat de droit et la philosophie politique
française. Elle a été présidente du
Haut Conseil de l'intégration et conseillère du
Président de la République de 2002 à 2005.
Elle est l'auteur de livres importants, parmi lesquels : L'Etat
et les esclaves, réflexion pour l'histoire des Etats (Calmann-Lévy,
puis Payot).
Alexis Lacroix, 35 ans, journaliste, philosophe et germaniste
de formation, est actuellement rédacteur en chef-adjoint
à Marianne et au Magazine Littéraire.
INTRODUCTION
Le pouvoir carnivore
'aurais
tellement aimé raconter une histoire " positive ",
comme on dit aujourd'hui. Celle de la renaissance russe dont nous
autres Français rêvons depuis si longtemps. Celle d'une
Russie sortant du totalitarisme pour devenir " un troisième
Occident " aux côtés de l'Europe et des Etats-Unis.
Mais ce livre raconte un pays malade. Un pays " en guerre ".
En guerre contre lui-même. Il raconte la nouvelle bataille
russe. La contre-attaque d'un système que l'on croyait défunt
et qui, après avoir lancé la reconquête idéologique,
politique et économique du territoire russe, vient d'envoyer
ses chars contre la Géorgie. Avec la folle intention de récupérer
ses satellites perdus.
Bataille ? Contre-attaque ? Reconquête me direz-vous ? Si
vous faites abstraction des chars qui sont venus narguer les Géorgiens
jusqu'à trente kilomètres de Tbilissi et des discours
martiaux des maîtres du Kremlin, vous avez beau ouvrir les
yeux, vous ne voyez pas de bataille dans les rues de Moscou. Juste
d'immenses embouteillages qui du matin au soir, engorgent le centre
d'une capitale comptant le plus grand parc de voitures de luxe au
monde. Au premier regard, vous apparaît plutôt une ville
en plein boom, couverte de restaurants, de boutiques dernier cri,
de gratte-ciel scintillants et d'échafaudages qui font peu
à peu oublier les immeubles rongés par la crasse de
l'époque soviétique. Vous découvrez des gens
à l'allure moderne, bien habillés, qui vont et viennent,
travaillent, construisent leur vie, planifient des vacances à
l'autre bout du monde, surfent sur Internet et se passionnent pour
le football. Comme nous. Pourtant, si vous regardez d'un tout petit
peu plus près, si vous avez le courage de gratter cette aimable
surface en enlevant le glamour et les enseignes publicitaires qui
vous cachent la vue, si vous prenez le temps d'aller scruter les
ressorts de la pratique politique russe derrière la façade
des mots trompeurs et ambigus de " démocratie souveraine
" ou de " dictature de la loi " qui ont cours en
Russie, vous verrez que la bataille est en cours. Elle dure depuis
des siècles.
C'est la bataille du pouvoir russe contre la société.
La bataille d'un pouvoir carnivore qui, au nom de " l'intérêt
d'un Etat " largement fantasmatique, parfois même introuvable,
s'est à nouveau mis à dévorer son peuple qui
rêvait tant de liberté, d'Etat de droit, et disons-le,
d'Occident.
Cette bataille, on la découvre partout où ce pouvoir
devrait en principe être limité, contrôlé,
critiqué si la Russie était vraiment en train de devenir
une démocratie. Dans les salles de rédaction ultramodernes
des chaînes de télévision russe, où les
sujets mordants et les reportages de terrain ont cédé
la place à un véritable culte de Vladimir Poutine
; dans les prétoires des tribunaux, où les prisonniers
installés dans leurs cages doivent si souvent s'en remettre
à la raison du pouvoir et de ses fonctionnaires corrompus
; dans les bureaux des patrons d'entreprise qui doivent garder les
yeux rivés sur les règles opaques fixées par
la bureaucratie qui tient lieu d'Etat en Russie. Cette bataille
se déploie dans les régions, où les gouverneurs
ne cessent de se confondre en courbettes devant le Kremlin, afin
de mieux donner l'illusion qu'ils respectent la sacro-sainte "
Verticale du pouvoir " si chère à Vladimir Poutine.
Et aussi à la Douma, où les députés
votent presque immanquablement en fonction des directives que leur
susurre le Kremlin.
Cette bataille russe fait rage au Caucase Nord, cette frontière
sud instable, où le pouvoir a mis au pas la Tchétchénie
séparatiste à coups de canons sans vrai règlement
politique, et sans empêcher les germes de graves conflits
futurs de se propager insidieusement vers l'Ingouchie, le Daguestan
et la Kabardino-Balkarie. Et avec l'invasion russe de la Géorgie,
elle gagne désormais l'ex-empire, dont la Russie entame ouvertement
la reconquête.
Menée tambour battant par le nouveau pouvoir pour contrôler
son peuple, la bataille russe s'est aussi exprimée avec éclat
dans la manière dont le Kremlin a mijoté dans la plus
grande opacité le scénario de la succession de Vladimir
Poutine à la présidence. Derrière l'apparence
d'une élection démocratique, les jeux ont été
soigneusement orchestrés en coulisses par le petit homme
aux yeux froids qui s'est imposé comme le seul véritable
électeur de la scène politique russe. Et par les clans
de l'ex-KGB qu'il a installés à tous les leviers de
pouvoir du pays. Beaucoup en Russie s'en indignent en privé.
Ils ne sont pas d'accord. Ils souhaiteraient être maîtres
de leur destin. Ils enragent de voir quelques hommes sans légitimité
politique ni expérience de la vie publique se déchirer
pour tenter de promouvoir leur candidat. Ils comprennent fort bien
que derrière l'apparence de stabilité incarnée
par Poutine, " un véritable combat de dogues se joue
sous le tapis ", comme le disait déjà Churchill
à l'époque de l'URSS. Mais à l'exception de
quelques milliers d'opposants déterminés, regroupés
derrière la bannière de l'ancien champion d'échecs
Gary Kasparov, ils ne sont pas pour autant prêts à
se battre pour changer les choses.
Résignée, la population russe a accepté passivement
le scénario du Kremlin, s'en remettant à son "
Guide " pour décider de son avenir. Comme si seul "
le plan de Poutine " pouvait dessiner un futur, comme jadis
" le plan de Lénine " traçait la route de
l'avenir supposé radieux du communisme... Selon la plupart
des sondages, la société affirme même soutenir
à près de 70 % la ligne présidentielle. Cette
résignation spectaculaire signifie que dix-huit ans à
peine après l'effondrement du totalitarisme communiste, le
pouvoir russe a à nouveau confisqué le vote des citoyens
par l'établissement d'un système de pouvoir autoritaire.
Les Russes restent des dépossédés. Dépossédés
de leurs droits. De leur liberté. De leur destin. Forcés
d'accepter les rêves de puissance de Vladimir Poutine et de
ses hommes, ils sont redevenus les prisonniers du Kremlin.
Pourtant, avec quelle euphorie n'avait-elle pas élu son premier
président au suffrage universel, cette nouvelle société
russe qui sortait du soviétisme ! A l'époque, tout
paraissait possible. Eltsine, cet ancien du politburo qui avait
promis de mettre à bas le communisme, était aimé
à travers tout le pays pour son courage, sa force vitale
et la rébellion qu'il avait osée contre le sacro-saint
parti communiste. Jeté au bas de l'Olympe par le réformateur
Mikhaïl Gorbatchev, qui disait craindre ses excès populistes
et sa concurrence, il avait promis de mettre fin aux hésitations
de ce dernier qui, à force de vouloir réformer le
PC, s'était perdu dans des luttes intestines de pouvoir,
ne voyant pas venir le grand réveil des nations de l'empire
et l'éclatement de l'URSS qui approchait. L'heure était
à la fois grave et porteuse d'espérance. Des destins
se brisaient, des républiques entières s'en allaient,
séparant les familles, divisant les armées, soufflant
sur le pays une spirale révolutionnaire que rien ne semblait
pouvoir apaiser. Le pays tout entier bougeait. On découvrait
sa complexité, ses entrelacs, ses strates, ses minorités,
ses conflits gelés, ses malheurs longtemps occultés,
ses plaies béantes. Des partis émergeaient, se battaient
avant de disparaître. Sous la glace du communisme en train
de fondre, une société entière se réveillait,
demandant à prendre en main son destin. Par le vote. Par
la prise de parole. Elle avait pour la première fois, depuis
bien longtemps, le sentiment que le pouvoir était le sien.
Il était inimaginable de penser que cette vague démocratique
et libératrice allait finir par se briser sur les "
fondamentaux " politiques russes - l'arbitraire, la violence,
le diktat de l'Etat, l'obsession de l'empire - qui depuis des siècles,
l'empêchent d'avancer. Impossible d'imaginer que dix-huit
ans plus tard, la passivité et la résignation reprendraient
le dessus.
C'est pourtant ce qui est en train de se passer. Désabusés,
fatigués et meurtris par des réformes qui - si elles
ont rempli les magasins et ouvert le pays sur le monde extérieur
- ont apporté la guerre, l'instabilité et la disparition
des repères tout en creusant un fossé abyssal entre
riches et pauvres, les Russes se méfient désormais
comme de la peste des idées démocratiques. Ils ne
croient plus vraiment que leur vote puisse peser sur leur avenir
et ont tendance à prendre les décisions du Kremlin
comme des données météorologiques. La vieille
distinction entre " eux et nous ", entre " le pouvoir
et le peuple ", a ressurgi. Comme par une sorte de malédiction
historique que l'on ne retrouve pas dans les pays postcommunistes
d'Europe centrale, la société russe se trouve à
nouveau en marge d'un pouvoir tout-puissant, qui occupe tout l'espace.
Sans qu'ait pu être finalement scellé ce fameux "
contrat social " que nos philosophes des lumières jugeaient
indispensable à l'émergence d'une véritable
démocratie. Toute la question est de savoir pourquoi. Pourquoi
la tentative libérale et démocratique est-elle à
nouveau en train d'échouer en terre russe ? Pourquoi a-t-il
fallu que la transition postcommuniste y débouche sur le
retour aux affaires d'un régime autoritaire et arbitraire
incarné par les hommes de l'ancienne police secrète
soviétique ? Pourquoi le pouvoir a-t-il en Russie toujours
raison de la société ? Pourquoi, pris d'un antioccidentalisme
passionnel, ce pays continent est-il à nouveau tenté
de nous quitter ? Pourquoi, alors qu'elle est si malade, la Russie
cède-t-elle à nouveau à la tentation de la
reconquête de l'empire perdu, elle qui a pourtant tant besoin
de panser ses plaies historiques et de se reconstruire ? De nous
défier ? Et finalement de se punir, en se privant d'un vrai
dialogue avec cet Occident qui devrait être son interlocuteur
naturel ?
Pour essayer de répondre à ces questions cruciales,
c'est une sorte de roman de la Russie post-communiste que j'ai tenté
d'écrire ici. Un roman dont le principal personnage est le
pouvoir russe. Ses visages successifs. Ses tsars prisonniers des
hauts murs du Kremlin. Ses Raspoutine. Ses cuisines souvent nauséabondes.
Ses plans qui tournent trop souvent à la catastrophe. Ses
alliés. Ses adversaires. Et ses victimes.
Si j'utilise le mot roman, c'est que rien n'est plus romanesque
que cette réalité russe volcanique, qui oscille en
permanence entre le thriller politique, la farce et la tragédie
grecque.
Deux " héros " se sont imposés comme fils
conducteurs. D'un côté Mikhaïl Khodorkovski, ce
nouveau prince du capitalisme russe, qui profita du chaos de l'après-communisme
pour construire sans vergogne le plus grand empire pétrolier
du pays, avant de se retrouver confronté à l'ire du
Prince et à une forme d' " excommunication " destructrice.
Et de l'autre, Vladimir Poutine, ex-officier du KGB, devenu l'incarnation
du nouveau pouvoir russe, même maintenant qu'il a quitté
la présidence. Leur face-à-face résume les
deux prédations, oligarchique puis tchékiste, qui
se sont succédé en Russie. Il en dit long sur les
forces concurrentes qui continuent de s'affronter en Russie, depuis
l'époque des tsars. L'Etat et la société. Le
pouvoir et les oligarques. La bureaucratie et l'individu. L'Occident
russe et l'Eurasie. L'ordre et la liberté.
Ce n'est pas la première fois que la société
rate sa tentative. Il y avait déjà eu, par exemple,
en 1825, cette amorce, brisée dans l'uf, de révolution
bourgeoise des décembristes, ces aristocrates et ces officiers
revenus de la campagne de France la tête pleine des idées
des lumières. En 1861, était venu le règne
réformateur du tsar Alexandre II qui déboucha sur
l'abolition du servage, avant que son fils Alexandre III, marqué
par l'assassinat de son père, ne décide de serrer
les vis du pouvoir et de ralentir les réformes. Cette même
tentative de réforme resurgit sous Nicolas II, qui avait
appelé à l'aide les ministres Stolypine et Witte,
avant que le régime ne se durcisse sous la pression des terroristes
révolutionnaires. Puis, déboula 1917 et sa révolution
libérale submergée par le coup de force des bolcheviks
et l'instauration du communisme totalitaire.
A chaque fois, le mouvement libéral était arrêté
net en plein vol selon un cycle désormais éprouvé
: réforme, révolution, réaction. La réforme,
en général décidée par le souverain
et soutenue par les classes éclairées, suscitait la
libération de forces qui finissaient par mener à la
révolution et au chaos, pour finalement provoquer la réaction
de la bureaucratie d'Etat qui reprenait le contrôle, mettant
fin à l'expérience démocratique. La dernière
version de ce cycle commença en 1985 avec l'arrivée
de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, secrétaire général
du Parti communiste soviétique qui avait décidé
d'ouvrir la Russie au monde extérieur, pour tenter de "
sauver le régime communiste ". Le début du règne
de Boris Eltsine correspondit peu ou prou à une phase de
changement révolutionnaire pleine de promesses, car il marqua
la destruction du totalitarisme communiste. Mais il tourna très
vite à la foire d'empoigne entre les grands monstres du nouveau
capitalisme russe. Et avec l'arrivée au pouvoir de Vladimir
Poutine vint finalement la phase de réaction autoritaire,
au nom de la remise en ordre et de la modernisation. Là encore,
les trois phases se succédaient selon le même cycle.
Réforme, révolution, réaction.
A la décharge des Russes, il faut bien reconnaître
que sortir du communisme s'est avéré une tache colossale
et inédite. Surtout en Russie. Nul pays n'avait connu un
siècle aussi sanglant et aussi destructeur, à part
la Chine peut-être.
Les ruines du totalitarisme couvraient la Russie tout entière.
Ruines économiques, politiques. Ruines de l'empire qui éclatait
avec cinquante ans de retard sur ceux de France ou de Grande-Bretagne.
Alexandre Soljenitsyne en était bien conscient lui qui dès
1990 appelait son pays à " ne pas périr sous
les décombres du communisme 1 ". Ces ruines pesaient,
et pèsent encore d'un poids écrasant sur les esprits
et les comportements de ce pays meurtri.
Pour sortir avec succès du cloaque, il aurait fallu opérer
d'emblée une rupture politique et mentale drastique avec
le passé. S'en détacher, le rejeter. Il aurait fallu
un procès du communisme, comme il y avait eu celui du nazisme.
Mais ni la Russie, ni l'Occident n'étaient prêts à
cette remise en cause qui en aurait éclaboussé plus
d'un 2. La petite lucarne d'opportunité qui se présenta
à Boris Eltsine fin 1991, après le putsch raté
des conservateurs communistes, ne fut pas mise à profit pour
trancher dans le vif. Eltsine, le vieux communiste, qui avait pourtant
intuitivement compris l'enjeu de la condamnation morale du communisme,
n'eut ni le temps ni la force, d'aller contre la nomenklatura du
Parti et des services, qui le cernait de toutes parts.
Cela signifie-t-il pour autant que la Russie soit condamnée
pour toujours à osciller entre les périodes d'ordre
brutal et de liberté chaotique ?
Dans un livre brillant écrit en 1944 3, l'écrivain
Henri Massis réfléchissait sur ces " fondamentaux
" qui avaient tant contribué à forger le destin
de la Russie. Comme tant d'autres avant lui, il évoquait
cet espace russe, que rien ne borne jusqu'à l'Oural. Reprenant
une remarque formulée par le grand philosophe Vladimir Soloviev,
il en venait à l'idée curieuse mais séduisante
que l'absence de pierres avait empêché la construction
de villes en dur à travers la Russie, et que l'individu n'ayant
pu bâtir de véritables cités, n'avait pu créer
ce qui allait avec : des règles de droit, des contre-pouvoirs,
un attachement à la propriété privée
et les libertés individuelles qui vont de pair. N'ayant nulle
part où s'attacher, cet homme russe n'aurait donc eu d'autre
issue que de s'identifier à des valeurs plus globales : l'Etat,
l'empire, le pouvoir, la puissance...
Ces mots et ces concepts reviennent en force dans le discours de
Vladimir Poutine et ses méthodes de gouvernement. Ce n'est
pas un hasard. A travers l'histoire russe et soviétique,
persiste la place centrale de l'Etat et son mode de fonctionnement
carnivore, finissant par dévorer les contre-pouvoirs qui
émergent. S'épuisant dans la construction d'un Etat
gigantesque, allant chercher toujours plus loin des preuves de sa
puissance, l'Empire russe n'a jamais pu se transformer en "
jardin " cultivé et prospère. L'importance paralysante
de la bureaucratie, le rapport sacralisé au tsar qui a toujours
raison contre les " boyards 4 ", la faiblesse de l'individu
et de l'intérêt privé, jusqu'à l'importance
cruciale des services de sécurité dans le processus
politique apparaissent comme autant de tendances lourdes de l'histoire
russe, que l'on voit resurgir à intervalles réguliers,
pour entraver la réforme et l'ouverture démocratique.
Le joug tatar qui détourna la Russie de l'Europe pendant
près de trois siècles continue de peser sur son devenir.
De même que le poids de la tradition byzantine, qui présuppose
notamment une imbrication étroite du pouvoir et de l'Eglise
5. D'où l'actualité frappante de nombreuses réflexions
historiques sur le pouvoir et la société russes, de
Custine à Dostoïevski ou Gogol, en passant par Tchaadaïev.
Chacune à sa manière semble faire écho à
la période que la Russie traverse. " Dans un pays où
le climat et le gouvernement dévorent tout ce qui est faible,
il ne reste que des révoltés et des automates ",
écrit Astolphe de Custine au milieu du XIXe siècle
6.
Beaucoup en Occident arguent de cette continuité historique
indéniable pour sous-estimer les " dangers potentiels
" de l'évolution russe actuelle. A les entendre, il
ne faudrait pas s'effaroucher de voir la Russie emprunter une voie
autoritaire. Son absence de tradition démocratique la condamnerait
pour longtemps - voire toujours - au despotisme plus ou moins éclairé
de ses tsars. Une variante de cette approche très en cours
dans les chancelleries, consiste à s'en remettre à
la force supposément civilisatrice du marché et à
s'accommoder des mauvaises manières russes.
Cette vision d'une Russie condamnée à l'absence de
liberté n'est-elle pas un peu courte ? Ne cache-t-elle pas
l'incapacité de nos élites à réfléchir
en profondeur sur ce pays que nous souhaitons pourtant " partenaire
stratégique " ? N'est-il pas urgent de s'interroger
sur les raisons de la malédiction ancienne qui pèse
sur ce pays hybride, et de réfléchir au moyen de gérer
le tragique héritage d'un système communiste profondément
criminalisé ? En se contentant d'une réponse superficielle,
l'Occident botte en touche. Comme si la bataille qui se joue en
Russie ne nous concernait pas.
C'est une erreur. Car derrière la vitrine chatoyante du nouveau
capitalisme moscovite, la logique despotique russe déborde
sur l'Occident. A Moscou, Vladimir Poutine et son " associé
successeur " brandissent l'image de l'Ouest comme celle d'un
nouvel ennemi qu'il s'agit d'empêcher de marginaliser à
nouveau la Russie. Ils chevauchent à visage ouvert un national-capitalisme
dont on voit qu'il déstabilise aujourd'hui ses voisins immédiats
et l'Europe. Ils n'hésitent pas à brandir l'arme du
gaz et du pétrole, et sont en passe de nous priver, si la
Géorgie rebascule dans l'orbite russe, de la seule voie d'acheminement
des hydrocarbures d'Asie centrale indépendante de la Russie.
Cet autoritarisme doit nous interpeller. Car il ramène la
Russie dans des eaux dangereuses, favorisant l'élimination
des gêneurs, la haine de l'Occident, la psychologie de la
forteresse assiégée et la tentation de l'arme énergétique.
Alors que ce vent mauvais, rappelant l'Allemagne des années
30, souffle sur la terre russe, il est urgent de regarder la vérité
en face. Il émerge en Russie un mélange de nationalisme
brutal et d'impérialisme sans complexes, de volonté
de revanche et de puissance financière qui, si nous n'y prenons
pas garde, viendra, au-delà du problème géorgien
ou ukrainien, bientôt nous menacer. La formidable énergie
- presque miraculeuse après un siècle pétri
de souffrance et de destructions - qui monte des profondeurs du
pays finira-t-elle par avoir raison des tentations mortellement
dangereuses du régime poutinien ? Ou ne fera-t-elle qu'alimenter
la volonté de revanche et de puissance - l'ubris disaient
les Grecs - d'un pouvoir russe sans garde-fous ?
Ce livre n'est qu'un regard - ma version - sur l'incroyable roman
de la Russie postcommuniste qui se déroule sous nos yeux
depuis dix-sept ans. Le récit est inachevé et le recul
manque encore pour juger de ce qui se passe. Mais il m'est apparu
important de mettre noir sur blanc ce que j'ai pu voir et comprendre
de la complexe histoire du postcommunisme russe, vu la tournure
des événements et les mythes persistants, souvent
simplistes, que continue de susciter chez nous ce pays aux apparences
trompeuses.
Cela fait maintenant dix-neuf ans que je sillonne la Russie, l'ex-URSS
et l'ensemble de l'Europe orientale pour le Figaro, en suivant à
la loupe ses crises et ses espoirs, guidée par l'intérêt
professionnel évident que représente ce monde immense
et complexe, et aussi par la sympathie profonde que j'éprouve
depuis longtemps pour ce peuple et ce pays profondément attachants.
Ce travail a été intense, passionnant et douloureux
au regard des drames qu'a connus la Russie et que nous autres journalistes
avons vécus de près. Malgré les profondes et
nombreuses amitiés nouées en Russie, j'ai parfois
eu le sentiment que je me perdrais moi-même dans ce pays immense,
où l'individu ne pèse rien ou presque. Mais je ne
crois pas à la fatalité russe, persuadée que
l'avenir de ce pays et sa renaissance ne pourront se faire au bout
du compte qu'à l'Ouest.
Le tableau qui émerge de ces pages n'en est pas moins noir
et pessimiste sur le court terme. Il va à l'encontre des
évaluations optimistes de nombre de politiques, économistes
et hommes d'affaires occidentaux persuadés que la Russie
est en pleine renaissance et marche cahin-caha vers la démocratie.
Certains esprits obtus ne manqueront pas d'en déduire qu'il
s'agit d'un livre " antirusse ". En Russie, et curieusement
en France et dans le reste de l'Europe, ce terme est redevenu à
la mode pour épingler et fustiger ceux qui se risquent à
dresser un tableau critique de la réalité du pouvoir
poutinien et à en souligner les risques pour l'Europe. J'ai
d'ailleurs découvert en lisant le livre de l'un de mes confrères
allemands Boris Reitschuster, présent depuis 1990 en Russie,
qu'il devait faire face lui aussi aux mêmes accusations de
russophobie en Allemagne malgré la passion profonde et ancienne
qu'il éprouve pour le monde russe. Comme si la Russie se
résumait au Kremlin... et comme si critiquer le régime
instauré par Poutine revenait à s'en prendre au pays
tout entier. " Nous ne pouvons rester silencieux, réagit-il
dans son ouvrage, défendant avec force le devoir critique
des journalistes 7. Si vous découvrez qu'une maison est en
feu, la première chose que vous avez à faire est de
prévenir les résidents et les voisins, et de vous
attacher à combattre l'origine de l'incendie. Personne ne
vous accusera de ne pas vous être arrêté pour
admirer les rénovations et la beauté des pièces
avant de lancer l'alarme, personne ne vous dira que vos avertissements
étaient insultants ou que vous avez méprisé
les résidents. "
Je me situe dans une approche analogue. Car si espérer mieux
pour la Russie qu'un régime autoritaire et corrompu teinté
de relents staliniens signifie être antirusse, j'accepte de
courir le risque de l'anathème. Qui est le plus antirusse
dans cette affaire ? Celui qui dénonce l'ampleur des dérives
actuelles ou celui qui soutient ce régime au nom d'une stabilité
trompeuse ? Ne nous y trompons pas. Malgré sa façade
flatteuse et son luxe clinquant, la Russie est malade. Elle risque
de nous quitter. Au lieu de détourner les yeux, nous devons
nous demander d'urgence comment la rattraper.
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