Premiers chapitres

Laure Mandeville

La reconquête russe

Blandine Kriegel, 64 ans, philosophe, professeur émérite des universités, a joué un rôle pionnier dans la redécouverte de l'Etat de droit et la philosophie politique française. Elle a été présidente du Haut Conseil de l'intégration et conseillère du Président de la République de 2002 à 2005. Elle est l'auteur de livres importants, parmi lesquels : L'Etat et les esclaves, réflexion pour l'histoire des Etats (Calmann-Lévy, puis Payot).
Alexis Lacroix, 35 ans, journaliste, philosophe et germaniste de formation, est actuellement rédacteur en chef-adjoint à Marianne et au Magazine Littéraire.

INTRODUCTION
Le pouvoir carnivore

'aurais tellement aimé raconter une histoire " positive ", comme on dit aujourd'hui. Celle de la renaissance russe dont nous autres Français rêvons depuis si longtemps. Celle d'une Russie sortant du totalitarisme pour devenir " un troisième Occident " aux côtés de l'Europe et des Etats-Unis. Mais ce livre raconte un pays malade. Un pays " en guerre ". En guerre contre lui-même. Il raconte la nouvelle bataille russe. La contre-attaque d'un système que l'on croyait défunt et qui, après avoir lancé la reconquête idéologique, politique et économique du territoire russe, vient d'envoyer ses chars contre la Géorgie. Avec la folle intention de récupérer ses satellites perdus.
Bataille ? Contre-attaque ? Reconquête me direz-vous ? Si vous faites abstraction des chars qui sont venus narguer les Géorgiens jusqu'à trente kilomètres de Tbilissi et des discours martiaux des maîtres du Kremlin, vous avez beau ouvrir les yeux, vous ne voyez pas de bataille dans les rues de Moscou. Juste d'immenses embouteillages qui du matin au soir, engorgent le centre d'une capitale comptant le plus grand parc de voitures de luxe au monde. Au premier regard, vous apparaît plutôt une ville en plein boom, couverte de restaurants, de boutiques dernier cri, de gratte-ciel scintillants et d'échafaudages qui font peu à peu oublier les immeubles rongés par la crasse de l'époque soviétique. Vous découvrez des gens à l'allure moderne, bien habillés, qui vont et viennent, travaillent, construisent leur vie, planifient des vacances à l'autre bout du monde, surfent sur Internet et se passionnent pour le football. Comme nous. Pourtant, si vous regardez d'un tout petit peu plus près, si vous avez le courage de gratter cette aimable surface en enlevant le glamour et les enseignes publicitaires qui vous cachent la vue, si vous prenez le temps d'aller scruter les ressorts de la pratique politique russe derrière la façade des mots trompeurs et ambigus de " démocratie souveraine " ou de " dictature de la loi " qui ont cours en Russie, vous verrez que la bataille est en cours. Elle dure depuis des siècles.
C'est la bataille du pouvoir russe contre la société. La bataille d'un pouvoir carnivore qui, au nom de " l'intérêt d'un Etat " largement fantasmatique, parfois même introuvable, s'est à nouveau mis à dévorer son peuple qui rêvait tant de liberté, d'Etat de droit, et disons-le, d'Occident.
Cette bataille, on la découvre partout où ce pouvoir devrait en principe être limité, contrôlé, critiqué si la Russie était vraiment en train de devenir une démocratie. Dans les salles de rédaction ultramodernes des chaînes de télévision russe, où les sujets mordants et les reportages de terrain ont cédé la place à un véritable culte de Vladimir Poutine ; dans les prétoires des tribunaux, où les prisonniers installés dans leurs cages doivent si souvent s'en remettre à la raison du pouvoir et de ses fonctionnaires corrompus ; dans les bureaux des patrons d'entreprise qui doivent garder les yeux rivés sur les règles opaques fixées par la bureaucratie qui tient lieu d'Etat en Russie. Cette bataille se déploie dans les régions, où les gouverneurs ne cessent de se confondre en courbettes devant le Kremlin, afin de mieux donner l'illusion qu'ils respectent la sacro-sainte " Verticale du pouvoir " si chère à Vladimir Poutine. Et aussi à la Douma, où les députés votent presque immanquablement en fonction des directives que leur susurre le Kremlin.
Cette bataille russe fait rage au Caucase Nord, cette frontière sud instable, où le pouvoir a mis au pas la Tchétchénie séparatiste à coups de canons sans vrai règlement politique, et sans empêcher les germes de graves conflits futurs de se propager insidieusement vers l'Ingouchie, le Daguestan et la Kabardino-Balkarie. Et avec l'invasion russe de la Géorgie, elle gagne désormais l'ex-empire, dont la Russie entame ouvertement la reconquête.
Menée tambour battant par le nouveau pouvoir pour contrôler son peuple, la bataille russe s'est aussi exprimée avec éclat dans la manière dont le Kremlin a mijoté dans la plus grande opacité le scénario de la succession de Vladimir Poutine à la présidence. Derrière l'apparence d'une élection démocratique, les jeux ont été soigneusement orchestrés en coulisses par le petit homme aux yeux froids qui s'est imposé comme le seul véritable électeur de la scène politique russe. Et par les clans de l'ex-KGB qu'il a installés à tous les leviers de pouvoir du pays. Beaucoup en Russie s'en indignent en privé. Ils ne sont pas d'accord. Ils souhaiteraient être maîtres de leur destin. Ils enragent de voir quelques hommes sans légitimité politique ni expérience de la vie publique se déchirer pour tenter de promouvoir leur candidat. Ils comprennent fort bien que derrière l'apparence de stabilité incarnée par Poutine, " un véritable combat de dogues se joue sous le tapis ", comme le disait déjà Churchill à l'époque de l'URSS. Mais à l'exception de quelques milliers d'opposants déterminés, regroupés derrière la bannière de l'ancien champion d'échecs Gary Kasparov, ils ne sont pas pour autant prêts à se battre pour changer les choses.
Résignée, la population russe a accepté passivement le scénario du Kremlin, s'en remettant à son " Guide " pour décider de son avenir. Comme si seul " le plan de Poutine " pouvait dessiner un futur, comme jadis " le plan de Lénine " traçait la route de l'avenir supposé radieux du communisme... Selon la plupart des sondages, la société affirme même soutenir à près de 70 % la ligne présidentielle. Cette résignation spectaculaire signifie que dix-huit ans à peine après l'effondrement du totalitarisme communiste, le pouvoir russe a à nouveau confisqué le vote des citoyens par l'établissement d'un système de pouvoir autoritaire. Les Russes restent des dépossédés. Dépossédés de leurs droits. De leur liberté. De leur destin. Forcés d'accepter les rêves de puissance de Vladimir Poutine et de ses hommes, ils sont redevenus les prisonniers du Kremlin.
Pourtant, avec quelle euphorie n'avait-elle pas élu son premier président au suffrage universel, cette nouvelle société russe qui sortait du soviétisme ! A l'époque, tout paraissait possible. Eltsine, cet ancien du politburo qui avait promis de mettre à bas le communisme, était aimé à travers tout le pays pour son courage, sa force vitale et la rébellion qu'il avait osée contre le sacro-saint parti communiste. Jeté au bas de l'Olympe par le réformateur Mikhaïl Gorbatchev, qui disait craindre ses excès populistes et sa concurrence, il avait promis de mettre fin aux hésitations de ce dernier qui, à force de vouloir réformer le PC, s'était perdu dans des luttes intestines de pouvoir, ne voyant pas venir le grand réveil des nations de l'empire et l'éclatement de l'URSS qui approchait. L'heure était à la fois grave et porteuse d'espérance. Des destins se brisaient, des républiques entières s'en allaient, séparant les familles, divisant les armées, soufflant sur le pays une spirale révolutionnaire que rien ne semblait pouvoir apaiser. Le pays tout entier bougeait. On découvrait sa complexité, ses entrelacs, ses strates, ses minorités, ses conflits gelés, ses malheurs longtemps occultés, ses plaies béantes. Des partis émergeaient, se battaient avant de disparaître. Sous la glace du communisme en train de fondre, une société entière se réveillait, demandant à prendre en main son destin. Par le vote. Par la prise de parole. Elle avait pour la première fois, depuis bien longtemps, le sentiment que le pouvoir était le sien.
Il était inimaginable de penser que cette vague démocratique et libératrice allait finir par se briser sur les " fondamentaux " politiques russes - l'arbitraire, la violence, le diktat de l'Etat, l'obsession de l'empire - qui depuis des siècles, l'empêchent d'avancer. Impossible d'imaginer que dix-huit ans plus tard, la passivité et la résignation reprendraient le dessus.
C'est pourtant ce qui est en train de se passer. Désabusés, fatigués et meurtris par des réformes qui - si elles ont rempli les magasins et ouvert le pays sur le monde extérieur - ont apporté la guerre, l'instabilité et la disparition des repères tout en creusant un fossé abyssal entre riches et pauvres, les Russes se méfient désormais comme de la peste des idées démocratiques. Ils ne croient plus vraiment que leur vote puisse peser sur leur avenir et ont tendance à prendre les décisions du Kremlin comme des données météorologiques. La vieille distinction entre " eux et nous ", entre " le pouvoir et le peuple ", a ressurgi. Comme par une sorte de malédiction historique que l'on ne retrouve pas dans les pays postcommunistes d'Europe centrale, la société russe se trouve à nouveau en marge d'un pouvoir tout-puissant, qui occupe tout l'espace. Sans qu'ait pu être finalement scellé ce fameux " contrat social " que nos philosophes des lumières jugeaient indispensable à l'émergence d'une véritable démocratie. Toute la question est de savoir pourquoi. Pourquoi la tentative libérale et démocratique est-elle à nouveau en train d'échouer en terre russe ? Pourquoi a-t-il fallu que la transition postcommuniste y débouche sur le retour aux affaires d'un régime autoritaire et arbitraire incarné par les hommes de l'ancienne police secrète soviétique ? Pourquoi le pouvoir a-t-il en Russie toujours raison de la société ? Pourquoi, pris d'un antioccidentalisme passionnel, ce pays continent est-il à nouveau tenté de nous quitter ? Pourquoi, alors qu'elle est si malade, la Russie cède-t-elle à nouveau à la tentation de la reconquête de l'empire perdu, elle qui a pourtant tant besoin de panser ses plaies historiques et de se reconstruire ? De nous défier ? Et finalement de se punir, en se privant d'un vrai dialogue avec cet Occident qui devrait être son interlocuteur naturel ?
Pour essayer de répondre à ces questions cruciales, c'est une sorte de roman de la Russie post-communiste que j'ai tenté d'écrire ici. Un roman dont le principal personnage est le pouvoir russe. Ses visages successifs. Ses tsars prisonniers des hauts murs du Kremlin. Ses Raspoutine. Ses cuisines souvent nauséabondes. Ses plans qui tournent trop souvent à la catastrophe. Ses alliés. Ses adversaires. Et ses victimes.
Si j'utilise le mot roman, c'est que rien n'est plus romanesque que cette réalité russe volcanique, qui oscille en permanence entre le thriller politique, la farce et la tragédie grecque.
Deux " héros " se sont imposés comme fils conducteurs. D'un côté Mikhaïl Khodorkovski, ce nouveau prince du capitalisme russe, qui profita du chaos de l'après-communisme pour construire sans vergogne le plus grand empire pétrolier du pays, avant de se retrouver confronté à l'ire du Prince et à une forme d' " excommunication " destructrice. Et de l'autre, Vladimir Poutine, ex-officier du KGB, devenu l'incarnation du nouveau pouvoir russe, même maintenant qu'il a quitté la présidence. Leur face-à-face résume les deux prédations, oligarchique puis tchékiste, qui se sont succédé en Russie. Il en dit long sur les forces concurrentes qui continuent de s'affronter en Russie, depuis l'époque des tsars. L'Etat et la société. Le pouvoir et les oligarques. La bureaucratie et l'individu. L'Occident russe et l'Eurasie. L'ordre et la liberté.
Ce n'est pas la première fois que la société rate sa tentative. Il y avait déjà eu, par exemple, en 1825, cette amorce, brisée dans l'œuf, de révolution bourgeoise des décembristes, ces aristocrates et ces officiers revenus de la campagne de France la tête pleine des idées des lumières. En 1861, était venu le règne réformateur du tsar Alexandre II qui déboucha sur l'abolition du servage, avant que son fils Alexandre III, marqué par l'assassinat de son père, ne décide de serrer les vis du pouvoir et de ralentir les réformes. Cette même tentative de réforme resurgit sous Nicolas II, qui avait appelé à l'aide les ministres Stolypine et Witte, avant que le régime ne se durcisse sous la pression des terroristes révolutionnaires. Puis, déboula 1917 et sa révolution libérale submergée par le coup de force des bolcheviks et l'instauration du communisme totalitaire.
A chaque fois, le mouvement libéral était arrêté net en plein vol selon un cycle désormais éprouvé : réforme, révolution, réaction. La réforme, en général décidée par le souverain et soutenue par les classes éclairées, suscitait la libération de forces qui finissaient par mener à la révolution et au chaos, pour finalement provoquer la réaction de la bureaucratie d'Etat qui reprenait le contrôle, mettant fin à l'expérience démocratique. La dernière version de ce cycle commença en 1985 avec l'arrivée de Mikhaïl Gorbatchev au pouvoir, secrétaire général du Parti communiste soviétique qui avait décidé d'ouvrir la Russie au monde extérieur, pour tenter de " sauver le régime communiste ". Le début du règne de Boris Eltsine correspondit peu ou prou à une phase de changement révolutionnaire pleine de promesses, car il marqua la destruction du totalitarisme communiste. Mais il tourna très vite à la foire d'empoigne entre les grands monstres du nouveau capitalisme russe. Et avec l'arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine vint finalement la phase de réaction autoritaire, au nom de la remise en ordre et de la modernisation. Là encore, les trois phases se succédaient selon le même cycle. Réforme, révolution, réaction.
A la décharge des Russes, il faut bien reconnaître que sortir du communisme s'est avéré une tache colossale et inédite. Surtout en Russie. Nul pays n'avait connu un siècle aussi sanglant et aussi destructeur, à part la Chine peut-être.
Les ruines du totalitarisme couvraient la Russie tout entière. Ruines économiques, politiques. Ruines de l'empire qui éclatait avec cinquante ans de retard sur ceux de France ou de Grande-Bretagne. Alexandre Soljenitsyne en était bien conscient lui qui dès 1990 appelait son pays à " ne pas périr sous les décombres du communisme 1 ". Ces ruines pesaient, et pèsent encore d'un poids écrasant sur les esprits et les comportements de ce pays meurtri.
Pour sortir avec succès du cloaque, il aurait fallu opérer d'emblée une rupture politique et mentale drastique avec le passé. S'en détacher, le rejeter. Il aurait fallu un procès du communisme, comme il y avait eu celui du nazisme. Mais ni la Russie, ni l'Occident n'étaient prêts à cette remise en cause qui en aurait éclaboussé plus d'un 2. La petite lucarne d'opportunité qui se présenta à Boris Eltsine fin 1991, après le putsch raté des conservateurs communistes, ne fut pas mise à profit pour trancher dans le vif. Eltsine, le vieux communiste, qui avait pourtant intuitivement compris l'enjeu de la condamnation morale du communisme, n'eut ni le temps ni la force, d'aller contre la nomenklatura du Parti et des services, qui le cernait de toutes parts.
Cela signifie-t-il pour autant que la Russie soit condamnée pour toujours à osciller entre les périodes d'ordre brutal et de liberté chaotique ?
Dans un livre brillant écrit en 1944 3, l'écrivain Henri Massis réfléchissait sur ces " fondamentaux " qui avaient tant contribué à forger le destin de la Russie. Comme tant d'autres avant lui, il évoquait cet espace russe, que rien ne borne jusqu'à l'Oural. Reprenant une remarque formulée par le grand philosophe Vladimir Soloviev, il en venait à l'idée curieuse mais séduisante que l'absence de pierres avait empêché la construction de villes en dur à travers la Russie, et que l'individu n'ayant pu bâtir de véritables cités, n'avait pu créer ce qui allait avec : des règles de droit, des contre-pouvoirs, un attachement à la propriété privée et les libertés individuelles qui vont de pair. N'ayant nulle part où s'attacher, cet homme russe n'aurait donc eu d'autre issue que de s'identifier à des valeurs plus globales : l'Etat, l'empire, le pouvoir, la puissance...
Ces mots et ces concepts reviennent en force dans le discours de Vladimir Poutine et ses méthodes de gouvernement. Ce n'est pas un hasard. A travers l'histoire russe et soviétique, persiste la place centrale de l'Etat et son mode de fonctionnement carnivore, finissant par dévorer les contre-pouvoirs qui émergent. S'épuisant dans la construction d'un Etat gigantesque, allant chercher toujours plus loin des preuves de sa puissance, l'Empire russe n'a jamais pu se transformer en " jardin " cultivé et prospère. L'importance paralysante de la bureaucratie, le rapport sacralisé au tsar qui a toujours raison contre les " boyards 4 ", la faiblesse de l'individu et de l'intérêt privé, jusqu'à l'importance cruciale des services de sécurité dans le processus politique apparaissent comme autant de tendances lourdes de l'histoire russe, que l'on voit resurgir à intervalles réguliers, pour entraver la réforme et l'ouverture démocratique. Le joug tatar qui détourna la Russie de l'Europe pendant près de trois siècles continue de peser sur son devenir. De même que le poids de la tradition byzantine, qui présuppose notamment une imbrication étroite du pouvoir et de l'Eglise 5. D'où l'actualité frappante de nombreuses réflexions historiques sur le pouvoir et la société russes, de Custine à Dostoïevski ou Gogol, en passant par Tchaadaïev.
Chacune à sa manière semble faire écho à la période que la Russie traverse. " Dans un pays où le climat et le gouvernement dévorent tout ce qui est faible, il ne reste que des révoltés et des automates ", écrit Astolphe de Custine au milieu du XIXe siècle 6.
Beaucoup en Occident arguent de cette continuité historique indéniable pour sous-estimer les " dangers potentiels " de l'évolution russe actuelle. A les entendre, il ne faudrait pas s'effaroucher de voir la Russie emprunter une voie autoritaire. Son absence de tradition démocratique la condamnerait pour longtemps - voire toujours - au despotisme plus ou moins éclairé de ses tsars. Une variante de cette approche très en cours dans les chancelleries, consiste à s'en remettre à la force supposément civilisatrice du marché et à s'accommoder des mauvaises manières russes.
Cette vision d'une Russie condamnée à l'absence de liberté n'est-elle pas un peu courte ? Ne cache-t-elle pas l'incapacité de nos élites à réfléchir en profondeur sur ce pays que nous souhaitons pourtant " partenaire stratégique " ? N'est-il pas urgent de s'interroger sur les raisons de la malédiction ancienne qui pèse sur ce pays hybride, et de réfléchir au moyen de gérer le tragique héritage d'un système communiste profondément criminalisé ? En se contentant d'une réponse superficielle, l'Occident botte en touche. Comme si la bataille qui se joue en Russie ne nous concernait pas.
C'est une erreur. Car derrière la vitrine chatoyante du nouveau capitalisme moscovite, la logique despotique russe déborde sur l'Occident. A Moscou, Vladimir Poutine et son " associé successeur " brandissent l'image de l'Ouest comme celle d'un nouvel ennemi qu'il s'agit d'empêcher de marginaliser à nouveau la Russie. Ils chevauchent à visage ouvert un national-capitalisme dont on voit qu'il déstabilise aujourd'hui ses voisins immédiats et l'Europe. Ils n'hésitent pas à brandir l'arme du gaz et du pétrole, et sont en passe de nous priver, si la Géorgie rebascule dans l'orbite russe, de la seule voie d'acheminement des hydrocarbures d'Asie centrale indépendante de la Russie. Cet autoritarisme doit nous interpeller. Car il ramène la Russie dans des eaux dangereuses, favorisant l'élimination des gêneurs, la haine de l'Occident, la psychologie de la forteresse assiégée et la tentation de l'arme énergétique. Alors que ce vent mauvais, rappelant l'Allemagne des années 30, souffle sur la terre russe, il est urgent de regarder la vérité en face. Il émerge en Russie un mélange de nationalisme brutal et d'impérialisme sans complexes, de volonté de revanche et de puissance financière qui, si nous n'y prenons pas garde, viendra, au-delà du problème géorgien ou ukrainien, bientôt nous menacer. La formidable énergie - presque miraculeuse après un siècle pétri de souffrance et de destructions - qui monte des profondeurs du pays finira-t-elle par avoir raison des tentations mortellement dangereuses du régime poutinien ? Ou ne fera-t-elle qu'alimenter la volonté de revanche et de puissance - l'ubris disaient les Grecs - d'un pouvoir russe sans garde-fous ?
Ce livre n'est qu'un regard - ma version - sur l'incroyable roman de la Russie postcommuniste qui se déroule sous nos yeux depuis dix-sept ans. Le récit est inachevé et le recul manque encore pour juger de ce qui se passe. Mais il m'est apparu important de mettre noir sur blanc ce que j'ai pu voir et comprendre de la complexe histoire du postcommunisme russe, vu la tournure des événements et les mythes persistants, souvent simplistes, que continue de susciter chez nous ce pays aux apparences trompeuses.
Cela fait maintenant dix-neuf ans que je sillonne la Russie, l'ex-URSS et l'ensemble de l'Europe orientale pour le Figaro, en suivant à la loupe ses crises et ses espoirs, guidée par l'intérêt professionnel évident que représente ce monde immense et complexe, et aussi par la sympathie profonde que j'éprouve depuis longtemps pour ce peuple et ce pays profondément attachants. Ce travail a été intense, passionnant et douloureux au regard des drames qu'a connus la Russie et que nous autres journalistes avons vécus de près. Malgré les profondes et nombreuses amitiés nouées en Russie, j'ai parfois eu le sentiment que je me perdrais moi-même dans ce pays immense, où l'individu ne pèse rien ou presque. Mais je ne crois pas à la fatalité russe, persuadée que l'avenir de ce pays et sa renaissance ne pourront se faire au bout du compte qu'à l'Ouest.
Le tableau qui émerge de ces pages n'en est pas moins noir et pessimiste sur le court terme. Il va à l'encontre des évaluations optimistes de nombre de politiques, économistes et hommes d'affaires occidentaux persuadés que la Russie est en pleine renaissance et marche cahin-caha vers la démocratie. Certains esprits obtus ne manqueront pas d'en déduire qu'il s'agit d'un livre " antirusse ". En Russie, et curieusement en France et dans le reste de l'Europe, ce terme est redevenu à la mode pour épingler et fustiger ceux qui se risquent à dresser un tableau critique de la réalité du pouvoir poutinien et à en souligner les risques pour l'Europe. J'ai d'ailleurs découvert en lisant le livre de l'un de mes confrères allemands Boris Reitschuster, présent depuis 1990 en Russie, qu'il devait faire face lui aussi aux mêmes accusations de russophobie en Allemagne malgré la passion profonde et ancienne qu'il éprouve pour le monde russe. Comme si la Russie se résumait au Kremlin... et comme si critiquer le régime instauré par Poutine revenait à s'en prendre au pays tout entier. " Nous ne pouvons rester silencieux, réagit-il dans son ouvrage, défendant avec force le devoir critique des journalistes 7. Si vous découvrez qu'une maison est en feu, la première chose que vous avez à faire est de prévenir les résidents et les voisins, et de vous attacher à combattre l'origine de l'incendie. Personne ne vous accusera de ne pas vous être arrêté pour admirer les rénovations et la beauté des pièces avant de lancer l'alarme, personne ne vous dira que vos avertissements étaient insultants ou que vous avez méprisé les résidents. "
Je me situe dans une approche analogue. Car si espérer mieux pour la Russie qu'un régime autoritaire et corrompu teinté de relents staliniens signifie être antirusse, j'accepte de courir le risque de l'anathème. Qui est le plus antirusse dans cette affaire ? Celui qui dénonce l'ampleur des dérives actuelles ou celui qui soutient ce régime au nom d'une stabilité trompeuse ? Ne nous y trompons pas. Malgré sa façade flatteuse et son luxe clinquant, la Russie est malade. Elle risque de nous quitter. Au lieu de détourner les yeux, nous devons nous demander d'urgence comment la rattraper.



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