Jacques Mandelbaum
Anatomie d'un film
Né le 1er mai 1958 à Neuilly-sur-Seine. Critique de cinéma au Monde depuis 1995 et auteur de divers articles sur le sujet dans des ouvrages collectifs (Hou Hsiao-hsien, 1999, Jacques Rozier le funambule, 2001, Au sud du cinéma, 2004, Le cinéma et la Shoah, 2007, aux Ed. Cahiers du Cinéma) ainsi que de deux monographies (Ingmar Bergman et Jean-Luc Godard, Ed. Cahiers du Cinéma, 2007)
CH. 1
eudi 16 septembre 2004
: l'aventure de ce livre commence à proprement parler ce
soir-là, dans le lieu le plus propice à son sujet,
une salle de cinéma. Il s'agit du cinéma du Panthéon,
dans le cinquième arrondissement de Paris, où se tient
le défunt ciné-club du journal Le Monde, durant lequel
Arnaud des Pallières présente son nouveau ?lm, Adieu,
sorti dans les salles depuis le 8 septembre. La salle est comble,
comme animée d'une respectueuse ferveur. Un débat
suit la projection de ce ?lm ambitieux et grave qui prend délibérément
à rebours, par les questions qu'il soulève et la forme
qu'il leur assigne, un air du temps gangrené par la culture
dominante de la dérision, du désabusement et du cynisme.
Tout portait à craindre un esclandre, une attaque en règle
contre ce cinéma " intello-chiant " qui nuit, selon
la terminologie de plus en plus agressive et décomplexée
des zélotes de la loi du marché, à la bonne
santé de notre production nationale. Il n'en est rien. La
curiosité des spectateurs, l'avidité de l'échange,
la pertinence des questions qui fusent laissent penser que ce public-là
était sans doute conquis d'avance.
On en déduirait à tort que le Quartier latin n'est
que l'ultime réduit d'une cinéphilie en voie de disparition.
Réuni par la salle de cinéma, le public présent
est su?samment varié et ses interrogations su?samment diverses
pour faire circuler une parole très ouverte, témoignant
d'un intérêt plus large que celui du septième
art. Le ?lm y engage d'ailleurs. On parle sans doute de cinéma,
mais aussi bien de politique, d'histoire, d'immigration, de paysages,
de spiritualité, de croyance, de littérature et de
musique. Le cinéma d'Arnaud des Pallières, qui ne
craint pas de s'ancrer dans la haute culture et de le manifester,
a de toute façon des ennemis en nombre respectable dans les
cénacles de la cinéphilie. De ceux qui pensent, ?dèles
à leur credo contre-culturel, que rien de grand ne saurait
y être atteint qui ne passe par les voies de la trivialité
et de la contrebande. Pour ne rien dire de l'intérêt
intrinsèque de son ?lm, peut-être faut-il aussi imputer
la sérénité et le respect de ce débat
à la stature, pour le moins intimidante, du bonhomme. Culminant
à des sommets situés aux environs de deux mètres,
taillé en largeur sur le modèle de l'armoire normande,
a?ublé d'une barbe taillée au carré ?nissant
de le sculpter en hercule des tréteaux, il vous a, par l'e?et
de sa simple présence, un petit air de " avec qui voulez-vous
lutter ? " qui n'engage pas particulièrement à
ouvrir les hostilités. Cette masse physique se révèle
d'autant plus impressionnante qu'elle abrite une intelligence brillante,
une érudition et une agilité d'esprit qui peuvent
se mettre au service de la pensée la plus subtile comme de
la plus redoutable machine de guerre dialectique. A cet égard,
il su?t d'observer Arnaud des Pallières pour se faire une
idée de son cinéma, qui mène au travers d'un
matérialisme revendiqué aux sphères éthérées
de la métaphysique. Généralement, on aime ou
on déteste. Peu de place pour la tiédeur d'un juste
milieu. On est sommé de prendre parti.
Un exemple parmi d'autres : la présence discrète,
au fond de la salle, du cinéaste Alain Cavalier qui confère
à cette soirée une aura particulière, un signe
fort et émouvant de reconnaissance, venant d'un prestigieux
aîné qui a de longue date élaboré, loin
d'une industrie cinématographique qui l'a pourtant révélé,
une manière résolument nouvelle de faire des ?lms.
Cavalier, qu'un hasard facétieux tel qu'il les cultive et
les a?ectionne aura fait s'asseoir derrière le siège
où son propre nom ?gure (tous les sièges de la salle
du Panthéon a?chaient, avant sa récente rénovation,
au dos de leur dossier une plaquette portant le nom d'un cinéaste),
n'interviendra pas durant le débat mais me téléphonera
le lendemain pour entrer en contact avec Arnaud des Pallières
et lui manifester son soutien. S'il est moins sûr que jamais,
tant ses pôles commercial et artistique se sont éloignés
l'un de l'autre, que le cinéma constitue aujourd'hui la grande
famille qu'il n'a en réalité jamais été,
il est en revanche certain que des solidarités s'y tissent,
par a?nités d'esprit et de goût, par sentiment de défendre
en commun sinon une même idée du cinéma, du
moins une manière semblable de penser et d'habiter le monde
à travers sa représentation.
La comparaison s'arrête pourtant ici, car les chemins de ces
deux réalisateurs se croisent aujourd'hui en prenant une
direction opposée. A l'heure où l'auteur accompli
de Thérèse s'est semble-t-il dé?nitivement
éloigné de l'industrie pour uvrer, en vidéo
numérique, à un cinéma de la petite forme,
épuré et intimiste, réalisé sans acteur
ni équipe, Arnaud des Pallières, jeune cinéaste
salué à l'occasion de quelques uvres con?dentielles
par un succès d'estime mais qui n'a pas encore trouvé
le chemin du grand public, choisit quant à lui de relever
le dé? de l'industrie. C'est du moins ce qu'il m'explique
au débouché de la rue Victor-Cousin, tandis que nos
pas nous mènent à la terrasse désertée
d'un café de la rue Sou?ot. Satisfait de la tournure prise
par le débat, sans doute plus enclin à se livrer parce
qu'il se trouve entre deux ?lms dans un moment de relative détente,
le cinéaste m'explique qu'il s'apprête en e?et à
s'engager plus avant sur la voie royale de la ?ction, et à
jouer le jeu que ce choix implique à une époque où
la donne ?nancière et artistique se resserre dangereusement
: celui du sujet vendable, du scénario e?cace, de la notoriété
des acteurs. Je saisis donc ce moment opportun pour lui soumettre
une idée que je caresse depuis longtemps : l'accompagner
sur le long terme, en tant que journaliste et dans l'hypothèse
de ce qui n'est alors supposé devenir qu'un article de presse,
dans la préparation de son prochain ?lm.
Lancée un peu à l'aveuglette sur la foi d'une admiration
ancienne pour son travail, cette proposition ne se fonde sur rien
d'autre que la volonté de rendre compte, selon une formule
plus argumentée que l'ordinaire récit de tournage
qui nourrit les reportages des journaux et des magazines, de l'itinéraire
d'un jeune cinéaste français dans un système
de production devenu ces dernières années moins favorable
au cinéma d'auteur. Je ne sais donc pas grand-chose du nouveau
projet d'Arnaud des Pallières, hormis ce que peuvent en laisser
augurer les quelques rumeurs et indiscrétions de rigueur,
qui mêlent allégrement les demi-vérités
aux purs fantasmes. Que ma demande en elle-même le surprenne,
qu'elle soit formulée à un stade inhabituellement
précoce, qu'elle tombe à un moment de sa carrière
où émergent des enjeux très délicats
pour lui, quoi qu'il en soit, cette proposition le surprend, pour
ne pas dire qu'elle le déstabilise.
Ce vacillement, qui s'inscrit de manière visible sur le visage
d'un interlocuteur pris de court dont la machine intellectuelle
tente de gérer son retard, ne dure guère plus d'une
minute. Ce court instant passé, le cinéaste a non
seulement rattrapé son décalage, mais a déjà
massivement contre-attaqué : la réponse est non ordinairement
mais oui parce que c'est moi, et il s'agit au demeurant d'un accord
de principe subordonné à l'avis de son producteur
Serge Lalou. Pourquoi d'ailleurs ne pas intégrer cette enquête
au ?lm, sous la forme d'un ?lmage qui pourrait faire l'objet d'un
complément DVD ?
Ou comment transformer, en reprenant
la main au passage, une petite minute de retard en une échappée,
au bas mot, de quelques mois ! Un vieux ré?exe d'indépendance
journalistique me fait décliner la dernière proposition
aussi sec, mais tendre l'oreille à ce qu'Arnaud des Pallières
me révèle maintenant de son projet, qui a de quoi
aiguiser la curiosité.
Il s'agit d'une adaptation, transposée de nos jours en France,
des Lumières de Bullet Park, roman signé à
la ?n des années soixante par un orfèvre de la prose
américaine, John Cheever. La découverte de ce livre
(que lui avait recommandé son libraire) a donné envie
au cinéaste, qui n'a jamais signé jusqu'à présent
que des scénarios originaux, de " sortir de lui-même
". Ce sera donc à la fois sa première adaptation
littéraire, une tentative pour passer le mur du son de l'audience
grand public, et la recherche délibérée d'un
casting prestigieux susceptible de lui ouvrir le co?re des ?nanciers
du cinéma ; ce sera la confrontation d'un auteur radical
avec le grand cirque de l'industrie ; ce sera en?n le pari prométhéen
d'un artiste qui se fait une idée su?samment haute et démocratique
du cinéma pour se croire capable, sans vendre pour autant
son âme au diable, de toucher le plus grand nombre. On en
connaît plus d'un qui ont laissé leur art ou leur peau
ou les deux à la fois sur le tapis, à tenir ce genre
de douce rêverie pour réalisable. Ce sera donc, en
un mot, un périple humain, artistique et économique
aussi passionnant qu'exemplaire, dont je veux être plus que
jamais, quitte à négocier au couteau les conditions
de ma participation avec le producteur Serge Lalou.
Soyons honnête, au risque de ternir l'aura romanesque de cet
ouvrage : il n'y aura pas même besoin de sortir une lame.
Serge Lalou, autre redoutable machine à penser dans son genre,
est immédiatement séduit par la proposition, sur laquelle
il surenchérit à son tour : ne serait-il pas tout
aussi fondé, en raison du travail qu'implique une telle participation,
de songer à l'écriture d'un livre qui accompagnerait
la sortie du ?lm ? Si j'entrevois bien le risque d'accepter cette
contre-proposition qui pourrait assimiler mon travail à l'arsenal
promotionnel du ?lm, le danger n'est pas moins grand pour le producteur
et le cinéaste d'ouvrir ainsi la porte à un regard
extérieur. L'idée fait rapidement son chemin. Elle
me permettrait de donner à ce travail une ampleur à
laquelle il ne saurait prétendre dans le cadre de la presse
quotidienne, à assumer clairement la part subjective de cette
enquête, à y reconnaître une implication qu'il
n'est jamais de bon ton d'avouer dans le cadre de ma pratique ordinaire
de journaliste. Une enquête intéressée en quelque
sorte, qui concilierait, autant que faire se peut, la rigueur de
la démarche et l'engagement qui la fonde, la force du document
et la subjectivité du témoignage, tout en prenant
garde à ne pas passer sous silence les con?its et les antagonismes
qui pourraient naître de ce double postulat. Basé sur
la con?ance autant que sur le mutuel intérêt (fût-il
en l'espèce plus symbolique que matériel) des parties
en présence, l'accord tacite que je passe avec le cinéaste
et son producteur consiste en un libre accès à toutes
les phases de négociation et de préparation du ?lm,
en contrepartie de quoi je m'engage à respecter, durant cette
phase préliminaire, la plus élémentaire discrétion
sur ces opérations.
Cette entente ne va pas de soi. Le cinéma coûte cher
et la production cinématographique est une activité
qui, comme chacun sait, a autant à voir avec le monde de
l'art qu'avec celui de l'industrie du divertissement. Si sa réglementation
en France en fait aujourd'hui une a?aire essentiellement administrative
et fermement contrôlée, une survivance demeure de ces
manières occultes et illégitimes, de cette impureté
foncière et charmeuse qui assimilaient, il n'y a pas si longtemps
encore, les producteurs les plus ?amboyants à des bandits
de grand chemin. L'établissement d'un budget, les stratégies
destinées à le réunir, les multiples guichets
?nanciers, publics et privés, à solliciter, les acteurs
à convaincre, l'équipe à rémunérer,
tout cela fait du producteur, et dans une moindre mesure du cinéaste,
un homme de réseau dont l'activité consiste à
obtenir l'assentiment de ses divers interlocuteurs par des moyens
qui, selon la propre puissance qu'il représente, vont de
la séduction à la pression, en passant par l'argumentation
et l'échange de bons procédés. De cette cuisine
interne, tout ne peut évidemment se dire, ni se donner à
lire comme dans un livre ouvert à un étranger au sérail.
Même si, en dépit de ses ambitions a?chées,
Parc n'entre pas dans la catégorie des ?lms dont les tractations
peuvent donner matière à scandale, je ne tarderai
pas à m'apercevoir que, en dépit de la transparence
promise, bien des choses demeureront hors d'atteinte directe, qu'il
s'agisse des rencontres entre le producteur et ses interlocuteurs
?nanciers, ou de celles du cinéaste lors des prises de contact
avec ses acteurs. Trop d'enjeux à ce niveau, trop de danger
à autoriser la présence d'un journaliste dans les
antichambres des chaînes de télévision ou des
divers partenaires ?nanciers du ?lm, trop de perturbations à
craindre pour l'exercice de charme ou le coup de blu? qui devra
amener quelques vedettes du grand écran à cautionner
le ?lm. Le récit qui en résulte dans ce livre n'est
donc que partiellement le fruit d'une observation directe, et tire
sa substance, toutes les fois où il ne l'est pas, du recoupement
d'entretiens réguliers menés avec les divers protagonistes.
Au point que j'en viendrai rapidement et sérieusement à
me demander si le pari dans lequel je m'étais lancé
n'était pas aussi dangereusement utopique que celui d'Arnaud
des Pallières avec son ?lm. Deux raisons essentielles m'auront
fait surmonter ces doutes. La première est que les portes
et les archives du processus de fabrication me resteront malgré
tout largement ouvertes et que la possibilité me sera tout
du long o?erte de m'entretenir sans réserve et avec qui bon
me semblera du projet. La seconde, et la plus importante, est que
j'en arriverai à penser que ces restrictions n'auront pas
tant été occasionnées par une stratégie
délibérée de dissimulation que par la volonté
du producteur et du cinéaste de ne rien faire qui puisse
le moins du monde entraver les chances qu'a ce ?lm de se faire,
si possible dans les meilleures conditions. Arnaud des Pallières
et Serge Lalou auront joué ici, l'un et l'autre à
leur niveau, un gros coup dans une période qui, de fait,
se révélera en cours de route encore plus di?cile
qu'ils ne le pensaient pour le type de cinéma qu'ils défendent
pied à pied depuis quelques années.
Loin de me douter des embûches qui m'attendent, encore plus
loin d'imaginer celles qui se dresseront en nombre sur la route
du ?lm, je n'ai plus, en ces jours de septembre 2004, qu'une idée
en tête : commencer par le commencement, rattraper le plus
court retard de toute ma carrière de critique de cinéma
sur un ?lm, et me procurer illico le bouquin de Cheever. Quelques
jours y su?sent. Les Lumières de Bullet Park est un livre
orangé de deux cent soixante-dix pages, édité
par Le Serpent à plumes en 2003. La photo de couverture,
tirant sur le sépia, représente un alignement au cordeau
de maisons avec jardinets, et une longue limousine blanche au toit
noir, modèle des années cinquante ou soixante probablement,
garée devant l'une d'entre elles. Sur la partie supérieure
de la photo, le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage se découpent
sur un ciel atone. En quatrième de couverture, quelques informations
sur l'écrivain : il est né en 1912 à Quincy,
dans le Massachusetts, il est mort à New York en 1982. Le
texte dit encore qu'il est considéré comme le chef
de ?le de l'école du New Yorker dans les années trente
et qu'il est venu tardivement au roman, vers la ?n des années
cinquante. On peut ajouter qu'il fut l'un des maîtres de Raymond
Carver, écrivain dont Robert Altman s'inspira pour traduire
sa vision au vitriol de l'American way of life dans Short Cuts (1993).
Véronique Béghain, qui a consacré une étude
à Cheever (L'homme qui avait peur de son ombre, Belin, 2000),
montre que le puritanisme et le conservatisme supposés de
l'uvre recouvrent une charge subversive de grande amplitude.
Description minutieuse, clinique et hallucinée de la moyenne
bourgeoisie et de la banlieue résidentielle américaines,
elle met en scène, selon elle, l'étou?ante répression
des marges, sociale et sexuelle, qui prévaut dans l'Amérique
d'avant les années soixante-dix. Désignant, avec l'homosexualité
refoulée, l'" éviction du paradis terrestre "
comme un des motifs originels et récurrents de l'uvre,
la maison de banlieue y devient le lieu électif de la chute,
de la solitude et de l'enfermement du destin humain. Feuilletage
narratif, absence de linéarité, enchâssement
des récits caractérisent, sur le plan du style, l'écriture
de Cheever, dont l'apparente confusion relève de ce que Véronique
Béghain nomme un " assemblage polyphonique ".
On voit poindre ici, à travers cette sommaire description
de l'uvre de Cheever, tout ce qui a pu intéresser le
cinéaste des Pallières. C'est tout particulièrement
vrai des Lumières de Bullet Park. Le roman relate, en la
di?érant quasiment sur toute la longueur du récit,
la rencontre d'un personnage nommé Hammer (marteau) avec
un autre qui se nomme Nailles (nails = clous). Ce programme substantivé
qui ne présage rien de bon, Cheever le distille en trois
parties distinctes, avec une précision chirurgicale et un
sens aigu de l'absurde. Nailles est l'objet de la première
partie, en tant que prototype du puritanisme maladif de la bourgeoisie
américaine, irradiant depuis l'abri suburbain de la maison
familiale. Ravagé par un ennui abyssal, un désir de
bienséance qui con?ne à la terreur, une absence minérale
de dialogue et une contention massive des a?ects, cet univers, d'autant
plus terri?ant qu'il s'ignore tel, produit dans le corps du ?ls,
Tony, un irréductible symptôme d'asthénie. La
deuxième partie retrace, à la première personne,
le parcours de Hammer avant son installation à Bullet Park,
dans une maison jaune dont il aura longtemps rêvé avant
de pouvoir l'acquérir et y vivre ?nalement avec sa femme
un cauchemar quotidien. Hammer se révèle, tout autant
que Nailles, le produit du malaise américain, mais se détache
sur l'autre face de la médaille, celle du mystère
des origines, de l'errance chaotique, de l'individualisme forcené,
du délire rédempteur, de la folie criminelle. L'idéal
insupportablement déçu, l'hyperconscience du néant
où conduit le désir, la désagrégation
mélancolique de l'identité, la plongée dans
l'alcool le conduisent au passage à l'acte meurtrier comme
preuve ultime et négative de sa propre existence. Le magistral
épilogue du livre, qui scelle la rencontre longtemps attendue
entre les deux hommes autour de la tentative d'assassinat du ?ls
de Nailles par Hammer, déstabilise soudain le programme du
récit par sa terrible ambiguïté, enfonçant
le clou d'une humanité qui n'aurait d'autre choix de grandeur
que dans la négation d'elle-même ou dans l'accomplissement
de sa servitude.
Placée sous le signe de la digression poétique et
d'une dualité intimement solidaire (les deux récits
menés en parallèle, les personnages comme les deux
faces de l'Amérique), la structure narrative du roman n'est
pas sans évoquer celle d'Adieu, le précédent
?lm du cinéaste. Autre motif intéressant du roman,
et d'autant plus intrigant qu'il ne dépasse pas le niveau
de la digression, celui du rapport au judaïsme, dont on verra
à quel point il concerne des Pallières. Ainsi de ce
passage où le personnage de Hammer confesse sa tentation
de rejoindre cet univers culturel : " Au cours de ma deuxième
année d'études à Yale, je déposai auprès
du tribunal de New Haven une requête a?n de changer mon nom
de Paul Hammer en Robert Levy. Je ne sais trop pourquoi. Hammer,
bien sûr, était tout sauf un nom de famille. Levy possédait
pour moi une sonorité pure et simple et, puisque je n'appartenais
véritablement à aucune communauté, j'imagine
que j'espérais ainsi m'introduire subrepticement dans la
communauté juive. Dans un discours éloquent, mon avocat
souligna le fait que j'étais un enfant illégitime,
baptisé d'après un outil modeste et rudimentaire aperçu
par la fenêtre. Le juge, qui s'appelait Weinstock, rejeta
ma requête. " Ce passage, auquel le roman n'apportera
plus aucun écho explicite, est en vérité troublant.
Je me demande en le lisant s'il n'a pas contribué, plus ou
moins secrètement, à déterminer le cinéaste
à adapter cette histoire. Ne pose-t-il pas, d'une certaine
manière, la question fondamentale du rapport à la
loi, qui tourmente tant ce lecteur passionné de Kafka qu'est
des Pallières ? Partant, ne désigne-t-il pas la place
de l'artiste dans la société ? Le judaïsme, part
maudite de l'humanité et communauté impossible, dit
probablement quelque chose de l'irréconciliabilité
de cette position, telle que la conçoit le cinéaste
à travers ses propres contradictions. Peut-on à la
fois entretenir un rêve d'Amérique et l'ambition d'un
cinéma d'art, aspirer à une légitimité
populaire et créer des formes si déconcertantes, rester
?dèle à l'exigence d'une éthique intransigeante
et accepter les concessions qu'impose la loi du commerce ? Ces questions,
des Pallières les partage à bien des égards
avec un cinéaste auquel on n'a pas manqué de le comparer,
en bonne comme en mauvaise part, Jean-Luc Godard. Se serait-il lancé
dans ce ?lm pour tenter d'exorciser le Hammer, voire le Godard qu'il
porte en lui ?
Quoi qu'il en soit, c'est le travail du scénario qui occupe
pour l'heure toute l'attention du cinéaste, qui s'explique
sur les raisons qui l'ont amené à ?xer son choix sur
ce roman : " Outre le plaisir que j'ai eu à le lire,
ainsi que le traitement des personnages qui préserve toujours
de la tendresse à leur égard en dépit de sa
cruauté, ce qui m'intéresse essentiellement est qu'il
décrit dès les années soixante une situation,
celle de la ghettoïsation des classes sociales, que nous connaissons
aujourd'hui en France. Ce livre nous parle du devenir américain
de l'Europe et de la France. Depuis la Libération nous sommes
une colonie, je le dis par manière de constat, sans amertume.
J'ai eu un moment la tentation de tourner aux Etats-Unis, mais je
pense en dé?nitive qu'il sera beaucoup plus intéressant
de rester en France, où ce genre d'enclaves résidentielles
dans lesquelles la bourgeoisie se barricade est en plein essor.
Cette question de l'habitat permet de toucher quelque chose d'ultra-contemporain.
"
Au-delà de ce motif, ce qui stimule son désir sans
doute plus secrètement est la question de l'" adaptabilité
" du livre. Aussi toute adaptation cinématographique
soupèse-t-elle, en théorie, ce passage problématique
de l'écrit à l'image. En réalité, la
plupart des réalisateurs y échouent faute d'y avoir
sérieusement pensé. Dans le cas d'espèce des
Lumières de Bullet Park, la structure même du roman
donne déjà du ?l à retordre au cinéaste
: " Le génie du livre est tellement littéraire
qu'il est presque inadaptable. Une première partie avec le
point de vue d'un personnage à la troisième personne
et au présent. Une seconde partie avec le point de vue d'un
autre personnage à la première personne et au passé.
Un épilogue en?n qui les réunit. Comment faire avec
le cinéma où l'action, même passée, est
nécessairement au présent et où des personnages
dont le destin est lié doivent nécessairement cohabiter
assez tôt dans le plan ? Tout est à donc à réinventer
en termes de mise en scène. Et puis, même si j'ai longtemps
employé et détourné le système des citations
de textes dans mon cinéma, Parc est ma première véritable
adaptation : tout est là mais en même temps, rien ne
m'appartient. Il y a là pour moi, qui n'ai jamais puisé
dans une source unique et qui vient en fait de très loin
par rapport à la ?ction, un dé? de taille. De plus,
c'est un ?lm qui coûtera cher, or je sais que je ne suis jamais
aussi à l'aise que dans un ?lm fauché. C'est un vrai
problème pour moi, la richesse. Tout ce travail m'excite
donc énormément. "
Il l'excite d'autant plus qu'il a, sinon la conception précise
de ce que sera le ?lm, du moins des idées assez claires du
terrain où, à ce moment de sa carrière, ce
roman l'entraîne : " La lecture du roman me donne des
images, des désirs. La question de l'archétype, avec
la famille et l'étranger. Et celle de la mélancolie,
qui fait de ce livre un tableau du contemporain, avec une grande
gaieté mais une absence de joie. Fondamentalement, ce que
je veux faire, c'est un ?lm américain, un ?lm de surface.
Avec de la joliesse, du mélodrame, de la séduction
revendiquée. Une grande envie de beauté. Un ?lm d'enfance
aussi, comme un arbre de Noël. Je veux confronter mon cinéma
à une apparence de classicisme. C'est aussi le désir
de renvoyer quelque chose à l'Amérique, quelque chose
qui ne donne pas l'impression de résister, mais seulement
de renvoyer la balle, de ré?échir, au sens de Cocteau.
" Cette ré?exion, à elle seule, donne une assez
bonne idée de la manière dont des Pallières
conçoit son cinéma, assez loin, somme toute, du maniérisme
que ses adversaires clouent au pilori. Artiste engagé dans
son temps, le cinéaste se collette de longue date avec l'Amérique,
dé?nie comme le rêve, ou le cauchemar, dans lequel
nous sommes tous pris. Du point de vue de l'histoire du cinéma
comme de l'histoire du monde contemporain, ce souci, à la
fois esthétique et politique, semble doublement pertinent
et l'uvre du réalisateur témoigne de la constance
avec laquelle il l'envisage.
|