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Clara Malraux
Nos vingt ans
Clara Malraux (1897 - 1982). Née Clara Goldschmidt
dans la bourgeoisie juive d'Auteuil, elle devient traductrice et
journaliste. Elle a été l'épouse d'André
Malraux de 1923 à 1947.
La rencontre
n jeune homme est assis
parmi une trentaine de personnes, autour d'une table de banquet
et c'est lui qui, pendant des années, comptera plus pour
moi que tous les autres êtres. A cause de lui j'abandonnerai
tout, comme les Evangiles l'exigent de ceux qui aiment : tu quitteras
ton père et ta mère. Pour le moment je ne sais rien
de lui, il est placé auprès de mon amie Jane ; si
je veux le voir je dois me pencher un peu, ils parlent, plus exactement
il parle. C'est un très long et mince adolescent, aux yeux
trop grands, dont les prunelles ne remplissent pas l'immense globe
bombé : une ligne blanche se dessine sous l'iris d'un vert
délavé. Plus tard je lui dirai : vos yeux plafonnent,
plus tard je penserai à ses ancêtres marins qui devaient
avoir ce regard lointain, absorbé, plus tard j'ai pensé
- assez sottement sans doute - " il ne sait pas regarder les
gens en face ".
Je n'ai jamais entendu parler de lui, j'ignore tout de lui, depuis
cinq minutes seulement je sais qu'il existe parce qu'à certains
instants Jane rit. J'ai auprès de moi un traducteur d'allemand,
luxembourgeois, de l'autre côté la femme du poète
Salmon, dont Apollinaire a célébré les noces
dans un poème que je sais par cur : " C'est aujourd'hui
que mon ami André Salmon se marie... " Peu de choses
restent en elle de ce qui a pu justifier l'amour. Sa voix vibre
un peu fort, ses bras sont chargés de bracelets d'argent,
moi je porte, rapporté de Florence, un anneau d'or creux
du XVIIIe siècle, sur lequel se dessine un léger motif.
Ma voisine - je vois encore ses bras d'un brun soutenu - se penche
pour regarder le bijou, me dire qu'elle collectionne les anneaux.
On dit qu'elle a un certain goût des femmes, ce qui me gêne
un peu. En vérité je ne m'amuse guère à
ce banquet organisé par la Revue où vient de paraître
une de mes traductions. Si je la regardais plus soigneusement, je
saurais que le garçon, là-bas, y a fait paraître
une sorte de conte, de poème en prose. Mais non, puisque
j'ignore son nom, je ne serais même pas capable de faire le
rapprochement.
Le repas est terminé ; sans doute devrions-nous rester ici
- ces soirées se prolongent jusqu'à minuit - mais
Jane vient me dire à l'oreille qu'elle voudrait aller danser.
Allons danser. Nous sommes cinq : Yvan Goll, Jane, le Luxembourgeois,
l'inconnu. Ai-je vu dès ce soir qu'il marchait d'un pas long
qui le faisait osciller comme un mât, ou l'association avec
la mer est-elle venue plus tard, quand j'ai su que son grand-père
était un tonnelier-armateur, que sa famille paternelle naviguait
depuis le XVIIe siècle entre Dunkerque et Calais. Le dîner
se déroulait dans un restaurant du Palais-Royal. " Le
Palais-Royal est un beau pays ", dit une comptine sur laquelle
j'ai sauté à la corde ; les rencontres y ont été
nombreuses, autrefois, naguère. Comme si j'étais une
merveilleuse, moi j'ai rencontré là un fragment de
ma vie. Dans une des rues qui bordaient la cour somptueuse, après
avoir descendu quelques marches, on trouvait une boîte de
nuit décorée de guirlandes tricolores : le Caveau
Révolutionnaire. C'est sous des banderoles de papier signifiant
la révolte que j'ai échangé mes premiers mots
avec mon futur compagnon.
Il dansait mal ; je ne l'ai su qu'à la fin de la soirée
quand, délaissant enfin mon amie, il m'a invitée pour
un tango, surtout d'ailleurs pour m'apprendre que Jane lui avait
demandé, sous une forme à peine déguisée,
de ne pas s'occuper de moi. Etait-ce vrai ou déjà
infléchissait-il un peu la réalité ? J'ai admis
ce qu'il me disait, bien que rien en moi ne crût, d'une façon
générale, en la perfidie féminine, ni plus
précisément en celle de Jane pour qui j'éprouvais
alors beaucoup de tendresse ; mais je connaissais ses côtés
enfantins que trahissaient de grands yeux verts entourés
de cils rigides comme ceux d'une poupée, qu'accentuaient
encore des robes serrées au corsage pour ensuite s'évaser
en jupes de fillette Restauration, que soulignait une voix fragile,
rythmée d'un accent à peine heurté... Quand
il nous eut quittées, Jane constata que ce garçon
avait beaucoup d'esprit, ce dont je n'avais pu me rendre compte.
Le dimanche après-midi la famille Goll reçoit des
amis dans son appartement de deux pièces - un étage
d'une villa d'Auteuil, à cinq minutes de la nôtre,
assez plaisant avec ses meubles Biedermeier qui ne me dépaysent
pas. Je me sens à l'aise dans le mélange de français
et d'allemand qu'on y parle, au milieu de ces écrivains,
de ces peintres qui me semblaient inaccessibles il y a six mois
encore. J'y ai vu pour la première fois Marc Chagall et Bella
au tendre visage, au sourire virginal et maternel. J'y ai vu Gleizes
et son épouse dont on savait que, riche, elle était
entrée dans son mariage avec un artiste comme on entre dans
les ordres. J'y ai vu Céline Arnaul et Paul Dermée.
Sur la cheminée il y a une statue d'Archipenko, sur les murs
des tableaux de Javelinsky et de Delaunay. Ma présence ici
semble naturelle aux autres, me semble naturelle, je tutoie Claire,
je suis dans mon royaume. Pourquoi craindrais-je ce grand garçon
dont le teint, les cheveux et les yeux sont d'une couleur un peu
terne et de même valeur - " Vous êtes camaïeu
", lui dirai-je plus tard -, à la bouche longue qui
s'affaisse un peu, au menton dont le triangle semble menu comparé
à la hauteur du front, aux jolies dents, aux mains admirables.
Nous nous sommes installés l'un près de l'autre, dans
le rectangle d'une fenêtre et avons chuchoté au milieu
du brouhaha des autres, devenus bleuâtres et vaporeux dans
la fumée des cigarettes. La voix, un peu parigote, dit très
vite des choses curieusement denses, que je comprends avec juste
ce qu'il me faut d'efforts pour me réjouir : je suis une
initiée de la même secte que mon compagnon, je le sens
immédiatement. Lui aussi. Les phrases, les sujets s'enchaînent,
nous avons vingt ans, nous sommes en 1921. Il me parle des poètes
du haut Moyen Age - ne vient-il pas de traduire des fragments de
la Cantilène de sainte Eulalie ? - des satiriques français
que j'ignore. Il est l'ami de Fernand Fleuret et de Poinceau.
Je lui parle de Hölderlin et de Novalis, nous parlons de Nietzsche,
de Dostoïevski, de Tolstoï, dont il ne connaît pas
encore Guerre et Paix, il me parle de l'Espagne et du Greco, je
lui parle de l'Italie, des peintres que j'aime. " Je retourne
en Italie au mois d'août. - Je vous accompagnerai. "
Mais bien entendu il faut qu'il m'accompagne puisque j'essaye de
saisir ce que contient le monde. Aucune hésitation en moi
cette fois-ci, le moment est venu de me décider. Nous partirons
ensemble.
De retour à la maison, je dis à ma mère : "
C'est agréable d'être intelligente, car on plaît
aux hommes intelligents. " Curieuse constatation qui ne trouve
sa preuve qu'en soi, ma propre intelligence me portant garante de
l'intelligence d'un autre. Dès le lendemain mon jugement
est attaqué par A. F., que je n'attendais pas, qui arrive
tout essoufflé, un peu inquiet : " Vous n'allez tout
de même pas avoir une histoire avec ce garçon qui n'est
qu'érudition ? " Hé, hé, l'érudition
ne nuit pas à la finesse, à la rapidité, à
l'originalité profonde : l'intelligence est un sac qui tient
debout si on le remplit bien. Mais A. F. est quelque peu amoureux
de moi. Puisque j'ai eu du plaisir à parler avec celui dont
je viens de faire connaissance, puisque je sais que j'aurai du plaisir
à parler avec lui, je suis contente de penser que ce plaisir
ne naît pas de la privation de plaisir... Sur aucun plan je
ne suis une déshéritée ; j'ai le droit de choisir
et le droit d'être choisie.
Vers dix heures du matin " il " m'appelle au télé-phone.
Dans la chambre de ma mère je m'étends sur le lit,
l'appareil posé près de moi. Nous sommes en juin,
le balcon s'enfonce dans une petite forêt de branchages -
le balcon qui autrefois abritait mon peuple de nains. " J'aime
votre voix ", me dit une voix, dont ce sera la première
phrase qui m'intégrera à un univers charnel ; elle
a été prononcée au téléphone.
Maman va, vient, entre dans la pièce, s'impatiente de ne
pouvoir atteindre ses amies, moi j'écoute et je parle dans
la plus merveilleuse aisance. Déjà, je pourrais préciser
la valeur qu'" il " attache à chaque mot, la nuance
qui individualise pour lui celui-ci, décolore celui-là.
Le monde, nous ne l'abordons pas avec un système formé,
mais avec pas mal de connaissances, beaucoup d'ardeur, une grande
vigilance intellectuelle, une sensibilité semblable devant
la poésie et la peinture, une connaissance du passé
qui donne relief au présent. Nous avons le goût du
pittoresque, de l'inattendu, nous sommes riches, nous nous enrichissons
du rapprochement dans le temps et dans l'espace et nous parlons
pendant deux heures sans nous voir. " Tu es libre de faire
ce que tu veux, dit ma mère, mais j'aimerais aussi pouvoir
téléphoner. "
Le lendemain il est venu chez moi, la chaleur avait fait clore
les volets de ma chambre. Il s'est assis sur le divan, entre nous
j'ai posé une coupe de fruits que l'étoffe bleu dur
rendait d'un rouge sombre. Ses regards renouvelaient la pièce
que j'avais voulue en un style alors déprécié
: Louis-Philippard. Un cordon de sonnette brodé pend auprès
de la porte ; des mains de pensionnaires accumulèrent les
points qui forment les roses de mon tapis ; sur la cheminée
des vases d'albâtre encadrent niaisement une pendulette d'acajou
au motif de couleur émaillé. Tout cela n'est pas aussi
original qu'on pourrait le penser, sur un autre registre je l'ai
vu en Allemagne, ce dont j'informe mon nouvel ami.
Sans allusion au voyage que nous allons entre-prendre, nous nous
y préparons par une familiarité quotidienne, chacun
initiant l'autre au domaine qu'il est seul à détenir
: il m'emmène au musée Gustave Moreau, me montre des
albums d'Ensor, de Toulouse-Lautrec, je l'emmène dans les
recoins secrets du Trocadéro - avant d'arriver au serpent
emplumé, nous saluons en passant les mannequins poussiéreux,
aux têtes souvent recouvertes de coiffes, familialement groupés
dans des cuisines provinciales encombrées de rouets, de lits
clos, le tout, dans la réalité, aussi étrange
pour moi que les divinités mexicaines. Je lui révèle
les allées du bois de Boulogne, je lui apprends à
ramer, il m'emmène aux courses - nous aimons l'un et l'autre
profondément le jeu. Un jour nous découvrons que nous
avons, chacun de notre côté et ne nous connaissant
pas encore, vu de Max jouer cette dernière scène de
Tête d'Or que nous savons presque par cur. Ses connaissances
sont plus ordonnées que les miennes, les miennes plus internationales
que les siennes et il me dit un jour : " Je ne connais qu'une
personne qui soit aussi intelligente que vous : Max Jacob. "
Il avait vraiment le goût de l'érudition mais pour
quoi en fait n'avait-il pas de goût ? Plus tard, il m'a dit
: " Si je ne vous avais pas rencontrée j'aurais aussi
bien pu être un rat de bibliothèque. " Qui sait
? Telles que furent nos années, il devint - pour peu ou pour
longtemps, l'avenir en jugera - un merveilleux aventurier, un grand
écrivain, tout en restant un génial amateur. Hanté
par Nietzsche, bien entendu, et cela avant même que nous nous
connûmes. Dès lors aussi divisant les gens entre "
drôles " et " pas drôles " et reprochant
aux surréalistes de se prendre au sérieux. Que de
choses encore nous nous sommes dites, assis l'un près de
l'autre, marchant l'un près de l'autre, regardant les boutiques,
traînant sur les quais, buvant dans les bars.
Souvent, en ces débuts, il suscita en moi l'inquiétude,
quant à une solidarité féminine qui m'était
inconnue mais qui me fit soupçonner une solidarité
masculine également inconnue de moi : il me parla de l'éternel
féminin que je croyais réservé aux poèmes
de Laforgue, il me révéla l'existence de la misogynie,
révélation qui, je dois bien le reconnaître,
me porta un fier coup. Comment, ce n'était pas en tant que
moi-même que j'étais jugée ? Je m'étais
à peu près résignée à ce que
ce fût, partiellement, en tant que juive, que demi-étrangère,
mais quoi, il me faudrait désormais tenir compte, par-dessus
le marché, d'une sous-estimation de principe opérée
par une moitié de l'humanité et que je devais vaincre
pour parvenir à l'égalité avec ceux-là
peut-être qui ne me valaient pas ? J'étais stupéfaite.
Depuis peu je me savais plus vivante, intellectuellement, que mon
frère aîné, depuis longtemps plus intelligente
que mon jeune frère. Et puis, il y avait cette sorte de privilège
accordé aux filles de ma famille. Au demeurant je n'avais
qu'à regarder autour de moi pour constater que, vraiment,
les femmes de mon entourage étaient, sinon plus intelligentes,
du moins plus cultivées que leurs compagnons, absorbés,
eux, par la nécessité de gagner de l'argent ; notre
milieu présentait nombre de caractéristiques américaines.
Je ne me débattis pas trop - il est difficile de se défendre
de certaines attaques, fût-ce dans la personne des siens -
je réservais mon jugement mais, déjà, je me
sentais comme un peu déchue malgré ce que la comparaison
entre Max Jacob et moi comportait d'encourageant.
" Vous n'avez jamais été dans un bal musette
? " Non, je n'avais jamais été dans un bal musette
ni, au demeurant, dans une boîte de nuit ; je désirai
connaître l'un et l'autre dès qu'il m'en parla comme
d'un des aspects de la vie poétique et que je pus les rapprocher
de ce que je connaissais enfin de ses écrits, de Lunes en
papier. Plus encore, les endroits de plaisir montmartrois de l'époque
me parurent directement liés à sa sensibilité,
lui fournissant les éléments de son folklore visuel,
serpentins, boules de couleur, jambes gainées de soie noire
lancées vers des bouillonnements de dentelle. J'avais jusque-là
pensé aux cabarets nocturnes comme à des lieux de
vice, voici qu'ils m'apparurent comme des sources de pittoresque
sensibles à quelques happy few, dont je voulus être
le plus vite possible. Comment avais-je pu ignorer le french-cancan
et la java, aussi caractéristiques, découvris-je soudain,
de notre temps, que la tour Eiffel !
Un des grands lieux communs de l'époque voulait qu'une jeune
personne fût, non seulement, jusqu'à son mariage, privée
des joies sensuelles, mais encore d'un certain nombre de plaisirs
accessoires que devait lui révéler - avec les précédents
- l'époux unique. C'était, croyait-on, mettre toutes
les chances du côté de l'homme que de faire de lui
le détenteur de biens multiples, parmi lesquels le droit
de porter des bijoux de prix et des robes de grands couturiers -
ce que je faisais depuis belle lurette -, de fréquenter les
théâtres du boulevard et les " mauvais lieux montmartrois
". Du coin de l'il, quand il était à mes
côtés, je regardais celui qui ne serait pas mon mari,
mais, je le savais, l'initiateur en de nombreux domaines. L'échec
de mon aventure avec Jean m'avait préparée à
un total consentement, qu'il fût ou non accompagné
d'amour. Pour le moment, nous n'en étions qu'à une
amitié qui nous comblait l'un et l'autre. Restait que nous
avions décidé de partir ensemble. Peut-être
nous communiquions-nous trop de choses : quelque temps - un temps
assez court - son corps me troubla peu. Etait-ce parce que mes possibilités
d'abandon restaient fixées à la silhouette brune et
trapue, si dissemblable de celle qui m'accompagnait alors, de l'homme
dont je m'étais séparée il y a peu ou, aussi,
était-ce parce que l'ado-lescent avec qui je parlais tant
ne me désirait pas encore, ce qui, aujourd'hui, m'apparaît
comme normal, car j'avais beau faire, j'étais une petite
fille comiquement audacieuse, dans ses discours surtout, et dont
chaque geste trahissait l'inhabileté sensuelle.
" Vous n'avez jamais été dans un bal musette
? "
C'était par là que nous allions commencer. Quelques
jours je rêvai aux filles à corsages rouges, à
jupes noires, je tentai de me figurer l'homme-orchestre aux chevilles
duquel étaient fixés des grelots, qui tapait sur une
grosse caisse et actionnait des cymbales, d'entendre le rythme étiré
et brisé d'une java. Puis vint le dimanche qui devait débuter
par une réunion dans la vallée de la Bièvre
- peut-être dans les lieux décrits par Duhamel comme
étant le Désert de Bièvre - du groupe de la
Revue grâce à laquelle nous nous étions connus.
La présence des autres nous fit découvrir que nous
avions pris l'habitude de nous trouver seuls l'un en face de l'autre,
que nous possédions un ton propre à nos rapports,
déjà une série d'allusions à ce que
nous avions mis au point entre nous.
Le lieu de la rencontre était une clairière transformée
en cour par des maisonnettes de bois ; en son milieu s'élevait
une estrade qui, ce jour-là, devait servir à un conférencier
qui nous parlerait de la poésie nouvelle, appris-je, tandis
qu'assise à une grande table s'étirant sur l'un des
côtés de l'espace vide, j'avalais un repas médiocre.
Sur cette partie de la journée, c'est à cela que se
bornent mes souvenirs ; pour la suite, elle est restée plus
présente en moi. La conférence fut courte, les noms
d'hommes que je connaissais se succédèrent, les théories
qui présidaient à leurs uvres aussi. Puis des
exemples nous furent donnés sous forme de poèmes que
récitèrent ceux qui, parmi les présents, savaient
réciter, ce pour quoi je vis mon ami monter quelques marches
- de bois teinté de vert, pour autant que je me souvienne
- et s'exposer aux regards de tous sur une petite plate-forme surplombant
une table ; nous-mêmes, les auditeurs - une vingtaine - étions
assis sur des bancs comme les membres de quelque secte religieuse
discrète. Derrière les maisonnettes, les arbres de
grands parcs. Les femmes montraient leurs bras jusqu'aux épaules,
l'une d'elles portait une sorte de tunique grecque, verte. Pour
moi, vêtue d'une robe de jersey de soie blanche, à
larges mailles, je me sentais à l'aise dans mon corps et
dans mon esprit - ce qui est rare et ne dure guère. En l'occurrence,
l'apparition de mon compagnon sur l'estrade suffit pour me causer
quelque malaise : elle troublait un mode de pudeur que je n'ai pas
complètement perdu et qui fut plus atteint encore quand le
jeune homme commença de réciter des poèmes.
Puis la vibration de cette voix, déjà familière,
m'émut. Les vers étaient bien dits, avec chaleur,
avec habileté malgré l'étrange rapidité
d'un débit qui semblait prendre chacun à partie mais
qui s'adressait, sans doute, un peu plus à moi qu'aux autres.
Au bout d'un instant, cette présence des autres, je ne la
sentis plus que comme participant à mon émotion ;
j'aimais leurs applaudissements quand la voix s'arrêta, après
avoir lancé, dans une chaleur assez exceptionnelle qui devait
rendre pesant jusqu'au costume gris clair chiné du récitant
- la longue mèche qu'il a gardée jusqu'aujourd'hui,
détachée du reste des cheveux divisés un peu
à gauche par une raie bien sage, traversait son front entre
les sourcils -, des vers que je n'ai pas besoin de relire pour les
retrouver :
Ne valent pas l'amour qu'on fait à la servante,
Parce que c'est au cur qu'on a froid quand il vente...
Le poème était d'André Salmon qui, pour autant
que je me souvienne, se trouvait parmi nous. Il s'intitulait Le
Voyageur. Nous avons beaucoup voyagé... ensemble... séparément.
Penser que tout cela s'inscrivait déjà dans ce poème
est de mauvais goût. Je ne déteste pas absolument le
mauvais goût, la romance, une certaine facilité même.
Encore les aimais-je davantage à vingt ans tout en le sachant
moins - le cur, le vent, la servante, l'amour et ce grand
garçon à la marche tanguée.
Ensuite, tant de gens rassemblés nous gênèrent.
Nous sommes revenus à Paris, par le train. Après avoir
traîné un peu sur le boulevard, amusés par une
foule dont rien ne nous rapprochait, nous sommes entrés chez
Noël Peters, restaurant disparu depuis lors et qui s'enorgueillissait
d'une nourriture italienne plus coûteuse que celle des aimables
Poccardi. Les banquettes en étaient de velours rouge cossu,
les vitres s'ornaient d'arabesques en style métro qui déjà
nous amusaient : le tout se situait dans un passage et j'avais,
à travers Aragon, découvert le particulier des passages.
Mais le fait même d'aller seule avec un garçon, dans
un restaurant de demi-luxe, constituait une escapade pleine de charme.
Je m'amusai à choisir mes plats, moi qui étais soumise
à ceux qu'on m'imposait, fût-ce chez nous, fût-ce
à l'hôtel. Ce n'était pas mal, la liberté.
Un peu de réflexion m'aurait amenée à constater
que je la devais à un homme, comme toutes les femmes de la
bourgeoisie. Je ne poussai pas mes réflexions dans ce sens,
et l'eussé-je fait, je me serais dit que mon cas n'en restait
pas moins particulier par l'absence d'engage-ment, sinon de ce voyage
à Florence dont nous parlions rarement parce que nous y pensions
souvent. L'émotion suscitée par le poème, je
la traînais comme Ophélie sauvée au dernier
moment traînerait des algues prises autour de ses pieds, de
ses bras. L'adolescent en face de moi avait - comme toujours - le
visage secoué de courtes vibrations nerveuses qui, en cet
instant, semblaient nées de l'intensité de sa participation
à toutes les émotions que l'art peut susciter. Quelques
heures plus tard nous avons participé à celles que
la vie peut susciter.
Pourquoi m'étais-je habillée ainsi ? Pour lui plaire.
Je sentais qu'il aimait le luxe, les parures, avec raison m'affirmais-je.
Car enfin la sensibilité ne s'arrête pas au seuil prescrit
par ceux qui en possèdent peu. L'un de mes plus grands sujets
d'étonnement me fut toujours le naturel avec lequel on condamne
aux pires demeures, aux pires habillements, aux bruits destructeurs,
aux odeurs ignobles, ceux-là mêmes qui doivent en souffrir
le plus. Puisque alors je pouvais offrir à mon compa-gnon
une présence féminine embellie par le luxe, je le
faisais. Pour mon retour en ville j'avais posé sur mes épaules
une cape de duvetine - c'est un velours à poil ras - grise,
doublée de satin bleu dur, je m'étais coiffée
d'une capeline noire dont la calotte s'ornait d'une mousseline du
même ton, j'avais autour du cou un collier de petites perles,
au bras un bracelet de diamants, au doigt une bague de diamant -
et je sentais Après l'ondée, de Guerlain. Tout cela
assez ridicule, plus lorsqu'on le décrit que lorsqu'on le
voit, mais aussi plaisant. C'est dans cet accoutrement que je me
suis rendue, non pas rue de Lappe, comme nous l'avions envisagé
d'abord, mais rue Broca où se trouvaient des bals musettes
plus secrets que ceux de la Bastille.
On prévoit tout, sauf la réalité, sauf les
regards portés sur le couple trop jeune et trop luxueux,
sauf l'odeur du Pernod dominant celle des corps, des parfums bon
marché, sauf le bruit des chaussures sur le plancher peu
glissant, sauf aussi peut-être l'attrait d'un rythme nouveau.
" Ne refusez pas ", me dit mon compagnon à voix
basse, quand le premier marlou est venu m'inviter. Danser ainsi,
c'était jouer avec son corps ; cahotée, je riais,
sans trouble ; puis vint la danse, un peu gauche, du jeune homme
qui m'avait conduite là, plus plaisante qu'ailleurs, au milieu
de ces gestes, de ce parler presque étranger, de ces costumes
folkloriques, de cette musique inhabituelle.
La nuit coulait vers le matin ; déjà j'étais
un peu sur un bateau, seule avec celui dont je croyais que rien
ne l'apaiserait. Il voulait tout - du moins l'imaginais-je -, moi
aussi, je voulais tout, et d'abord lui. Peut-être dès
lors devinai-je que ce " tout " impliquerait beaucoup
de renoncements, que j'acceptais, sans doute parce que je me les
représentais mal. Nous nous sommes levés pour marcher
côte à côte dans la rue. La porte a sonné
derrière nous. Des hommes venus du bal musette nous ont dépassés
en nous heurtant : " Attention ! " me dit mon compagnon.
J'étais trop claire dans la rue presque sans lumière.
Avant de parvenir au coude que surmonte une passerelle qui relie
à un plan plus élevé le couloir en contrebas,
les silhouettes masculines se sont avancées vers nous, au
lieu de continuer à s'éloigner. Dans ce lit de rivière
il faisait chaud, très chaud. Mon ami m'a repoussée
derrière lui du bras gauche qu'il a laissé étendu
pour mieux me protéger. Sa main droite, il la plongea dans
sa poche, et après le coup de revolver des autres, il y a
eu un coup de revolver de notre côté. Le tout très
vite, puis le silence. Et la main gauche de mon protecteur, blessée,
que je prends dans ma main en une première étreinte
intime.
Sur le boulevard des Gobelins il y avait alors, après l'escalier
qui relie la rue au réseau inférieur, une prise d'eau,
grâce à laquelle j'ai pu laver la plaie. La balle avait
passé entre deux os. Quand le sang coula avec moins d'abondance,
je dis : " Il faut désinfecter la plaie, pour être
sûr qu'elle ne tournera pas mal. J'ai ce qu'il faut à
la maison. "
Dans le taxi, je l'ai senti près de moi, mais peut-être
pas plus que lorsque l'accord entre nous naissait du poème
récité. Un premier cycle d'épreuves venait
d'être parcouru : nous avions éprouvé le danger,
le courage ensemble, la communion devant les autres. Ce serait ça
une partie de ma vie, je le savais, je le voulais. Doucement, j'ai
ouvert la grille du jardin. Comment faire pour que sous les pas
d'un grand garçon le gravier ne crisse pas ? Puis les marches
de pierre, la porte de l'entrée, l'escalier dont le tapis
facilite le silence et encore une porte, juste en face de la chambre
de ma mère. Maman bien entendu, s'est réveillée
; elle est apparue devant nous, ensommeillée, vêtue
de sa chemise de nuit, tandis que je débouchais une bouteille
d'eau oxygénée, premier remède trouvé.
" Mais qu'est-ce que ton camarade fait ici en pleine nuit ?
- Il m'a déposée et il est venu prendre un livre.
- Ah, bon ! " a dit maman, qui ne savait pas que, dehors, il
faisait presque jour. Avant de quitter la pièce elle a ajouté
qu'il était temps d'aller me coucher, comme elle le disait
quand j'étais une petite fille. Puis elle est sortie de la
chambre.
La main blessée n'évoquait plus l'idée de souffrance
; lourdement pansée, elle tirait, tel un paquet, au bout
de son bras. Nous étions tous les deux maladroits, bouleversés,
heureux.
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