Maurice Maeterlinck
Le trésor des humbles
Maurice Maeterlinck (1862-1949) est né à
Gand. Poète, dramaturge et essayiste, il a obtenu le prix
Nobel de littérature en 1911. Son influence considérable
sur la poésie et le théâtre moderne (Pelléas
et Mélisande, 1892) ne s'est jamais démentie.
Le silence
Silence and Secrecy
! " s'écrie Carlyle, il faudrait leur élever
des autels d'universelle adoration. (Si ces jours étaient
de ceux où l'on élève encore des autels.) Le
silence est l'élément dans lequel se forment les grandes
choses, pour qu'enfin elles puissent émerger, parfaites et
majestueuses, à la lumière de la vie qu'elles vont
dominer. Ce n'est pas seulement Guillaume le Taciturne, ce sont
tous les hommes considérables que j'ai connus, et les moins
diplomates et les moins stratégistes de ceux-ci, qui s'abstenaient
de bavarder de ce qu'ils projetaient et de ce qu'ils créaient.
Et toi-même, dans tes pauvres petites perplexités,
essaie donc de retenir ta langue durant un jour ; et le lendemain,
comme tes dessins et tes devoirs seront plus clairs ! Quels débris
et quelles ordures ces ouvriers muets n'ont-ils pas balayés
en toi-même, tandis que les bruits inutiles du dehors n'entraient
plus ! La parole est trop souvent, non comme le disait le Français,
l'art de cacher la pensée, mais l'art d'étouffer et
de suspendre celle-ci, en sorte qu'il n'en reste plus à cacher.
La parole est grande, elle aussi ; mais ce n'est pas ce qu'il y
a de plus grand. Comme l'affirme l'inscription suisse : Sprechen
ist Silbern, Schweigen ist Golden, la parole est d'argent, et le
silence est d'or, ou, comme il vaudrait mieux le dire : La parole
est du temps, le silence de l'éternité.
" Les abeilles ne travaillent que dans l'obscurité,
la pensée ne travaille que dans le silence, et la vertu dans
le secret... "
Il ne faut pas croire que la parole serve jamais aux communications
véritables entre les êtres. Les lèvres ou la
langue peuvent représenter l'âme de la même manière
qu'un chiffre ou un numéro d'ordre représente une
peinture de Memling, par exemple, mais dès que nous avons
vraiment quelque chose à nous dire, nous som-mes obligés
de nous taire ; et si, dans ces moments, nous résistons aux
ordres invisibles et pressants du silence, nous faisons une perte
éternelle que les plus grands trésors de la sagesse
humaine ne pourront réparer, car nous avons perdu l'occasion
d'écouter une autre âme et de donner un instant d'existence
à la nôtre ; et il y a bien des vies où de telles
occasions ne se présentent pas deux fois...
Nous ne parlons qu'aux heures où nous ne vivons pas, dans
les moments où nous ne voulons pas apercevoir nos frères
et où nous nous sentons à une grande distance de la
réalité. Et dès que nous parlons, quelque chose
nous prévient que des portes divines se ferment quelque part.
Aussi sommes-nous très avares du silence, et les plus imprudents
d'entre nous ne se taisent pas avec le premier venu. L'instinct
des vérités surhumaines que nous possédons
tous nous avertit qu'il est dangereux de se taire avec quelqu'un
que l'on désire ne pas connaître ou que l'on n'aime
point ; car les paroles passent entre les hommes, mais le silence,
s'il a eu un moment l'occasion d'être actif, ne s'efface jamais,
et la vie véritable, et la seule qui laisse quelque trace,
n'est faite que de silence. Rassemblez vos souvenirs, dans ce silence
auquel il faut avoir recours encore, afin que lui-même s'explique
par lui-même ; et s'il vous est donné de descendre
un instant en votre âme jusqu'aux profondeurs habitées
par les anges, ce qu'avant tout vous vous rappellerez d'un être
aimé profondément, ce n'est pas les paroles qu'il
a dites ou les gestes qu'il a faits, mais les silences que vous
avez vécus ensemble ; car c'est la qualité de ces
silences qui seule a révélé la qualité
de votre amour et de vos âmes.
Je ne m'approche ici que du silence actif, car il y a un silence
passif, qui n'est que le reflet du sommeil, de la mort ou de l'inexistence.
C'est le silence qui dort ; et tandis qu'il sommeille, il est moins
redoutable encore que la parole ; mais une circonstance inattendue
peut l'éveiller soudain, et alors c'est son frère,
le grand silence actif, qui s'intronise. Soyez en garde. Deux âmes
vont s'atteindre, les parois vont céder, des digues vont
se rompre, et la vie ordinaire va faire place à une vie où
tout devient très grave, où tout est sans défense,
où plus rien n'ose rire, où plus rien n'obéit,
où plus rien ne s'oublie...
Et c'est parce qu'aucun de nous n'ignore cette sombre puissance
et ses jeux dangereux que nous avons une peur si profonde du silence.
Nous supportons à la rigueur le silence isolé, notre
propre silence : mais le silence de plusieurs, le silence multiplié,
et surtout le silence d'une foule est un fardeau surnaturel dont
les âmes les plus fortes redoutent le poids inexplicable.
Nous usons une grande partie de notre vie à rechercher les
lieux où le silence ne règne pas. Dès que deux
ou trois hommes se rencontrent, ils ne songent qu'à bannir
l'invisible ennemi, car combien d'amitiés ordinaires n'ont
d'autres fondements que la haine du silence ? Et si, malgré
tous les efforts, il réussit à se glisser entre des
êtres assemblés, ces êtres tourneront la tête
avec inquiétude, du côté solennel des choses
que l'on n'aperçoit pas, et puis ils s'en iront bientôt,
cédant la place à l'inconnu, et ils s'éviteront
à l'avenir, parce qu'ils craignent que la lutte séculaire
ne devienne vaine une fois de plus, et que l'un d'eux ne soit de
ceux, peut-être, qui ouvrent en secret la porte à l'adversaire...
La plupart d'entre nous ne comprennent et n'admettent le silence
que deux ou trois fois dans leur vie. Ils n'osent accueillir cet
hôte impénétrable que dans des circonstances
solennelles, mais presque tous, alors, l'accueillent dignement ;
car les plus misérables mêmes ont dans leur existence
des moments où ils savent agir comme s'ils savaient déjà
ce que savent les dieux. Rappelez-vous le jour où vous rencontrâtes
sans terreur votre premier silence. L'heure effrayante avait sonné
; et il venait au-devant de votre âme. Vous l'avez vu monter
des gouffres de la vie dont on ne parle pas, et des profondeurs
de la mer intérieure de beauté ou d'horreur, et vous
n'avez pas fui... C'était à un retour, sur le seuil
d'un départ, au cours d'une grande joie, à côté
d'une mort ou au bord d'un malheur. Souvenez-vous de ces minutes
où toutes les pierreries secrètes se révèlent
et où les vérités endormies se réveillent
en sursaut ; et dites-moi si le silence, alors, n'était pas
bon et nécessaire, si les caresses de l'ennemi sans cesse
poursuivi n'étaient pas des caresses divines ? Les baisers
du silence malheureux - car c'est surtout dans le malheur que le
Silence nous embrasse - ne peuvent plus s'oublier ; et c'est pourquoi
ceux qui les ont connus plus souvent que les autres valent mieux
que les autres. Ils savent seuls, peut-être, sur quelles eaux
muettes et profondes repose la mince écorce de la vie quotidienne,
ils sont allés plus près de Dieu, et les pas qu'ils
ont faits du côté des lumières sont des pas
qui ne se perdent plus ; car l'âme est une chose qui peut
ne pas monter, mais qui ne peut jamais descendre...
" Silence, le grand Empire du silence ", s'écrie
en-core Carlyle - qui connut si bien cet empire de la vie qui nous
porte - " plus haut que les étoiles, plus pro-fond que
le royaume de la Mort !... Le silence et les nobles hommes silencieux
!... Ils sont épars çà et là, chacun
dans sa province, pensant en silence, travaillant en silence, et
les journaux du matin n'en parlent point... Ils sont le sel même
de la terre, et le pays qui n'a pas de ces hommes ou qui en a trop
peu n'est pas en bonne voie... C'est une forêt qui n'a pas
de racines, qui est toute tournée en feuilles et en branches,
et qui bientôt doit se faner et n'être plus une forêt...
"
Mais le silence véritable, qui est plus grand encore et qu'il
est plus difficile d'approcher que le silence maté-riel dont
nous parle Carlyle, n'est pas un de ces dieux qui peuvent abandonner
les hommes. Il nous entoure de tous côtés, il est le
fond de notre vie sous-entendue, et dès que l'un de nous
frappe en tremblant à l'une des portes de l'abîme,
c'est toujours le même silence attentif qui ouvre cette porte.
Ici encore nous sommes tous égaux devant la chose sans mesure
; et le silence du roi ou de l'esclave, en face de la mort, de la
douleur ou de l'amour, a le même visage, et cache sous son
manteau impénétrable des trésors identiques.
Le secret de ce silence-là, qui est le silence essentiel
et le refuge inviolable de nos âmes, ne se perdra jamais,
et si le premier-né des hommes rencontrait le dernier habitant
de la terre, ils se tairaient de la même façon dans
les baisers, les terreurs ou les larmes, ils se tairaient de la
même façon dans tout ce qui doit être entendu
sans mensonges, et malgré tant de siècles, ils comprendraient
en même temps, comme s'ils avaient dormi dans le même
berceau, ce que les lèvres n'apprendront pas à dire
avant la fin du monde...
Dès que les lèvres dorment, les âmes se réveillent
et se mettent à l'uvre ; car le silence est l'élément
plein de surprises, de dangers et de bonheur, dans lequel les âmes
se possèdent librement. Si vous voulez vraiment vous livrer
à quelqu'un, taisez-vous : et si vous avez peur de vous taire
avec lui, - à moins que cette crainte ne soit la crainte
ou l'avarice auguste de l'amour qui espère des prodiges -
fuyez-le, car votre âme déjà sait à quoi
s'en tenir. Il est des êtres avec qui le plus grand des héros
n'oserait pas se taire, et des âmes qui n'ont rien à
cacher cependant tremblent que certaines âmes les découvrent.
Il en est d'autres aussi qui n'ont pas de silence, et qui tuent
le silence autour d'eux ; et ce sont les seuls êtres qui passent
vraiment inaperçus. Ils ne parviennent pas à traverser
la zone révélatrice, la grande zone de la lumière
ferme et fidèle. Nous ne pouvons nous faire une idée
exacte de celui qui ne s'est jamais tu. On dirait que son âme
n'a pas eu de visage. " Nous ne nous connaissons pas encore,
m'écrivait quelqu'un que j'aimais entre tous, nous n'avons
pas encore osé nous taire ensemble. " Et c'était
vrai ; déjà nous nous aimions si profondément
que nous avions eu peur de l'épreuve surhumaine. Et chaque
fois que le silence, ange des vérités suprêmes
et messager de l'inconnu spécial de chaque amour, descendait
entre nous, nos âmes à genoux semblaient demander grâce
et implorer encore quelques heures de mensonges innocents, quelques
heures d'ignorance ou quelques heures d'enfance... Et néanmoins
il faut que son heure vienne. Il est le soleil de l'amour et il
mûrit les fruits de l'âme, comme l'autre soleil les
fruits de notre terre. Mais ce n'est pas sans raison que les hommes
le redoutent ; car on ne sait jamais quelle sera la qualité
du silence qui va naître. Si toutes les paroles se ressemblent,
tous les silences diffèrent, et la plupart du temps toute
une destinée dépend de la qualité de ce premier
silence que deux âmes vont former. Des mélanges ont
lieu, on ne sait où, car les réservoirs du silence
sont situés bien au-dessus des réservoirs de la pensée
; et le breuvage imprévu devient sinistrement amer ou profondément
doux. Deux âmes admirables et d'égale puissance peuvent
donner naissance à un silence hostile, et se feront dans
les ténèbres une guerre sans merci, au lieu que l'âme
d'un forçat viendra se taire divinement avec l'âme
d'une vierge. On ne sait rien d'avance, et tout ceci se passe dans
un ciel qui ne prévient jamais ; et c'est pourquoi les amants
les plus tendres retardent bien souvent jusqu'aux dernières
heures la solennelle entrée du grand révélateur
des profondeurs de l'être...
C'est qu'ils savent aussi - car l'amour véritable ra-mène
les plus frivoles au centre de la vie - c'est qu'ils savent aussi
que tout le reste n'était que jeux d'enfant tout autour de
l'enceinte, et que c'est maintenant que les murailles tombent et
que l'existence est ouverte. Leur silence vaudra ce que valent les
dieux qu'ils renferment et s'ils ne l'entendent pas dans ce premier
silence, leurs âmes ne pourront pas s'aimer, car le silence
ne se transforme point. Il peut monter ou bien descendre entre deux
âmes, mais sa nature ne changera jamais ; et jusqu'à
la mort des amants, il aura l'attitude, la forme et la puissance
qu'il avait au moment où, pour la première fois, il
entra dans la chambre.
A mesure qu'on avance dans la vie, on s'aperçoit que tout
a lieu selon je ne sais quelle entente préalable dont on
ne souffle mot, à laquelle on ne pense même pas, mais
dont on sait pourtant qu'elle existe quelque part, au-dessus de
nos têtes. Le plus inefficace d'entre les hommes sourit, aux
premières rencontres, comme s'il était le vieux complice
du destin de ses frères. Et dans le domaine où nous
sommes, ceux-là mêmes qui savent parler le plus profondément
sentent le mieux que les mots n'expriment jamais les relations réelles
et spéciales qu'il y a entre deux êtres. Si je vous
parle en ce moment des choses les plus graves, de l'amour, de la
mort ou de la destinée, je n'atteins pas la mort, l'amour
ou le destin, et malgré mes efforts il restera toujours entre
nous une vérité qui n'est pas dite, qu'on n'a même
pas l'idée de dire, et cependant cette vérité
qui n'a pas eu de voix aura seule vécu un instant entre nous,
et nous n'avons pas pu songer à autre chose. Cette vérité,
c'est notre vérité sur la mort, le destin ou l'amour
; et nous n'avons pu l'entrevoir qu'en silence. Et rien, si ce n'est
le silence, n'aura eu d'importance. " Mes surs, dit une
enfant dans un conte de fées, vous avez chacune votre pensée
secrète et je veux la connaître. " Nous aussi
nous avons quelque chose que l'on voudrait connaître, mais
elle se cache bien plus haut que la pensée secrète
; c'est notre silence secret. Mais les questions sont inutiles.
Toute agitation d'un esprit sur ses gardes devient même un
obstacle à la seconde vie qui vit dans ce secret ; et pour
savoir ce qui existe réellement, il faut cultiver le silence
entre soi, car ce n'est qu'en lui que s'entr'ouvrent un instant
les fleurs inattendues et éternelles, qui changent de forme
et de couleur selon l'âme à côté de laquelle
on se trouve. Les âmes se pèsent dans le silence, comme
l'or et l'argent se pèsent dans l'eau pure, et les paroles
que nous prononçons n'ont de sens que grâce au silence
où elles baignent. Si je dis à quelqu'un que je l'aime,
il ne comprendra pas ce que j'ai dit à mille autres peut-être
; mais le silence qui suivra, si je l'aime en effet, montrera jusqu'où
plongèrent aujourd'hui les racines de ce mot, et fera naître
une certitude silencieuse à son tour, et ce silence et cette
certitude ne seront pas deux fois les mêmes dans une vie...
N'est-ce pas le silence qui détermine et qui fixe la saveur
de l'amour ? S'il était privé du silence, l'amour
n'aurait ni goût ni parfums éternels. Qui de nous n'a
connu ces minutes muettes qui séparaient les lèvres
pour réunir les âmes ? Il faut les rechercher sans
cesse. Il n'y a pas de silence plus docile que le silence de l'amour
: et c'est vraiment le seul qui ne soit qu'à nous seuls.
Les autres grands silences, ceux de la mort, de la douleur ou du
destin, ne nous appartiennent pas. Ils s'avancent vers nous, du
fond des événements, à l'heure qu'ils ont choisie,
et ceux qu'ils ne rencontrent pas n'ont pas de reproches à
se faire. Mais nous pouvons sortir à la rencontre des silences
de l'amour. Ils attendent nuit et jour au seuil de notre porte et
ils sont aussi beaux que leurs frères. Grâce à
eux, ceux qui n'ont presque pas pleuré peuvent vivre avec
les âmes aussi intimement que ceux qui furent très
malheureux ; et c'est pourquoi ceux qui aimèrent beaucoup
savent aussi des secrets que d'autres ne savent pas ; car il y a,
dans ce que taisent les lèvres de l'amitié et de l'amour
profonds et véritables, des milliers et des milliers de choses
que d'autres lèvres ne pourront jamais taire...
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