AMIN
MAALOUF
LE PERIPLE DE
BALDASSARE roman
Né au Liban en 1949, Amin
Maalouf vit en France depuis 1976. Romancier et
essayiste, il est l'auteur
célébré de Léon
L'Africain, Samarcande, Le Premier
Siècle après Béatrice,
Le Rocher de Tanios (prix Goncourt
1993), Les Echelles du Levant, Les
identités meurtrières. Ses
ouvrages sont traduits dans le monde entier, et
il a reçu le prix Nonino pour l'ensemble
de son uvre.
uatre
longs mois nous séparent encore de
l'année de la Bête, et
déjà elle est là. Son ombre
voile nos poitrines et les fenêtres de nos
maisons.
Autour de moi, les gens ne savent plus parler
d'autre chose. L'année qui approche, les
signes avant-coureurs, les prédictions...
Parfois je me dis : qu'elle vienne !
qu'elle vide à la fin sa besace de prodiges
et de calamités ! Ensuite je me ravise,
je reviens en mémoire à toutes ces
braves années ordinaires où chaque
journée se passait dans l'attente des joies
du soir. Et je maudis à pleine bouche les
adorateurs de l'apocalypse.
Comment a débuté cette folie ?
Dans quel esprit a-t-elle d'abord
germé ? Sous quels cieux ? Je ne
pourrais le dire avec exactitude, et pourtant,
d'une certaine manière, je le sais. De
là où je me trouve, j'ai vu la peur,
la peur monstrueuse, naître et grossir et se
répandre, je l'ai vue s'insinuer dans les
esprits, jusque dans celui de mes proches, jusque
dans le mien, je l'ai vue bousculer la raison, la
piétiner, l'humilier, puis la
dévorer.
J'ai vu s'éloigner les beaux jours.
Jusqu'ici j'avais vécu dans la
sérénité. Je
prospérais, embonpoint et fortune, un peu
plus chaque saison ; je ne convoitais rien qui
ne fût à portée de ma
main ; mes voisins m'adulaient plus qu'ils ne
me jalousaient.
Et soudain, tout se précipite autour de
moi.
Ce livre étrange qui apparaît, puis
disparaît par ma faute...
La mort du vieil Idriss, dont personne ne m'accuse,
il est vrai... si ce n'est moi-même.
Et ce voyage que je dois entreprendre dès
lundi, en dépit de mes réticences. Un
voyage dont il me semble aujourd'hui que je ne
reviendrai pas.
Ce n'est donc pas sans appréhension que je
trace ces premières lignes sur ce cahier
neuf. Je ne sais pas encore de quelle
manière je vais rendre compte des
événements qui se sont produits, ni
de ceux qui déjà s'annoncent. Un
simple récit des faits ? Un journal
intime ? Un carnet de route ? Un
testament ?
Peut-être devrais-je d'abord parler de celui
qui, le premier, a éveillé mes
angoisses à propos de l'année de la
Bête. Il s'appelait Evdokime. Un
pèlerin de Moscovie, venu frapper à
ma porte il y a dix-sept ans, à peu de chose
près. Pourquoi dire à peu
près ? j'ai la date exacte sur mon
registre de marchand. C'était le
vingtième jour de décembre 1648.
J'ai toujours tout noté, et d'abord les
infimes détails, ceux que j'aurais fini par
oublier.
Avant de franchir ma porte, l'homme avait fait le
signe de croix avec deux doigts tendus, puis il
s'était baissé pour ne pas heurter
l'arceau de pierre. Il avait un épais
manteau noir, des mains de bûcheron, des
doigts épais, une épaisse barbe
blonde, mais des yeux minuscules et un front
étroit.
En route vers la Terre Sainte, il ne s'était
pas arrêté chez moi par hasard. On lui
avait donné l'adresse à
Constantinople, en lui disant que c'était
ici, seulement ici, qu'il avait des chances de
trouver ce qu'il cherchait.
" J'aimerais parler au signor
Tommaso. "
" C'était mon père, dis-je. Il
est décédé en
juillet. "
" Dieu l'accueille en Son
Royaume ! "
" Et qu'Il accueille aussi les saints morts de
votre parenté ! "
L'échange avait eu lieu en grec, notre
unique langue commune, bien que ni moi ni lui,
à l'évidence, ne la pratiquions
couramment. Échange hésitant, mal
assuré, en raison du deuil, pour moi encore
douloureux, pour lui inattendu ; et aussi du
fait que, lui parlant à un " papiste
apostat " et moi à un
" schismatique égaré ",
nous avions à cur de ne prononcer
aucune parole qui pût froisser les croyances
de l'autre.
Après un bref silence commun, il
reprit :
" Je regrette beaucoup que votre père
nous ait quittés. "
Ce que disant, il promenait son regard dans le
magasin, cherchant à sonder ce fouillis de
livres, de statuettes antiques, de verreries, de
vases peints, de faucons empaillés ; et
se demandant - en lui-même, mais il aurait pu
tout aussi bien s'exprimer à voix haute -
si, mon père n'étant plus là,
je pouvais être malgré tout de quelque
secours. J'avais déjà vingt-trois
ans, mais mon visage, rondelet et rasé,
devait avoir encore des reflets enfantins.
Je m'étais redressé, le menton en
avant.
" Mon nom est Baldassare, c'est moi qui ai
pris la succession. "
Mon visiteur ne manifesta par aucun signe qu'il
m'avait entendu. Il promenait encore son regard sur
les mille merveilles qui l'entouraient, avec un
mélange d'enchantement et d'angoisse. De
tous les magasins de curiosités, le
nôtre était, depuis cent ans, le mieux
fourni et le plus renommé d'Orient. On
venait nous voir de partout, de Marseille, de
Londres, de Cologne, d'Ancône, comme de
Smyrne, du Caire et d'Ispahan.
Après m'avoir toisé une
dernière fois, mon Russe dut se faire une
raison.
" Je suis Evdokime Nicolaïevitch. Je
viens de Voronej. On m'a fait grand éloge de
votre maison. "
J'empruntai aussitôt le ton de la confidence,
c'était alors ma façon d'être
affable.
" Nous sommes dans ce commerce depuis quatre
générations. Ma famille vient de
Gênes, mais il y a très longtemps
qu'elle est installée au
Levant... "
Il hocha plusieurs fois la tête, voulant dire
qu'il n'ignorait rien de tout cela. De fait, si on
lui avait parlé de nous à
Constantinople, c'est la première chose
qu'on avait dû lui apprendre. " Les
ultimes Génois dans cette partie du
monde... " Avec quelque
épithète, quelque geste
évoquant la folie ou une extrême
originalité transmise depuis toujours de
père en fils. Je souris et me tus.
Lui-même se tourna aussitôt vers la
porte, hurlant un prénom et un ordre. Un
serviteur accourut, un petit homme corpulent en
habit noir bouffant, la tête dans un bonnet
plat, les yeux à terre. Porteur d'un coffret
dont il souleva le couvercle pour en retirer un
livre, qu'il tendit à son maître.
Je crus qu'il avait l'intention de me le vendre, et
fus aussitôt sur mes gardes. Dans le commerce
des curiosités, on apprend très
tôt à se méfier de ces
personnages qui arrivent avec des airs
d'importance, déclinent leur
généalogie et leurs nobles
fréquentations, distribuent des ordres
à gauche à droite, et qui, au bout du
compte, veulent seulement vous vendre quelque
vénérable bricole. Unique pour eux,
et donc, par voie de conséquence, unique au
monde, n'est-ce pas ? Si vous leur en proposez
quelque prix qui ne correspond pas à celui
qu'ils s'étaient mis en tête, ils
s'offusquent, se disent non seulement
grugés, mais insultés. Et finissent
par s'éloigner en proférant des
menaces.
Mon visiteur n'allait pas tarder à me
rassurer : il n'était chez moi ni pour
vendre ni pour marchander.
" Cet ouvrage vient d'être
imprimé à Moscou il y a quelques
mois. Et déjà tous ceux qui savent
lire l'ont lu. "
Il m'indiqua du doigt le titre en lettres
cyrilliques, et se mit à réciter avec
ferveur : " kniga o vere... ", avant
de s'aviser qu'il fallait me traduire :
" Le livre de la Foi une, véritable et
orthodoxe. " Il me regarda du coin de
l'il pour voir si cette formulation avait
retourné mon sang de papiste. J'étais
impassible. Au-dehors comme au-dedans. Au-dehors le
sourire poli du marchand. Au-dedans le sourire
narquois du sceptique.
" Ce livre annonce que l'apocalypse est
à nos portes ! "
Il me désigna une page, vers la fin.
" Il est écrit ici en toutes lettres
que l'antéchrist apparaîtra,
conformément aux Écritures, en l'an
du pape 1666. "
Il répéta ce chiffre à quatre
ou cinq reprises, en escamotant chaque fois un peu
plus le " mille " du début. Puis
il m'observa, attendant mes réactions.
J'avais, comme tout un chacun, lu l'Apocalypse de
Jean, et m'étais arrêté un
moment sur ces phrases mystérieuses du
treizième chapitre : " Que celui
qui a l'intelligence compte le nombre de la
Bête. Car son nombre est un nombre d'homme et
son nombre est six cent soixante-six. "
" Il est dit 666 et non 1666 ",
suggérai-je timidement.
" Il faut être aveugle pour ne pas voir
un signe aussi manifeste ! "
Un signe. Que de fois ai-je entendu ce mot, et
celui de " présage " ! Tout
devient signe ou présage pour qui est
à l'affût, prêt à
s'émerveiller, prêt à
interpréter, prêt à imaginer
des concordances et des rapprochements. Le monde
regorge de ces infatigables guetteurs de signes -
j'en ai connu dans ce magasin ! des plus
enchanteurs comme des plus sinistres !
Le nommé Evdokime semblait irrité de
ma relative tiédeur, qui à ses yeux
trahissait à la fois mon ignorance et mon
impiété. Ne voulant pas le froisser,
je dus faire un effort sur moi-même pour
dire :
" Tout cela est, à la
vérité, étrange et
inquiétant... "
Ou quelque phrase de ce genre. Rassuré,
l'homme reprit :
" C'est à cause de ce livre que je suis
venu jusqu'ici. Je cherche des textes qui puissent
m'éclairer. "
Là, je saisissais, en effet. J'allais
pouvoir l'aider.
Je me dois de dire que la fortune de notre maison
au cours des dernières décennies
s'est bâtie sur l'engouement de la
chrétienté pour les vieux livres
orientaux - surtout grecs, coptes,
hébraïques et syriaques - qui
semblaient renfermer les plus anciennes
vérités de la Foi, et que les cours
royales, notamment celles de France et
d'Angleterre, cherchaient à acquérir
pour appuyer leur point de vue dans les querelles
entre les catholiques et les tenants de la
Réforme. Ma famille a écumé
depuis près d'un siècle les
monastères d'Orient en quête de ces
manuscrits, qui se trouvent aujourd'hui par
centaines dans la Bibliothèque royale de
Paris ou la Bodleian Library d'Oxford, pour ne
citer que les plus importantes.
" Je n'ai pas beaucoup de livres qui parlent
spécifiquement de l'Apocalypse, ni surtout
du passage qui mentionne le nombre de la
Bête. Cependant, vous avez ceci... "
Et je passai en revue quelques ouvrages, dix ou
douze, dans diverses langues, détaillant
leur contenu, énumérant parfois les
têtes de chapitre. Je ne déteste pas
cet aspect de mon métier. Je crois avoir le
ton et la manière. Mais mon visiteur ne
montrait pas l'intérêt que je pensais
susciter. Chaque fois que je mentionnais un livre,
il manifestait par des petits gestes des doigts,
par des échappées du regard, sa
déception, son impatience.
Je finis par comprendre.
" On vous a parlé d'un livre
précis, n'est-ce pas ? "
Il prononça un nom. En s'embrouillant dans
les sonorités arabes, mais je n'eus aucun
mal à comprendre. Abou-Maher al-Mazandarani.
A vrai dire, depuis un moment, je m'y
attendais.
Ceux qui ont la passion des vieux livres
connaissent celui de Mazandarani. De
réputation, car très peu de gens
l'ont eu entre les mains. Je ne sais toujours pas,
d'ailleurs, s'il existe vraiment, et s'il a jamais
existé.
Je m'explique, car je vais bientôt avoir
l'air d'écrire des choses
contradictoires : lorsqu'on se plonge dans les
ouvrages de certains auteurs célèbres
et reconnus, on les voit souvent mentionner ce
livre ; pour dire qu'un de leurs amis, un de
leurs maîtres, l'avait eu autrefois dans sa
bibliothèque... Jamais, en revanche, je n'ai
relevé, sous une plume respectée, une
confirmation sans ambiguïté de la
présence de ce livre. Personne qui dise
nettement " je l'ai ", " je l'ai
feuilleté ", " je l'ai lu ",
personne qui en cite des passages. Si bien que les
négociants les plus sérieux, ainsi
que la plupart des lettrés, sont
persuadés que cet ouvrage n'a jamais
existé, et que les rares copies qui
apparaissent de temps à autre sont
l'uvre de faussaires et de
mystificateurs.
Ce livre légendaire s'intitule Le
Dévoilement du nom caché, mais on
l'appelle communément Le Centième
Nom. Quand j'aurai précisé de
quel nom il s'agit, on comprendra pourquoi il a
été depuis toujours si
convoité.
Nul n'ignore que, dans le Coran, sont
mentionnés quatre-vingt-dix-neuf noms de
Dieu, certains préfèrent dire des
" épithètes ". Le
Miséricordieux, le Vengeur, le Subtil,
l'Apparent, l'Omniscient, l'Arbitre,
l'Héritier... Et ce chiffre, confirmé
par la Tradition, a toujours induit, chez les
esprits curieux, cette interrogation qui semble
aller de soi : n'y aurait-il pas, pour
compléter ce nombre, un centième nom,
caché ? Des citations du
Prophète, que certains docteurs de la loi
contestent mais que d'autres reconnaissent pour
authentiques, affirment qu'il y a bien un nom
suprême qu'il suffirait de prononcer pour
écarter n'importe quel danger, pour obtenir
du Ciel n'importe quelle faveur. Noé le
connaissait, dit-on, et c'est ainsi qu'il avait pu
se sauver avec les siens lors du Déluge.
On imagine aisément l'attrait extraordinaire
d'un ouvrage qui prétend livrer un tel
secret en ce temps où les hommes redoutent
un nouveau Déluge. J'ai vu défiler
dans mon magasin toute sorte de personnages, un
carme déchaux, un alchimiste de Tabriz, un
général ottoman, un kabbaliste de
Tibériade, qui tous étaient à
la recherche de ce livre. J'ai toujours
estimé de mon devoir d'expliquer à
ces gens pourquoi, à mon sens, ce
n'était qu'un mirage.
D'ordinaire, lorsque mes visiteurs ont fini
d'écouter mon argumentation, ils se
résignent. Les uns
désappointés. Les autres
rassurés ; s'ils ne peuvent avoir ce
livre, ils préfèrent croire que
personne d'autre au monde ne l'aura...
La réaction du Moscovite ne fut ni l'une ni
l'autre. Au début, il eut l'air
amusé, comme pour me faire comprendre qu'il
ne croyait pas un mot de mes boniments de marchand.
Quand, agacé par ses mimiques, je
décidai de m'interrompre, il murmura,
soudain grave, et même suppliant :
" Vendez-le-moi, et je vous donnerai à
l'instant tout l'or que je
possède ! "
Mon pauvre ami, avais-je envie de lui dire, vous
avez de la chance d'être tombé sur un
marchand honnête. Ce ne sont pas les escrocs
qui vont manquer pour vous délester
bientôt de votre or !
Patiemment, je me remis à lui expliquer
pourquoi ce livre, à ma connaissance,
n'existait pas ; et que seuls
prétendent le contraire des auteurs
naïfs et crédules, ou alors des
aigrefins.
A mesure que j'argumentais, son visage se
congestionnait. Comme un malade condamné
à qui l'on aurait voulu expliquer,
calmement, sourire aux lèvres, que le
remède dont il attend la guérison n'a
jamais été composé. Je voyais
dans ses yeux, non la déception ou la
résignation, non plus
l'incrédulité, mais la haine, fille
de la peur. J'abrégeai mes explications,
pour atterrir sur une conclusion
prudente :
" Dieu seul connaît la
vérité ! "
L'homme ne m'écoutait plus. Il
s'était avancé. De ses puissantes
mains il m'avait empoigné par les
vêtements, attiré vers lui,
écrasant mon menton sur sa poitrine de
géant. Je crus qu'il allait
m'étrangler, ou me fracasser le crâne
contre le mur. Fort heureusement, son serviteur
s'approcha, lui toucha le bras et lui chuchota
quelque chose à l'oreille. Des paroles
apaisantes, je suppose, car son maître me
lâcha aussitôt, pour me repousser d'un
geste dédaigneux. Puis il sortit du magasin
en marmonnant une imprécation dans sa
langue.
Je ne l'ai plus jamais revu. Et j'aurais sans doute
fini par oublier jusqu'à son nom si son
passage n'avait marqué le commencement d'un
étrange défilé de visiteurs.
J'ai mis du temps à m'en rendre compte, mais
aujourd'hui j'en suis certain : après
cet Evdokime, les gens qui venaient au magasin
n'étaient plus les mêmes, ils ne se
comportaient plus du tout de la même
manière. Le pèlerin de Moscovie ne
portait-il pas dans les yeux cette terreur, que
d'aucuns qualifieraient de
" sainte " ? Je la décelais
à présent dans tous les regards. Et
avec elle cette attitude d'impatience, d'urgence,
cette insistance angoissée.
Ce ne sont pas que des impressions. Là,
c'est le marchand qui parle, les doigts sur son
registre : après la visite de cet
homme, il ne s'est plus passé un jour sans
qu'on vienne me parler d'apocalypse,
d'antéchrist, de la Bête et de son
nombre.
Pourquoi ne pas le dire crûment, c'est
l'apocalypse qui a assuré le gros de mes
recettes au cours des dernières
années. Oui, c'est la Bête qui
m'habille, c'est la Bête qui me nourrit.
Dès que son ombre se profile dans un livre,
les acheteurs accourent de partout, bourses
déliées. Tout se vend à prix
d'or. Les ouvrages les plus érudits comme
les plus fantaisistes. J'ai même eu sur mes
rayons certaine Description minutieuse de la
Bête et des nombreux monstres de
l'Apocalypse, en latin, avec quarante dessins
à l'appui...
Mais si cet engouement morbide assure ma
prospérité, il ne manque pas de
m'inquiéter.
Je ne suis pas homme à suivre les folies du
moment, je sais raison garder quand autour de moi
l'on s'agite. Cela dit, je ne suis pas non plus de
ces êtres obtus et arrogants qui se forment
des opinions comme les huîtres forment leurs
perles, puis se referment dessus. J'ai mes
idées, mes convictions, mais je ne suis pas
sourd à la respiration du monde. Cette peur
qui se répand, je ne puis l'ignorer. Et
même si j'étais persuadé que le
monde devient fou, cette folie non plus je ne
pourrais l'ignorer. J'ai beau sourire, hausser les
épaules, pester contre la bêtise et la
frivolité, la chose me perturbe.
Dans le combat qui oppose en moi la raison à
la déraison, cette dernière a
marqué des points. La raison proteste,
ricane, s'entête, résiste, et j'ai
encore suffisamment de lucidité pour
observer cet affrontement avec quelque recul. Mais,
justement, ce reste de lucidité me contraint
à reconnaître que la déraison
me gagne. Un jour, si cela continue, je ne serai
plus capable d'écrire de telles phrases.
Peut-être même reviendrai-je fouiller
ces pages pour effacer ce que je viens
d'écrire. Car ce que j'appelle aujourd'hui
déraison sera devenu ma croyance. Ce
personnage-là, ce Baldassare-là, s'il
venait un jour à exister, à Dieu ne
plaise !, je l'exècre et le
méprise et le maudis avec tout ce qu'il me
reste d'intelligence et d'honneur.
Mes propos, je le sais, ne sont guère
empreints de sérénité. C'est
que les bruits qui envacarment le monde se sont
insinués chez moi. Des propos comme ceux
d'Evdokime, je les entends désormais dans ma
propre maison.
Par ma faute, d'ailleurs.
Il y a un an et demi, mon commerce ne cessant de
prospérer, je décidai de faire appel
aux deux fils de ma sur Plaisance pour qu'ils
viennent m'aider, qu'ils s'initient à la
fréquentation des objets rares, et se
préparent à prendre un jour ma
succession. De l'aîné, surtout, Jaber,
j'attendais beaucoup. Un jeune homme
appliqué, minutieux, studieux,
déjà presque érudit avant
même d'avoir atteint l'âge mûr. A
l'inverse de son cadet, Habib, peu porté aux
études, toujours à vagabonder dans
les ruelles. De celui-ci, j'attendais peu. Du moins
espérais-je l'assagir en lui confiant ses
premières responsabilités.
Peine perdue. Habib est devenu, en grandissant, un
incorrigible séducteur. Constamment assis
près de la fenêtre du magasin,
l'il à l'affût, il distribue
compliments et sourires, et s'absente à
toute heure pour de mystérieux rendez-vous
dont je devine aisément la teneur. Que de
jeunes femmes du quartier, au moment d'aller
remplir leur jarre à la source, trouvent
plus court le chemin qui passe devant cette
fenêtre... Habib,
" bien-aimé ", les noms sont
rarement innocents.
Jaber demeure, quant à lui, au fond du
magasin. Son visage ne cesse de blanchir tant il
reste à l'abri du soleil. Il lit, copie,
prend note, range, consulte, compare. Si ses traits
quelquefois s'illuminent, ce n'est pas grâce
à la fille du cordonnier qui vient
d'apparaître, au bout de la rue, et qui
s'avance, l'allure nonchalante ; c'est parce
qu'il vient de découvrir, à la page
deux cent trente-sept du Commentaire des
commentaires, confirmation de ce qu'il avait
cru deviner, la veille, à la lecture de
L'Ultime Exégèse... Les
ouvrages abscons, rébarbatifs, moi je me
contente de les survoler, par obligation, et
encore, non sans d'innombrables stations de soupir.
Lui pas. Il semble s'en délecter, comme s'il
s'agissait des plus juteuses friandises.
Tant mieux, me disais-je au début. Je
n'étais pas mécontent de le voir
aussi appliqué, je le donnais en exemple
à son frère, et commençais
même à me décharger sur lui de
certaines tâches. Les clients les plus
tatillons, je n'hésitais pas à les
lui confier. Il restait des heures à
débattre avec eux, et bien que le commerce
ne soit pas sa préoccupation
première, il finissait par leur faire
acheter des montagnes de livres.
Je n'aurais eu qu'à m'en féliciter
s'il n'avait commencé à me tenir lui
aussi, et avec la ferveur de son âge, des
propos irritants sur la fin des temps, qui serait
imminente, et sur les présages qui
l'annonçaient. Était-ce l'influence
de ses lectures ? ou de certains
clients ? Au début, je crus qu'il me
suffirait de lui tapoter l'épaule en lui
demandant de ne pas prêter foi à ces
balivernes ; le garçon était
d'apparence docile, et je crus qu'il
m'obéirait en cela comme en d'autres choses.
C'était mal le connaître, et mal
connaître surtout notre époque, ses
passions et ses obsessions.
A en croire mon neveu, rendez-vous serait pris,
depuis toujours, avec la fin des temps. Ceux qui se
trouvent aujourd'hui sur terre auront le douteux
privilège d'assister à ce macabre
couronnement de l'Histoire. Il n'en éprouve
lui-même, à ce qu'il me semble, ni
tristesse ni abattement. Plutôt une sorte de
fierté, sans doute mêlée de
peur, mais également d'une certaine
jubilation. Chaque jour il découvre dans une
nouvelle source, latine, grecque ou arabe,
confirmation de ses prévisions. Tout
converge, affirme-t-il, vers une date unique,
celle-là même que citait
déjà - que j'ai eu tort de lui en
parler ! - le livre russe de la Foi. 1666.
L'année qui vient. " L'année de
la Bête ", comme il se plaît
à l'appeler. A l'appui de sa conviction, il
aligne une batterie d'arguments, de citations, de
computs, de savants calculs, et une interminable
litanie de " signes ".
Quand on cherche des signes, on en trouve, tel est
toujours mon sentiment, et je tiens à le
consigner une fois de plus ici avec mon encre, pour
le cas où, dans le tourbillon de folie qui
s'empare du monde, je finirais un jour par
l'oublier. Signes manifestes, signes
éloquents, signes troublants, tout ce que
l'on cherche à démontrer finit par se
vérifier, et on trouverait tout autant si
l'on cherchait à démontrer le
contraire.
Je l'écris, je le pense. Mais je n'en suis
pas moins secoué à l'approche de
" l'année " dite.
J'ai encore à l'esprit une scène qui
s'est déroulée il y a deux ou trois
mois. Nous avions dû travailler assez tard,
mes neveux et moi, pour l'inventaire d'avant
l'été, nous étions tous les
trois exténués. Je m'étais
affalé sur une chaise, les bras en demi-lune
autour de mon registre ouvert, près de moi
une lampe à huile qui commençait
à faiblir. Quand, soudain, Jaber vint se
pencher de l'autre côté de la table,
sa tête touchant la mienne, et ses mains
s'appuyant sur mes coudes jusqu'à me faire
mal. Sa face entière rougeoyait et son ombre
démesurée couvrait les meubles et les
murs. Il chuchota d'une voix
d'outre-tombe :
" Le monde est comme cette lampe, il a
consumé l'huile qui lui était
allouée, il ne reste que la dernière
goutte. Regarde ! La flamme vacille !
Bientôt le monde
s'éteindra. "
La fatigue aidant, et aussi tout ce qui se dit
autour de moi sur les prédictions de
l'Apocalypse, je me sentis soudain comme
écrasé sous le plomb de ces paroles.
Je crus que je n'aurais même plus la force de
me redresser. Et que je devrais attendre, ainsi
prostré, que la flamme s'étrangle
sous mes yeux, et que les ténèbres
m'enveloppent...
Lorsque la voix de Habib s'éleva
derrière moi, rieuse, gouailleuse,
ensoleillée, salutaire :
" Boumeh ! Ne vas-tu pas cesser de
torturer notre oncle ? "
" Boumeh ", " hibou ",
" oiseau de malheur ", c'est ainsi que le
cadet surnomme son frère depuis l'enfance.
Et en me relevant, ce soir-là, soudain
perclus de courbatures, je jurai de ne plus jamais
l'appeler autrement.
Pourtant, j'ai beau crier
" Boumeh ! ", et pester, et
marmonner, je ne puis m'empêcher
d'écouter ses paroles, qui font leur nid
dans mon esprit. Si bien qu'à mon tour, je
me mets à voir des signes là
où, hier, je n'aurais vu que des
coïncidences ; coïncidences
tragiques ou édifiantes ou amusantes, mais
j'aurais juste grommelé quelques syllabes
d'étonnement alors qu'aujourd'hui je
sursaute, je m'agite, je tremble. Et je
m'apprête même à
détourner le cours paisible de mon
existence.
Il est vrai que les événements de ces
derniers temps ne pouvaient me laisser
indifférent.
Ne serait-ce que cette histoire avec le vieil
Idriss !
Me contenter de hausser les épaules comme si
tout cela ne me concernait pas n'aurait pas
été sagesse, mais inconscience et
aveuglement du cur.
Idriss était venu chercher refuge dans notre
bourgade de Gibelet il y a sept ou huit ans. En
haillons, presque sans bagages, il paraissait aussi
pauvre que vieux. On n'a jamais su avec
précision qui il était, d'où
il était parti, ni ce qu'il avait fui. Une
persécution ? Une dette ? Une
vengeance de familles ? A ma connaissance, il
n'avait confié son secret à personne.
Il habitait seul, dans une masure qu'il avait pu
louer pour une somme modique.
Ce vieillard donc, que je n'avais pas souvent
rencontré, et avec lequel je n'avais jamais
échangé plus de deux mots
d'affilée, se présenta le mois
dernier au magasin serrant contre sa poitrine un
gros livre que, maladroitement, il me proposait
d'acheter. Je le feuilletai. Un banal recueil de
versificateurs sans renom, d'une calligraphie
tremblante et irrégulière, mal
relié, mal conservé.
" C'est un trésor sans pareil, dit
pourtant le vieil homme. Il me reste de mon
grand-père. Jamais je ne m'en serais
séparé si le besoin dans lequel je me
trouve... "
Sans pareil ? Il devait y avoir le même
dans la moitié des maisons du pays.
Voilà un livre qui me restera sur les bras,
me dis-je, jusqu'au jour de ma mort ! Mais
comment aurais-je pu éconduire un pauvre
hère qui avait ravalé fierté
et pudeur pour obtenir de quoi subsister ?
" Laissez-le-moi, hajj Idriss, je vais le
montrer à quelques clients qui pourraient
être intéressés. "
Je savais déjà comment j'allais
procéder. Exactement comme aurait fait mon
père, Dieu ait son âme, s'il
était encore à ma place. Par acquit
de conscience, je m'imposai de lire quelques-uns
des poèmes. Ainsi que je l'avais vu au
premier coup d'il, des uvres mineures,
çà et là quelques vers bien
ciselés, mais dans l'ensemble l'ouvrage le
plus commun, le plus ordinaire, le plus invendable
qui fût. Dans le meilleur des cas, si j'avais
un client féru de poésie arabe, je
pourrais en obtenir six maidins, plus probablement
trois ou quatre... Non, j'avais pour ce livre un
meilleur usage. Quelques jours après la
visite d'Idriss, un dignitaire ottoman de passage
vint m'acheter divers objets ; et comme il
insistait pour que je lui accorde une remise de
courtoisie, je lui offris ce livre en prime, ce qui
le contenta.
J'attendis une petite semaine, puis j'allai trouver
le vieil homme. Dieu que sa maison était
sombre ! Et Dieu qu'elle était
démunie ! Je poussai le portillon au
bois effrité, pour me retrouver dans une
pièce au sol nu, aux murs nus. Idriss
était assis à terre, sur une natte
couleur de boue. Je m'assis en tailleur à
son côté.
" Un haut personnage est passé dans mon
magasin, et il s'est montré heureux quand je
lui ai proposé votre livre. Voici la somme
qui vous revient. "
Je ne lui avais rien dit de faux, notez bien !
Je ne supporte pas de mentir, même si, par ce
que j'omettais de dire, je trichais quelque peu.
Mais enfin, je ne cherchais qu'à
préserver la dignité de ce pauvre
homme en le traitant en fournisseur plutôt
qu'en quémandeur ! Je sortis donc de ma
bourse trois pièces d'un maidin, puis trois
pièces de cinq, en faisant mine de calculer
au plus juste.
Il écarquilla les yeux.
" Je n'en espérais pas tant, mon fils.
Pas même la moitié... "
J'agitai un doigt en l'air.
" Il ne faut jamais dire cela à un
commerçant, hajj Idriss. Il serait
tenté de vous gruger. "
" Avec vous, je ne risque rien, Baldassare
efendi ! Vous êtes mon
bienfaiteur. "
Je commençais à me lever, mais il me
retint.
" J'ai encore quelque chose pour
vous. "
Il disparut quelques instants derrière la
tenture, puis revint, porteur d'un autre livre.
Encore, me dis-je ? Peut-être a-t-il
toute une bibliothèque dans l'autre
pièce. Dans quoi, diable, me suis-je
embarqué ?
Comme s'il avait entendu ma protestation muette, il
s'empressa de me rassurer :
" C'est le dernier livre qui me reste, et je
tiens à vous l'offrir, à vous et
à personne d'autre ! "
Il me le posa sur les paumes, comme sur un lutrin,
ouvert à la première page.
Doux Seigneur !
Le Centième Nom !
Le livre de Mazandarani !
Si je m'attendais à le trouver dans une
telle masure !
" Hajj Idriss, c'est un livre rare ! Vous
ne devriez pas vous en séparer
ainsi ! "
" Il n'est plus à moi, il est à
vous, maintenant. Gardez-le ! Lisez-le !
Moi, je n'ai jamais pu le lire. "
Je tournai les pages avec avidité, mais il
faisait trop sombre, et je ne pus rien
déchiffrer de plus que le titre.
Le Centième Nom !
Dieu du Ciel !
En sortant de chez lui, le précieux ouvrage
sous le bras, j'étais comme en état
d'ébriété. Se pourrait-il que
ce livre, que le monde entier convoite, se trouve
à présent en ma possession ? Que
d'hommes sont venus des extrémités de
la terre à sa recherche, auxquels je
répondais qu'il n'existait pas, alors qu'il
se trouvait à deux pas de chez moi, dans la
plus misérable des masures ! Et
voilà que cet homme que je connais à
peine m'en fait cadeau ! Tout cela est si
troublant, si inimaginable ! Je me
surpris à rire tout seul, dans la rue, comme
un simplet.
J'étais ainsi, grisé mais encore
incrédule, lorsqu'un passant
m'interpella.
" Baldassare efendi ! "
Je reconnus tout de suite la voix du cheikh
Abdel-Bassit, l'imam de la mosquée de
Gibelet. Quant à savoir comment
lui-même a pu me reconnaître, alors
qu'il est aveugle de naissance et que je n'avais
pas dit un mot...
J'allai vers lui, et nous nous saluâmes avec
les formules d'usage.
" D'où venez-vous, pour avoir ce pas
dansant ? "
" De chez Idriss. "
" Il vous a vendu un livre ? "
" Comment le savez-vous ? "
" Pour quelle autre raison seriez-vous
allé chez ce pauvre homme ? "
dit-il en riant.
" C'est vrai ", avouai-je en riant de la
même manière.
" Un livre impie ? "
" Pourquoi serait-il impie ? "
" S'il ne l'était pas, c'est à
moi qu'il l'aurait proposé ! "
" A vrai dire, je ne sais pas encore
grand-chose de ce que peut contenir ce livre. Chez
Idriss, il fait trop sombre, et j'attends
d'être chez moi pour le lire. "
Le cheikh tendit la main.
" Montrez-le-moi ! "
Il a en permanence sur ses lèvres
entrouvertes comme un sourire en attente. Je ne
sais jamais quand il sourit pour de vrai. Toujours
est-il qu'il prit le livre, le feuilleta pendant
quelques secondes devant ses yeux clos, puis le
rendit en disant :
" Il fait trop sombre, ici, je ne vois
rien ! "
Et il rit cette fois sans retenue, en regardant le
ciel. Moi je ne savais pas si la politesse me
commandait de m'associer à sa
jovialité. Dans le doute, je me contentai
d'un toussotement léger, à mi-chemin
entre le rire rentré et le raclement de
gorge.
" Et quel est donc ce livre ? "
demanda-t-il.
A un homme qui voit, on peut cacher la
vérité ; mentir est quelquefois
une habileté nécessaire. Mais
à celui dont les yeux sont éteints,
mentir est misérable, une bassesse, une
indignité. Par un certain sens de l'honneur,
et peut-être aussi par superstition, je me
devais de lui dire la vérité ;
que j'enveloppai toutefois de prudents
conditionnels :
" Il se pourrait que ce livre soit celui qu'on
attribue à Abou-Maher al-Mazandarani, Le
Centième Nom. Mais j'attends
d'être chez moi pour vérifier son
authenticité. "
Il frappa trois, quatre fois, le sol avec sa canne,
en respirant bruyamment.
" Pourquoi aurait-on besoin d'un
centième nom ? Moi, on m'a appris
depuis l'enfance tous les noms dont j'avais besoin
pour prier, pourquoi aurais-je besoin d'un
centième ? Dites-le-moi, vous qui
avez lu tant de livres dans toutes les
langues ! "
Il sortit de sa poche un chapelet de prière,
et se mit à l'égrener nerveusement en
attendant ma réponse. Que
répondre ? Je n'avais pas plus de
raisons que lui de plaider pour le nom
caché. Je me sentis obligé cependant
d'expliquer :
" Comme vous le savez, certains
prétendent que le nom suprême permet
d'accomplir des prodiges... "
" Quels prodiges ? Idriss possède
ce livre depuis des années, quel prodige
a-t-il accompli en sa faveur ? L'a-t-il rendu
moins misérable ? Moins
décrépit ? De quel malheur
l'a-t-il préservé ? "
Puis, sans attendre ma réponse, il
s'éloigna en balayant l'air et la
poussière de sa canne indignée.
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