Premiers chapitres

AMIN MAALOUF
LE PERIPLE DE BALDASSARE
roman
Né au Liban en 1949, Amin Maalouf vit en France depuis 1976. Romancier et essayiste, il est l'auteur célébré de Léon L'Africain, Samarcande, Le Premier Siècle après Béatrice, Le Rocher de Tanios (prix Goncourt 1993), Les Echelles du Levant, Les identités meurtrières. Ses ouvrages sont traduits dans le monde entier, et il a reçu le prix Nonino pour l'ensemble de son œuvre.

 

uatre longs mois nous séparent encore de l'année de la Bête, et déjà elle est là. Son ombre voile nos poitrines et les fenêtres de nos maisons.
Autour de moi, les gens ne savent plus parler d'autre chose. L'année qui approche, les signes avant-coureurs, les prédictions... Parfois je me dis : qu'elle vienne ! qu'elle vide à la fin sa besace de prodiges et de calamités ! Ensuite je me ravise, je reviens en mémoire à toutes ces braves années ordinaires où chaque journée se passait dans l'attente des joies du soir. Et je maudis à pleine bouche les adorateurs de l'apocalypse.
Comment a débuté cette folie ? Dans quel esprit a-t-elle d'abord germé ? Sous quels cieux ? Je ne pourrais le dire avec exactitude, et pourtant, d'une certaine manière, je le sais. De là où je me trouve, j'ai vu la peur, la peur monstrueuse, naître et grossir et se répandre, je l'ai vue s'insinuer dans les esprits, jusque dans celui de mes proches, jusque dans le mien, je l'ai vue bousculer la raison, la piétiner, l'humilier, puis la dévorer.
J'ai vu s'éloigner les beaux jours.
Jusqu'ici j'avais vécu dans la sérénité. Je prospérais, embonpoint et fortune, un peu plus chaque saison ; je ne convoitais rien qui ne fût à portée de ma main ; mes voisins m'adulaient plus qu'ils ne me jalousaient.
Et soudain, tout se précipite autour de moi.
Ce livre étrange qui apparaît, puis disparaît par ma faute...
La mort du vieil Idriss, dont personne ne m'accuse, il est vrai... si ce n'est moi-même.
Et ce voyage que je dois entreprendre dès lundi, en dépit de mes réticences. Un voyage dont il me semble aujourd'hui que je ne reviendrai pas.
Ce n'est donc pas sans appréhension que je trace ces premières lignes sur ce cahier neuf. Je ne sais pas encore de quelle manière je vais rendre compte des événements qui se sont produits, ni de ceux qui déjà s'annoncent. Un simple récit des faits ? Un journal intime ? Un carnet de route ? Un testament ?
 
Peut-être devrais-je d'abord parler de celui qui, le premier, a éveillé mes angoisses à propos de l'année de la Bête. Il s'appelait Evdokime. Un pèlerin de Moscovie, venu frapper à ma porte il y a dix-sept ans, à peu de chose près. Pourquoi dire à peu près ? j'ai la date exacte sur mon registre de marchand. C'était le vingtième jour de décembre 1648.
J'ai toujours tout noté, et d'abord les infimes détails, ceux que j'aurais fini par oublier.
Avant de franchir ma porte, l'homme avait fait le signe de croix avec deux doigts tendus, puis il s'était baissé pour ne pas heurter l'arceau de pierre. Il avait un épais manteau noir, des mains de bûcheron, des doigts épais, une épaisse barbe blonde, mais des yeux minuscules et un front étroit.
En route vers la Terre Sainte, il ne s'était pas arrêté chez moi par hasard. On lui avait donné l'adresse à Constantinople, en lui disant que c'était ici, seulement ici, qu'il avait des chances de trouver ce qu'il cherchait.
" J'aimerais parler au signor Tommaso. "
" C'était mon père, dis-je. Il est décédé en juillet. "
" Dieu l'accueille en Son Royaume ! "
" Et qu'Il accueille aussi les saints morts de votre parenté ! "
L'échange avait eu lieu en grec, notre unique langue commune, bien que ni moi ni lui, à l'évidence, ne la pratiquions couramment. Échange hésitant, mal assuré, en raison du deuil, pour moi encore douloureux, pour lui inattendu ; et aussi du fait que, lui parlant à un " papiste apostat " et moi à un " schismatique égaré ", nous avions à cœur de ne prononcer aucune parole qui pût froisser les croyances de l'autre.
Après un bref silence commun, il reprit :
" Je regrette beaucoup que votre père nous ait quittés. "
Ce que disant, il promenait son regard dans le magasin, cherchant à sonder ce fouillis de livres, de statuettes antiques, de verreries, de vases peints, de faucons empaillés ; et se demandant - en lui-même, mais il aurait pu tout aussi bien s'exprimer à voix haute - si, mon père n'étant plus là, je pouvais être malgré tout de quelque secours. J'avais déjà vingt-trois ans, mais mon visage, rondelet et rasé, devait avoir encore des reflets enfantins.
Je m'étais redressé, le menton en avant.
" Mon nom est Baldassare, c'est moi qui ai pris la succession. "
Mon visiteur ne manifesta par aucun signe qu'il m'avait entendu. Il promenait encore son regard sur les mille merveilles qui l'entouraient, avec un mélange d'enchantement et d'angoisse. De tous les magasins de curiosités, le nôtre était, depuis cent ans, le mieux fourni et le plus renommé d'Orient. On venait nous voir de partout, de Marseille, de Londres, de Cologne, d'Ancône, comme de Smyrne, du Caire et d'Ispahan.
Après m'avoir toisé une dernière fois, mon Russe dut se faire une raison.
" Je suis Evdokime Nicolaïevitch. Je viens de Voronej. On m'a fait grand éloge de votre maison. "
J'empruntai aussitôt le ton de la confidence, c'était alors ma façon d'être affable.
" Nous sommes dans ce commerce depuis quatre générations. Ma famille vient de Gênes, mais il y a très longtemps qu'elle est installée au Levant... "
Il hocha plusieurs fois la tête, voulant dire qu'il n'ignorait rien de tout cela. De fait, si on lui avait parlé de nous à Constantinople, c'est la première chose qu'on avait dû lui apprendre. " Les ultimes Génois dans cette partie du monde... " Avec quelque épithète, quelque geste évoquant la folie ou une extrême originalité transmise depuis toujours de père en fils. Je souris et me tus. Lui-même se tourna aussitôt vers la porte, hurlant un prénom et un ordre. Un serviteur accourut, un petit homme corpulent en habit noir bouffant, la tête dans un bonnet plat, les yeux à terre. Porteur d'un coffret dont il souleva le couvercle pour en retirer un livre, qu'il tendit à son maître.
Je crus qu'il avait l'intention de me le vendre, et fus aussitôt sur mes gardes. Dans le commerce des curiosités, on apprend très tôt à se méfier de ces personnages qui arrivent avec des airs d'importance, déclinent leur généalogie et leurs nobles fréquentations, distribuent des ordres à gauche à droite, et qui, au bout du compte, veulent seulement vous vendre quelque vénérable bricole. Unique pour eux, et donc, par voie de conséquence, unique au monde, n'est-ce pas ? Si vous leur en proposez quelque prix qui ne correspond pas à celui qu'ils s'étaient mis en tête, ils s'offusquent, se disent non seulement grugés, mais insultés. Et finissent par s'éloigner en proférant des menaces.
Mon visiteur n'allait pas tarder à me rassurer : il n'était chez moi ni pour vendre ni pour marchander.
" Cet ouvrage vient d'être imprimé à Moscou il y a quelques mois. Et déjà tous ceux qui savent lire l'ont lu. "
Il m'indiqua du doigt le titre en lettres cyrilliques, et se mit à réciter avec ferveur : " kniga o vere... ", avant de s'aviser qu'il fallait me traduire : " Le livre de la Foi une, véritable et orthodoxe. " Il me regarda du coin de l'œil pour voir si cette formulation avait retourné mon sang de papiste. J'étais impassible. Au-dehors comme au-dedans. Au-dehors le sourire poli du marchand. Au-dedans le sourire narquois du sceptique.
" Ce livre annonce que l'apocalypse est à nos portes ! "
Il me désigna une page, vers la fin.
" Il est écrit ici en toutes lettres que l'antéchrist apparaîtra, conformément aux Écritures, en l'an du pape 1666. "
Il répéta ce chiffre à quatre ou cinq reprises, en escamotant chaque fois un peu plus le " mille " du début. Puis il m'observa, attendant mes réactions.
J'avais, comme tout un chacun, lu l'Apocalypse de Jean, et m'étais arrêté un moment sur ces phrases mystérieuses du treizième chapitre : " Que celui qui a l'intelligence compte le nombre de la Bête. Car son nombre est un nombre d'homme et son nombre est six cent soixante-six. "
" Il est dit 666 et non 1666 ", suggérai-je timidement.
" Il faut être aveugle pour ne pas voir un signe aussi manifeste ! "
Un signe. Que de fois ai-je entendu ce mot, et celui de " présage " ! Tout devient signe ou présage pour qui est à l'affût, prêt à s'émerveiller, prêt à interpréter, prêt à imaginer des concordances et des rapprochements. Le monde regorge de ces infatigables guetteurs de signes - j'en ai connu dans ce magasin ! des plus enchanteurs comme des plus sinistres !
Le nommé Evdokime semblait irrité de ma relative tiédeur, qui à ses yeux trahissait à la fois mon ignorance et mon impiété. Ne voulant pas le froisser, je dus faire un effort sur moi-même pour dire :
" Tout cela est, à la vérité, étrange et inquiétant... "
Ou quelque phrase de ce genre. Rassuré, l'homme reprit :
" C'est à cause de ce livre que je suis venu jusqu'ici. Je cherche des textes qui puissent m'éclairer. "
Là, je saisissais, en effet. J'allais pouvoir l'aider.
Je me dois de dire que la fortune de notre maison au cours des dernières décennies s'est bâtie sur l'engouement de la chrétienté pour les vieux livres orientaux - surtout grecs, coptes, hébraïques et syriaques - qui semblaient renfermer les plus anciennes vérités de la Foi, et que les cours royales, notamment celles de France et d'Angleterre, cherchaient à acquérir pour appuyer leur point de vue dans les querelles entre les catholiques et les tenants de la Réforme. Ma famille a écumé depuis près d'un siècle les monastères d'Orient en quête de ces manuscrits, qui se trouvent aujourd'hui par centaines dans la Bibliothèque royale de Paris ou la Bodleian Library d'Oxford, pour ne citer que les plus importantes.
" Je n'ai pas beaucoup de livres qui parlent spécifiquement de l'Apocalypse, ni surtout du passage qui mentionne le nombre de la Bête. Cependant, vous avez ceci... "
Et je passai en revue quelques ouvrages, dix ou douze, dans diverses langues, détaillant leur contenu, énumérant parfois les têtes de chapitre. Je ne déteste pas cet aspect de mon métier. Je crois avoir le ton et la manière. Mais mon visiteur ne montrait pas l'intérêt que je pensais susciter. Chaque fois que je mentionnais un livre, il manifestait par des petits gestes des doigts, par des échappées du regard, sa déception, son impatience.
Je finis par comprendre.
" On vous a parlé d'un livre précis, n'est-ce pas ? "
Il prononça un nom. En s'embrouillant dans les sonorités arabes, mais je n'eus aucun mal à comprendre. Abou-Maher al-Mazandarani. A vrai dire, depuis un moment, je m'y attendais.
Ceux qui ont la passion des vieux livres connaissent celui de Mazandarani. De réputation, car très peu de gens l'ont eu entre les mains. Je ne sais toujours pas, d'ailleurs, s'il existe vraiment, et s'il a jamais existé.
Je m'explique, car je vais bientôt avoir l'air d'écrire des choses contradictoires : lorsqu'on se plonge dans les ouvrages de certains auteurs célèbres et reconnus, on les voit souvent mentionner ce livre ; pour dire qu'un de leurs amis, un de leurs maîtres, l'avait eu autrefois dans sa bibliothèque... Jamais, en revanche, je n'ai relevé, sous une plume respectée, une confirmation sans ambiguïté de la présence de ce livre. Personne qui dise nettement " je l'ai ", " je l'ai feuilleté ", " je l'ai lu ", personne qui en cite des passages. Si bien que les négociants les plus sérieux, ainsi que la plupart des lettrés, sont persuadés que cet ouvrage n'a jamais existé, et que les rares copies qui apparaissent de temps à autre sont l'œuvre de faussaires et de mystificateurs.
Ce livre légendaire s'intitule Le Dévoilement du nom caché, mais on l'appelle communément Le Centième Nom. Quand j'aurai précisé de quel nom il s'agit, on comprendra pourquoi il a été depuis toujours si convoité.
 
Nul n'ignore que, dans le Coran, sont mentionnés quatre-vingt-dix-neuf noms de Dieu, certains préfèrent dire des " épithètes ". Le Miséricordieux, le Vengeur, le Subtil, l'Apparent, l'Omniscient, l'Arbitre, l'Héritier... Et ce chiffre, confirmé par la Tradition, a toujours induit, chez les esprits curieux, cette interrogation qui semble aller de soi : n'y aurait-il pas, pour compléter ce nombre, un centième nom, caché ? Des citations du Prophète, que certains docteurs de la loi contestent mais que d'autres reconnaissent pour authentiques, affirment qu'il y a bien un nom suprême qu'il suffirait de prononcer pour écarter n'importe quel danger, pour obtenir du Ciel n'importe quelle faveur. Noé le connaissait, dit-on, et c'est ainsi qu'il avait pu se sauver avec les siens lors du Déluge.
On imagine aisément l'attrait extraordinaire d'un ouvrage qui prétend livrer un tel secret en ce temps où les hommes redoutent un nouveau Déluge. J'ai vu défiler dans mon magasin toute sorte de personnages, un carme déchaux, un alchimiste de Tabriz, un général ottoman, un kabbaliste de Tibériade, qui tous étaient à la recherche de ce livre. J'ai toujours estimé de mon devoir d'expliquer à ces gens pourquoi, à mon sens, ce n'était qu'un mirage.
D'ordinaire, lorsque mes visiteurs ont fini d'écouter mon argumentation, ils se résignent. Les uns désappointés. Les autres rassurés ; s'ils ne peuvent avoir ce livre, ils préfèrent croire que personne d'autre au monde ne l'aura...
La réaction du Moscovite ne fut ni l'une ni l'autre. Au début, il eut l'air amusé, comme pour me faire comprendre qu'il ne croyait pas un mot de mes boniments de marchand. Quand, agacé par ses mimiques, je décidai de m'interrompre, il murmura, soudain grave, et même suppliant :
" Vendez-le-moi, et je vous donnerai à l'instant tout l'or que je possède ! "
Mon pauvre ami, avais-je envie de lui dire, vous avez de la chance d'être tombé sur un marchand honnête. Ce ne sont pas les escrocs qui vont manquer pour vous délester bientôt de votre or !
Patiemment, je me remis à lui expliquer pourquoi ce livre, à ma connaissance, n'existait pas ; et que seuls prétendent le contraire des auteurs naïfs et crédules, ou alors des aigrefins.
A mesure que j'argumentais, son visage se congestionnait. Comme un malade condamné à qui l'on aurait voulu expliquer, calmement, sourire aux lèvres, que le remède dont il attend la guérison n'a jamais été composé. Je voyais dans ses yeux, non la déception ou la résignation, non plus l'incrédulité, mais la haine, fille de la peur. J'abrégeai mes explications, pour atterrir sur une conclusion prudente :
" Dieu seul connaît la vérité ! "
L'homme ne m'écoutait plus. Il s'était avancé. De ses puissantes mains il m'avait empoigné par les vêtements, attiré vers lui, écrasant mon menton sur sa poitrine de géant. Je crus qu'il allait m'étrangler, ou me fracasser le crâne contre le mur. Fort heureusement, son serviteur s'approcha, lui toucha le bras et lui chuchota quelque chose à l'oreille. Des paroles apaisantes, je suppose, car son maître me lâcha aussitôt, pour me repousser d'un geste dédaigneux. Puis il sortit du magasin en marmonnant une imprécation dans sa langue.
 
Je ne l'ai plus jamais revu. Et j'aurais sans doute fini par oublier jusqu'à son nom si son passage n'avait marqué le commencement d'un étrange défilé de visiteurs. J'ai mis du temps à m'en rendre compte, mais aujourd'hui j'en suis certain : après cet Evdokime, les gens qui venaient au magasin n'étaient plus les mêmes, ils ne se comportaient plus du tout de la même manière. Le pèlerin de Moscovie ne portait-il pas dans les yeux cette terreur, que d'aucuns qualifieraient de " sainte " ? Je la décelais à présent dans tous les regards. Et avec elle cette attitude d'impatience, d'urgence, cette insistance angoissée.
Ce ne sont pas que des impressions. Là, c'est le marchand qui parle, les doigts sur son registre : après la visite de cet homme, il ne s'est plus passé un jour sans qu'on vienne me parler d'apocalypse, d'antéchrist, de la Bête et de son nombre.
Pourquoi ne pas le dire crûment, c'est l'apocalypse qui a assuré le gros de mes recettes au cours des dernières années. Oui, c'est la Bête qui m'habille, c'est la Bête qui me nourrit. Dès que son ombre se profile dans un livre, les acheteurs accourent de partout, bourses déliées. Tout se vend à prix d'or. Les ouvrages les plus érudits comme les plus fantaisistes. J'ai même eu sur mes rayons certaine Description minutieuse de la Bête et des nombreux monstres de l'Apocalypse, en latin, avec quarante dessins à l'appui...
Mais si cet engouement morbide assure ma prospérité, il ne manque pas de m'inquiéter.
Je ne suis pas homme à suivre les folies du moment, je sais raison garder quand autour de moi l'on s'agite. Cela dit, je ne suis pas non plus de ces êtres obtus et arrogants qui se forment des opinions comme les huîtres forment leurs perles, puis se referment dessus. J'ai mes idées, mes convictions, mais je ne suis pas sourd à la respiration du monde. Cette peur qui se répand, je ne puis l'ignorer. Et même si j'étais persuadé que le monde devient fou, cette folie non plus je ne pourrais l'ignorer. J'ai beau sourire, hausser les épaules, pester contre la bêtise et la frivolité, la chose me perturbe.
Dans le combat qui oppose en moi la raison à la déraison, cette dernière a marqué des points. La raison proteste, ricane, s'entête, résiste, et j'ai encore suffisamment de lucidité pour observer cet affrontement avec quelque recul. Mais, justement, ce reste de lucidité me contraint à reconnaître que la déraison me gagne. Un jour, si cela continue, je ne serai plus capable d'écrire de telles phrases. Peut-être même reviendrai-je fouiller ces pages pour effacer ce que je viens d'écrire. Car ce que j'appelle aujourd'hui déraison sera devenu ma croyance. Ce personnage-là, ce Baldassare-là, s'il venait un jour à exister, à Dieu ne plaise !, je l'exècre et le méprise et le maudis avec tout ce qu'il me reste d'intelligence et d'honneur.
Mes propos, je le sais, ne sont guère empreints de sérénité. C'est que les bruits qui envacarment le monde se sont insinués chez moi. Des propos comme ceux d'Evdokime, je les entends désormais dans ma propre maison.
 
Par ma faute, d'ailleurs.
Il y a un an et demi, mon commerce ne cessant de prospérer, je décidai de faire appel aux deux fils de ma sœur Plaisance pour qu'ils viennent m'aider, qu'ils s'initient à la fréquentation des objets rares, et se préparent à prendre un jour ma succession. De l'aîné, surtout, Jaber, j'attendais beaucoup. Un jeune homme appliqué, minutieux, studieux, déjà presque érudit avant même d'avoir atteint l'âge mûr. A l'inverse de son cadet, Habib, peu porté aux études, toujours à vagabonder dans les ruelles. De celui-ci, j'attendais peu. Du moins espérais-je l'assagir en lui confiant ses premières responsabilités.
Peine perdue. Habib est devenu, en grandissant, un incorrigible séducteur. Constamment assis près de la fenêtre du magasin, l'œil à l'affût, il distribue compliments et sourires, et s'absente à toute heure pour de mystérieux rendez-vous dont je devine aisément la teneur. Que de jeunes femmes du quartier, au moment d'aller remplir leur jarre à la source, trouvent plus court le chemin qui passe devant cette fenêtre... Habib, " bien-aimé ", les noms sont rarement innocents.
Jaber demeure, quant à lui, au fond du magasin. Son visage ne cesse de blanchir tant il reste à l'abri du soleil. Il lit, copie, prend note, range, consulte, compare. Si ses traits quelquefois s'illuminent, ce n'est pas grâce à la fille du cordonnier qui vient d'apparaître, au bout de la rue, et qui s'avance, l'allure nonchalante ; c'est parce qu'il vient de découvrir, à la page deux cent trente-sept du Commentaire des commentaires, confirmation de ce qu'il avait cru deviner, la veille, à la lecture de L'Ultime Exégèse... Les ouvrages abscons, rébarbatifs, moi je me contente de les survoler, par obligation, et encore, non sans d'innombrables stations de soupir. Lui pas. Il semble s'en délecter, comme s'il s'agissait des plus juteuses friandises.
Tant mieux, me disais-je au début. Je n'étais pas mécontent de le voir aussi appliqué, je le donnais en exemple à son frère, et commençais même à me décharger sur lui de certaines tâches. Les clients les plus tatillons, je n'hésitais pas à les lui confier. Il restait des heures à débattre avec eux, et bien que le commerce ne soit pas sa préoccupation première, il finissait par leur faire acheter des montagnes de livres.
Je n'aurais eu qu'à m'en féliciter s'il n'avait commencé à me tenir lui aussi, et avec la ferveur de son âge, des propos irritants sur la fin des temps, qui serait imminente, et sur les présages qui l'annonçaient. Était-ce l'influence de ses lectures ? ou de certains clients ? Au début, je crus qu'il me suffirait de lui tapoter l'épaule en lui demandant de ne pas prêter foi à ces balivernes ; le garçon était d'apparence docile, et je crus qu'il m'obéirait en cela comme en d'autres choses. C'était mal le connaître, et mal connaître surtout notre époque, ses passions et ses obsessions.
A en croire mon neveu, rendez-vous serait pris, depuis toujours, avec la fin des temps. Ceux qui se trouvent aujourd'hui sur terre auront le douteux privilège d'assister à ce macabre couronnement de l'Histoire. Il n'en éprouve lui-même, à ce qu'il me semble, ni tristesse ni abattement. Plutôt une sorte de fierté, sans doute mêlée de peur, mais également d'une certaine jubilation. Chaque jour il découvre dans une nouvelle source, latine, grecque ou arabe, confirmation de ses prévisions. Tout converge, affirme-t-il, vers une date unique, celle-là même que citait déjà - que j'ai eu tort de lui en parler ! - le livre russe de la Foi. 1666. L'année qui vient. " L'année de la Bête ", comme il se plaît à l'appeler. A l'appui de sa conviction, il aligne une batterie d'arguments, de citations, de computs, de savants calculs, et une interminable litanie de " signes ".
Quand on cherche des signes, on en trouve, tel est toujours mon sentiment, et je tiens à le consigner une fois de plus ici avec mon encre, pour le cas où, dans le tourbillon de folie qui s'empare du monde, je finirais un jour par l'oublier. Signes manifestes, signes éloquents, signes troublants, tout ce que l'on cherche à démontrer finit par se vérifier, et on trouverait tout autant si l'on cherchait à démontrer le contraire.
Je l'écris, je le pense. Mais je n'en suis pas moins secoué à l'approche de " l'année " dite.
J'ai encore à l'esprit une scène qui s'est déroulée il y a deux ou trois mois. Nous avions dû travailler assez tard, mes neveux et moi, pour l'inventaire d'avant l'été, nous étions tous les trois exténués. Je m'étais affalé sur une chaise, les bras en demi-lune autour de mon registre ouvert, près de moi une lampe à huile qui commençait à faiblir. Quand, soudain, Jaber vint se pencher de l'autre côté de la table, sa tête touchant la mienne, et ses mains s'appuyant sur mes coudes jusqu'à me faire mal. Sa face entière rougeoyait et son ombre démesurée couvrait les meubles et les murs. Il chuchota d'une voix d'outre-tombe :
" Le monde est comme cette lampe, il a consumé l'huile qui lui était allouée, il ne reste que la dernière goutte. Regarde ! La flamme vacille ! Bientôt le monde s'éteindra. "
La fatigue aidant, et aussi tout ce qui se dit autour de moi sur les prédictions de l'Apocalypse, je me sentis soudain comme écrasé sous le plomb de ces paroles. Je crus que je n'aurais même plus la force de me redresser. Et que je devrais attendre, ainsi prostré, que la flamme s'étrangle sous mes yeux, et que les ténèbres m'enveloppent...
Lorsque la voix de Habib s'éleva derrière moi, rieuse, gouailleuse, ensoleillée, salutaire :
" Boumeh ! Ne vas-tu pas cesser de torturer notre oncle ? "
" Boumeh ", " hibou ", " oiseau de malheur ", c'est ainsi que le cadet surnomme son frère depuis l'enfance. Et en me relevant, ce soir-là, soudain perclus de courbatures, je jurai de ne plus jamais l'appeler autrement.
Pourtant, j'ai beau crier " Boumeh ! ", et pester, et marmonner, je ne puis m'empêcher d'écouter ses paroles, qui font leur nid dans mon esprit. Si bien qu'à mon tour, je me mets à voir des signes là où, hier, je n'aurais vu que des coïncidences ; coïncidences tragiques ou édifiantes ou amusantes, mais j'aurais juste grommelé quelques syllabes d'étonnement alors qu'aujourd'hui je sursaute, je m'agite, je tremble. Et je m'apprête même à détourner le cours paisible de mon existence.
Il est vrai que les événements de ces derniers temps ne pouvaient me laisser indifférent.
Ne serait-ce que cette histoire avec le vieil Idriss !
Me contenter de hausser les épaules comme si tout cela ne me concernait pas n'aurait pas été sagesse, mais inconscience et aveuglement du cœur.
 
Idriss était venu chercher refuge dans notre bourgade de Gibelet il y a sept ou huit ans. En haillons, presque sans bagages, il paraissait aussi pauvre que vieux. On n'a jamais su avec précision qui il était, d'où il était parti, ni ce qu'il avait fui. Une persécution ? Une dette ? Une vengeance de familles ? A ma connaissance, il n'avait confié son secret à personne. Il habitait seul, dans une masure qu'il avait pu louer pour une somme modique.
Ce vieillard donc, que je n'avais pas souvent rencontré, et avec lequel je n'avais jamais échangé plus de deux mots d'affilée, se présenta le mois dernier au magasin serrant contre sa poitrine un gros livre que, maladroitement, il me proposait d'acheter. Je le feuilletai. Un banal recueil de versificateurs sans renom, d'une calligraphie tremblante et irrégulière, mal relié, mal conservé.
" C'est un trésor sans pareil, dit pourtant le vieil homme. Il me reste de mon grand-père. Jamais je ne m'en serais séparé si le besoin dans lequel je me trouve... "
Sans pareil ? Il devait y avoir le même dans la moitié des maisons du pays. Voilà un livre qui me restera sur les bras, me dis-je, jusqu'au jour de ma mort ! Mais comment aurais-je pu éconduire un pauvre hère qui avait ravalé fierté et pudeur pour obtenir de quoi subsister ?
" Laissez-le-moi, hajj Idriss, je vais le montrer à quelques clients qui pourraient être intéressés. "
Je savais déjà comment j'allais procéder. Exactement comme aurait fait mon père, Dieu ait son âme, s'il était encore à ma place. Par acquit de conscience, je m'imposai de lire quelques-uns des poèmes. Ainsi que je l'avais vu au premier coup d'œil, des œuvres mineures, çà et là quelques vers bien ciselés, mais dans l'ensemble l'ouvrage le plus commun, le plus ordinaire, le plus invendable qui fût. Dans le meilleur des cas, si j'avais un client féru de poésie arabe, je pourrais en obtenir six maidins, plus probablement trois ou quatre... Non, j'avais pour ce livre un meilleur usage. Quelques jours après la visite d'Idriss, un dignitaire ottoman de passage vint m'acheter divers objets ; et comme il insistait pour que je lui accorde une remise de courtoisie, je lui offris ce livre en prime, ce qui le contenta.
J'attendis une petite semaine, puis j'allai trouver le vieil homme. Dieu que sa maison était sombre ! Et Dieu qu'elle était démunie ! Je poussai le portillon au bois effrité, pour me retrouver dans une pièce au sol nu, aux murs nus. Idriss était assis à terre, sur une natte couleur de boue. Je m'assis en tailleur à son côté.
" Un haut personnage est passé dans mon magasin, et il s'est montré heureux quand je lui ai proposé votre livre. Voici la somme qui vous revient. "
Je ne lui avais rien dit de faux, notez bien ! Je ne supporte pas de mentir, même si, par ce que j'omettais de dire, je trichais quelque peu. Mais enfin, je ne cherchais qu'à préserver la dignité de ce pauvre homme en le traitant en fournisseur plutôt qu'en quémandeur ! Je sortis donc de ma bourse trois pièces d'un maidin, puis trois pièces de cinq, en faisant mine de calculer au plus juste.
Il écarquilla les yeux.
" Je n'en espérais pas tant, mon fils. Pas même la moitié... "
J'agitai un doigt en l'air.
" Il ne faut jamais dire cela à un commerçant, hajj Idriss. Il serait tenté de vous gruger. "
" Avec vous, je ne risque rien, Baldassare efendi ! Vous êtes mon bienfaiteur. "
Je commençais à me lever, mais il me retint.
" J'ai encore quelque chose pour vous. "
Il disparut quelques instants derrière la tenture, puis revint, porteur d'un autre livre.
Encore, me dis-je ? Peut-être a-t-il toute une bibliothèque dans l'autre pièce. Dans quoi, diable, me suis-je embarqué ?
Comme s'il avait entendu ma protestation muette, il s'empressa de me rassurer :
" C'est le dernier livre qui me reste, et je tiens à vous l'offrir, à vous et à personne d'autre ! "
Il me le posa sur les paumes, comme sur un lutrin, ouvert à la première page.
Doux Seigneur !
 
Le Centième Nom !
Le livre de Mazandarani !
Si je m'attendais à le trouver dans une telle masure !
" Hajj Idriss, c'est un livre rare ! Vous ne devriez pas vous en séparer ainsi ! "
" Il n'est plus à moi, il est à vous, maintenant. Gardez-le ! Lisez-le ! Moi, je n'ai jamais pu le lire. "
Je tournai les pages avec avidité, mais il faisait trop sombre, et je ne pus rien déchiffrer de plus que le titre.
 
Le Centième Nom !
Dieu du Ciel !
 
En sortant de chez lui, le précieux ouvrage sous le bras, j'étais comme en état d'ébriété. Se pourrait-il que ce livre, que le monde entier convoite, se trouve à présent en ma possession ? Que d'hommes sont venus des extrémités de la terre à sa recherche, auxquels je répondais qu'il n'existait pas, alors qu'il se trouvait à deux pas de chez moi, dans la plus misérable des masures ! Et voilà que cet homme que je connais à peine m'en fait cadeau ! Tout cela est si troublant, si inimaginable ! Je me surpris à rire tout seul, dans la rue, comme un simplet.
J'étais ainsi, grisé mais encore incrédule, lorsqu'un passant m'interpella.
" Baldassare efendi ! "
Je reconnus tout de suite la voix du cheikh Abdel-Bassit, l'imam de la mosquée de Gibelet. Quant à savoir comment lui-même a pu me reconnaître, alors qu'il est aveugle de naissance et que je n'avais pas dit un mot...
J'allai vers lui, et nous nous saluâmes avec les formules d'usage.
" D'où venez-vous, pour avoir ce pas dansant ? "
" De chez Idriss. "
" Il vous a vendu un livre ? "
" Comment le savez-vous ? "
" Pour quelle autre raison seriez-vous allé chez ce pauvre homme ? " dit-il en riant.
" C'est vrai ", avouai-je en riant de la même manière.
" Un livre impie ? "
" Pourquoi serait-il impie ? "
" S'il ne l'était pas, c'est à moi qu'il l'aurait proposé ! "
" A vrai dire, je ne sais pas encore grand-chose de ce que peut contenir ce livre. Chez Idriss, il fait trop sombre, et j'attends d'être chez moi pour le lire. "
Le cheikh tendit la main.
" Montrez-le-moi ! "
Il a en permanence sur ses lèvres entrouvertes comme un sourire en attente. Je ne sais jamais quand il sourit pour de vrai. Toujours est-il qu'il prit le livre, le feuilleta pendant quelques secondes devant ses yeux clos, puis le rendit en disant :
" Il fait trop sombre, ici, je ne vois rien ! "
Et il rit cette fois sans retenue, en regardant le ciel. Moi je ne savais pas si la politesse me commandait de m'associer à sa jovialité. Dans le doute, je me contentai d'un toussotement léger, à mi-chemin entre le rire rentré et le raclement de gorge.
" Et quel est donc ce livre ? " demanda-t-il.
A un homme qui voit, on peut cacher la vérité ; mentir est quelquefois une habileté nécessaire. Mais à celui dont les yeux sont éteints, mentir est misérable, une bassesse, une indignité. Par un certain sens de l'honneur, et peut-être aussi par superstition, je me devais de lui dire la vérité ; que j'enveloppai toutefois de prudents conditionnels :
" Il se pourrait que ce livre soit celui qu'on attribue à Abou-Maher al-Mazandarani, Le Centième Nom. Mais j'attends d'être chez moi pour vérifier son authenticité. "
Il frappa trois, quatre fois, le sol avec sa canne, en respirant bruyamment.
" Pourquoi aurait-on besoin d'un centième nom ? Moi, on m'a appris depuis l'enfance tous les noms dont j'avais besoin pour prier, pourquoi aurais-je besoin d'un centième ? Dites-le-moi, vous qui avez lu tant de livres dans toutes les langues ! "
Il sortit de sa poche un chapelet de prière, et se mit à l'égrener nerveusement en attendant ma réponse. Que répondre ? Je n'avais pas plus de raisons que lui de plaider pour le nom caché. Je me sentis obligé cependant d'expliquer :
" Comme vous le savez, certains prétendent que le nom suprême permet d'accomplir des prodiges... "
" Quels prodiges ? Idriss possède ce livre depuis des années, quel prodige a-t-il accompli en sa faveur ? L'a-t-il rendu moins misérable ? Moins décrépit ? De quel malheur l'a-t-il préservé ? "
Puis, sans attendre ma réponse, il s'éloigna en balayant l'air et la poussière de sa canne indignée.



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