Premiers chapitres
D'après Robert Ludlum
Eric Van Lustbader

La trahison dans la peau

Ecrivain, comédien et metteur en scène américain, né en 1927, Robert Ludlum est entré dans le cercle restreint des romancier à succès avec L'héritage Scarlatti, publié en 1971, premier volume d'une série ininterrompue de triomphes internationaux qui l'imposent très vite comme maître du genre. Il est décédé en 2001, à l'âge de 73 ans. A sa mort, un certain nombre d'écrivains se chargent d'achever et de mettre au goût du jour des manuscrits non encore publiés de l'auteur.
Eric Van Lustbader est l'auteur de nombreux thrillers, qui se sont vendus à des millions d'exemplaires à travers le monde. A la mort de Robert Ludlum, Eric Van Lustbader a repris le flambeau des aventures de Jason Bourne, avec le succès que l'on connaît, ce qui lui a valu plusieurs adaptations cinématographiques.

Livre un

UN


POUVEZ-VOUS ME DIRE QUAND ce souvenir précis, cette réminiscence, a refait surface, monsieur Bourne ? ", demanda le Dr Sunderland.

Incapable de rester tranquille sur son siège, Jason Bourne faisait les cent pas à travers le cabinet médical, un espace si confortable, si intime qu'on se serait cru dans le bureau d'un particulier. Des murs crème, lambrissés d'acajou, un bureau de style classique en bois sombre avec des pieds griffus, deux fauteuils, un petit canapé. Sur le mur derrière le Dr Sunderland, s'alignaient de nombreux diplômes et une impressionnante série de récompenses internationales. Visiblement, le docteur avait mis au point des traitements révolutionnaires dans les domaines de la psychologie et de la psychopharmacologie, en liaison avec sa spécialité : la mémoire. Bourne les examina avec attention avant de remarquer le cadre argenté qui trônait sur le bureau.
" Comment s'appelle-t-elle ? s'enquit Bourne. Votre femme.
- Katya ", répondit le Dr Sunderland après une courte hésita-tion.
Les psychiatres répugnent à fournir des informations de carac-tère personnel sur eux-mêmes et leur famille. Mais dans le cas présent, pensa Bourne...
Katya portait une tenue de ski, un bonnet de laine avec un pom-pon au bout. Une très belle blonde. Quelque chose dans son attitude laissait supposer qu'elle se sentait à l'aise devant un objectif. Elle souriait, le soleil dans les yeux. Ses fines pattes-d'oie la rendaient particulièrement vulnérable.
Bourne sentit monter les larmes. Autrefois, il aurait dit que ces larmes étaient celles de David Webb. Mais ses deux personnalités contradictoires - David Webb et Jason Bourne, les côtés clair et obscur de son âme - avaient fini par fusionner. David Webb, jadis professeur de linguistique à l'Université Georgetown, s'enfonçait dans l'ombre chaque jour davantage mais il avait fortement contribué à adoucir les tendances paranoïdes et asociales de Bourne. Tout comme Bourne était incapable d'évoluer dans le monde normal de Webb, ce dernier n'aurait pu survivre dans le monde violent où Bourne naviguait à son aise.
La voix du Dr Sunderland s'inséra dans le fil de ses pensées. " Asseyez-vous, je vous prie, monsieur Bourne. "
Bourne obéit. Dès qu'il cessa de contempler la photo, il ressentit un certain soulagement.
Le Dr Sunderland adopta une expression de cordiale sympathie. " Vos réminiscences ont dû commencer après la mort de votre femme, j'imagine. Un tel choc a sûrement...
- Non, ça ne date pas de ce moment-là ", le coupa Jason Bourne. Mais c'était faux. Des fragments de mémoire avaient ressurgi la nuit où il avait vu Marie. Ces images l'avaient même réveillé ; des cauchemars très réalistes, persistant même après qu'il eut allumé la lumière.
Du sang. Il a du sang sur les mains, sur la poitrine. Il y a du sang sur le visage de la femme qu'il porte dans ses bras. Marie ! Non, pas Marie ! Quelqu'un d'autre. La chair tendre de son cou semble si pâle à côté de tout ce sang. Sa vie s'écoule, se répand sur lui, dégouline sur les pavés de cette rue où il court. A bout de souffle dans la nuit glaciale. Où est-il ? Pourquoi court-il ? Bon Dieu, mais qui est cette femme ?
Malgré l'heure tardive, il s'était levé et habillé. Une fois dehors, il s'était mis à courir comme un fou dans la campagne canadienne jusqu'à ce qu'un point de côté l'oblige à s'arrêter. La lune blanche comme un crâne l'avait suivi, dispersant sur lui les fragments sanglants de sa mémoire.
Et voilà qu'à présent, il mentait à ce médecin. Pourquoi pas, finalement ? Il ne lui faisait pas confiance, même si Martin Lindros - directeur adjoint de la CIA et ami de Bourne - le lui avait recommandé au vu de ses impressionnantes références. Lindros avait trouvé Sunderland dans une liste fournie par le bureau du DCI. C'était évident puisque le nom d'Anne Held figurait au bas de chaque page. Anne Held était l'austère assistante du DCI, sa main droite, disait-on.
" Monsieur Bourne ? ", l'encouragea le Dr Sunderland.
Mais tout cela importait peu. Il voyait le visage de Marie, blême, inanimé. Il sentait la présence de Lindros à ses côtés, au moment où le coroner lui avait dit, avec son accent français canadien : " La pneumonie virale était trop avancée, nous n'aurions pas pu la sauver. Consolez-vous en pensant qu'elle n'a pas souffert. Elle s'est endormie et ne s'est pas réveillée. " Les yeux du coroner étaient passés du visage de la femme morte à celui de son mari accablé de douleur. " Si seulement elle était revenue de son séjour au ski plus tôt. "
Bourne s'était mordu la lèvre. " Elle s'occupait de nos enfants. Jamie s'était foulé la cheville lors de sa dernière course. Alison avait terriblement peur.
- Elle n'a pas appelé un médecin ? Ç'aurait pu être une luxa-tion - ou une fracture.
- Vous ne comprenez pas. Ma femme... tous les membres de sa famille sont des paysans, des fermiers ; des durs à cuire. Depuis son plus jeune âge, Marie a appris à se débrouiller seule dans la nature. Elle n'avait peur de rien.
- Parfois, avait dit le coroner, la peur peut vous sauver.
- Vous n'avez pas le droit de la juger ! ", avait crié Bourne, tiraillé entre la colère et le désespoir.
Se portant au secours de son ami, Lindros avait remis le coroner à sa place. " Vous avez passé trop de temps avec les morts. Vous devriez prendre un peu de repos et laisser vos collaborateurs vous remplacer.
- Excusez-moi. "
Reprenant un souffle normal, Bourne s'était tourné vers Lin-dros : " Elle m'a téléphoné, elle pensait avoir attrapé froid, c'est tout.
- Pourquoi aurait-elle imaginé autre chose ? avait dit son ami. De toute façon, elle pensait surtout à son fils et sa fille. "

" Voyons, monsieur Bourne, dites-moi quand ces réminiscences ont commencé. " Une pointe d'accent roumain émaillait l'anglais du Dr Sunderland. Avec son front haut et large, ses mâchoires puissantes, son nez fort, c'était le type d'homme qui inspirait confiance. Ses cheveux étaient coiffés en arrière, à l'ancienne mode. Il portait des lunettes cerclées d'acier et un costume trois-pièces Harris en tweed épais, assorti d'une cravate à pois rouges et blancs. On l'imaginait mal pianotant sur un PDA, prenant des notes sur un téléphone portable, encore moins penché sur le clavier d'un PC multitâche.
" Allez, allez. " Le Dr Sunderland inclina sa grosse tête à la manière d'un hibou. " Vous me pardonnerez mais j'ai l'impression que - comment dire ? - vous me cachez la vérité. "
Bourne se dressa aussitôt sur ses ergots. " Que je vous cache quoi... ? "
Le Dr Sunderland produisit un magnifique portefeuille en croco d'où il sortit un billet de cent dollars qu'il brandit en ajoutant : " Je parie que vos réminiscences ont commencé juste après les funérailles de votre femme. Cela dit, ce pari ne tient pas si vous choisissez de taire la vérité.
- Qu'êtes-vous donc ? Un détecteur de mensonges humain ? "
Le Dr Sunderland s'abstint de répondre.
" Rangez cet argent ", dit enfin Bourne. Il soupira. " Vous avez raison, bien sûr. Les réminiscences ont commencé le jour où j'ai vu Marie pour la dernière fois.
- Quelle forme ont-elles prise ? "
Bourne hésita. " Je la regardais - dans le funérarium. Sa sœur et son père l'avaient déjà identifiée dans le cabinet du coroner et avaient organisé son transfert. J'ai baissé les yeux vers elle et - je ne l'ai pas vue...
- Qu'avez-vous vu, monsieur Bourne ? " La voix du Dr Sunderland était douce, son ton détaché.
" Du sang. J'ai vu du sang.
- Et ?
- En fait, il n'y avait pas de sang. C'était la mémoire qui refai-sait surface - sans prévenir - sans... "
Bourne hocha la tête. " Le sang... il était frais, luisant, bleui par les réverbères. Ce visage était couvert de sang...
- Le visage de qui ?
- Je ne sais pas... une femme... mais pas Marie. C'était... quel-qu'un d'autre.
- Pouvez-vous décrire cette femme ? demanda le Dr Sunder-land.
- C'est bien le problème. Je ne peux pas. Je ne sais pas... Et pourtant, je la connais. J'en suis sûr. "
Il y eut un bref silence durant lequel le Dr Sunderland glissa une autre question sans rapport apparent. " Dites-moi, monsieur Bourne, quel jour sommes-nous ?
- Je n'ai pas ce genre de problème. "
Le Dr Sunderland rentra la tête dans les épaules. " Répondez-moi, je vous prie.
- Mardi 3 février.
- Quatre mois se sont écoulés depuis l'enterrement et le début de vos problèmes de mémoire. Pourquoi avez-vous attendu si longtemps pour vous faire aider ? "
Un nouveau silence s'installa. " Quelque chose est arrivé la semaine dernière, dit enfin Bourne. J'ai vu - j'ai vu un vieil ami à moi. " Il avait croisé Alex Conklin dans une rue de la vieille ville d'Alexandrie où il se promenait avec Jamie et Alison, chose qu'il n'aurait plus l'occasion de faire avant longtemps. Ils sortaient d'un Baskin-Robbins. Les deux enfants tenaient leurs cônes de crème glacée. A cet instant, Bourne avait aperçu Alex Conklin en chair et en os. Alex Conklin : son mentor, le génie qui avait créé de toutes pièces le personnage de Jason Bourne. Sans Conklin, Bourne n'imaginait même pas où il serait aujourd'hui.
Le Dr Sunderland pencha la tête. " Je ne comprends pas.
- Cet ami est mort depuis trois ans.
- Et pourtant vous l'avez vu. "
Bourne hocha la tête. " Je l'ai appelé et quand il s'est retourné, j'ai remarqué qu'il portait quelque chose dans les bras - quelqu'un plus exactement. Une femme. Une femme couverte de sang.
- La femme que vous aviez déjà vue.
- Oui. Sur l'instant j'ai cru que je devenais dingue. "
Il avait immédiatement pris la décision d'éloigner ses enfants. Actuellement, Alison et Jamie vivaient avec la sœur et le père de Marie, dans leur immense ranch au Canada. Ils lui manquaient terriblement mais c'était mieux pour eux. Habiter avec lui ne leur aurait rien valu.
Depuis lors, il avait maintes fois revu en rêve les scènes douloureuses vécues juste après la mort de Marie : son visage exsangue ; les affaires qu'il avait dû rassembler dans la chambre d'hôpital ; le directeur du funérarium debout près de lui, dans cette salle sombre où était exposé le corps de Marie. Il avait contemplé ses traits figés, cireux, maquillés d'une manière que Marie aurait détestée. Il s'était penché pour toucher son visage. Le directeur lui avait proposé un mouchoir avec lequel Bourne avait essuyé le rouge à lèvres et le fard qui la défiguraient. Puis il avait embrassé ses lèvres glacées. Le froid l'avait transpercé aussi brutalement qu'une décharge électrique. Elle est morte, elle est morte. C'est comme ça, ma vie avec elle est terminée. Avec un petit gémissement, il avait rabattu le couvercle du cercueil. Puis il s'était tourné vers le directeur du funérarium : " J'ai changé d'avis. Fermez le cercueil. Je ne veux pas que les gens la voient ainsi, surtout pas les enfants.
" Et pourtant vous l'avez suivi, insista le Dr Sunderland. Tout à fait fascinant. Étant donné votre passé, votre amnésie, le trauma causé par la mort prématurée de votre femme a certainement déclenché ce souvenir particulier. D'après vous, votre défunt ami aurait-il un lien avec cette femme couverte de sang ?
- Non. " C'était encore un mensonge, bien sûr. A bien y réflé-chir, il devait revivre une ancienne mission - une mission qu'Alex Conklin lui avait confiée des années auparavant.
Le Dr Sunderland joignit les doigts. " N'importe quoi d'assez vivace peut susciter chez vous une réminiscence. Ce peut être une chose que vous avez vue, sentie, touchée, comme un rêve refaisant surface. Sauf que dans votre cas, ces "rêves" sont réels. Ce sont vos souvenirs : ils ont vraiment eu lieu. " Il prit un stylo-plume en or. " Il est évident qu'un trauma comme celui dont vous avez souffert suffit amplement à causer ces troubles. Jusqu'à faire apparaître un homme que vous savez mort. Il n'est guère surpre-nant que vos réminiscences soient devenues plus fréquentes, ces derniers temps. "
En effet, mais son état mental se détériorait de jour en jour et c'était insupportable. Cet après-midi-là, à Georgetown, il avait laissé ses enfants seuls pour courir après Conklin. Juste un instant, certes mais... Après coup, il avait été horrifié. Il l'était encore.
Marie était partie, d'une manière atroce, insensée. Et mainte-nant, parmi les images qui le hantaient, il y avait celle de Marie. Mais pas seulement. Bourne revoyait sans cesse ces vieilles rues silencieuses. Elles l'observaient, elles possédaient un savoir que lui n'avait pas, elles savaient des choses sur lui ; des choses qui lui échapperaient à tout jamais. Son cauchemar commençait ainsi : les souvenirs affluaient, accompagnés de sueurs froides. Bourne était couché dans le noir, persuadé qu'il ne s'endormirait jamais. Mais il finissait toujours par s'endormir - d'un sommeil lourd presque drogué. Et quand il remontait des abysses, il se retournait dans son lit en cherchant le corps chaud et délicieux de Marie. Puis de nouveau, la réalité le heurtait de plein fouet comme un train de marchandises.
Marie est morte. Morte et disparue à jamais...
Le Dr Sunderland griffonnait sur son calepin. Le bruit sec et rythmé du stylo-plume tira Bourne de ses sombres pensées.
" Ces réminiscences me rendent dingue.
- Ça ne m'étonne pas. Votre désir de désenfouir le passé prend le pas sur tout le reste. On pourrait le qualifier d'obsessionnel - c'est mon avis en tout cas. Une obsession prive ceux qui en souffrent de la capacité de vivre normalement - bien que je déteste cet adverbe et l'utilise avec parcimonie. Quoi qu'il en soit, je pense être en mesure de vous aider. "
Le Dr Sunderland écarta les mains, qu'il avait grandes et cal-leuses. " Je voudrais d'abord vous expliquer la nature de votre malaise. Les souvenirs se créent ainsi : via des impulsions élec-triques, le cerveau émet des neurotransmetteurs entraînant une " mise à feu " des synapses, comme on dit. Ce processus est à l'origine de la mémoire temporaire. Pour la rendre permanente, il faut un processus permanent, appelé consolidation. Je ne vous ennuierai pas avec les détails. Il suffit de savoir que la consolida-tion nécessite la synthèse de nouvelles protéines, ce qui prend plusieurs heures. Tout au long, le processus peut se voir bloqué ou altéré par des tas de choses - un traumatisme sévère, par exemple, ou une perte de conscience. C'est ce qui vous est arrivé. Pendant que vous étiez inconscient, votre activité cérébrale normale a transformé vos souvenirs permanents en souvenirs temporaires. Les protéines créant les souvenirs temporaires se dégradent très vite. En quelques heures, ou quelques minutes, ces souvenirs disparaissent.
- Et pourtant, les miens refont surface de temps à autre.
- C'est parce que le trauma - physique, émotionnel, ou une combinaison des deux - peut très vite inonder certaines synapses équipées de neurotransmetteurs, et donc ressusciter, dirons-nous, des souvenirs perdus. "
Le Dr Sunderland sourit. " Tout cela pour vous préparer. L'idée d'un effacement total de la mémoire relève encore de la science-fiction, bien que les progrès dans ce sens nous permettent les plus grands espoirs. En revanche, grâce aux toutes dernières méthodes à ma disposition, j'affirme être en mesure de rétablir votre mémoire dans sa totalité. Mais vous devez m'accorder deux semaines.
- Non, aujourd'hui, docteur.
- Je recommande vigoureusement...
- Aujourd'hui ", répéta Bourne d'une voix plus ferme.
Le Dr Sunderland l'examina un bon moment en tapotant sa lèvre inférieure avec son stylo en or, d'un air rêveur. " Étant donné les circonstances... Je crois pouvoir supprimer certains souvenirs. Ce qui n'est pas pareil que les effacer.
- Je comprends.
- Très bien. " Le Dr Sunderland se donna une claque sur les cuisses. " Venez dans la salle d'examen et je ferai mon possible pour vous aider. " Il leva l'index comme pour le mettre en garde. " Je n'ai pas besoin de vous rappeler que la mémoire est une créature fuyante.
- Pas besoin, effectivement ", dit Bourne tandis qu'un nouveau pressentiment s'insinuait en lui, comme une anguille miroitant à la surface d'un lac.
" Vous comprenez donc que je ne peux rien vous garantir. Il y a de fortes chances pour que ma méthode marche, mais pendant combien de temps... " Il haussa les épaules.
Bourne se leva en hochant la tête et le suivit dans la pièce adja-cente, un peu plus vaste que la salle de consultation. Sur le sol, il remarqua le linoléum tacheté qu'on trouve dans tous les cabinets médicaux. Le long des murs, s'alignaient des instruments en acier inoxydable. Un comptoir. Des armoires vitrées. Dans un coin, sous un petit évier, un récipient en plastique rouge portait une étiquette DANGER BIOLOGIQUE bien visible. Au centre, un siège relativement luxueux, dans le style fauteuil de dentiste revu et corrigé par un designer. Plusieurs bras articulés descendant du plafond encerclaient étroitement le fauteuil. Deux appareils médicaux inidentifiables reposaient sur des chariots munis de roulettes en caoutchouc. Tout bien pesé, la pièce paraissait aussi propre et fonctionnelle qu'une salle d'opération.
Bourne s'assit et attendit que le Dr Sunderland règle la hauteur et l'inclinaison du siège futuriste pour un maximum de confort. Sur l'un des chariots, il prit huit câbles électroniques qu'il fixa sur la tête de Bourne, à plusieurs endroits.
" Je vais accomplir deux séries de tests sur vos ondes cérébrales, l'une à l'état de conscience, l'autre pendant le sommeil. Il est essentiel d'évaluer ces deux stades de votre activité cérébrale.
- Et ensuite ?
- Ça dépendra des résultats, répondit le Dr Sunderland. Mais le traitement inclura de stimuler certaines synapses du cerveau avec des protéines complexes spécifiques. " Il posa sur Bourne un regard insistant. " La miniaturisation est la clé de tout, voyez-vous. C'est l'une de mes spécialités. On ne peut pas travailler avec les protéines à un niveau microscopique sans être expert en miniaturisation. Avez-vous entendu parler de la nanotechnologie ? "
Bourne fit oui de la tête. " Des composants électroniques de taille infinitésimale. De minuscules ordinateurs, en somme.
- Exactement. " Les yeux du Dr Sunderland brillaient de ravis-sement comme s'il jubilait d'avoir un patient aussi savant. " Ces protéines complexes - ces neurotransmetteurs - agiront comme des nanosites, reliant et renforçant les synapses dans les zones de votre cerveau vers lesquelles je les dirigerai, pour bloquer ou créer des souvenirs. "
Tout à coup, Bourne arracha les câbles électroniques, se leva et, sans un mot, sortit en courant du cabinet médical. Ses chaussures tambourinaient sur le sol en marbre du couloir. On aurait dit qu'un petit animal doté de plusieurs paires de pattes s'était lancé à sa poursuite. Il n'allait quand même pas laisser n'importe qui bricoler son cerveau !
Deux portes se présentèrent devant ses yeux. Il ouvrit celle mar-quée MESSIEURS, se rua à l'intérieur et resta planté devant le lavabo de porcelaine blanche, les bras le long du corps. Au fond du miroir, son visage le contemplait, livide, fantomatique. Dans le reflet derrière lui, il reconnut le carrelage blanc du funérarium. Marie était couchée là, immobile, les mains croisées sur son ventre plat d'athlète. Elle flottait comme sur un chaland emporté par un courant rapide. Loin de lui.
Il colla son front au miroir. Des écluses s'ouvrirent en lui, lais-sant jaillir des larmes qui ruisselèrent sans qu'il cherche à les retenir. Il revoyait Marie telle qu'il l'avait connue, ses cheveux volant dans le vent, sa peau satinée à la base du cou. Le jour où ils avaient descendu les rapides de la Snake River, ses bras solides, brunis par le soleil, maniaient adroitement la pagaie malgré les remous ; l'immense ciel de l'Ouest se reflétait dans ses yeux. Le jour où il lui avait demandé de l'épouser, sur le campus de granit impavide de l'Université Georgetown, elle portait une robe noire à fines bretelles sous une canadienne ; ils se rendaient à la fête de Noël de la faculté et se tenaient par la main en riant comme des collégiens. Le jour où ils s'étaient unis l'un à l'autre, le soleil glissait derrière les pics enneigés des Rocheuses canadiennes, leurs cœurs battaient à l'unisson. Il se rappelait le jour où elle avait accouché d'Alison. L'avant-veille d'Halloween. Elle était assise devant une machine à coudre, en train de confectionner un costume de pirate fantôme pour Jamie, quand elle avait perdu les eaux. La naissance d'Alison avait été longue et pénible. A la fin, Marie s'était mise à saigner. Il avait failli la perdre, ce jour-là, il avait prié le ciel qu'elle ne l'abandonne pas. A présent, il l'avait perdue à jamais...
Il se mit à sangloter.
Puis, comme une goule venue le hanter, le visage de la femme inconnue s'éleva des tréfonds de sa mémoire pour masquer celui de sa bien-aimée Marie. Le sang dégoulinait le long de ses joues. Ses yeux le dévisageaient sans le voir. Que voulait-elle ? Pourquoi le harcelait-elle ainsi ? La tête entre les mains, il poussa un gémis-sement. Tout son être lui criait de fuir cet endroit, mais il s'en savait incapable. Pas comme cela, pas alors qu'il subissait les attaques de son propre cerveau.

Le Dr Sunderland attendait dans son bureau, les lèvres pincées, aussi patient qu'une statue. " Puis-je ? "
La vision du visage ensanglanté le poursuivait encore, obstruant tous ses sens. Pourtant il respira à fond et fit un signe de tête affirmatif. " Allez-y. "
Il s'installa dans le fauteuil, le Dr Sunderland fixa les électrodes, tendit la main vers l'appareil posé sur le chariot, actionna un interrupteur et entreprit de manipuler plusieurs cadrans, certains d'un geste rapide, d'autres plus lentement, avec une certaine délicatesse même.
" Ne craignez rien, le rassura-t-il. Vous ne sentirez rien du tout. "
En effet.
Visiblement satisfait du résultat obtenu, le Dr Sunderland toucha un autre commutateur. Une longue feuille de papier ressemblant à celles qui équipent les appareils d'électro-encéphalographie, sortit d'une fente. Le médecin examina le tracé des ondes cérébrales de Bourne éveillé.
Il n'effectua aucune annotation sur le relevé, se contentant de hocher la tête comme s'il discutait avec lui-même, les sourcils froncés, aussi épais qu'un nuage d'orage. Était-ce bon signe ou non ? Bourne eût été bien en peine de le dire.
" Très bien ", conclut le Dr Sunderland. Il éteignit la machine, écarta le premier chariot et le remplaça par le second.
Le plateau posé sur le métal luisant contenait une seringue dont Sunderland s'empara. Bourne vit qu'elle était déjà remplie d'un liquide clair.
Le Dr Sunderland se tourna vers Bourne. " L'injection ne vous fera pas perdre totalement conscience, elle vous plongera juste dans un sommeil profond - ondes delta, les ondes cérébrales les plus lentes. " En réponse au mouvement précis exercé par son pouce, un peu de liquide gicla du bout de l'aiguille. " Je dois voir s'il y a des ruptures inhabituelles dans vos modèles d'ondes delta. "
Bourne fit oui de la tête et se réveilla aussitôt après.
" Comment vous sentez-vous ? demanda le Dr Sunderland.
- Mieux, je crois, dit Bourne.
- Bien. " Le Dr Sunderland lui montra une sortie imprimante. " Comme je le soupçonnais, il y avait une anomalie dans votre modèle d'ondes delta. " Il lui désigna l'endroit. " Ici, vous voyez ? Et encore ici. " Il lui tendit une autre feuille. " Et voilà votre modèle d'ondes delta après traitement. L'anomalie a considéra-blement diminué. Sur la base de ces relevés, on peut raisonnable-ment espérer que vos réminiscences auront totalement disparu dans une dizaine de jours. Toutefois, je vous ai prévenu, elles risquent fort d'empirer au cours des prochaines quarante-huit heures, le temps que vos synapses s'adaptent au traitement. "

Le bref crépuscule hivernal glissait vers la nuit lorsque Bourne sortit du cabinet médical situé dans un grand édifice en calcaire de style Greek Revival sur K Street. Empestant le phosphore et la pourriture, le vent glacial venant du Potomac faisait claquer son pardessus autour de ses jambes.
Il se détourna pour éviter un tourbillon de poussière et vit son reflet dans la vitrine d'un fleuriste. Un bouquet aux couleurs éclatantes exposé derrière la glace lui évoqua les fleurs à l'enterrement de Marie.
Juste à sa droite, la porte en cuivre de la boutique s'ouvrit, lais-sant passer une cliente chargée d'un bouquet joliment enveloppé. Il renifla... qu'est-ce que c'était que ce parfum, déjà ? Des gardénias, oui. Un bouquet de gardénias bien préservé de la froidure hivernale.
Dans son esprit, une image se forma. Il portait la femme incon-nue dans ses bras, il sentait son sang tiède pulser contre sa propre peau. Elle était plus jeune qu'il ne l'avait cru au premier abord, une petite vingtaine d'années tout au plus. Ses lèvres remuaient. Un frisson lui parcourut l'échine. Elle vivait encore ! Ses yeux cherchaient ceux de Bourne. Du sang coulait de sa bouche entrou-verte, ainsi que des mots, coagulés, distordus. Il tendit l'oreille. Que disait-elle ? Essayait-elle de lui dire quelque chose ? Qui était cette femme ?
Une nouvelle rafale de vent sableux ; Bourne replongea dans le crépuscule de Washington. La vision d'horreur s'était dissipée. Le parfum des gardénias l'avait-il fait surgir du tréfonds de son être ? Y avait-il un lien ?
Il fit demi-tour dans la ferme intention de remonter chez le Dr Sunderland. Pourtant ce dernier l'avait averti qu'il devait s'attendre à ce type de malaise dans les heures qui suivraient le traitement. Son portable sonna. Devait-il répondre ? Il hésita un instant puis ouvrit le téléphone d'un coup sec et le colla à son oreille.
Quand il comprit qu'il avait Anne Held, l'assistante du DCI, au bout du fil, il ne put réprimer un réflexe de surprise. Il reconstitua son image mentale. Une brune, grande, mince, vingt-cinq ans environ, des traits réguliers, une bouche en cœur et des yeux gris acier.
" Bonjour, monsieur Bourne. Le DCI souhaite vous voir. " Elle avait l'accent de la Nouvelle-Angleterre, un subtil mélange fleu-rant à la fois la Grande-Bretagne, sa patrie de naissance, et l'Amérique, sa patrie d'adoption.
" Moi pas ", répondit Bourne froidement.
Anne Held soupira. Il la sentit se crisper. " Monsieur Bourne, à part Martin Lindros, personne ne connaît mieux que moi vos relations conflictuelles avec le Vieux - et la CIA en général. Dieu sait que vous avez vos raisons : ils vous ont maintes fois fait jouer le rôle de bouc émissaire pour ensuite vous cataloguer comme traître à la Nation. Mais il faut absolument que vous veniez. Et sans tarder.
- Quelle éloquence ! Seulement voilà, toute l'éloquence du monde ne me fera pas changer d'avis. Si le DCI a quelque chose à me dire, il peut le faire par l'intermédiaire de Martin Lindros.
- C'est justement de Martin Lindros dont le Vieux souhaite vous entretenir. "
Bourne s'aperçut qu'il broyait presque le téléphone dans sa main. Il répondit d'une voix glaciale : " Que se passe-t-il avec Martin ?
- Voilà le hic. Je ne sais pas. Personne ne le sait, à part le Vieux. Il est enfermé dans les bureaux de Signals depuis le déjeu-ner. Moi-même je n'ai pas pu le voir. Voilà trois minutes, il m'a appelée et m'a ordonné de vous faire venir.
- C'est ce qu'il a dit ?
- Textuellement : "Je sais que Bourne et Lindros sont proches. Voilà pourquoi j'ai besoin de lui." Monsieur Bourne, je vous implore, venez. C'est un Code Mesa. "
Pour la CIA, Code Mesa désignait les situations d'urgence de Niveau Un.

En attendant le taxi qu'il avait appelé, Bourne eut le temps de penser à Martin Lindros, le directeur adjoint de la CIA.
Combien de fois au cours des trois années précédentes, avait-il évoqué avec lui le sujet douloureux et intime de son amnésie ? Ses fonctions faisaient pourtant de Martin un improbable confident. Qui aurait pu penser qu'il se lierait d'amitié avec Jason Bourne ? Même pas Bourne lui-même. Voilà presque trois ans, quand Lindros s'était pointé dans le bureau de David Weeb sur le campus, ce dernier avait vu ressurgir devant lui la méfiance et la paranoïa dont il s'était cru libéré. Bourne avait cru que Lindros venait le recruter pour une nouvelle mission dans le cadre de la CIA. Cela n'aurait rien eu d'étonnant, d'ailleurs. Après tout, Lindros venait d'être nommé directeur adjoint. On l'avait chargé de réformer la CIA, d'y faire du ménage pour la transformer en une organisation solide, capable de gérer la menace que l'Islam radical et fondamentaliste faisait peser sur le monde entier.
Un tel bouleversement eût été impensable cinq ans auparavant, à l'époque où le Vieux dirigeait la CIA d'une main de fer. Mais à présent, le DCI était un vieillard - son sobriquet l'avait rattrapé. On murmurait qu'il perdait la main, qu'il était temps pour lui de se retirer honorablement avant qu'on ne le pousse dehors. Bourne s'en réjouissait d'avance tout en sachant que ces rumeurs pou-vaient très bien avoir été répandues par le Vieux lui-même, pour se débarrasser des ennemis qu'il avait à l'intérieur du Beltway. Le vieux renard avait ses entrées chez toutes les huiles de Washing-ton, dont la plupart exerçaient un pouvoir aussi redoutable que secret. Nul ne disposait d'un tel réseau de relations.
Le taxi rouge et blanc s'arrêta au bord du trottoir ; Bourne mon-ta, donna l'adresse au chauffeur, s'installa confortablement sur la banquette arrière et se replongea dans ses pensées.
A sa grande surprise, Lindros n'avait pas abordé le sujet du recrutement. Durant le dîner, Bourne avait découvert un Lindros totalement différent de l'homme qu'il avait autrefois croisé sur le terrain. Le fait même de vouloir transformer la CIA de l'intérieur avait fait de lui un solitaire dans sa propre organisation. Le Vieux lui vouait une confiance absolue, inébranlable ; il se revoyait en lui, plus jeune. En revanche, les chefs des sept Directorats le craignaient parce qu'il tenait leur avenir au creux de sa main.
Lindros avait une amie nommée Moira. A part elle, il ne fré-quentait personne. L'amnésie de Bourne le touchait sincèrement. Il éprouvait une certaine empathie pour lui. " Tu ne te rappelles pas ta vie, avait-il dit au cours de ce dîner ensemble, le premier d'une longue liste. Moi je n'ai pas de vie à me rappeler... "
Inconsciemment, le dommage profond et permanent dont chacun avait souffert devait les rapprocher. De leur mutuelle incomplétude naquirent la confiance et l'amitié.
Une semaine auparavant, Bourne s'était absenté de Georgetown pour raisons de santé. Il avait appelé Lindros sans parvenir à le joindre. Personne n'avait pu lui dire où il était. Bourne aurait tant aimé lui demander conseil. Plus son état mental se perdait dans l'irrationnel plus il avait besoin de la rationalité, de l'esprit analy-tique de son ami. Et voilà qu'à présent, autour de Lindros, planait un mystère assez épais pour que la CIA passe en mode d'urgence ultrasecret.

Dès que Costin Veintrop - alias Dr Sunderland - reçut confir-mation que Jason Bourne avait quitté l'immeuble, il se dépêcha de ranger son équipement dans le compartiment secret d'une valise en cuir noir dont il extirpa ensuite un ordinateur portable. Il l'alluma. Ce n'était pas un banal ordinateur ; Veintrop, spécialiste de la miniaturisation - thème de recherche prolongeant ses études sur la mémoire humaine -, l'avait lui-même modifié. Il brancha une caméra numérique haute définition sur Firewire et fit monter à l'écran quatre agrandissements photographiques de la salle d'exa-men pris sous des angles différents. En se servant d'eux comme éléments de comparaison, il entreprit de vérifier que chaque objet était bien à la place qu'il avait occupée lorsqu'il était entré, tout à l'heure, quinze minutes avant l'arrivée de Bourne. Quand ce fut chose faite, il éteignit les lumières et regagna le cabinet de consul-tation.
Veintrop ramassa les photos disposées autour de lui. Son regard s'attarda sur le portrait de la femme qu'il avait présentée comme la sienne. C'était effectivement Katya, son épouse balte. S'appuyer sur un détail réel l'avait aidé à convaincre Bourne de son absolue sincérité. Veintrop croyait aux vertus de la vraisemblance. Il avait donc utilisé une photo de sa femme et non celle d'une inconnue. Quand il créait une légende - une nouvelle identité -, il estimait essentiel d'y mêler des fragments de vérité, des choses auxquelles lui-même accordait de l'importance. Surtout quand il avait affaire à un homme de la carrure de Bourne. En tout cas, la photo de Katya avait produit l'effet escompté. Malheureusement, elle lui avait aussi rappelé que sa femme était loin de lui et qu'on lui interdisait de la voir. Un bref instant, il serra les poings si fort que ses articulations pâlirent.
Puis brusquement, il s'ébroua. Se prendre en pitié ne menait nulle part ; il avait du pain sur la planche. Une fois l'ordinateur posé sur le bureau du vrai Dr Sunderland, il fit monter les clichés numériques pris tout à l'heure dans cette même pièce. Comme dans la salle d'examen, il passa le moindre détail au crible, s'assurant que tous les objets avaient réintégré leur emplacement initial. Il ne devait subsister aucune trace de son passage.
Son téléphone GSM quad band se mit à vibrer. Il le porta à l'oreille.
" C'est fait ", dit Veintrop en roumain. Il aurait pu parler arabe, la langue de son employeur, mais ils avaient mutuellement décidé que le roumain était plus discret.
" Ça s'est bien passé ? " La voix de son interlocuteur était plus profonde, plus rauque que celle de l'homme qui l'avait engagé. Ce dernier s'exprimait toujours sur un ton impérieux, comme un orateur habitué à exhorter des foules fanatiques.
" Parfaitement. J'ai affiné et perfectionné la procédure sur les thèmes que vous m'avez fournis. Tout est en place, comme convenu.
- Nous en aurons bientôt la preuve. " Sous l'impatience de cette voix, on devinait une vibration particulière révélant une certaine anxiété.
" Ayez la foi, mon ami ", dit Veintrop avant de couper la com-munication.
Il rangea l'ordinateur, l'appareil photo numérique et le câble Firewire, puis il mit son pardessus en tweed et son chapeau de feutre. Sa valise au bout du bras, il jeta un dernier coup d'œil autour de lui. Non, il n'avait rien oublié. Il n'y avait pas de place pour l'erreur dans le domaine hautement spécialisé où il exerçait.
Il éteignit, traversa le cabinet obscur et se glissa dehors. Dans le couloir, il consulta sa montre : 16 h 46. Trois minutes de trop. Malgré ce léger retard, il n'avait pas dépassé le délai imparti par son employeur. Comme Bourne l'avait dit lui-même, on était mardi 3 février. Le Dr Sunderland ne consultait jamais le mardi.



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