Premiers chapitres
Eric Van Lustbader
Le gardien du Testament

Eric Van Lustbader est l'auteur de nombreux best-sellers, qui se sont vendus à des millions d'exemplaires à travers le monde, dont Le Ninja (Acropole, 1988). A la suite de Robert Ludlum, Eric Van Lustbader a repris le flambeau des aventures de Jason Bourne, aujourd'hui incarné au cinéma par Matt Damon, notamment, dans La mort dans la peau, réalisé par Paul Greengrass en 2004.


AR une brûlante fin d'après-midi d'été, trois moines franciscains observantins réformés patrouillaient dans le périmètre de la forêt dense qui leur avait été assigné. Protégés par l'ombre de l'épais feuillage, ils avançaient autour du monastère de Sumela, où ils se cachaient. Ce couvent, fondé sous le règne de Théodose Ier par des Grecs orthodoxes avec lesquels l'Ordre entretenait des liens particuliers, convenait parfaitement à leur retraite forcée et un peu désespérée.
Porter la robe de bure imposée par la règle n'empêchait pas les Gardes d'être puissamment armés de glaives, de poignards et d'arcs : le maniement des armes et le combat corps à corps leur étaient aussi familiers que la parole du Christ ou de saint François. Leur devoir était sacré : veiller sur les autres membres de l'Ordre et, notamment, sur ceux du premier cercle, la Haute Cour, qui régnaient sur la communauté.
Dans sa lente descente vers l'horizon, un soleil implacable avait réchauffé l'air habituellement frais de la montagne, à tel point que le froc des Gardes était maculé de transpiration. Ils se déplaçaient comme ils priaient - leur façon d'être, la lassitude de leur visage et de leur démarche faisaient de leur patrouille une sorte d'acte rituel.

La septième heure, la dernière de leur ronde, approchait et, à force de se baisser sur des empreintes pour déterminer si elles étaient d'origine humaine ou animale, ils avaient les muscles douloureux. Leur Ordre avait vécu depuis si longtemps sous la menace du pape et de son bras séculier, les Chevaliers de Saint-Clément-du-Sacré-Cœur, que la prudence était pour eux comme une seconde nature. Dès la première croisade, lancée en 1096, les Chevaliers avaient fait de Rhodes leur base. Et l'Ordre était venu se terrer tout près, si près de la Terre sainte où ses ennemis ne se comptaient plus ; mais les meilleures cachettes sont parfois les plus évidentes. Et depuis l'installation de l'Ordre à Sumela, un an et demi auparavant, aucun Chevalier de Saint-Clément ne s'était aventuré jusqu'au monastère, qui d'ailleurs n'avait jamais fait partie de leur domaine. Située sur la rive sud-ouest de la mer Noire, propriété de l'empereur Justinien, la terre était ensuite passée aux mains de la dynastie des Comnène, empereurs de Trébizonde, en même temps que l'Anatolie avec la très lucrative route des caravanes reliant Ispahan à Tabriz, à huit jours de bateau de Byzance.
Les trois Gardes choisirent l'orée d'une clairière pour s'arrêter boire un peu d'eau et croquer un morceau de pain sans levain. Même dans ces instants de relative détente, leur discipline de fer leur interdisait de bavarder et, tout en mastiquant, sans jamais relâcher leur attention, ils continuèrent à scruter le pré baignant dans la lumière rougeâtre du soleil déclinant, les mains en visière et plissant les yeux dans le flamboiement du crépuscule.
Des oiseaux virevoltaient en pépiant, des insectes tournoyaient en bourdonnant, abeilles et papillons se croisaient au-dessus de l'herbe dans l'air immobile et comme écrasé de chaleur.
Un bref froissement dans les broussailles, à une cinquantaine de mètres environ, figea les Gardes sur place, le regard fixe, le cœur battant, la sueur ruisselant le long de leur dos. Le bruissement se rapprochait. L'un d'eux mit un genou à terre, plaça une flèche sur la corde de son arc et la tendit, prêt à décocher le trait à pointe acérée. Mais il s'arrêta, soulagé : ce n'était qu'un petit animal qui fourrageait dans les buissons. L'un de ses compagnons, riant sous cape, leva la main vers l'arc comme pour l'abaisser.
Il n'en eut pas le temps, frappé en pleine poitrine par un carreau d'arbalète qui fendit l'air avec un sifflement mortel. Le Garde s'écroula, les bras en croix. Son camarade, encore agenouillé, banda son arc, cherchant désespérément à viser un adversaire invisible, mais, avant qu'il ait pu tirer, un autre projectile jaillit dans la lumière aveuglante et se ficha dans son cou. Sous le choc, il bascula en arrière, lâcha son arme et sa flèche fila vers le ciel.
Eclaboussé du sang de ses frères, Fra Martin plongea pour se mettre à l'abri, dégaina son glaive et tenta de reprendre ses esprits : ses camarades avaient été abattus en quelques secondes par un assassin caché dans le sous-bois ; à la façon dont ils s'étaient écroulés, il avait cependant le sentiment de pouvoir localiser le tireur.
Il lui fallait maintenant prendre une décision cruciale : ou bien il contournait, en restant sous le couvert des arbres, la flaque de lumière de la clairière pour attaquer les Chevaliers et venger le meurtre de ses compagnons, ou bien il regagnait en hâte le monas-tère pour alerter le Magister regens et rassembler des renforts. L'habileté de ses adversaires l'incitait à adopter la seconde solu-tion. Cependant, le Chevalier de Saint-Clément - s'il en était bien un - avait à coup sûr identifié ses proies comme des membres de l'Ordre. Regagner Sumela, c'était révéler l'emplacement de leur refuge ; on enverrait alors une véritable armée contre eux et ils devraient affronter un assaut en règle auquel ils ne pourraient pas résister. Non, Fra Martin n'avait pas le temps d'aller cher-cher des renforts au monastère : il lui fallait retrouver l'ennemi sur-le-champ, l'identifier et le tuer avant qu'il n'ait pu informer les Chevaliers.
Le Garde connaissait bien la forêt et il se souvenait que, par-delà la clairière, une étroite coulée entre des falaises abruptes et un amoncellement de rochers serpentait jusqu'aux faubourgs de Trébizonde, sur la côte méridionale de la mer Noire. Prenant à l'ouest, il décrivit un demi-cercle, sans cesser de surveiller l'herbe du pré qui ondoyait sous le vent. Les muscles tendus, le glaive prêt à frapper, il se glissait vers la gauche en évitant le soleil éblouis-sant qui baignait la clairière.
Un martinet, perché sur une branche, lui lança un coup d'œil méfiant puis s'envola dans un grand battement d'ailes. Aussitôt, un brusque frisson lui zébrant la nuque, Fra Martin empoigna son glaive et le balança d'un geste large. L'acier trempé transperça la chair d'un Chevalier de Saint-Clément qui poussa un hurlement, trébucha sous le choc et tenta d'abattre son épée pour fracasser le crâne de Fra Martin. Mais celui-ci parvint à immobiliser le bras du Chevalier en même temps qu'il enfonçait son glaive jusqu'à la garde dans son flanc. De ses yeux injectés de sang, l'homme lui jeta un regard haineux, un rictus découvrit ses dents et il expira dans un dernier râle.
Hors de danger pour l'instant, Fra Martin longea le ravin d'un pas plus assuré. D'autres Chevaliers le traquaient peut-être dans l'épaisseur de la forêt mais, désormais, c'était lui le chasseur en embuscade, tous ses sens en éveil.
Il déboucha bientôt sur un secteur ravagé par les derniers ora-ges : un gros arbre déraciné et d'autres en partie couchés laissaient voir de grandes plaques de terre rouge, véritables plaies ouvertes. De là on apercevait des gorges profondes, le seul chemin pour Sumela.
Ce qu'il découvrit lui glaça le sang : des Chevaliers de Saint-Clément marchaient en rangs serrés sur le monastère, le dernier bastion de l'Ordre. Il comprit, effrayé, que le Chevalier qui les avait attaqués, ses frères et lui, était en réalité venu en éclaireur pour anéantir les sentinelles de la communauté et les empêcher de donner l'alarme. Il ne faisait plus aucun doute que les Chevaliers venaient de lancer une grande offensive.
Il reprenait dare-dare le chemin du monastère quand un carreau d'arbalète lui laboura le bras. Sa botte droite glissa sur la terre nue, il trébucha et bascula dans le ravin.
Heureusement, il avait eu la présence d'esprit de tendre la main pour s'agripper à des racines. Hors d'haleine, il se balançait au-dessus du vide, étourdi et secoué de nausées tandis que, tout en bas, les Chevaliers poursuivaient leur marche. Sa blessure saignait et une douleur lancinante lui déchirait le bras jusqu'à l'épaule. Cherchant à se hisser, il ne réussit qu'à élargir la plaie dont le sang, qui s'en écoulait maintenant à flots, ruissellerait bientôt dans le ravin et signalerait sa présence.
Il se mit à prier de toutes ses forces. Presque aussitôt, l'énorme arbre déraciné au-dessus de lui se mit à rouler sur lui-même, lentement d'abord, puis de plus en plus vite, pour aller se fracasser sur l'ennemi en marche au milieu des hurlements d'horreur et de douleur.
- C'est une intervention divine, murmura-t-il, abasourdi, en contemplant la confusion qui se répandait dans les rangs des Chevaliers.
- Si on veut.
Certain que saint François en personne était venu à son secours, il leva la tête.
- Fra Leoni, souffla-t-il. Dieu soit loué !
Fra Leoni portait bien son nom : il avait un visage léonin que couronnait une masse de cheveux ondulés, d'un noir de jais. Ses yeux d'un bleu saisissant flamboyaient comme le soleil perçant des nuages d'orage.
- Vite, ils sont en plein désarroi ; il n'y a pas de temps à per-dre !
De sa main puissante, couverte d'écorce et de fragments de mousse, Fra Leoni l'empoigna solidement et le remonta.

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