Michel Lussault
De la lutte des classes à
la lutte des places
Michel Lussault est géographe, professeur à
l'Université de Lyon, Ecole Normale Supérieure Lettres
et Sciences Humaines. Il est membre du laboratoire de recherche
Environnement, Ville, Société (UMR 5600 CNRS).
En guise de commencement
Expérience spatiale :
un hall d'immeuble sans immeuble
e vais d'abord vous
raconter l'histoire vraie d'un faux hall d'immeuble. Nous sommes
à la fin août 2007, au Havre, pas très loin
du port, dans le " quartier " de Graville-la-Vallée.
En fait, un grand ensemble standard, à la française,
ni meilleur ni pire que des centaines d'autres, et où résident
1 500 personnes. Bien sûr, Graville-la-Vallée souffre
d'une mauvaise image, notamment auprès des classes moyennes,
qui fuient comme la peste cette espèce d'espace ; certains
articles dans la presse locale le surnomment Chicago, avec ce sens
de l'hyperbole dont usent et abusent les médias quand il
s'agit des " cités " et qui traduit ici, en l'occurrence,
une profonde ignorance de ce que fut et reste Chicago. Un stéréotype
aussi éculé témoigne de la puissance du rejet
de l'habitat social collectif, ce " milieu " pathogène,
corrupteur, dont il importe de s'éloigner et qui abrite des
fauteurs de troubles qu'il convient de circonvenir.
Petite épreuve spatiale
Fauteurs de troubles, disais-je... On les connaît, ils sont
partout dans l'imaginaire du moment, dans les médias, les
fictions, les idéologies politiques : les " jeunes ",
groupe d'âge au demeurant très extensif qui tend à
désigner tous ceux qui, quoique ne travaillant pas ou peu,
ou pas de manière officielle, sont visibles dans les rues,
les espaces communs, y parlent (fort et bien entendu en langage
" djeun "), traînent, chahutent, se battent, roulent
à tombeau ouvert, s'habillent étrangement. Alors même
que le street et l'urban wear sont aujourd'hui très en vogue,
en un processus étrange qui veut que l'on craigne la "
racaille " mais que l'on se vête comme on suppose qu'elle
se vêt, qu'on emprunte ses jeux de langage, qu'on écoute
sa musique, etc. J'oubliais, le vrai personnage des cités,
si l'on suit l'opinion, est plutôt un garçon "
d'origine " immigrée, voire immigré tout court.
Le jeune " gaulois " (je continue avec le lexique canonique)
tend souvent à être présenté comme un
adolescent qui connaît des problèmes psycho-affectifs
ou un jeune adulte en difficulté. Les filles prennent toutefois
ces temps-ci de la consistance, lorsqu'elles adhèrent aux
codes masculins et leur empruntent les tournures de langage, les
postures, la démarche, la violence éruptive. Cela
dit, nombre d'entre elles demeurent dépendantes d'autres
modèles, eux aussi hypermédiatisés - l'adolescente
délurée et extravertie, la fille voilée, etc.
Je ne prétends pas ici épuiser l'analyse de ce profil
culturel fascinant (le " jeune des cités "), mais
décrire succinctement un des protagonistes de mon histoire,
tel que le dépeint la légende sociale.
Ces jeunes, donc, causent bien des soucis au directeur général
d'Alcéane, l'office HLM du Havre qui gère les logements
de Graville-la-Vallée. En effet, ici comme ailleurs, ils
ont pris l'habitude de se tenir et de rester durant des heures dans
les halls d'immeuble, au pied des cages d'escalier, au grand dam
des résidents qui se plaignent : entrave à la circulation
des personnes, dégradations, vols, insultes, violences sont
les troubles les plus communément évoqués -
là encore le cas de Graville ne s'avérant pas exceptionnel.
Bref, de cette occupation des halls, qui apparaît anormale
aux yeux de nombreux locataires et des opérateurs publics
du logement, naît un vif sentiment d'insécurité,
abondamment relayé par les médias. Pour justifier
son projet, dont je vais reparler, le directeur de l'OPHLM expliquait
ainsi à l'AFP, le 6 octobre 2007, que sa démarche
consistait à " trouver des solutions au "détournement"
des halls qui, de lieux de passage, deviennent parfois des lieux
de stationnement ".
Le directeur se faisait l'écho, non sans une certaine emphase,
du malaise persistant : " Les halls pourraient être des
lieux de convivialité par excellence, mais la réalité
prouve que les tensions de la société peuvent se concentrer
dans cet endroit confiné, jusqu'à devenir insupportables
pour une partie des locataires. " Il décida alors de
tenter quelque chose pour parvenir à un objectif double :
" rendre la quiétude à des locataires en détresse
qui peuvent parfois vivre l'enfer, et répondre au besoin
vital des jeunes de se rencontrer dans un cadre informel ".
Bel exemple de montée en puissance dramatique d'un discours
de justification alors même que l'action conduite par l'OPHLM
suscite la controverse et connaît le début d'une diffusion
médiatique nationale.
Il est vrai que le directeur d'Alcéane fit preuve en la circonstance
d'une inventivité étonnante, qui ne pouvait que retenir
l'attention. Avec l'aide d'un plasticien, aidé par quelques
" jeunes " qui participèrent aux réflexions
et aux travaux, assistés par des éducateurs, la direction
de l'office implanta sur une pelouse, tout près d'une des
barres les plus importantes, regroupant 400 logements et promises
à une réhabilitation prochaine, un étrange
objet : un conteneur transformé en hall d'immeuble. Un faux
hall, bien sûr, avec digicode, cage d'escalier, boîtes
aux lettres, porte vitrée et fenêtres, local poubelle...
Mais un hall quand même, très esthétique et
même " tendance ", peint du plus beau rouge qui
soit, avec une terrasse, desservie par un escalier et destinée
à organiser des petites sauteries.
Les concepteurs ne visaient ni l'ironie, ni l'offense, ni le jeu
sur le thème du modèle réduit. Il s'agissait
tout simplement d'offrir aux jeunes, tout à leur " besoin
vital de se rencontrer ", un lieu propice au rassemblement
et ainsi de restaurer le calme au pied des vraies cages d'escalier.
On souhaitait bel et bien implanter un objet chargé de contribuer,
sui generis, par ses seules qualités formelles et spatiales,
à traiter un problème qu'on estimait urgent de résoudre.
Prudent, toutefois, le directeur affirmait que cette opération
ne se voulait pas une " réponse miracle " à
l'occupation des cages d'escalier, mais constituait un " appel
au secours " en direction des autres acteurs concernés
; et de citer pêle-mêle les éducateurs de rue,
la justice, les familles, les associations, la police. Il soulignait
solennellement : " Il faut un travail concerté dans
la durée si on veut que cette gêne s'amoindrisse "
(AFP, 6 octobre 2007), tout en précisant que si la greffe
ne prenait pas, le conteneur serait enlevé.
Notons que l'étrangeté du faux hall n'apparaît
que par le fait du contexte. En d'autres situations (un parc de
loisirs, un centre d'art, une exposition sur l'habitat à
la Cité des sciences de la Villette), personne ne se serait
offusqué d'une telle reconstitution, finalement assez réussie.
Il est vrai qu'en la matière, l'imagination n'a guère
de bornes. En juillet 2007, quelques semaines avant cet épisode,
à l'occasion d'un festival nommé " Rayons Frais
" consacré aux cultures urbaines, à Tours, en
une province française pas particulièrement échevelée
et audacieuse, un bar, conçu par un plasticien et logé
dans une reproduction géante en résine d'un... anus
humain, a été installé dans la cour du musée
des Beaux-Arts (l'ancien palais des Archevêques !) sous un
cèdre bicentenaire, sans que cela provoque une émotion
publique particulière. La " chose " ne fit pas
grand bruit et fut déposée et évacuée
dans une relative indifférence. Le faux hall eût été
sans doute mieux apprécié dans un cadre spatial autre
et intégré à un événement purement
artistique. On remarque d'ailleurs que le directeur de l'OPHLM tenta
de " valider " sa démarche en confiant la conception
du conteneur à un plasticien. Manque de chance, le but plus
prosaïque poursuivi escamota la démarche de création
et le potentiel de légitimation qu'elle comportait.
Les toutes premières réactions s'avérèrent
moins hostiles que perplexes. Des jeunes, souvent ceux qui participèrent
à la mise en place, estimèrent qu'il s'agissait d'une
belle opportunité. L'endroit fut d'ailleurs vite occupé.
Mais, rapidement, des critiques s'élevèrent, que ni
les protestations de bonne foi du directeur, ni son rappel que le
conteneur renvoyait à l'activité portuaire du Havre,
ni l'invocation de la dimension artistique de l'acte, ne purent
atténuer. Certains s'insurgaient qu'on veuille les entasser
dans le hall " comme des sardines dans une boîte "
et estimaient qu'on aurait dû installer plutôt un "
petit chalet " (France 3 national, 15 octobre 2007). D'autres
affirmaient qu'il y avait plus urgent à faire que de dépenser
15 000 euros pour une telle intervention et qu'il eût été
préférable de lutter contre la prolifération
des blattes et des cafards dans les appartements. D'autres encore,
souvent les plus jeunes, dénoncaient l'absence de Playstation,
baby-foot, télévision (toutes distractions absentes
des vrais halls, on le remarquera), le faux hall étant ici
conçu comme une annexe ludique de la maison de quartier.
Puis des acteurs extérieurs se mirent de la partie. Des associations,
des partis politiques de gauche, rivalisant tous de stéréotypes
bien-pensants, surtout à partir du moment où la presse
s'intéressa à la question, fustigèrent une
action désinvolte, oublieuse des vrais problèmes,
pire, un affront fait à tous les résidents - notamment
en établissant un parallèle, via le conteneur, entre
jeunes et marchandises. L'initiative de l'OPHLM devint le sujet
d'articles critiques sur des blogs, un petit " buzz "
se créa, qui poussa la presse nationale à couvrir,
assez discrètement toutefois, l'événement et
à relayer et relancer l'émotion locale. TF1 y consacra
même un reportage au journal télévisé
du 10 octobre, consécration ultime.
Pour finir, le faux hall subit le même sort que les vrais
- car il était bel et bien réel. Des dégradations
apparurent ; il fut vandalisé à trois reprises, un
début d'incendie volontaire obligea même les pompiers
à intervenir dans une ambiance tendue. À chaque acte
de vandalisme, le bailleur social porta plainte contre X pour dégradation
volontaire (d'un hall factice : on voit bien que tout dérape
et que les limites sont brouillées !). La police enquêta
comme il se doit et soupçonna des adolescents de douze à
quatorze ans qui avaient investi l'endroit quelque peu déserté
par les plus âgés. Bref, au lieu de la pacification
attendue, la tension montait. Le directeur de l'office décida
alors d'interrompre l'expérience, au motif que les conditions
de sécurité n'étaient plus garanties. Il retira
l'objet du litige, le 19 octobre. Sur le site de l'OPHLM, voici
ce qu'on pouvait lire, en page actualité d'octobre 2007 :
" Hall d'immeuble sans immeuble : un au revoir, peut-être
pas un adieu. Pour des raisons de sécurité, suite
aux dégradations, le hall d'immeuble sans immeuble a été
enlevé du site Graville-la-Vallée. Nous remercions
tous ceux qui nous ont accompagnés dans ce projet expérimental
tentant d'apporter une réponse, parmi d'autres, aux stationnements
gênants dans les halls. Après un mois de fonctionnement
satisfaisant, à la faveur peut-être d'une surmédiatisation
nationale que nous n'avions pas imaginée, ce "hall"
a perdu sa vocation locale pour devenir un enjeu très éloigné
de notre ambition initiale. "
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