Robert Ludlum
& Patrick Larkin
Le Vecteur Moscou
Dès 1971, Robert Ludlum entra dans le cercle restreint
des romancier à succès avec L'Héritage Scarlatti,
premier volume d'une série ininterrompue de triomphes internationaux.
Parmi les quelque 210 millions de livres vendus, signalons la série
" Réseau Bouclier " - Opération Hadès,
Le Pacte Cassandre et La Vendetta Lazare.
Patrick Larkin est réputé pour le réalisme
géopolitique et militaire de ses thrillers.
15 février Prague, République tchèque
Chapitre un

E LIEUTENANT-COLONEL Jonathan "Jon" Smith, docteur en
médecine, s'arrêta à l'ombre de l'arche d'une
ancienne tour gothique à l'extrémité est du
pont Charles. Long de près de cinq cents mètres, ce
pont, construit il y a plus de six siècles, traverse la Vltava
et relie le Staré Mesto, la Vieille Ville, au Mala Strana,
le Petit Côté. Smith s'arrêta un long moment,
scrutant avec calme et soin le tablier pavé qui s'étendait
devant lui.
Il fronça les sourcils. Il aurait préféré
un autre lieu pour ce rendez-vous, un lieu plus animé, permettant
de se dissimuler. Des ponts plus larges et plus récents faisaient
franchir la rivière aux voitures et aux tramways, mais le
pont Charles était réservé aux piétons.
Dans la morne pénombre de cette fin d'après-midi,
il était quasi désert.
Presque toute l'année, l'élégance et la beauté
de ce pont historique attiraient en foule les touristes et les vendeurs
des rues. Mais Prague était à cette époque
enveloppée d'un brouillard hivernal, d'un épais nuage
glacial et nauséabond piégé au-dessus des méandres
de la Vltava. Le nuage gris brouillait les silhouettes gracieuses
des palais, des églises et des maisons datant de la Renaissance
et du Baroque.
Frissonnant dans le froid humide, Smith remonta la fermeture à
glissière de son blouson en cuir et s'engagea sur le pont.
C'était un homme grand et mince, quarante ans à peine
passés, les cheveux noirs lisses, les yeux bleus perçants,
les pommettes hautes.
Au début, ses pas résonnèrent doucement et
ricochèrent en échos contre le parapet, mais le son
fut bientôt étouffé par le brouillard qui montait
de la rivière et s'écoulait sur le tablier. Très
vite, Jon Smith ne fut plus en mesure de distinguer les deux extrémités
du pont. D'autres gens, surtout des fonctionnaires et des commerçants
qui se dépêchaient de rentrer chez eux, émergeaient
du nuage et passaient près de lui sans un regard avant de
disparaître aussi vite qu'ils étaient apparus.
Smith continua sa route. Trente statues bordaient le pont Charles
de chaque côté, silencieuses, impressionnantes dans
le brouillard de plus en plus dense. Disposées par paires
opposées sur les piles massives qui soutenaient le long tablier,
ces statues le guidèrent jusqu'au point de rendez-vous. L'Américain
s'arrêta au milieu du pont, à côté du
visage serein de saint Jean Népomucène, prêtre
catholique torturé à mort en 1393, son corps brisé
jeté dans la Vltava depuis ce même pont. Polies par
les innombrables passants qui les touchaient pour attirer la chance
sur eux, les rotondités du relief en bronze noirci par l'âge
qui décrivaient le martyre du saint sur le socle luisaient
malgré l'ombre.
Saisi d'une impulsion soudaine, Smith se pencha et passa les doigts
sur les personnages sculptés.
" Je ne te savais pas superstitieux, Jonathan, dit une voix
calme et quelque peu fatiguée derrière lui.
- Qui ne tente rien n'a rien, Valentin ! " répondit
Smith en se retournant avec un sourire confus.
Le Dr Valentin Petrenko s'approchait de lui, une serviette en cuir
noir serrée dans sa main gantée. Le médecin
spécialiste russe était bien plus petit que Smith
et plus costaud. Ses yeux bruns tristes jetaient des regards nerveux
à travers les verres épais de ses lunettes perchées
sur son nez. " Merci d'avoir accepté de me retrouver
ici. Loin de la conférence, je veux dire. Je me rends compte
que ce n'est pas pratique pour toi.
- Ne t'en fais pas, répondit Smith avec un sourire narquois.
Crois-moi, ça vaut mieux que de passer encore plusieurs heures
à étudier le dernier article de Kozlik sur les épidémies
de typhoïde et d'hépatite A au fin fond des steppes
de l'Asie centrale. "
Un éclair d'amusement passa dans les yeux las de Petrenko.
" Le Dr Kozlik n'est pas l'orateur le plus brillant que je
connaisse, c'est vrai, mais ses théories sont justes. "
Smith approuva et, patient, attendit que l'autre lui explique pour
quelle raison il avait tant voulu le rencontrer discrètement.
Petrenko et lui se trouvaient à Prague pour une importante
conférence internationale sur les maladies infectieuses émergentes
en Europe de l'Est et en Russie. Des maladies mortelles, qu'on croyait
éradiquées depuis longtemps dans le monde développé,
se propageaient comme un feu de forêt dans certaines régions
de l'ancien Empire soviétique, dépassant les capacités
des systèmes de santé et d'hygiène publiques
ruinés par des décennies de négligence et par
l'effondrement de l'ancien ordre communiste.
Les deux hommes étaient très engagés dans l'étude
de cette crise sanitaire inquiétante. Entre autres talents,
Jon Smith était un biologiste moléculaire de renom
attaché à l'Institut de recherche médicale
de l'armée américaine sur les maladies infectieuses
(l'USAMRIID) à Fort Detrick, dans le Maryland. Petrenko,
pour sa part, était un expert des maladies rares attaché
à l'Hôpital central de Moscou. Depuis des années,
leur profession avait amené les deux hommes à se connaître
sur le plan professionnel, et ils respectaient leurs capacités
et discrétion mutuelles. En conséquence, quand Petrenko,
visiblement bouleversé, l'avait pris à part plus tôt
dans la journée pour réclamer le privilège
d'une conversation privée hors des locaux de la conférence,
Smith avait accepté sans hésiter.
" J'ai besoin de ton aide, Jon, finit par articuler le Russe.
J'ai des informations qui doivent parvenir de toute urgence à
des autorités médicales compétentes en Occident.
- Des informations sur quoi, Valentin ?
- Une maladie s'est déclarée à Moscou. Une
nouvelle maladie... Quelque chose que nous n'avions encore jamais
vu. Quelque chose qui me fait peur. "
Smith sentit un frisson lui parcourir le dos. " Continue !
- J'ai vu le premier cas il y a deux mois. Un enfant, un petit garçon
d'à peine sept ans. Il est arrivé souffrant de douleurs
et d'une fièvre élevée persistante. Au début,
les médecins ont pensé qu'il avait juste la grippe.
Mais assez soudainement, son état s'est aggravé. Ses
cheveux tombaient. Des plaies terribles, sanguinolentes, des démangeaisons
douloureuses se sont étendues sur presque tout son corps.
Il était gravement anémique. Peu à peu, des
organes comme son foie, ses reins et finalement son cur, se
sont arrêtés de fonctionner.
- Nom de Dieu ! murmura Smith, qui pouvait imaginer les horribles
souffrances qu'avait dû endurer le petit malade. Ces symptômes
ressemblent à une irradiation, Valentin.
- Oui, et c'est ce que nous avons cru tout d'abord. Mais nous n'avons
rien trouvé qui relie de près ou de loin l'enfant
à une matière radioactive. Rien chez lui, rien à
son école, rien nulle part où il s'était rendu.
- L'enfant était-il contagieux ?
- Non, non. Personne autour de lui n'est tombé malade. Ni
ses parents ni ses amis ni ceux qui l'ont soigné. Aucune
de nos analyses n'a révélé d'infection virale
ou bactérienne dangereuse, et tous les examens toxicologiques
sont revenus négatifs. On n'a pu déceler dans son
organisme nulle trace de poison ou de produit chimique qui aurait
pu faire de tels dégâts.
- C'est très moche...
- C'était atroce. "
Sa serviette toujours serrée dans sa main, le savant russe
retira ses lunettes et les frotta nerveusement contre son pardessus
avant de les remettre. " Mais d'autres malades ont commencé
à arriver à l'hôpital, et ils présentaient
les mêmes symptômes. Il y a eu d'abord un vieil homme,
un ancien apparatchik du Parti communiste. Ensuite, une femme d'âge
mûr. Enfin un jeune homme - un solide travailleur qui avait
toujours été fort comme un buf. Ils sont tous
morts en quelques jours dans des douleurs épouvantables.
- Il n'y en a eu que quatre ?
- Quatre dont j'ai eu connaissance, répondit Petrenko avec
un sourire sans humour. Mais il a pu y en avoir d'autres. Les fonctionnaires
du ministère de la Santé nous ont clairement fait
savoir, à mes collègues et à moi, que nous
ne devions pas poser trop de questions, au risque de "provoquer
un mouvement de panique inutile" dans la population, ou d'inciter
les journalistes à diffuser des reportages à sensation
dans les médias. Bien sûr, on s'est élevés
contre cette décision et on en a appelé aux plus hautes
autorités. Mais finalement, toutes nos demandes d'enquête
approfondie ont été rejetées. On nous a même
interdit de discuter de ces cas avec quiconque hors du très
petit cercle des scientifiques déjà au courant. Un
fonctionnaire du Kremlin, conclut Valentin avec une grande tristesse,
m'a même dit que, quatre morts inexpliquées, c'était
sans importance, "un simple bruit de fond statistique".
Il nous a suggéré de concentrer plutôt nos efforts
sur le sida et sur d'autres maladies qui tuent bien plus de monde
dans notre Mère Russie. Pendant ce temps, les données
sur ces morts mystérieuses ont été classées
"secret d'Etat" et enterrées par la bureaucratie.
- Les idiots ! " grogna Smith.
Il sentait ses mâchoires se serrer. Le silence et le secret
étaient la plaie de la science de qualité. Tenter
de dissimuler l'émergence d'une nouvelle maladie pour des
raisons politiques avait toutes les chances de conduire à
une épidémie catastrophique.
" Sans doute, approuva Petrenko. Mais je ne participerai pas
à cette dissimulation. C'est pourquoi je t'ai apporté
ça, dit le Russe en tapotant le rabat de sa serviette. Tu
y trouveras toutes les informations médicales concernant
les quatre victimes connues, ainsi que des échantillons de
leur sang et des tissus corporels que nous avons prélevés
sur eux. Mon espoir, c'est que toi et d'autres en Occident puissent
en apprendre plus sur les mécanismes de cette nouvelle maladie
avant qu'il soit trop tard.
- Et qu'est-ce que tu risques si ton gouvernement découvre
que tu nous a transmis ces données ?
- Je n'en sais rien. C'est pourquoi je voulais te communiquer ces
informations en secret. Les conditions se détériorent
rapidement, dans mon pays, Jon, soupira le Russe. J'ai très
peur que nos dirigeants aient décidé qu'il est plus
sûr et plus facile de gouverner par la force et la peur que
par la persuasion et la raison. "
Smith comprenait très bien. Il avait suivi les nouvelles
venant de Russie avec une inquiétude croissante. Le président
du pays, Viktor Dudarev, avait été membre du KGB,
le comité soviétique de Sécurité nationale
au temps de l'Union soviétique, et il avait été
en poste en Allemagne de l'Est. Quand l'URSS s'était effondrée,
Dudarev n'avait pas perdu de temps pour rallier les forces de la
réforme. Il s'était élevé très
vite dans la hiérarchie de la nouvelle Russie, assumant la
charge du nouveau service de Sécurité nationale, le
FSB, avant de devenir Premier ministre puis de gagner les élections
présidentielles. Pendant toute son ascension, ils avaient
été nombreux à le soutenir, en particulier
ceux qui voulaient croire à tout prix qu'il était
sincèrement partisan des normes démocratiques.
Dudarev les avait tous floués. Depuis qu'il était
aux affaires, cet officier de l'ex-KGB avait tombé le masque,
révélant un homme plus intéressé par
la satisfaction de ses propres ambitions que par l'établissement
d'une démocratie authentique. Il s'occupait de rassembler
les rênes du pouvoir entre ses mains et celles de ses sbires.
Les nouveaux médias indépendants étaient muselés
et ramenés sous le contrôle du gouvernement. Les entreprises
dont les patrons s'opposaient au Kremlin étaient démantelées
par décrets officiels ou voyaient leurs actifs confisqués
par le biais d'impôts écrasants. Les politiciens rivaux
étaient réduits au silence ou ignorés par la
presse étatique jusqu'à ce qu'on les oublie.
Les humoristes avaient surnommé Dudarev le " tsar Viktor
", mais la plaisanterie ne faisait plus rire depuis longtemps
car l'appellation rejoignait la réalité brute.
" J'éviterai tant que je pourrai de citer ton nom, promit
Smith. Mais, dès la nouvelle connue, quelqu'un au gouvernement
russe remontera forcément la filière de l'information
et arrivera jusqu'à toi. Et on n'aura aucun moyen d'éviter
les fuites, à un moment ou un autre. Peut-être serait-il
plus sûr pour toi de révéler les faits en personne,
tu ne crois pas ?
- Demander l'asile politique, tu veux dire ?
- Oui.
- Non, je ne crois pas. En dépit de la situation, je suis
Russe avant tout et à jamais. La peur ne me fera pas abandonner
ma patrie. De plus, ajouta-t-il avec un triste sourire, que disent
les philosophes, déjà ? "Pour que triomphe le
mal, il faut que tous les hommes bien ne fassent rien" ? Je
crois que c'est vrai. Je resterai donc à Moscou. Je ferai
ce que je peux pour combattre l'obscurantisme, avec mes faibles
moyens.
- Prosim, muzete mi pomoci ? "
Ces mots flottèrent jusqu'à eux à travers le
brouillard.
Surpris, Smith et Petrenko se retournèrent.
Un homme assez jeune, le visage dur, impassible, se tenait à
deux mètres d'eux, la main gauche tendue comme pour mendier.
Sous des cheveux bruns emmêlés, longs et gras, pendait
du lobe d'une de ses oreilles un petit crâne en argent. Sa
main droite était cachée dans la poche de son long
pardessus noir. Deux hommes le suivaient, vêtus de la même
manière et tout aussi sinistres. Ils portaient une boucle
d'oreille identique.
D'instinct, Smith se plaça devant le petit savant russe.
" Prominte, dit-il, désolé, je ne comprends pas
- Nerozumim. Mluvite anglicky ? Parlez-vous anglais ?
- Vous êtes Américain, c'est ça ? " demanda
l'homme aux cheveux longs en baissant lentement sa main gauche.
Quelque chose dans sa manière de le dire donna la chair de
poule à Smith. " C'est exact, répondit-il.
- Bien. Tous les Américains sont riches. Et je suis pauvre.
"
Ses yeux sombres se posèrent sur Petrenko avant de revenir
sur Smith. " Vous allez donc me donner la serviette de votre
ami. Comme cadeau, d'accord ?
- Jon, murmura le Russe derrière lui, ils ne sont pas Tchèques.
"
L'homme aux cheveux longs l'entendit, haussa les épaules
et sourit méchamment. " Le Dr Petrenko a raison. Je
le félicite de son don d'observation. "
Il sortit le couteau à cran d'arrêt dissimulé
dans sa poche et l'ouvrit d'un seul geste harmonieux. La longue
lame était aiguisée comme un rasoir. " Mais je
n'ai pas changé d'avis. Je veux toujours cette serviette,
et tout de suite ! "
Merde ! se dit Smith en voyant les trois hommes se déployer
en éventail autour d'eux. Il recula d'un pas et se retrouva
coincé contre le parapet destiné à empêcher
les piétons de tomber dans la Vltava et qui lui montait à
la taille. Ça se présente mal, se dit-il. Se faire
surprendre sans arme et en minorité sur un pont dans le brouillard...
Non, ce n'était pas une situation confortable.
Tout espoir de simplement remettre la serviette et de s'éloigner
indemne avait disparu quand il avait entendu l'homme appeler Petrenko
par son nom, avec assurance, comme si c'était normal. Son
collègue et lui n'étaient pas victimes de vulgaires
voleurs à la tire. A moins que son intuition lui fasse défaut,
ces types étaient des professionnels, et les professionnels
apprenaient à ne pas laisser de témoins derrière
eux.
Il s'efforça de sourire. " Oui, bien sûr... Je
veux dire que... si vous prenez les choses de cette manière...
Inutile d'avoir recours à la violence, n'est-ce pas ?
- Tout à fait inutile, mon ami, confirma l'homme au couteau
sans se départir de son sourire cruel. Dites donc au bon
docteur de nous passer sa serviette. "
Smith prit une seule inspiration profonde et sentit son pouls ralentir.
Le monde autour de lui ralentit aussi tandis que l'adrénaline
envahissait son corps, accélérant ses réflexes.
Il s'accroupit. Maintenant ! " Polici ! Police ! hurla-t-il
dans le silence cotonneux du brouillard. Policii !
- Crétin ! " persifla l'homme aux cheveux longs en fonçant
vers l'Américain, lame brandie.
Smith plongea sur le côté, évitant la lame qui
frôla son visage. Trop près ! Il frappa violemment
l'intérieur du poignet dénudé de son assaillant
pour engourdir ses nerfs.
L'homme grogna de douleur. Le couteau s'échappa de ses doigts
paralysés et glissa sur le sol. Toujours aussi rapide, Smith
pivota et, de toutes ses forces, projeta son coude dans le visage
étroit de l'autre. Les os craquèrent, du sang jaillit.
Gémissant, l'homme recula, tituba, tomba à genoux,
les mains sur les restes sanguinolents de son nez fracassé.
Hargneux, le second homme prit la place de son chef et brandit son
propre couteau. Smith esquiva et lui donna un formidable coup de
poing juste sous les côtes. L'homme se plia en deux de douleur.
Avant qu'il se ressaisisse, Smith le saisit par le col de son manteau
et le précipita tête la première contre le parapet
en pierre. Assommé, il s'écroula à plat ventre
sans un bruit et resta immobile.
" Jon, attention ! "
Smith se retourna au cri de Petrenko, juste à temps pour
voir le petit savant russe faire reculer le troisième homme
en lui assénant des coups désordonnés de sa
serviette. Mais la frénésie de Petrenko le quitta
bientôt, remplacée sur son visage par l'horreur, quand
il vit le couteau enfoncé jusqu'à la garde dans son
ventre.
Soudain, un coup de feu résonna, repris en écho le
long du pont.
Un petit trou bordé de rouge s'ouvrit au milieu du front
de Petrenko. Des esquilles d'os et des morceaux de cerveau jaillirent
de l'arrière de son crâne sous le coup de la balle
tirée à bout portant. Les yeux révulsés,
tenant toujours sa serviette, le Russe oscilla et bascula en arrière
par-dessus le parapet, dans la rivière.
Du coin de l'il, Smith vit le premier agresseur se relever
; le sang coulait sur son visage, sur son menton barbu. Les yeux
noirs pleins de haine, il tenait un pistolet, un vieux Makarov soviétique.
Une douille roula sur le pavé inégal.
L'Américain se crispa, conscient qu'il était trop
tard et que l'autre était bien trop loin, hors d'atteinte.
Il ne lui restait qu'une solution. Il se retourna et se jeta du
haut du pont, plongeant tête la première dans le brouillard.
Derrière lui, d'autres coups de feu éclatèrent.
Une balle lui frôla la tête, une autre perfora son blouson.
Il ressentit une douleur brûlante à l'épaule.
Il traversa la surface de la Vltava dans une gerbe de gouttelettes
et d'écume, et s'enfonça dans ses eaux glacées
et noires comme de l'encre, un monde de silence et d'obscurité
absolus. Puis un violent courant s'empara de lui, tirant sur son
blouson, ses bras, ses jambes, et l'envoya rouler loin des piles
massives du pont de pierre.
Les poumons en feu, avide d'air, Smith donna des coups de pied et
leva les bras pour remonter à travers l'eau glaciale et tumultueuse.
Sa tête finit par émerger à la surface agitée
et il put enfin inspirer, entraîner dans son corps l'oxygène
dont il avait désespérément besoin.
Toujours emporté par le courant, il se retourna. Le pont
Charles avait disparu dans le brouillard, mais il entendit des voix
et des cris affolés dont le son rebondissait sur l'eau. Les
coups de feu avaient dû sortir les Pragois de leur torpeur,
en cette fin d'après-midi. Smith recracha une gorgée
d'eau.
Il regarda autour de lui et visa la rive est. Il fallait qu'il lutte
contre le courant qui l'entraînait. Il fallait qu'il sorte
de l'eau avant d'être à bout de forces. Il claquait
des dents, transi par le froid qui avait pénétré
jusqu'à son corps à travers ses vêtements gorgés
d'eau.
Pendant un long moment, la fatigue l'alourdissant de plus en plus,
la rive noyée dans la brume lui parut hors d'atteinte. Conscient
que le temps lui était compté, il fit un effort désespéré.
Après quelques coups de pied, il sentit ses mains toucher
la boue de la rive, puis des galets. Il se hissa hors de la Vltava
sur une étroite bande d'herbe avant d'atteindre les arbres
bien taillés d'un petit parc.
Frissonnant, chaque muscle douloureux, il roula sur le dos et resta
là, les yeux perdus dans le ciel gris uniforme. Les minutes
s'écoulèrent, et il dériva avec elles, trop
épuisé pour continuer.
Smith entendit quelqu'un qui retenait son souffle. Il tourna la
tête et vit une petite dame âgée, en manteau
de fourrure, qui le regardait avec un mélange d'étonnement
et de peur. Un petit chien sortit d'entre ses jambes et vint le
renifler avec curiosité. Il faisait de plus en plus sombre.
" Policii ! " dit Smith dans un effort surhumain pour
contrôler ses dents qui claquaient.
La dame arrondit les yeux.
Rassemblant les quelques mots de tchèque qu'il connaissait,
il murmura : " Zavolejte policii ! Appelez la police. "
Avant qu'il puisse articuler une parole de plus, l'obscurité
l'enveloppa tout entier.
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