Robert Ludlum
La stratégie Bancroft
Ecrivain, comédien et metteur en scène américain,
né en 1927, Robert Ludlum est entré dans le cercle
restreint des romanciers à succès avec L'héritage
Scarlatti, publié en 1971, premier volume d'une série
ininterrompue de triomphes internationaux qui l'impose très
vite comme maître du genre. Depuis sa mort, en 2001, un certain
nombre d'écrivains se chargent d'achever et de mettre au
goût du jour des manuscrits non encore publiés de l'auteur.
PREMIERE PARTIE
Chapitre un
Rome
N DIT QUE ROME FUT
CONSTRUITE sur sept collines. Le Janicule est la huitième.
Dans l'Antiquité, elle était consacrée au culte
de Janus, le dieu des sorties et des entrées, le dieu aux
deux visages. Todd Belknap aurait bien besoin de ses dons. Au deuxième
étage d'une villa sur la via Angelo Masina, imposant immeuble
néoclassique aux murs en stuc ocre-jaune et aux piliers blancs,
l'agent secret consulta sa montre pour la cinquième fois
en dix minutes.
C'est ton boulot, s'affirma-t-il en silence.
Mais ce n'était pas ce qu'il avait prévu. Il longea
rapidement le couloir - une surface qui, fort heureusement, était
carrelée et non en parquet grinçant. La rénovation
avait retiré les lattes pourries, vestiges de travaux précédents.
Combien y avait-il eu de modifications depuis la construction d'origine,
au XVIIIe siècle ? La villa, sur un aqueduc de Trajan, pouvait
s'enorgueillir d'un passé illustre. En 1848, aux beaux jours
du Risorgimento, Garibaldi y avait son quartier général
; on dit que le sous-sol aurait été agrandi pour servir
d'armurerie de secours. La villa avait aujourd'hui retrouvé
son dessein militaire, bien que plus funeste. Elle appartenait à
Khalil Ansari, un trafiquant d'armes yéménite. Et
pas n'importe lequel. Les analystes des Opérations consulaires
avaient établi qu'il fournissait des armes non seulement
dans le Sud-Est asiatique mais aussi en Afrique. Ce qui le distinguait
des autres, c'était sa discrétion, le soin qu'il prenait
à dissimuler ses déplacements, ses fonds, son identité.
Jusqu'à maintenant.
Todd n'aurait pu arriver à un meilleur - ou à un pire
- moment. En deux décennies comme agent de terrain, il en
était venu à redouter les coups de chance qui surgissaient
presque trop tard. Il avait connu ça au début de sa
carrière, à Berlin Est. Ça s'était reproduit
sept ans plus tôt à Bogotá. Et voilà
qu'il se retrouvait dans la même situation, ici, à
Rome. Jamais deux sans trois, comme son ami Jared Rinehart le disait
ironiquement.
Ansari, on le savait, était sur le point de conclure un gros
accord commercial, qui impliquerait une série d'échanges
simultanés entre différents partenaires. D'après
tout ce qu'on avait appris, c'était un marché d'une
complexité aussi énorme que son amplitude - un marché
que sans doute seul Khalil Ansari était en mesure d'orchestrer.
Selon les sources des services secrets, le contrat final serait
signé le soir même, grâce à une vidéoconférence
intercontinentale. Si l'utilisation de lignes sûres et de
cryptages sophistiqués éliminait les solutions standard
des services secrets, les découvertes de Todd pouvaient tout
changer. Il suffisait qu'il place un micro espion au bon endroit
et les Opérations consulaires obtiendraient des informations
cruciales sur le fonctionnement du réseau d'Ansari. Avec
un peu de chance, l'arrogant réseau serait exposé
- et un marchand de mort multimilliardaire traîné devant
la justice.
C'étaient de bonnes nouvelles. La mauvaise nouvelle : Todd
Belknap n'avait identifié Ansari que quelques heures plus
tôt, et il n'avait donc pas le temps d'organiser une opération
coordonnée ni d'obtenir un soutien ou l'approbation de son
plan par le quartier général. Il n'avait d'autre choix
que d'y aller seul. Il ne pouvait laisser passer cette chance.
Sur son polo, son badge avec photo disait " Sam Norton ",
un des architectes engagés pour les dernières rénovations,
employé de l'entreprise britannique chargée du projet.
Cela lui avait donné accès à la maison, mais
ne pourrait expliquer sa présence au second étage.
Cela ne justifierait surtout pas qu'il se trouve dans le bureau
personnel d'Ansari. Si on l'y trouvait, tout serait fini - de même
que si on découvrait le garde qu'il avait endormi d'une fléchette
au Carfentanyl et enfermé dans un placard à balais
du couloir. Ça mettrait un point final à l'opération
- et à sa carrière... voire pire.
Todd en était parfaitement conscient, mais ça ne l'émouvait
pas. En fouillant du regard le bureau du trafiquant d'armes, il
éprouvait une sorte d'engourdissement opérationnel,
comme s'il s'observait de l'extérieur. L'élément
céramique du micro de contact pourrait être caché...
où ? Un vase sur une console, avec une orchidée. Le
vase servirait d'amplificateur naturel. Il serait inspecté
par l'équipe yéménite, mais pas avant le matin.
Un mouchard - il avait un modèle récent - enregistrerait
les messages tapés sur le clavier d'ordinateur d'Ansari.
Un murmure résonna dans l'écouteur de Todd, réponse
à une impulsion émise par un petit détecteur
de mouvement qu'il avait discrètement placé dans le
couloir.
Quelqu'un était-il sur le point d'entrer ? Pas bon, pas bon
du tout ! Il avait passé presque toute l'année à
tenter de localiser Khalil Ansari, et maintenant, le danger, c'était
que Kahalil Ansari le localise !
Merde ! Ansari n'était pas censé revenir si vite.
Todd parcourut la pièce du regard. Il n'y avait guère
de cachettes, à part un placard à portes en lattes,
près du bureau. Ce n'était pas idéal. Todd
s'y glissa et se recroquevilla au ras du sol. Il y faisait une chaleur
désagréable du fait des routeurs et des connexions
électriques de l'ordinateur. Il compta les secondes. Le détecteur
de mouvement miniature avait pu être déclenché
par un insecte ou un rongeur. Il s'agissait sûrement d'une
fausse alarme.
Non. Quelqu'un entrait dans la pièce. Todd regarda entre
les lattes et distingua la silhouette : Khalil Ansari - un homme
qui tendait de toute part vers la rondeur, fait d'ovales, comme
dans un cours d'arts plastiques. Jusqu'à sa barbe bien taillée,
arrondie aux extrémités. Ses lèvres, ses oreilles,
son menton, ses joues, tout était plein, doux, moelleux.
Il portait un caftan en soie blanche, drapé autour de son
corps massif. Il s'approcha du bureau, l'air distrait. Seuls les
yeux du Yéménite étaient vifs et scrutaient
la pièce comme un samouraï fait virevolter son épée.
Avait-on vu Todd ? Il espérait que l'obscurité du
placard le dissimulerait. Il avait compté sur bien des choses.
Une autre erreur de calcul et il était dégagé.
Le Yéménite laissa tomber sa masse dans le fauteuil
en cuir, fit craquer ses doigts et tapa vite quelques lettres -
un mot de passe, sans aucun doute. Todd resta accroupi dans son
casier, et ses genoux commencèrent à lui faire mal.
A plus de quarante-cinq ans, il n'avait plus la souplesse de ses
jeunes années. Mais il ne pouvait se permettre de bouger
; le craquement d'une articulation trahirait instantanément
sa présence. Si seulement il était arrivé quelques
minutes plus tôt, ou Ansari quelques minutes plus tard ! Il
aurait déjà relié au clavier le gadget électronique
capable de décrypter les impulsions émises par chaque
touche. Sa priorité était de rester en vie, de subir
sans broncher les protestations de son corps. Il serait toujours
temps pour les rapports post mortem et post action.
Le trafiquant d'armes changea de position avant de taper une autre
séquence d'instructions. Il envoyait des messages par courriel.
Ansari tambourina le bureau du bout des doigts puis pressa un bouton
dans un boîtier en marqueterie de bois de rose. Peut-être
mettait-il en place une conférence téléphonique
par Internet. Peut-être toute cette conférence serait-elle
menée en texte crypté, par le biais d'un chat écrit.
Il aurait pu tant en apprendre, si seulement... trop tard pour les
regrets - qui taraudaient pourtant Todd.
Il se souvint de son exaltation, il n'y avait pas si longtemps,
quand il avait traqué et coincé sa dernière
proie. C'était Jared Rinehart qui l'avait en premier appelé
" le Limier ", et ce surnom honorifique avait fait mouche.
Si Todd Belknap disposait d'un don particulier pour trouver les
gens qui souhaitaient garder l'anonymat, il était persuadé
que c'était uniquement dû à sa persévérance
- même s'il n'avait jamais pu en convaincre ses collègues.
C'était en tout cas ce qui lui avait permis de trouver Khalil
Ansari, alors que tous les autres étaient revenus bredouille.
Les bureaucrates creusaient, leurs pelles heurtaient la roche et
ils abandonnaient, découragés. Pas Todd Belknap. Chaque
traque était différente ; chacune supposait un mélange
de logique et d'intuition, car les êtres humains suivent logique
et intuition. Ni l'une ni l'autre ne suffit en soi. Les ordinateurs
du quartier général sont capables de traiter d'énormes
quantités de données, d'analyser les archives des
douanes, d'Interpol et d'autres agences, mais on doit leur dire
que chercher. Les machines peuvent être programmées
pour reconnaître des schémas, mais on doit leur dire
quel schéma reconnaître. Et jamais elles ne pourraient
pénétrer dans l'esprit de la cible. Un chien peut
flairer un renard, en partie parce qu'il peut penser comme un renard.
On frappa à la porte et une jeune femme entra - cheveux noirs,
teint mat, mais plus Italienne que Levantine, de l'avis de Todd.
La sévérité de son uniforme noir et blanc de
servante ne dissimulait pas sa beauté, la sensualité
naissante de celle qui devient femme. Sur un plateau en argent elle
apportait une carafe et un petit verre. Du thé à la
menthe, comprit Todd à l'arôme. Le marchand de mort
l'avait demandé. Les Yéménites concluaient
rarement une affaire sans thé à la menthe, du shay,
comme ils l'appelaient, et Khalil, sur le point de signer une longue
chaîne d'accords, ne faisait pas mentir la tradition. Todd
faillit sourire.
Ce genre de détails l'aidaient toujours à trouver
ses proies les plus insaisissables. Récemment, il y avait
eu Garson Williams, un brillant scientifique de Los Alamos, qui
avait vendu des secrets nucléaires aux Nord-Coréens
avant de disparaître. Le FBI l'avait cherché pendant
quatre ans. Todd Belknap, quand on l'avait finalement mis sur le
coup, l'avait débusqué en deux mois. Williams, avait-il
appris d'après l'inventaire de ses placards, avait un faible
pour la Marmite, une pâte à tartiner salée à
base de levure de bière qu'affectionnent les Britanniques
d'un certain âge ainsi que les anciens sujets de l'Empire
colonial. Williams y avait pris goût pendant ses études
à Oxford. Sur une liste qui répertoriait tout ce que
contenait la maison du physicien, Todd en remarqua trois pots en
réserve. Le FBI avait démontré sa minutie en
passant aux rayons X tous les objets de la maison afin de déterminer
qu'il n'y avait de microfilm caché nulle part. Mais ses agents
n'avaient pas le même mode de pensée que Todd. Le physicien
avait dû se retirer dans une région du monde moins
développée, où les archives étaient
un peu négligées - c'était logique, puisque
jamais les Nord-Coréens n'auraient eu les moyens de lui fournir
des papiers d'identité d'une qualité suffisante pour
qu'un pays occidental à l'ère de l'informatique les
croie vrais. Todd avait donc étudié les lieux où
l'homme allait en vacances et recherché des constantes, des
prédilections subtiles, établi des recoupements particuliers,
associé certains endroits à des habitudes de consommation.
Après la découverte d'un envoi, à un hôtel
discret, de denrées spéciales commandées à
une épicerie en ligne, il avait passé un appel téléphonique
- de la part d'un représentant bavard du " service client
" voulant savoir si tout était bien arrivé -
qui lui avait révélé que la commande n'avait
pas été passée par un client de l'hôtel
mais par un habitant du coin. Cette preuve - si on pouvait lui donner
ce nom - était d'une faiblesse absurde ; mais pas l'intuition
de Todd. Quand il retrouva l'homme, dans un village de pêcheurs
de la baie d'Arugam, au Sri Lanka, il vint seul. Il obéissait
à un coup de tête et ne pouvait justifier l'envoi d'une
équipe sur la foi d'un Américain qui avait commandé
des pots de Marmite par l'intermédiaire d'un petit hôtel.
Si c'était trop maigre pour une action officielle, c'était
suffisant pour lui. Quand il mit Williams au pied du mur, le physicien
parut presque reconnaissant qu'on l'eût retrouvé. Son
paradis tropical si cher payé s'était avéré
morne et d'un ennui mortel, comme c'est souvent le cas.
Cliquetis sur le clavier du Yéménite. Ansari prit
un téléphone cellulaire - à coup sûr
un modèle avec cryptage automatique - et parla en arabe,
d'une voix calme qui pourtant exprimait l'urgence. Long silence,
puis Ansari passa à l'allemand.
Il leva brièvement les yeux vers la jeune servante qui posait
son verre de thé sur le bureau. Elle sourit, découvrant
des dents blanches parfaites. Dès qu'Ansari revint à
son travail, son sourire disparut comme un galet lancé dans
une mare. Elle ressortit sans bruit, en bonne domestique discrète.
Pour combien de temps encore ?
Ansari porta le petit verre à ses lèvres et en prit
une délicieuse gorgée. Il dit à nouveau quelque
chose dans le téléphone, en français cette
fois. Oui, oui, tout se déroule comme prévu ! Des
mots pour rassurer mais plutôt imprécis. Ils savaient
de quoi ils parlaient ; ils n'avaient pas besoin de l'expliciter.
Le baron du marché noir coupa la conversation téléphonique
et tapa un autre message. Il but une nouvelle gorgée de thé,
reposa son verre et - tout se produisit si soudainement, comme s'il
avait une attaque - frissonna. Un instant plus tard, il s'effondra,
la tête sur le clavier, immobile, à l'évidence
inconscient. Mort ?
C'était impossible !
C'était vrai.
La porte du bureau se rouvrit. La jeune servante. Allait-elle s'affoler,
sonner l'alarme quand elle ferait cette découverte bouleversante
?
Elle ne montra pas la moindre surprise. Rapide, silencieuse, elle
s'approcha de l'homme et plaça deux doigts sur sa gorge en
quête d'un pouls et, bien sûr, n'en sentit pas. Puis
elle mit une paire de gants en coton blanc et replaça Ansari
dans son fauteuil pour qu'il ait l'air de s'être adossé
pour se reposer. Elle s'intéressa alors au clavier et tapa
un message à toute vitesse. Enfin, elle prit le verre et
la théière sur leur plateau et quitta le bureau, faisant
ainsi disparaître les instruments de mort.
Khalil Ansari, un des plus puissants vendeurs d'armes du monde,
venait d'être assassiné sous les yeux de Todd ! Empoisonné
par... une jeune servante italienne.
Non sans quelque douleur, Todd s'extirpa de sa cachette, l'esprit
vrombissant comme un poste de radio entre deux stations. Ça
ne devait pas se passer de cette manière !
Il entendit un discret signal électronique provenant du boîtier
de communication sur le bureau d'Ansari.
Et si Ansari ne répondait pas ?
Putain de Dieu ! L'alarme ne tarderait pas à être donnée.
Quand ça arriverait, il n'aurait plus de moyen de sortir.
Beyrouth, Liban
" Le Paris du Proche-Orient ", comme on appelait jadis
la ville, comme Saigon était le Paris de l'Indochine et le
turbulent Abidjan le Paris de l'Afrique : une désignation
qui revenait plus à une malédiction qu'à un
honneur. Ceux qui y étaient restés avaient prouvé
qu'ils étaient des survivants.
La limousine Daimler blindée progressait rue Maarad, au milieu
du trafic de la soirée, au centre de cette ville bouleversée
symbolisée par ce quartier central de Beyrouth. Les réverbères
projetaient une lumière crue sur les chaussées poussiéreuses,
comme pour y déposer un vernis. La Daimler traversa la place
de l'Étoile - qu'on avait espéré copier sur
celle de Paris, et qui était simplement un rond-point à
la circulation trop lente - et glissa dans les rues, où des
immeubles restaurés de l'époque ottomane et française
jouxtaient des bureaux modernes. Celui devant lequel la limousine
freina enfin était parfaitement neutre : une structure de
sept niveaux couleur sable, comme tant d'autres dans le quartier.
Pour un il expérimenté, le cadre extérieur
épais des fenêtres de la voiture trahissait le fait
qu'elle était blindée, mais sinon, elle n'avait rien
de particulier. N'était-on pas à Beyrouth ? En voir
sortir dès qu'elle s'arrêta deux armoires à
glace - en veste de popeline couleur taupe assez large pour dissimuler
l'étui de leur arme en plus de leur cravate - n'avait rien
d'inhabituel non plus. A nouveau : on était à Beyrouth.
Qu'en était-il du passager qu'ils protégeaient ? Un
observateur aurait vu immédiatement que ce passager - grand,
en pleine santé, vêtu d'un costume gris sur mesure
- n'était pas libanais. On ne pouvait douter de sa nationalité
; il aurait tout aussi bien pu agiter la bannière étoilée
!
Tandis que le chauffeur lui tenait la portière ouverte, l'Américain
regarda autour de lui, soucieux. La cinquantaine, le dos droit,
tout trahissait en lui les privilèges dont jouissent de droit
les marchands véreux de la nation la plus puissante de la
planète - et dans le même temps la gêne d'un
étranger dans une ville qui n'est pas la sienne. L'attaché-case
qu'il portait aurait fourni un indice supplémentaire - ou
suscité d'autres questions. Un des gardes du corps, le plus
petit des deux, le précéda dans l'immeuble. L'autre,
qui fouillait sans répit les alentours du regard, resta près
de lui. La protection ressemble très souvent à une
captivité !
Dans le hall, l'Américain fut accosté par un Libanais
au sourire en coin et aux cheveux noirs qu'on aurait dits collés
par du pétrole non raffiné. " Monsieur McKibbin
? demanda-t-il la main tendue. Ross McKibbin ? "
L'Américain hocha la tête.
" Je suis Muhammad, murmura le Libanais.
- Dans ce pays, rétorqua l'Américain, qui ne l'est
pas ? "
Son contact eut un sourire hésitant et l'entraîna par-delà
un cortège de gardes armés. C'étaient des hommes
costauds et hirsutes qui portaient de petites armes dans des étuis
bien cirés à la ceinture. Des hommes au regard méfiant,
au visage buriné. Des hommes qui savaient combien il était
facile de détruire une civilisation, parce que ça
s'était produit sous leurs yeux, et qui avaient décidé
de se mettre du côté de quelque chose de plus durable
: le commerce.
L'Américain fut conduit, au premier étage, dans une
longue pièce aux murs en stuc blanc. Elle était meublée
comme un salon, avec des fauteuils et une table basse où
se trouvaient déjà une cafetière et une théière.
Mais ce côté familier ne dissimulait pas qu'on était
ici pour travailler, pas pour se détendre. Les gardes restèrent
dehors, dans une sorte d'antichambre. A l'intérieur attendaient
quelques hommes d'affaires du pays.
On accueillit avec des sourires anxieux et de rapides poignées
de main celui qu'on appelait Ross McKibbin. Il y avait beaucoup
de points à traiter, et ils savaient que les Américains
n'avaient guère de patience pour la courtoisie arabe.
" Nous vous sommes très reconnaissants de venir nous
rencontrer ! dit un des hommes, qu'on avait présenté
comme le propriétaire de deux cinémas et d'une chaîne
d'épiceries dans la région de Beyrouth.
- Votre présence nous honore, dit un type de la chambre de
commerce.
- Je ne suis qu'un représentant, un émissaire, répondit
l'Amé-ricain d'un air détaché. Voyez en moi
un intermédiaire. Il y a des gens qui ont de l'argent et
d'autres qui ont besoin d'argent. Mon travail consiste à
les faire se rencontrer, dit-il en arborant un sourire qui se referma
avec la brutalité d'un téléphone portable.
- Les investissements étrangers sont difficiles à
obtenir, osa un autre Libanais. Mais nous ne sommes pas du genre
à regarder les dents du cheval qu'on nous offre.
- Je ne suis pas un cheval qu'on vous offre ", rétorqua
McKibbin.
Dans l'antichambre, le plus petit des gardes du corps de l'Amé-ricain
se rapprocha de la pièce. Ainsi, il pouvait voir aussi bien
qu'il entendait.
Peu d'observateurs, de toute façon, auraient eu du mal à
discerner là les inégalités de pouvoir. A l'évidence,
l'Américain était un de ces intermédiaires
qui gagnaient leur vie au mépris des lois internationales.
Il représentait les capitaux étrangers pour un groupe
d'hommes d'affaires locaux, dont les besoins de fonds étaient
beaucoup plus grands que les scrupules qu'ils pouvaient se permettre
sur leur provenance.
" Monsieur Yorum, demanda sèchement McKibbin en se tournant
vers un homme qui n'avait encore rien dit, vous êtes banquier,
n'est-ce pas ? Qu'est-ce que je peux attendre de mieux ici, à
votre avis ?
- Je crois que vous trouverez tout le monde désireux de devenir
votre partenaire, répondit Yorum dont le visage aplati et
les petites narines lui donnaient l'allure d'un crapaud.
- J'espère que vous verrez Mansur Entreprises d'un il
favorable, intervint un autre homme. Nous avons connu un très
solide retour sur capitaux. C'est vrai, ajouta-t-il après
une pause pendant laquelle il avait pris les regards réprobateurs
autour de lui pour du scepticisme. Nos livres de comptes ont été
soigneusement vérifiés. "
McKibbin posa sur l'homme de Mansur Entreprises un regard de glace.
" Vérifiés ? Ceux que je représente préfèrent
une comptabilité moins scrupuleuse. "
Du dehors leur parvint le bruit d'un grincement de pneus. Peu y
prêtèrent la moindre attention.
L'homme rougit. " Mais bien sûr. Nous sommes néanmoins
très souples, je vous l'assure. "
Personne ne prononça l'expression " blanchiment d'argent
" ; c'était inutile. Rien n'obligeait à expliciter
le but de leur rencontre. Les investisseurs étrangers disposant
de réserves en liquide qu'ils ne pouvaient justifier cherchaient
les affaires dans les marchés peu régulés,
comme au Liban, pour servir de façades, d'entités
par l'intermédiaire desquelles l'argent illicite pouvait
être lavé et ressortir au grand jour comme provenant
de bénéfices commerciaux honnêtes. L'essentiel
reviendrait aux partenaires silencieux, une partie pourrait être
conservée. Dans la pièce, l'appréhension était
autant palpable que l'appât du gain.
" Je me demande si je perds mon temps, ici, marmonna Mc Kibbin
d'un ton las. Nous parlons d'un arrangement qui repose sur la confiance.
Et il n'y a pas de confiance sans franchise. "
Le banquier tenta un sourire mi-figue mi-raisin et cilla lentement.
Le lourd silence fut brisé par le bruit d'un groupe d'hommes
qui se précipitaient dans le large escalier carrelé.
Des gens en retard pour une réunion ailleurs dans l'immeuble
? Ou... quelque chose d'autre ?
Le son brutal, percutant de coups de feu mit fin aux spéculations.
Au début, on aurait dit une série de pétards,
mais les tirs des armes automatiques durèrent trop longtemps,
furent trop rapides pour qu'on s'y trompe. Il y eut des cris, les
râles de ceux qui s'efforçaient d'inspirer l'air à
travers des gorges serrées, formant l'âpre chur
de la terreur. Puis cette terreur pénétra dans la
salle de réunion comme une rage rampante. Des agresseurs
en keffieh entrèrent en trombe et visèrent les hommes
d'affaires libanais de leurs kalachnikovs.
En quelques secondes, la pièce était devenue la scène
d'un carnage. On aurait dit qu'un artiste mécontent avait
lancé des pots de peinture sur les murs blancs et sur les
hommes, transformés en mannequins rougis.
La réunion était terminée.
Rome
Todd Belknap se précipita sur la porte du bureau et, bloc
de papier en main, s'engagea dans le long couloir. Il faudrait qu'il
sorte au culot. L'échappatoire qu'il avait prévue
- descendre dans la cour intérieure et emprunter la porte
des livraisons - n'était plus de mise : ça demanderait
un temps dont il ne disposait pas. Il n'avait d'autre choix que
de se risquer sur une voie plus directe.
Quand il atteignit le bout du couloir, il s'arrêta ; sur le
palier en dessous, il vit deux sentinelles qui faisaient leur ronde.
Il s'aplatit dans l'entrée d'une chambre vide et attendit
quelques minutes que les gardes continuent leur chemin. Des pas
qui s'éloignaient, des clés qui tintaient au bout
d'une chaîne, une porte refermée : les sons de plus
en plus ténus de personnes qui mettaient de la distance entre
eux et lui.
Il s'engagea en silence dans l'escalier, se remémorant les
plans qu'il avait étudiés, et ouvrit une petite porte
juste à droite du palier. Elle le conduirait à l'escalier
de service, ce qui évitait l'espace principal de la villa
et diminuerait le risque de se faire voir. Mais en passant le seuil,
il sentit que quelque chose n'allait pas. Un pincement d'angoisse
le surprit avant qu'il en ait l'explication consciente : des voix
et le son de semelles en crêpe qui frappaient le sol. Des
hommes qui ne marchaient pas, qui couraient. La routine des lieux
était bouleversée. Cela signifiait qu'on avait découvert
la mort de Khalil Ansari. Cela signifiait que l'alerte était
passée au plus haut niveau dans la propriété.
Cela signifiait que les chances de survie de Todd s'affaiblissaient
à chaque minute s'il demeurait à l'intérieur.
A moins qu'il ne soit déjà trop tard ? Il descendit
un étage en courant et entendit une sonnerie. La grille du
palier se referma automatiquement. Quelqu'un avait activé
les mesures de sécurité à tous les points d'entrée
et de sortie, ce qui annulait les réglages de l'alarme anti-incendie.
Était-il piégé sur sa volée de marches
? Il remonta quatre à quatre et tenta de tourner le bouton
de la porte. Elle s'ouvrit. Il passa.
Droit dans une embuscade.
Une poigne de fer s'abattit sur son bras gauche, le canon d'une
arme appuya douloureusement contre sa colonne vertébrale.
Un détecteur de chaleur et de mouvement devait avoir trahi
sa présence. Il tourna la tête et son regard tomba
sur les yeux de granite de l'homme qui lui serrait le bras. C'était
donc un autre garde, invisible, qui le menaçait de son arme
- position moins difficile, qui devait être tenue par un homme
moins expérimenté que celui qu'il voyait.
Todd le regarda de nouveau. Basané, cheveux noirs, rasé
de près, la quarantaine - à une période de
sa vie où l'expérience donnait un avantage qu'une
perte de vigueur physique n'avait pas encore entamé. On pouvait
prendre le dessus sur un jeune musclé mais sans expérience,
on pouvait aussi dominer un vétéran fatigué.
Pourtant, tout dans la manière dont l'homme agissait disait
à Todd qu'il savait très bien ce qu'il faisait. Il
ne trahissait ni confiance excessive ni peur. Un tel adversaire
représentait un vrai défi : de l'acier trempé
par l'expérience et pas encore fragilisé par l'usure.
L'homme, bien que puissant, bougeait avec agilité. Il avait
un visage en aplats et en angles, un nez épaissi pour avoir
été cassé dans sa jeunesse, les sourcils fournis
un peu proéminents sur des yeux de reptile - ceux d'un prédateur
examinant sa proie au sol.
" Eh, écoutez, je ne sais pas ce qui se passe ! commença
Belknap en tentant de prendre l'air ahuri du subalterne. Je ne suis
qu'un des architectes. Je vérifie le travail de nos ouvriers.
C'est mon boulot, d'accord ? Écoutez, vous n'avez qu'à
appeler mon patron, et tout va s'expliquer ! "
L'homme qui lui avait pointé son arme dans le dos vint se
placer à sa droite : dans les vingt-cinq ans, souple, les
cheveux bruns en brosse, des joues creuses. Il échangea un
regard avec son aîné. Ni l'un ni l'autre ne gratifia
Todd Belknap d'une réponse.
" Peut-être que vous ne parlez pas anglais, dit Todd.
Je crois que c'est le problème. Dovrei parlare in italiano...
- Ton problème, ce n'est pas que je n'ai pas compris, dit
le plus expérimenté des gardes dans un anglais presque
parfait en serrant un peu plus sa main. Ton problème, c'est
que je comprends très bien. "
C'était un Tunisien, devina Todd à son accent. "
Mais alors...
- Tu veux parler ? Parfait. J'ai envie d'écouter. Pas ici,
dit l'homme qui l'entraîna plus loin. Dans notre merveilleuse
stanza per gli interrogatori. La chambre d'interrogatoires. Au sous-sol.
On y va ! "
Le sang de Todd se figea dans ses veines. Il savait tout de la pièce
en question - il l'avait vue sur les plans, il avait fait des recherches
sur sa construction et son équipement avant même de
confirmer qu'Ansari était le véritable propriétaire
de la villa. En clair, c'était une chambre de torture dernier
cri. " Totalmente insonorizzato " stipulait le plan d'architecte.
Le système d'insonorisation avait été commandé
à une entreprise hollandaise. L'isolation acoustique s'obtient
par la densité des matériaux et par l'air piégé
entre eux : la pièce était indépendante de
la structure de la maison et tapissée d'un polymère
dense fait de sable et de PVC ; d'épais joints en caoutchouc
entouraient les portes. On pouvait y crier de toutes ses forces
sans qu'on n'entende rien de l'extérieur. La technique utilisée
le garantissait.
Quant à l'équipement de cette chambre souterraine,
il garantissait les cris.
Les personnes méprisables tentent toujours de contenir le
spectacle et le son de leurs actes ; Todd le savait depuis Berlin-Est,
vingt ans plus tôt. Parmi les spécialistes de la cruauté,
l'intimité était le maître mot ; elle protégeait
la barbarie au sein même de la société. Et Todd
savait aussi autre chose : si on l'emmenait dans la stanza per gli
interrogatori, tout était fini. Pour l'opération.
Pour lui. Il n'y avait pas d'échappatoire. Toute forme de
résistance, si hasardeuse fût-elle, serait préférable
à se laisser entraîner là-bas. Todd ne disposait
que d'un avantage : il le savait, et les autres ignoraient ce fait.
Être plus désespéré que le croyaient
ses ravisseurs - un fil bien ténu ! Mais Todd devait utiliser
ce qu'il avait.
Il arbora un air stupide de gratitude. " Bien, dit-il. Parfait.
Je comprends qu'on est dans un lieu de haute sécurité.
Faites ce que vous devez. Je serai ravi de vous parler, où
vous voudrez. Mais... Désolé, quel est votre nom ?
- Appelle-moi Youssef, dit le plus âgé des deux, implacable
dans sa courtoisie même.
- Youssef, vous faites une erreur. Je ne vois pas ce que je pourrais
vous apprendre. "
Il amollit un peu son corps, arrondit les épaules, pour rendre
son physique moins intimidant. Ils ne crurent pas un mot de ses
protestations, bien sûr. Mais sa lucidité était
tout ce dont il avait besoin pour se garder d'eux.
L'occasion se présenta quand ils décidèrent,
pour gagner du temps, de le faire passer par le grand escalier -
une structure majestueuse incurvée en travertins couverts
d'un tapis persan - au lieu d'utiliser l'escalier de service en
béton. Dès qu'il aperçut la lueur d'un réverbère
à travers les vitres sablées de chaque côté
de la lourde porte d'entrée, il prit en silence une décision
rapide. Un pas, un deuxième, un troisième - il arracha
son bras de la poigne de son garde en un geste faible de dignité
blessée, et le garde ne prit pas la peine de répondre.
C'étaient les vains battements d'aile d'un oiseau en cage.
Il se tourna face aux gardes feignant de vouloir engager la conversation,
apparemment sans se soucier de là où il posait ses
pieds. Le tapis épais, doublé d'une thibaude sur les
marches et contre marches, serait bien utile. Quatrième,
cinquième, sixième pas. Todd trébucha, de façon
aussi convaincante que possible et plongea en avant et retomba mollement
sur son épaule gauche arrondie tout en amortissant discrètement
sa chute de sa main droite. " Merde ! " s'écria
Todd en jouant le désarroi tandis qu'il roulait sur quelques
marches.
" Vigilanza fuori ! " murmura le garde chevronné
à son jeune collègue.
Ils n'auraient que quelques secondes pour décider comment
réagir : un prisonnier avait une valeur - la valeur des informations
qu'il pouvait fournir. Le tuer au mauvais moment risquait, au bout
de compte, de conduire leurs supérieurs à leur passer
un savon. Un coup de feu, pour ne pas être mortel, devait
être très précis, et il était d'autant
plus difficile de viser une cible en mouvement.
Et Todd était en mouvement, se redressait de sa chute...
Il prit appui sur une marche en guise de starting-block et bondit
en bas de l'escalier, ses chevilles comme des ressorts le propulsant
vers la porte palladienne - qui n'était pas son but, car
elle aussi devait être verrouillée magnétiquement.
Tout à coup, Todd vira sur un côté, vers un
panneau ornemental en vitrail, large de soixante centimètres,
qui reprenait, en plus petit, la forme palladienne de la porte.
La ville de Rome avait interdit tout changement visible sur la façade
de la villa, et cela concernait aussi les panneaux ornementaux.
Les restaurateurs avaient décidé de les remplacer
par des panneaux d'aspect identique, résistants aux balles
et incassables grâce à de la résine en méthacrylate
; cette copie ne serait pourtant pas réalisée avant
des mois, Todd le savait, car elle nécessitait de faire collaborer
artisans et ingénieurs. Il se jeta donc contre le panneau,
hanche en avant puis, des bras, protégea son visage d'éventuelles
lacérations et...
Le verre céda, éclata à grand bruit, sortit
de son cadre, explosa sur le pavage, à l'extérieur.
Physique élémentaire : l'énergie d'un mouvement
est proportionnelle à la masse multipliée par le carré
de la vitesse.
Todd se redressa d'un bond et partit en courant sur le sentier qui
menait à la rue. Ses poursuivants n'étaient qu'à
quelques secondes derrière lui. Il entendit leurs pas - puis
leurs coups de feu. Il fila en zigzag, dans l'espoir d'être
une cible difficile à toucher, tandis que les armes lançaient
des éclairs qui illuminaient l'obscurité comme des
étoiles filantes. Des balles ricochaient sur les statues
du parc. Il faisait de son mieux pour éviter les projectiles
qui lui étaient destinés et priait pour qu'aucun des
ricochets ne l'atteigne. A bout de souffle, trop désespéré
pour faire l'inventaire de ses blessures, il vira à gauche
et sauta par-dessus le mur en brique qui délimitait la propriété.
Le Concertina, aussi coupant qu'un rasoir, déchira ses vêtements,
et il abandonna la moitié de sa chemise aux barbelés.
En plongeant à travers les jardins des consulats et des petits
musées de la via Angelo Masina, il savait que sa cheville
gauche ne tarderait pas à lui envoyer une décharge
douloureuse, que ses muscles et ses articulations allaient protester
d'être si mal traités. Pour le moment, pourtant, l'adrénaline
annulait la douleur. Il en était reconnaissant. Et il était
reconnaissant pour autre chose aussi.
Il était en vie.
Beyrouth
La salle de conférences empestait les corps perforés
qui trahissaient leur contenu ; l'odeur cuivrée du sang se
mêlait à celle des aliments et des matières
fécales. C'était la puanteur d'un abattoir, une agression
olfactive. Murs en stuc, peaux soignées, tissus de luxe :
tout était imbibé du sirop de l'exsanguination.
Le plus petit des gardes du corps américains sentit une violente
douleur traverser le haut de sa poitrine - une balle l'avait atteint
sous l'épaule et avait peut-être percé son poumon.
Mais il était conscient. Entre ses paupières entrouvertes,
il analysa le carnage dans la pièce, la démarche fanfaronne
des assaillants en keffieh. Seul l'homme qu'on appelait Ross McKibbin
n'avait pas été touché et il regardait, à
l'évidence paralysé d'horreur et d'incrédulité.
Les tueurs lui mirent brutalement un sac en tissu couleur de boue
sur la tête et entraînèrent l'Américain
stupéfait dans l'escalier.
Le garde du corps, la respiration pénible, sa veste claire
tachée de son sang, entendit le grondement sourd d'un moteur.
Par la fenêtre, il put apercevoir une dernière fois
l'Américain, les bras liés, qu'on jetait sans ménagement
à l'arrière du van - un van qui maintenant rugissait
en s'éloignant dans la nuit poussiéreuse.
L'homme sortit un téléphone de sa poche intérieure,
un instrument qu'il ne devait utiliser qu'en cas d'urgence - son
contrôleur aux Opérations consulaires avait beaucoup
insisté sur ce point. Les doigts poisseux de sang, il pressa
onze touches.
" Blanchisserie Harrison ! " répondit une voix
irritée.
L'homme inspira une goulée d'air pour remplir ses poumons
blessés avant de parler. " Pollux a été
capturé.
- Répétez ! "
Les services secrets américains avaient besoin qu'il répète
son message, peut-être pour authentifier sa voix, et l'agent
en costume ensanglanté s'exécuta. Il était
inutile de préciser l'heure et le lieu ; le téléphone
était équipé d'un GPS de qualité militaire
qui renseignait avec une précision de moins de trois mètres.
Ils savaient donc où Pollux se trouvait au moment de son
enlèvement.
Mais où l'avait-on emmené ?
Washington
" Enfer et damnation ! " rugit le directeur des Opérations,
les muscles de son cou tendus à se rompre.
Le message avait été reçu par une branche spéciale
de l'INR, le Bureau d'intelligence et de recherche du Département
d'État américain, et transmis au sommet de la hiérarchie
des Opérations en soixante secondes. Les Opérations
consulaires s'enorgueillissaient de cette fluidité organisationnelle,
très loin des lourdeurs poussives des plus grandes agences
d'espionnage. En haut lieu, on avait très clairement indiqué
que le travail de Pollux était une priorité absolue.
Sur le seuil du bureau du directeur des Opérations, un jeune
officier - peau café au lait, cheveux noirs, ondulés
denses, bas sur le front - sursauta comme si on l'avait réprimandé
personnellement.
" Merde ! " cria le directeur en abattant son poing sur
la table.
Il recula son fauteuil et se leva. A ses tempes, ses veines battaient.
Il s'appelait Gareth Drucker, et il avait beau regarder fixement
l'officier à sa porte, il ne le voyait pas. Pas encore. Ses
yeux finirent par faire le point sur l'employé basané.
" Quels sont les paramètres ? demanda-t-il comme un
chirurgien qui veut connaître le rythme cardiaque et la tension
de son malade.
- On vient de recevoir l'appel.
- C'est-à-dire ?
- Il y a une minute et demie, sans doute. Ça venait d'un
homme à nous, en piteux état, lui aussi. On a pensé
que vous voudriez le savoir immédiatement.
- Appelez Garrison ! " ordonna-t-il dans l'interphone à
un assistant invisible.
Drucker était un homme mince d'un mètre soixante-treize
qu'un collègue avait comparé à un bateau à
voile : bien que de constitution légère, il prenait
de l'ampleur quand le vent le poussait. Il était plein de
vent à l'instant, et il prenait de l'ampleur - sa poitrine,
son cou, jusqu'à ses yeux qu'on croyait plus grands derrière
ses verres de lunettes rectangulaires sans monture. Il faisait la
moue, ses lèvres s'épaississaient comme un ver de
terre qui essaierait de sortir.
Le jeune officier s'écarta quand un homme massif, la soixantaine
bien sonnée, approcha du bureau de Drucker. La lumière
du début d'après-midi filtrait entre les stores vénitiens
et venait éclairer les meubles officiels bon marché
- une table au plateau en composite, une crédence de mauvaise
facture, des classeurs métalliques dont l'émail avait
sauté par endroits, les fauteuils au velours passé
qui avait été vert et ne savait pas encore quelle
autre couleur adopter. La moquette industrielle en nylon, modèle
de camouflage, sinon de style, avait toujours eu la couleur et la
texture approximative de la terre. Dix ans de passage n'avaient
pas altéré son aspect.
Le nouveau venu passa la tête dans l'embrasure de la porte
et plissa les yeux pour mieux voir le jeune officier. " Gomez,
c'est ça ?
- Gomes. Une seule syllabe.
- Malin ! Ça cache bien ton jeu ", dit lourdement Will
Garrison, l'officier en charge des opérations à Beyrouth.
Les joues ambrées du jeune homme rougirent un peu à
cette faute de goût. " Je vais vous laisser. "
Garrison quêta et obtint un regard approbateur de Drucker.
" Reste ici. On aura tous les deux des questions à te
poser. "
Gomes entra dans le bureau, l'air humble de celui qui vient d'être
convoqué par le principal du collège. Il fallut un
autre geste impatient de Drucker pour qu'il prenne place dans un
des fauteuils.
" Qu'est-ce qu'on fait, maintenant ? demanda Drucker à
Garri-son.
- Quand on te donne un coup de pied dans les couilles, tu te plies
en deux. C'est ça qu'on fait.
- On est donc baisés. "
Son indignation passée, Drucker avait le même air épuisé
et vieilli que son bureau, alors qu'il était là l'élément
le plus récent - il occupait son poste de directeur des Opérations
depuis quatre ans seulement.
" On est royalement baisés. "
Will Garrison était cordial vis-à-vis de Drucker,
mais on ne pouvait dire qu'il fût humble. Il avait plus d'années
derrière lui que tous les autres aux Opérations consulaires,
avec des expériences et des relations accumulées qui
bien souvent s'avéraient irremplaçables. Le temps
ne l'avait pas adouci, Gomes le savait. Garrison avait toujours
eu la réputation d'un dur à cuire, et il l'était
même de plus en plus. Dans la boutique, on disait que s'il
y avait un thermomètre pour mesurer les gens coriaces, il
le ferait éclater. Il avait la mémoire longue, il
démarrait au quart de tour, sa mâchoire inférieure
massive se projetait d'autant plus en avant qu'il était en
colère, alors que, de toute façon, il était
au mieux vaguement en rogne.
Quand Gomes était à l'université, à
Richmond, la radio de sa voiture d'occasion était cassée.
La fréquence restait coincée sur une station de "
heavy metal " et le volume commençait au milieu et ne
pouvait qu'être monté. Mis à part le côté
heavy metal, Garrison lui rappelait cette radio.
Drucker ne prêtait guère d'intérêt au
rituel de la hiérarchie dans l'organisation, et ce n'était
pas plus mal. Le pire cauchemar dans un bureau, tous les collègues
de Gomes le pensaient, c'était le classique " lèche
le cul du supérieur, botte le cul de l'inférieur ".
Garrison bottait des culs, mais jamais il n'en léchait, et
Drucker, s'il léchait des culs, n'en bottait jamais. Et ça
fonctionnait.
" On lui a retiré ses chaussures, dit Drucker. On les
a retrouvées au bord de la route. Adieu l'espoir de le situer
grâce au transpondeur GPS ! Ils ne sont pas idiots.
- Mère de Dieu ! grogna Garrison avant de tourner son regard
furieux vers Gomes. Qui ?
- On n'en sait rien. Notre homme sur place a dit...
- Quoi ? bondit Garrison.
- Notre contact, continua Gomes qui avait l'impression d'être
un suspect en plein interrogatoire, a dit que les ravisseurs ont
fait irruption dans une réunion qu'on avait organisée
entre...
- Je sais tout sur cette putain de réunion, coupa Garrison.
- Eh bien, ils l'ont cagoulé et emmené. Les méchants
l'ont jeté dans un van et ont disparu.
- Les méchants ! répéta Garrison avec un petit
rire pénible.
- On ne sait pas grand-chose sur les ravisseurs, reprit Gomes. Ils
étaient rapides et brutaux. Ils ont tué tous les autres.
Foulards, armes automatiques. Des militants arabes, conclut Gomes
avec un haussement d'épaules. C'est mon avis. "
Garrison regarda le jeune homme comme un collectionneur de papillons
muni d'une longue épingle regarde un spécimen. "
Ton avis, hein ?
- Faites venir Oakeshott, aboya Drucker dans son interphone.
- Je voulais juste dire... continua Gomes, qui tentait de maîtriser
le tremblement dans sa voix.
- Notre gars s'est fait enlever à Beyrouth, dit Garrison
les bras croisés et exagérant son articulation. Tu
penses que des militants arabes sont impliqués. Je parie
que tu as toujours décroché le tableau d'honneur ?
- Pas toujours... marmonna Gomes.
- Pfftt, foutu blanc-bec ! Quelqu'un se fait enlever à Beijing
et tu vas annoncer que c'est un coup des Chinois ! Il y a des choses
qui vont sans dire. Si je te demande quel genre de van, ne me réponds
pas "ceux qui ont des roues" ! Comprende, putain de Dieu
!
- Vert sombre, poussiéreux, rideaux aux fenêtres. Un
Ford, de l'avis de notre contact. "
Un grand homme dégingandé au visage émacié
surmonté d'un halo de cheveux grisonnants entra dans le bureau.
Une veste en tweed pendait sur son torse étroit. " Bon,
c'était l'opération de qui ? " demanda Mike Oakeshott,
le directeur adjoint des Analyses.
Il se laissa tomber dans un autre des fauteuils et plia ses longs
bras et ses mains comme un couteau suisse.
" Tu le sais très bien, grogna Garrison. La mienne.
- C'est toi l'officier en charge, répliqua Oakeshott d'un
air entendu. Qui l'a conçue ?
- Moi. "
L'analyste se contenta de regarder l'homme massif qui lui répondait
d'un haussement d'épaules.
" Pollux et moi, admit Garrison. Surtout Pollux.
- Un autre Tour de France à reculons, Will. Pollux est brillant
pour les opérations. Pas le genre à prendre des risques
inutiles. Il faut le garder en mémoire. Quel était
le but ? demanda-t-il à Drucker.
- Il était sous couverture depuis quatre mois.
- Cinq mois, corrigea Garrison. Il jouait Ross McKibbin, un homme
d'affaires américain, un homme de l'ombre. Un soi-disant
intermédiaire recherchant des occasions pour blanchir l'argent
des narco-mollahs.
- C'est un appât pour menu fretin. Il ne jouait pas dans cette
catégorie.
- Très juste, dit Drucker. Pollux avait une stratégie
d'infiltration lente. Il ne courait pas après le poisson.
Il cherchait les autres pêcheurs. L'appât ne lui assurait
qu'une place sur le ponton.
- Je vois, dit Oakeshott. C'est George Habash revisité. "
L'analyste n'avait pas besoin d'en savoir plus. Au début
des années 1970, le chef de la résistance palestinienne,
George Habash, qu'on appelait le Docteur, avait réuni secrètement
au Liban des mouvements terroristes du monde entier, y compris l'ETA
espagnole, l'Armée rouge japonaise, le gang Baader-Meinhof
allemand et le Front de Libération iranien. Dans les années
qui avaient suivi, l'organisation de Habash, et le Liban en général,
étaient devenus le centre d'approvisionnement en armes de
tous les terroristes de la planète. La mitraillette automatique
tchèque Skorpion utilisée pour assassiner Aldo Moro
avait été acquise sur le marché libanais des
armes. Quand le chef d'Autonomia, le groupe révolutionnaire
italien, fut arrêté en possession de deux missiles
Strela, le Front populaire pour la Libération de la Palestine
prétendit que ces missiles lui appartenaient et exigea leur
restitution. A la chute du Mur de Berlin, le marché des armes
au Liban et les systèmes de relais par lesquels les organisations
extrémistes du monde entier pouvaient acheter et vendre les
outils de leurs campagnes meurtrières étaient pourtant
engagés dans un long déclin.
La conjoncture changeait. Comme l'avaient confirmé Jared
Rinehart et son équipe, on avait ramené le réseau
à la vie, les circuits étaient de nouveau actifs.
Le monde avait évolué - pour revenir en arrière.
Un nouvel ordre mondial de bourrage de crâne avait très
vite mûri. Les analystes des services d'intelligence avaient
aussi compris autre chose : les insurrections armées coûtaient
cher. Le Bureau de renseignements et de recherche du Département
d'État estimait que les Brigades rouges avaient dépensé
l'équivalent de cent millions de dollars par an pour faire
agir leurs cinq cents membres. Aujourd'hui, les groupes extrémistes
avaient d'énormes besoins : voyages en avion, armement spécial,
navires pour le transport des munitions, pots-de-vin aux instances
officielles. La note montait très vite. Beaucoup d'hommes
d'affaires tout à fait honnêtes avaient besoin de liquidités.
C'était aussi le cas d'un nombre réduit mais non négligeable
de mouvements voués à l'organisation du chaos et de
la destruction. Jared Rinehart - Pollux - avait conçu une
stratégie pour s'insérer du côté "
acheteur " de l'équation.
" L'espionnage n'est pas bon marché, murmura Drucker.
- Comme je l'ai dit, confirma Oakeshott, Pollux est d'une rare intelligence.
Espérons seulement qu'il n'a pas trouvé plus intelligent
que lui.
- Il se rapprochait, il faisait d'énormes progrès,
dit Garrison. Vous voulez vous insinuer dans les milieux de la banque
? Commencez par faire des prêts, et il viendra très
vite à vous, juste pour voir qui vous êtes. Pollux
savait qu'un des types, à la réunion, était
un banquier, les doigts plongés dans bien des marmites. Un
rival, pas un demandeur.
- Ça semble très astucieux, et très onéreux,
dit Oakeshott.
- On ne pénètre pas le réseau Ansari en remplissant
une fiche de candidature ! protesta Garrison.
- Je commence à y voir clair, dit Oakeshott. Voyons si j'ai
bien compris : le soir où Ansari est censé être
dans sa citadelle du mal pour finaliser un contrat en chaîne
de trois cents millions de dollars pour des armes - alors même
qu'il met les points sur les i, autorise les signatures électroniques
et engrange un tombereau de fric dans un de ses comptes numérotés
- Jared Rinehart, alias Ross McKibbin, est assis dans une salle
pleine de commerçants avides à Beyrouth. Il est enlevé
par une bande de types en fichu avec des kalachnikovs et du culot.
Le même soir. Quelqu'un croit que c'est juste un hasard ?
- On ne sait pas ce qui a foiré, dit Drucker en s'accrochant
au dossier de son fauteuil comme pour garder son équilibre.
J'ai l'impression qu'il a trop bien joué le riche homme d'affaires
américain. Les types qui l'ont embarqué se sont probablement
dit qu'il valait un paquet de fric comme otage.
- En tant qu'agent secret américain ? demanda Oakeshott en
se raidissant.
- En tant que riche homme d'affaires américain, insista Drucker.
C'est là que je veux en venir. Aujourd'hui encore, les enlèvements
sont courants à Beyrouth. Ces bandes paramilitaires ont besoin
de fric. Et elles n'en reçoivent plus des cocos. Les princes
saoudiens ont pris leurs distances. Les Syriens deviennent radins.
A mon avis, ils l'ont pris pour le type qu'il prétend être.
- Ça vous met tous dans un sacré pétrin, dit
Oakeshott d'une voix sourde. Surtout avec ce qui se passe au Parlement.
- Bon sang ! grogna Drucker. Et demain j'ai encore une réunion
avec ce foutu comité de surveillance du Sénat.
- Ils sont au courant de l'opération ? demanda Garrison.
- Dans les grandes lignes, oui. Étant donné l'ampleur
du budget engagé, on n'avait pas le choix. Ils vont sûrement
poser des questions. Et je n'ai pas le moindre étron de réponse...
- Et de quelles sommes parlons-nous ? " demanda Oakeshott.
La sueur perla au front de Drucker et coula le long de la veine
gonflée, luisant au soleil. " Le budget de six mois.
Sans parler des hommes. On est exposés en plein.
- Les chances de Pollux seront d'autant meilleures qu'on agira vite,
dit Gomes avec gravité. A mon avis.
- Écoute, gamin, gronda Garrison. Les avis, c'est comme les
trous du cul. Tout le monde en a.
- Si la commission Kirk découvre qu'on a foiré, intervint
Drucker, je vais en avoir deux. Et je ne parle pas d'avis. "
Les rayons du soleil étaient presque au zénith et
pourtant la pièce leur parut plus sombre, sinistre même.
" Je ne voudrais pas avoir l'air de changer de sujet, mais
je ne comprends pas, dit Gomes. Ils ont pris un des nôtres.
Un acteur clé. Mais enfin, il s'agit de Jared Rinehart !
Qu'est-ce que nous allons faire ? "
Pendant un long moment, personne ne répondit. Drucker se
tourna vers ses deux collègues et lut en silence leur opinion
sur leur visage. Puis il posa sur le jeune homme un regard glacial.
" On va faire ce qu'il y a de plus difficile : absolument rien.
"
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