Premiers chapitres
Robert Ludlum et Eric Van Lustbader
La peur dans la peau

Ecrivain, comédien et metteur en scène américain né en 1927, Robert Ludlum s’est imposé depuis 1971 dans le cercle restreint des romanciers à succès. Il lance le personnage de Jason Bourne en 1980 avec La mémoire dans la peau, premier volume d’une série ininterrompue de triomphes internationaux adaptés au cinéma, avec Matt Damon dans le rôle principal. Après la mort de Ludlum en 2001, Eric Van Lustabder, auteur de nombreux best-sellers, reprend le flambeau, et s’impose à son tour comme un maître du suspense.

A la mémoire de Bob

Prologue

E chef des rebelles tchétchènes, Khalid Murat, immobile comme une statue, traversait les rues bombardées de Groznyï à bord d’un blindé placé au centre d’un convoi de trois. Ces véhicules de type BTR 6BP réservés au transport de troupes, étaient un matériel militaire russe standard, donc impossible à distinguer de tous ceux qui patrouillaient la ville au même moment. Les hommes de Murat, lourdement armés, s’entassaient dans les deux véhicules roulant devant et derrière le sien. Leur destination, l’Hôpital n° 9, était l’une des six ou sept cachettes que Murat utilisait selon ses besoins, au nez et la barbe des forces russes qui le traquaient inlassablement.
Frisant la cinquantaine, Murat était taillé en force. Son épaisse barbe sombre achevait de le faire ressembler à un ours. Quant à son regard flamboyant, il trahissait la farouche détermination de ceux qui sont prêts à mourir pour leur cause. Il avait appris très tôt que pour bien gouverner, il fallait se montrer d’une radicale intransigeance. Il avait assisté au coup de force de Jokhar Dudayev, à sa vaine tentative d’imposer la Shariah. Il avait vu de ses propres yeux le tout premier carnage, à l’époque où les chefs de guerre basés en Tchétchénie, complices d’Oussama Ben Laden, avaient envahi le Daghestan et perpétré une série d’attentats à la bombe à Moscou et Volgodonsk, qui avaient coûté la vie à deux cents personnes. On avait ensuite rejeté la responsabilité de ces actes sanglants sur les activistes tchétchènes. Aussitôt, les Russes sautèrent sur l’occasion pour commencer le bombardement de Groznyï. Peu de temps après, la capitale n’était plus qu’un tas de décombres.
Une brume épaisse planait sur la ville. Le ciel bouché par de constants tourbillons de cendres semblait scintiller, comme envahi de nuages radioactifs. Un peu partout, ponctuant le paysage dévasté, des brasiers arrosés d’essence n’en finissaient pas de se consumer.
A travers les vitres teintées, Khalid Murat regarda le squelette calciné d’un bâtiment trapu au toit écroulé. A l’intérieur, vacillaient encore les flammes d’un incendie. Il grogna, se tourna vers son second Hasan Arsenov et dit : « Autrefois, Groznyï était un havre de paix et de bonheur. Les amoureux arpentaient ses larges avenues bordées d’arbres. Les jeunes mères promenaient leurs bébés dans les parcs verdoyants. Le soir, le grand cirque résonnait de rires, de cris de joie. Les architectes du monde entier venaient ici en pèle¬rinage découvrir les superbes bâtiments qui faisaient de Groznyï l’une des plus belles villes de la terre. »
Il secoua tristement la tête et assena une tape amicale sur le genou de son compagnon d’armes. « Allah, Hasan ! s’écria-t-il. Regarde un peu ça ! Les Russes ont réduit à néant tout ce qui était bon, ils ont broyé tout ce qui était beau ! »
Hasan Arsenov approuva d’un hochement de tête. C’était un homme énergique, plus jeune que Murat d’une bonne dizaine d’années. De son passé de champion de biathlon, il gardait un physique d’athlète. Lorsque Murat avait pris la tête de la rébellion, il s’était rangé à ses côtés. Arsenov désigna la carcasse noircie d’un immeuble, à la droite du convoi. « Avant la guerre, dit-il d’un air empreint de gravité, quand Groznyï était encore un important centre de raffinage, mon père travaillait à l’institut pétrolier. Aujourd’hui, alors que nous pourrions profiter de nos puits, le pétrole enflammé pollue l’air que nous respirons et l’eau que nous buvons. »
Les édifices bombardés se succédaient, les deux hommes se taisaient. Le long de ces rues désertes, on n’apercevait que des charognards, humains ou animaux. Après quelques minutes de silence, ils se tournèrent l’un vers l’autre. Leur regard révélait toute la souffrance endurée par leur peuple. Murat ouvrit la bouche pour parler mais s’arrêta net en entendant le bruit bien reconnaissable de la mitraille. Il lui suffit d’un instant pour comprendre que leur blindé résisterait sans peine aux tirs d’armes légères qui ne faisaient qu’effleurer l’épaisse plaque d’acier. Arsenov, toujours en alerte, sauta sur la radio.
« Je vais donner l’ordre de riposter. »
Murat secoua la tête. « Non, Hasan. Réfléchis. Nous portons des uniformes russes. Nous roulons dans des blindés russes. Ceux qui nous tirent dessus sont très probablement des alliés. Il faut vérifier sinon nous risquons de répandre le sang d’innocents. »
Il prit la radio et commanda au convoi de s’arrêter.
« Lieutenant Gochiyayev, dit-il. Constituez une équipe de reconnaissance. Je veux savoir qui nous prend pour cible. Mais pas d’effusion de sang, surtout. »
Dans le véhicule de tête, le lieutenant Gochiyayev rassembla ses hommes et leur ordonna de se disperser sans quitter l’abri formé par le convoi. Le dos rond pour se protéger du froid mordant, il les suivit dans la rue jonchée de gravats. Avec des gestes précis, il leur indiqua le chemin à suivre. Ils se déployèrent en deux groupes puis convergèrent vers l’endroit d’où venaient les tirs.
Ses hommes étaient bien entraînés ; ils se déplaçaient vite et sans bruit, en bondissant adroitement d’une pierre vers un mur, d’un mur vers un amas de poutres métalliques tordues. Ramassés sur eux-mêmes, ils constituaient une cible minime et donc difficile à atteindre. Leur avancée rapide ne suscita pas d’autres détonations. L’assaut s’acheva sur une prise en tenailles, destinée à piéger l’ennemi et à le soumettre à un tir croisé.
Dans le véhicule blindé du centre, Hasan Arsenov fixait obstinément l’endroit où les troupes de Gochiyayev s’étaient rassemblées. Il s’attendait à des coups de feu mais rien de tel ne se passa. En revanche, la tête et les épaules du lieutenant Gochiyayev apparurent au loin. Ce dernier se tourna vers Murat, leva le bras et le remua d’avant en arrière pour lui signaler que le secteur était sécurisé. Voyant cela, Khalid Murat passa devant Arsenov, descendit du blindé et, sans la moindre hésitation, traversa les décombres glacés pour rejoindre ses hommes.
« Khalid Murat ! », s’affola Arsenov en cavalant derrière son chef.
L’ignorant, Murat s’avança vers le petit mur écroulé d’où la fusillade était partie. Il examina les tas de détritus ; sur l’un d’eux était étendu un cadavre cireux, décharné. Quelqu’un l’avait dépouillé de ses vêtements. Même de loin, l’atroce odeur de putréfaction vous prenait à la gorge. Arsenov le rattrapa et sortit l’arme qu’il portait au côté.
Quand Murat atteignit le muret, il vit ses hommes de l’autre côté, prêts à tirer. Le vent soufflant en rafales gémissait entre les ruines. Le ciel gris acier s’était encore assombri, la neige commençait à tomber. Très vite, une fine poudre blanche recouvrit les bottes de Murat et s’accrocha à sa barbe broussailleuse, formant comme une toile d’araignée.
« Lieutenant Gochiyayev, vous avez trouvé les assaillants ?
— Oui, chef.
— Allah est mon guide ; il l’a toujours été. Montrez-les-moi.
— Il n’y en a qu’un, répondit Gochiyayev.
— Un ? s’écria Arsenov. Qui ? Il sait que nous sommes tchétchènes ?
— Vous êtes tchétchènes ? », fit une petite voix. Un visage pâle émergea de derrière le muret, celui d’un enfant de dix ans à peine. Il portait une toque en loutre crasseuse, un pull élimé, enfilé par-des¬sus plusieurs chemises, un pantalon rapiécé et une paire de bottes en caoutchouc abîmées, bien trop grandes pour lui, probablement volées sur un cadavre. Ce n’était qu’un gosse mais il posait sur tout ce qui l’environnait un regard d’adulte, à la fois circonspect et méfiant, tout en dissimulant, tant bien que mal, une bombe russe non explosée qu’il comptait sans doute échanger contre un peu d’argent, seul moyen d’épargner aux siens les affres de la faim. De sa main gauche, il tenait une arme ; quant à son bras droit, il s’arrêtait au niveau du poignet. Murat détourna aussitôt les yeux ; Arsenov, lui, continua de le dévisager.
« Une mine, lâcha le petit garçon avec une indifférence bouleversante. Posée par ces salauds de Russes.
— Allah soit loué ! Quel brave petit soldat ! s’exclama Murat en adressant au garçon un grand sourire bienveillant. Viens. Viens. » Il lui fit un petit signe puis tendit ses mains ouvertes pour bien lui montrer qu’elles étaient vides. « Comme tu vois, nous sommes tchétchènes, tout comme toi.
— Si vous êtes comme moi, répondit le garçon, pourquoi vous roulez dans des blindés russes ?
— Tu connais une meilleure manière de se cacher du loup russe ? » Murat plissa les yeux et se mit à rire en voyant que le gamin tenait un Gyurza. « C’est une arme des forces spéciales russes. Tu l’as volée. Un tel courage mérite récompense, pas vrai ? »
Murat s’agenouilla près du garçon et lui demanda son nom. Lorsque l’enfant répondit, il dit : « Aznor, sais-tu qui je suis ? Je m’appelle Khalid Murat et moi aussi je souhaite me débarrasser du joug russe. Ensemble, nous y parviendrons, hein ?
— Je n’avais pas l’intention d’abattre des compatriotes tchétchènes », s’écria Aznor. De son bras mutilé, il montra le convoi. « Je croyais que c’était une zachistkaf. » Par ce terme, il désignait les monstrueuses opérations de ratissage menées par les soldats russes pour dénicher les rebelles. Plus de douze mille Tchétchènes avaient été tués durant les zachistkafs ; deux mille avaient disparu et on ne comptait plus les gens blessés, torturés, mutilés, violés. « Les Russes ont assassiné mon père et mon oncle. Si vous étiez russes, je vous aurais tués jusqu’au dernier. » Un spasme de rage et de frustration déforma ses traits.
« Je te crois », déclara Murat sur un ton solennel. Il chercha quelques billets au fond de sa poche. Le garçon dut enfoncer son arme dans sa ceinture pour les prendre avec son unique main. Se penchant vers l’enfant, Murat lui chuchota d’un air complice : « Maintenant, écoute-moi. Je vais t’indiquer où te procurer d’autres munitions pour ton Gyurza, afin que tu sois prêt quand viendra la prochaine zachistkaf.
— Merci. » Un large sourire éclaira le visage d’Aznor.
Khalid Murat lui murmura quelques mots à l’oreille puis recula, souleva la toque de fourrure et ébouriffa les cheveux de l’enfant. « Qu’Allah t’accompagne dans tout ce que tu entreprendras, brave petit soldat. »
Le chef tchétchène et son second regardèrent le petit garçon escalader de nouveau les tas de décombres, la bombe russe sous le bras. Puis ils regagnèrent leur véhicule. Avec un grognement de dégoût, Hasan claqua sa portière blindée et se coupa ainsi du monde extérieur, le monde d’Aznor. « Ça ne te dérange pas d’envoyer un enfant à la mort ? »
Murat lui décocha un coup d’œil acerbe. Sur sa barbe, la neige fondue formait un réseau de gouttelettes tremblotantes. Arsenov lui trouva l’air d’un imam plus que d’un chef militaire. « J’ai donné à cet enfant – qui doit nourrir, vêtir et, plus important, protéger toute sa famille comme un adulte –, je lui ai donné de l’espoir, un objectif précis. En bref, je lui ai fourni une raison de vivre. »
L’amertume rendait le visage d’Arsenov dur et pâle ; ses yeux avaient une expression sinistre. « Les balles russes vont le réduire en miettes.



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