Premiers chapitres
Emmanuelle Loyer
Paris à New York
Intellectuels et artistes français en exil (1940-1947)


Emmanuelle Loyer enseigne l'histoire contemporaine et est productrice à France Culture. Elle a participé à plusieurs ouvrages collectifs, comme Les Intellectuels et l'Occupation (Autrement, 2004). Sa thèse a été publiée aux PUF en 1997 : Le théâtre citoyen de Jean Vilar : une utopie d'après-guerre.
Planète sans visa

Histoire d'eau

n ouverture de Tristes Tropiques, Claude Lévi-Strauss affirme avec fracas : " Je hais les voyages et les explorateurs. " Pied de nez célèbre à l'imaginaire de l'aventure, ce déni radical est pourtant suivi de l'évocation nostalgique des traversées transatlantiques vers le Brésil qu'il effectua dans les années 1935-1938. Les paquebots de la Compagnie des Transports maritimes amenaient quelques passagers, souvent les mêmes - universitaires, diplomates, militaires ou hommes d'affaires étrangers - en Amérique du Sud ; dix-neuf jours d'une traversée sereine, long dialogue ininterrompu avec le ciel et la mer, sentiment grisant d'un " espace [...] presque sans borne ". Le calme, le luxe inouï du petit nombre, le confort du fumoir, la fête des repas, les parfums de la côte approchée, les nuances des couleurs, tout devient, dans son souvenir, exaltation des sens et prétexte à la rêverie. Temps suspendu du voyage, " sas " nécessaire au changement de vie et d'habitudes, ces journées vides et heureuses de la traversée sont immédiatement rattachées par Lévi-Strauss à l'idée d'une " civilisation défunte ". Entre le passé remémoré et le présent de l'écriture - l'année 1954 -, la rupture de la guerre et d'une autre traversée, à la fois identique et inversée terme à terme : " Mais c'est qu'entre les traversées merveilleuses de la période 1935 et celle à quoi je m'empressai de renoncer [en 1954] il y en avait eu, en 1941, une autre dont je ne me doutais pas non plus à quel point elle serait symbolique des temps futurs. " Atteint par le Statut des Juifs et détenteur d'une invitation à enseigner à New York, Claude Lévi-Strauss réussit, après bien des péripéties, à s'embarquer en mars 1941 de Marseille sur un navire de la même Compagnie des Transports Maritimes dont il avait, quelques années auparavant, utilisé les services. Mais à bord du Capitaine Paul-Lemerle, changement de décor : 350 personnes entassées et un " départ de forçats " encadré par des gardes mobiles casqués. Ultime et chaotique traversée annonciatrice des temps nouveaux, de la guerre et de l'exil de masse, symbole aussi pour Lévi-Strauss d'une modernité du trop-plein. La traversée de 1941 inaugure un monde qui lui est hostile et renvoie sur celui d'avant un sentiment de nevermore, une basse nostalgique continue baignant toute l'atmosphère de Tristes Tropiques.
Tout fait sens dans ce récit, et en premier lieu, l'inscription de la traversée de 1941 dans le temps long du voyage transatlantique. Les exilés sont aussi des voyageurs, même forcés. L'exil des années sombres s'intègre en effet dans une économie réelle et imaginaire du transatlantisme : celle des grandes migrations de la fin du XIXe et du début du XXe siècle qui avaient vu des millions d'Européens, notamment du Sud et de l'Est, faire la traversée de l'Atlantique et chercher dans le passage de l'Est vers l'Ouest, la clé d'une vie meilleure. Environ un million de personnes étaient ainsi arrivées chaque année aux Etats-Unis, entre 1880 et 1914. Nancy Green souligne d'ailleurs dans un ouvrage récent à quel point ces déplacements massifs de populations ont été " une histoire d'eau " : bateaux, ports, tempêtes peuplent l'imaginaire migrant ; " vagues ", " flux ", " marée humaine " alimentent le champ sémantique liquide de la description migratoire. L'autre figure du voyage transatlantique, c'était l'épopée de l'aventure scientifique, de la curiosité ethnologique occidentale pour des mondes extra-européens de plus en plus reculés suivant, relayant, rechargeant ou dénonçant selon les cas, l'aventure coloniale qui avait pris son essor dans le dernier quart du XIXe siècle. La civilisation que Claude Lévi-Strauss allait trouver aux confins du Brésil, contrastait a posteriori avec le luxe débridé du paquebot, gloire technologique nationale et symbole d'une civilisation des loisirs.
La nouvelle traversée de 1941 s'intègre dans cette " histoire d'eau " des migrations transatlantiques. L'usage de la même compagnie en fait foi. Les conditions rudimentaires, l'effroi, l'angoisse, l'incertitude du lendemain la rapprochent des migrations économiques du mieux-être qui aboutissaient à Ellis Island, mais les populations présentes sur le Capitaine Paul-Lemerle, intellectuels, syndicalistes, étrangers, la " racaille " comme la nomment les gendarmes de Marseille, désignent d'autres logiques du départ vers l'Amérique. En même temps, elle se comprend comme une parodie du voyage ethnologique : cette fois, c'étaient les futurs réfugiés, " gibier de camp de concentration ", qui formaient les tribus potentiellement en voie d'extinction. Au confort succède l'incommodité, au petit nombre le surnombre, au luxe la pauvreté, et la recherche de l'autre a fait place à la fuite de son pays. Les distingués passagers deviennent des voyageurs égarés. Claude Lévi-Strauss, décrit par son ami Patrick Waldberg comme " quelque Grand d'Espagne ", erre sur le pont, jouissant du privilège à la fois énorme et dérisoire, d'être logé dans une des deux cabines du vapeur ; André Breton, passager du même navire, " vêtu de peluche [...] ressembl[e] à un ours bleu ".
Sur quelque mode qu'on la comprenne, la traversée tortueuse de trois mois effectuée par le Capitaine Paul-Lemerle surgit, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, comme l'envers de l'épopée de l'ailleurs. A ce titre, ce bateau célèbre parce qu'il rassembla des personnalités connues - il abritait aussi Victor Serge, le révolutionnaire compagnon de Lénine et de Trotski, ex-anarchiste - est une métonymie de l'exil de masse des années de guerre et plus largement encore de la grande migration européenne quittant en rangs serrés, à la fin des années 1930 et au début des années 1940, une Europe gagnée aux fascismes.
L'exil français de 1940-1941, limité en nombre, s'ajoute aux quelque 220 000 Allemands qui vont rejoindre l'Amérique du Nord ou du Sud et aux Espagnols antifranquistes (environ 20 000) accueillis par le Mexique, pour ne citer qu'eux.

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