Lolita Pille
Hell
Roman
Lolita Pille a dix-neuf ans. Elle vit à Boulogne. Hell
est son premier roman, écrit à l’âge de dix-huit ans.
Site Internet: www.lolitapille.com
e
suis une pétasse. De celles que vous ne pouvez supporter; de la
pire espèce, une pétasse du XVIe, mieux habillée que la maîtresse
de votre patron. Si vous êtes serveur dans un endroit «branché»
ou vendeur dans une boutique de luxe, vous me souhaitez sans doute
la mort, à moi, et à mes pareilles. Mais on ne tue pas la poule
aux œufs d’or. Aussi mon engeance insolente perdure et prolifère‑t‑elle…
Je suis le symbole éclatant de la persistance du schéma marxiste,
l’incarnation des Privilèges, l’effluve capiteux du Capitalisme.
En digne héritière de générations de femmes du monde, je passe plus
de temps à me laquer les ongles, à me dorer la pilule au Comptoir
du soleil, à rester le cul sur un fauteuil et la tête dans
les mains d’Alexandre Zouari, à lécher les vitrines de la rue
du Faubourg-Saint-Honoré, que vous à travailler pour subvenir à
vos petits besoins.
Je suis un pur produit de la Think Pink generation, mon credo :
sois belle et consomme.
Embrigadée dans le tourbillon polycéphale des tentations ostentatoires,
je suis la muse du dieu Paraître sur l’autel de qui j’immole gaiement
chaque mois l’équivalent de votre salaire.
Un jour, je ferai sauter mon dressing.
Je suis française et parisienne et je n’en ai que faire, je n’appartiens
qu’à une seule communauté, la très cosmopolite et très controversée
Gucci Prada tribe; le monogramme est mon emblème.
Je suis un peu caricaturale. Avouez que vous me prenez pour une
sacrée conne en total look Gucci, sourire bleeching et cils papillonnants.
Vous avez tort de me sous-estimer, ce sont des armes redoutables,
c’est grâce à elles que je dénicherai plus tard un mari au moins
aussi riche que papa, condition sine qua non de la poursuite de
mon existence si délicieusement et exclusivement futile. Car travailler
n’entre pas dans la liste de mes nombreux talents. Je me ferai entretenir
et voilà. Comme mère et grand-mère avant moi. Cela dit, depuis quelques
décennies, la concurrence est rude sur le marché matrimonial de
grand luxe. Les bons partis sont sollicités de toute part par
une armada de mannequins, de secrétaires, et autres soubrettes ambitieuses
dont les dents blanches rayent le parquet et qui ne reculent devant
rien pour se tailler la part du lion. La part du lion = un appartement
de réception rive droite + une classe A + une armoire de fringues
griffées de mauvais goût + deux têtes blondes + narguer les anciennes
collègues moins bien tombées.
Et oui, Paris ouest, nous sommes tous beaux, nous sommes tous riches.
Riches, vous y croyez sans peine, vu le prix du mètre carré, si
nous n’étions pas riches, nous n’habiterions pas là. Beaux, je vous
sens dubitatifs. Réfléchissez un peu. Dans un monde où la promotion
sociale par le cul fait rage depuis des générations, les familles
laides ont été épurées à coup de mésalliances qui, unissant un gros
plein de soupe et de millions à une arriviste bien foutue, ont abouti
en général à la progéniture parfaite, puisque dotée du physique
de maman et du compte en banque de papa. On ne gagne pas à tous
les coups, certes, et pour peu que papa se fasse rouler par son homme
d’affaires et que les gènes de maman n’arrivent pas à s’imposer,
l’enfant peut également naître laid comme papa et pauvre comme
maman. C’est ce qu’on appelle la malchance, mais je ne m’étendrai
pas sur ce point. Je n’ai pas pris la plume pour vous décrire l’existence
de gens pauvres et laids : primo, j’en ignore tout, secundo,
ce n’est pas un sujet des plus réjouissants.
Vous savez, le monde est divisé en deux, il y a vous et puis il
y a nous. C’est sibyllin, je vous l’accorde…
Je m’explique. Vous avez une famille, un job, une voiture, un appartement
que vous n’avez pas fini de payer. Embouteillages, boulot, dodo,
tel est votre lot si vous avez de la chance. Métro, ANPE, insomnie
car problèmes d’argent pour les moins bien lotis. Votre avenir se
résume à la répétition de votre présent. Vos enfants, s’ils se débrouillent,
vivront peut-être dans 50 mètres carrés de plus et recouvriront
de cuir les sièges de la Safrane familiale. Vous serez fiers d’eux.
Ils vous amèneront les petiots en vacances dans la maison que vous
achèterez dans le sud de la France une fois retraités et à bout
de forces.
Vous êtes des bourgeois moyens, vous savez réparer une télé et madame
fait bien la cuisine. Heureusement pour elle, sinon vous la largueriez
pour la même en plus jeune, étant donné que cela fait vingt ans
qu’elle vous fait le coup de la migraine. La dernière fois
que vous l’avez touchée remonte au dernier match France-Italie,
quand vous avez agrippé fébrilement son bras parce que la France
marquait à trente sec de la fin. «Excuse-moi, chérie.»
Vous avez quelques soucis en ce moment; vous devez réparer la machine
à laver, Jennifer s’est teint les cheveux en rouge et se révèle
plus adepte des piercings que du catéchisme, Kevin a adopté un accent
des banlieues des plus déplaisants. Tous deux sont médiocres, et
laids. Ce doit être l’hérédité. Votre femme frustrée laisse intentionnellement
traîner sur votre bureau des exemplaires de Men’s Health.
Vous vous surprenez à rêver de votre secrétaire en string, de votre
nièce en string, de tout le monde en string. Votre vie ne vous satisfait
plus.
Cela pourrait être pire. Vous pourriez habiter un trois-pièces-cuisine
en banlieue, sans télé et sans lave-vaisselle. La version avec télé
serait pire encore, car vos six enfants la feraient hurler en permanence,
en particulier pendant les émissions de real TV.
Vous pourriez vivre dans la rue.
Vous pourriez aussi être des nôtres…
Mais qui sommes-nous?
Nous sommes tout simplement les héritiers des Domini de la Rome
Antique, des Suzerains du Moyen Age, de la noblesse d’épée de la
Renaissance, des grands industriels du xixe, l’infime fraction de
privilégiés qui détiennent dans leurs serres constellées de bijoux
Cartier 50 % du patrimoine français.
La propriété est à l’origine de l’inégalité parmi les hommes. Nous
ne nous en plaignons pas.
Nous, nous pouvons tout faire, tout avoir, puisque nous pouvons
tout acheter. Nés avec une petite cuiller en argent dans nos bouches
VIP, nous enfreignons gaiement toutes les règles car la loi du plus
riche est toujours la meilleure.
C’est jouissif d’agiter notre abondance-décadence sous le nez de
la pauvreté roide et vertueuse; Prada festoie au siège du Parti communiste,
J.-M. Messier lui-même-maître-du-monde exhibe ses chaussettes trouées,
Galliano s’inspire des clochards du bois de Boulogne pour concevoir
sa collection hiver 2000… Nous ne le faisons pas exprès. Y en a
marre d’être des riches qui faisons les riches. Gucci sort
des bracelets de force, les «fils de» se rasent le moins possible,
les bonnets pullulent avenue Montaigne, Helmut Lang balance de la peinture
sur un jean sale et le vend mille deux cents balles…
A deux cents à l’heure dans les rues de Paris où il ne fait pas
bon traîner quand nous sommes au volant, nous mêlons l’alcool à
la beu, la beu à la coke, la coke aux ecstas, les mecs baisent des
putes sans capotes et jouissent ensuite dans les copines de leurs
petites sœurs, qui se font de toute manière partouzer du soir au
matin. Nous sommes en plein délire, emportés dans une course
effrénée de gaspillage gargantuesque, de luxe luxurieux. On prend
du Prozac comme vous prenez du Doliprane, on a envie de se suicider
à chaque relevé bancaire, parce que c’est vraiment honteux quand
on pense qu’ailleurs, il y a des enfants qui crèvent de faim, alors
qu’on s’empiffre et qu’on s’en met plein le pif. Le poids de l’injustice
du monde repose sur nos frêles épaules d’ex-enfants délicats. Vous,
vous en êtes victimes, mais on ne peut pas vous le reprocher.
De toute façon, quoi que nous fassions, c’est honteux.
Oui, nous nous balançons le contenu de magnums de grands crus millésimés
à travers la gueule sur les plages de Pampelonne. Et alors? Ce n’est
pas vous qui payez la note? Et puis j’ai remarqué l’été dernier
que la plage publique accolée à la Voile Rouge ne désemplissait
pas. Ça sunbathait là, comme si de rien n’était, et quand une Porsche
passait, même une banale Boxster (entre nous surnommée la Porsche
du pauvre à cause de son prix qui n’excède pas les trois cent mille),
c’était l’effervescence, ça en perdait son bob, ça lâchait son panini
ou son beignet, ça coupait son walkman, les bras vous en tombaient,
vous n’arriviez plus à respirer et vos oh et vos ah couvraient le
bruit du moteur… Une Ferrari, et alors là, c’était l’infarctus de
masse. Pas la peine de nier, j’étais dedans, je vous ai bien vus…
Vos yeux brillants, vos mains tendues… vous transpiriez l’envie,
vous escaladiez même la palissade mitoyenne pour entr’apercevoir
un bout de string, un mauvais profil de star et respirer les effluves
exquis d’un dom pérignon 85 séchant sur un maillot de bain Erès
et une peau dorée de jet-setteuse… Vous auriez donné n’importe quoi
pour être à notre place.
Vous vous faites du mal.
Avec hargne, vous jetez l’opprobre sur notre conduite. Vous voulez
nous donner mauvaise conscience de dépenser un fric que vous ne
posséderez jamais. C’est raté.
Je vous signale tout de même que nous payons des impôts, que sur
douze mois d’éreintant labeur à donner des ordres aux autres, le
fruit de six d’entre eux, nous n’en verrons jamais la couleur, l’Etat
nous détrousse pour que vos enfants aillent à l’école. Alors laissez-nous
tranquilles.
Enfin, pour l’heure, ça va pour moi. Ma seule préoccupation, c’est
la tenue que je vais porter aujourd’hui. Je déjeune avec Victoria
au Flandrin, et je devrais déjà y être, mais comme elle est aussi
ponctuelle que moi, je peux me permettre de partir dans une demi-heure,
et encore parierais-je bien mon sac Gucci que je l’attendrai dix
bonnes minutes de plus.
J’ai donc trois quarts d’heure pour m’habiller, et ce n’est pas
une sinécure. J’inventorie le contenu de mon dressing et de mes
deux armoires. L’abondance n’est pas un cadeau, vous pouvez me croire,
le problème étant la multiplicité des choix. Toutes ces fringues,
et rien à me mettre. Je reste plantée au milieu de ma chambre en
string, clope au bec et pleurant presque d’impuissance, ça m’ÉNERVE.
Sans grande conviction, je finis par enfiler une robe Joseph rose
pâle que j’ai déjà portée à Saint-Tropez le week-end de Pâques,
et je mets une heure à trouver le pashmina assorti.
Mes mules Prada sont dans l’entrée, évidemment, ici, personne ne
range. J’attrape le sac Gucci précité et heureusement que je viens
d’acheter les toutes dernières lunettes Chloé, ce qui me remet de
bonne humeur. Belle, bronzée et monogrammée, je quitte mon appartement
en sautillant, le cœur léger.
Mon portable vibre.
Numéro privé.
— Oui?
— Ça va ma chérie, t’es où?
Ce n’est qu’une vague connaissance, et d’où se permet-il de m’appeler
ma chérie?
— Je sors de chez moi, je vais déjeuner au Flandrin avec Victoria.
— Attends, je suis dans le coin, je passe te prendre.
— OK, dépêche-toi.
Il débarque trois minutes après, fait la roue dans sa Porsche, comme
d’hab, je suis au téléphone avec Victoria qui est encore dans son
bain, je m’y attendais, mais je lui hurle quand même dessus pour
marquer le coup. Elle est morte de rire, elle s’en fout.
Nous filons comme l’éclair avenue Henri-Martin, on pousse à 150
et on manque d’écraser un beauf…
Cinq minutes après, nous arrivons au Flandrin. La terrasse est déjà
surbondée, qu’importe, s’il n’y a plus de table, les serveurs m’en
inventeront une. Ah, le Flandrin…
Dans le Paris grisâtre du métro et des gens anonymes, existe quelque
part un îlot de gaieté luxueux et rassurant. Havre de paix, lieu
de retrouvailles, siège de notre communauté, Saint-Tropez en plein
mois de septembre.
Ici, les rayons de soleil ne meurent jamais. L’un d’eux frappe les
cheveux d’or de cette fille splendide au nez recouvert d’un pansement
chirurgical, il change de direction pour aller caresser le pare-chocs
lustré de la Bentley bleu nuit d’un vieux beau qui déjeune, il se
réverbère ensuite sur les lettres dorées d’un sac Dior, et fait
scintiller de mille feux le cœur en strass de mes lunettes Chloé,
son éclat anime une boucle de ceinture Gucci, puis se joue dans
les deux ors Chaumet d’une Libanaise qui lit Points de vue,
il heurte mon briquet Dupont et se perd dans les bulles de ma coupe
de champagne…
Victoria vient d’arriver. Elle s’installe, commande des tomates
mozzarella, et commence le lynchage de toutes les personnes présentes.
Voir et être vu? Non, lyncher et se faire lyncher. Outre la qualité
du service et de la cuisine (mis à part les desserts qui sont infects,
comme chacun sait), le Flandrin, c’est la foire aux mondanités,
c’est le rendez-vous de tout Paris, et un inépuisable champ d’action
pour les mauvaises langues comme nous. Nous ne sommes pas les seules,
d’ailleurs. Il faut voir ces jeunes filles en fleur et en total
look saisonnier, aux cheveux mordorés, aux membres graciles, déjeuner
délicatement, coudes aux corps et air de ne pas y toucher…
Approchez-vous… plus près… et écoutez leurs voix rauques et véhémentes…
Regarde, elle s’est fait refaire le nez… Et Julian, c’est qui la
pouffiasse avec qui il déjeune? C’est une fille de l’Est, il l’a
achetée à Vittorrio…. Je savais pas que Vittorrio faisait du trafic
de filles de l’Est… Comment tu crois qu’il paie les bouteilles,
tu sais bien que sa famille n’a pas dix francs, il sort de nulle
part, ce mec… T’as vu Cynthia, elle a un sac Chanel à douze mille…
Elle sort avec Benji le fou en sous-marin, il lui paye tout… D’où
il tire tout ce fric, celui-là? Il vient d’acheter la nouvelle M3?…
De la Bourse, mais ça va pas durer, t’en fais pas… Te retourne pas,
y a l’amour de ta vie… Il est avec qui?… Avec l’amour de ma
vie… Ils disent bonjour à Cynthia… Allô, ouais, ça va… Au Flandrin…
nobody interesting… Tu nous rejoins… OK, bisou ma chérie… S’il vous
plaît, je pourrais avoir une crème brûlée? Merci… C’est à qui cette
Ferrari? Comment tu vas? Assieds-toi… Marbella, je pense, j’ai un
ami vénézuélien qui loue un yacht de cinquante mètres… Ou alors
Bali avec mes parents, me déconnecter un peu de tout ça, c’est tellement
creux… Une fortune au casino… Je peux pas le voir, ce mec… Je suis
défoncée, hier, je suis passée chez Chris, on a tellement tapé…
Super mignonnes tes lunettes Chanel… Merci, je me suis acheté une
Smart cab aussi… Tu sais pas avec qui j’ai baisé hier soir?… On
s’en va?…
Dans le taxi qui me ramène chez moi, j’ai mal à la tête d’avoir
trop fumé, et bizarrement, j’ai l’impression d’avoir perdu mon temps.
Qu’ai-je fait aujourd’hui? J’ai très bien déjeuné de tomates mozzarella,
d’une sole que j’ai renvoyée en cuisine une première fois pour qu’on
me la prépare, et une seconde fois parce qu’elle avait refroidi
pendant qu’on me la préparait, ainsi que d’une assiette de macarons
trop sucrés.
J’ai invité Victoria, huit cents balles pour un déjeuner de copines,
c’est honnête.
Un con nous a fait porter une bouteille de Bollinger, que nous avons
vidée. Par politesse.
Se sont joints à nous Julien, David, et David, respectivement le
fils d’un chanteur très connu que j’ai pécho, le fils d’un PDG très
important que j’ai pécho, et le fils d’un ex-ministre que je n’ai
pas pécho car il est très cheum.
J’ai dit bonjour à quarante-deux personnes; dont six que je ne connaissais
pas et qui m’ont été présentées.
Une Ferrari Maranello immatriculée au Luxembourg a retenu mon attention.
Son propriétaire ne s’est malheureusement pas manifesté.
Le fils de l’ex-ministre très cheum est parti se taper un trait
dans les chiottes, et les fils du chanteur très connu et du PDG
très important ont brocardé avec enjouement la mère du fils de l’ex-ministre
que leurs pères respectifs avaient tous deux retournée à maintes
reprises.
Coké et requinqué, le fils de l’ex-ministre, revenu des chiottes,
a profité de l’éloignement du fils du chanteur très connu qui vitupérait
par portable interposé contre le garage Porsche qui n’en finissait
pas de réparer sa boîte de vitesses massacrée lors d’une course,
perdue d’ailleurs, contre un certain Andrea sur le périph à trois
heures du mat deux jours auparavant, donc, à ce moment-là,
le fils de l’ex-ministre m’a appris que le chanteur très connu n’avait
plus dix balles.
— Son fils roule tout de même en Porsche?
— Signe extérieur de richesse basique, à peine plus représentatif
qu’un 8210.
— Ah.
Et vous qui rêvez de notre opulence éclatante et dorée… ce n’est
que du plaqué. Du fric, des bagnoles, des amis, des maisons partout,
nos entrées partout… Et on n’a jamais rien à faire. Et on se crache
tous à la gueule.
La vérité, c’est qu’on s’emmerde profondément parce qu’on n’a plus
rien à désirer.
Le monde est trop petit, à huit ans, on en avait déjà fait dix fois
le tour en business class…
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