Premiers chapitres
Gilles Lipovetsky
avec Sebastien Charles

LES TEMPS HYPERMODERNES


Gilles Lipovetsky est l'un des plus pertinents sociologues français. Son nom est associé à l'exploration de la notion d'" Individu " comme " atome irréductible " de l'âge démocratique.
Sébastien Charles, philosophe et professeur à l'Université de Sherbrooke (Canada) est, dans cet ouvrage, l'" interviewer " de Gilles Lipovetsky.
L'INDIVIDUALISME PARADOXAL
Introduction à la pensée
de Gilles Lipovetsky
Par Sébastien Charles

a condamnation du présent est sans doute, si on l'analyse sur le long terme, la critique la plus triviale proposée par les écrivains, philosophes et poètes, et ce depuis la nuit des temps. Platon, déjà, s'inquiétait du dépérissement des valeurs et de l'émergence de cette race de fer, la sienne, qui n'avait plus grand-chose en commun avec la race d'or des temps mythiques, parée de toutes les vertus. Et, à en croire Pline l'Ancien, le monde essoufflé dont il partageait les derniers moments était irréversiblement conduit à sa perte tant la corruption en était avancée.
Le thème de la décadence ou de la déchéance, repris dans le canevas religieux sous l'angle apocalyptique, n'est pas nouveau, et chacun trouve aisément les justifications de la décrépitude qui lui paraissent caractériser adéquatement les travers de son époque. Chez les Anciens, l'histoire étant pensée de manière cyclique, le pire était ontologiquement inscrit dans les rayons de la roue de la fortune et sa venue était pensée sous la catégorie du nécessaire. Dans le monde chrétien, la Chute originelle et le Jugement dernier étaient les deux phares qui éclairaient un présent transitoire jugé inessentiel. C'est avec la modernité qu'une rupture a eu lieu, non pas pour réinscrire le présent au cœur des préoccupations de tous mais pour inverser l'ordre de la temporalité et faire du futur, et non plus du passé, le lieu du bonheur à venir et de la fin des souffrances. Cette rupture essentielle dans l'histoire de l'humanité s'est traduite sous la forme d'un discours radicalement opposé à celui de la décadence, vantant cette fois les conquêtes de la science et indiquant les conditions d'un progrès indéfini dont nous aurions dû être les héritiers. La raison allait pouvoir régner sur le monde et créer les conditions de la paix, de l'équité et de la justice.
Cet optimisme, qui caractérise en propre la philosophie des Lumières et le scientisme du XIXe siècle, n'est plus d'actualité. Suite aux catastrophes dont le XXe siècle a été le témoin, la raison a perdu toute dimension positive pour être combattue à titre d'instrument de domination comptable et bureaucratique, et notre rapport au temps, et plus particulièrement à l'avenir, est désormais marqué par cette critique, même si perdurent, en creux, des restes de l'optimisme passé, notamment sur le plan techno-scientifique. Passé et avenir ayant été discrédités, on a tendance à penser que le présent est devenu la référence essentielle des individus démocratiques, ces derniers ayant rompu définitivement avec les traditions que la modernité a balayées et s'étant détournés de ces lendemains qui n'ont guère chanté. Le texte de Gilles Lipovetsky qui suit le nôtre montrera que, sur la question du rapport au temps, les choses ne sont pas si simples, d'une part parce que le sacre du présent n'est pas aussi évident qu'on le dit parfois, et d'autre part parce que les critiques qui en sont faites manquent souvent l'essentiel.
L'un des mérites des analyses que propose Gilles Lipovetsky depuis vingt ans est de rompre avec ces jugements excessifs, toujours trop élémentaires parce qu'ils n'envisagent qu'un aspect des choses, afin de dégager toute la complexité du réel et de cerner les contradictions dont il est tissé. Dans ce sens, il est avant tout disciple de Tocqueville qui, le premier, a su diagnostiquer l'émergence d'individus soucieux de leur bonheur personnel, aux ambitions restreintes, et s'est attaché à mettre en valeur les nombreux paradoxes que la démocratie américaine lui permettait de juger sur pièces. Comme Tocqueville encore, ses analyses ne se contentent pas de jugements pressés ou assujettis à des diktats idéologiques, mais essaient plutôt, selon une méthode empiriste ou inductive, de partir des faits, et de leur étude sur le long terme, pour proposer une grille d'analyse permettant de les faire parler et de leur donner un sens. A cet égard, chacun de ses ouvrages est une critique des conceptions trop simplistes que l'on propose du réel et une invitation à penser de manière plus complexe les phénomènes du monde qui est le nôtre.

 



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