Charles Lewinsky
MELNITZ
Charles Lewinsky est né en 1946 à Zurich.
Il a étudié la littérature allemande et le
théâtre. Dramaturge, scénariste et romancier,
il a obtenu pour son précédent roman Johannistag (2000),
le prix de la Fondation Schiller. Melnitz a été salué
par la critique comme une prouesse littéraire.
A ma femme, sans qui je ne serais pas
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près sa mort,
il revenait. Toujours.
Le dernier jour de la semaine de deuil, lorsque la perte s'était
fondue dans le quotidien, que la douleur, il fallait déjà
la rechercher, telle une piqûre d'insecte hier encore urticante
et aujourd'hui devenue à peine perceptible, quand on avait
mal au dos à force de rester assis sur les sièges
bas imposés aux survivants, pour ces sept jours, par l'antique
coutume, il revint, avec le plus grand naturel, pénétra
dans la pièce au milieu des autres visiteurs, dont rien en
apparence ne le distinguait. Sauf que, contrairement à la
tradition, il n'apportait pas de nourriture. A la cuisine, les casseroles
et les terrines, coiffées de leur couvercle, attendaient
en file, une haie d'honneur pour le défunt ; il arriva les
mains vides, prit un siège, selon l'usage, ne prononça
pas un mot à moins que les endeuillés ne lui adressent
la parole, se levait quand ils priaient, s'asseyait quand ils se
rasseyaient. Puis, lorsque les autres s'en furent après avoir
murmuré les paroles de consolation prescrites, il resta assis
là, présent comme il l'avait toujours été.
Son exhalaison de poussière humide se mêlait aux autres
effluves de la maison mortuaire, odeurs de sueur, des bougies en
suif, de l'impatience ; il faisait de nouveau partie de la famille,
partageait son deuil, prenait congé de sa propre personne,
poussait son soupir familier, semi-soupir et semi-ronflement, puis
il s'endormit, tête pendante et bouche ouverte, en un mot
il était de retour.
Salomon Meijer se leva de son tabouret, hissa son corps comme l'on
soulève une lourde charge, un quartier de buf ou un
sac de farine, s'étira à en faire craquer les articulations
de ses épaules et dit : " Nouou. Il faut manger quelque
chose. " C'était un homme de haute taille, de large
carrure, qui aurait dégagé une impression de force
si sa tête n'était trop fine pour sa stature, la tête
d'un érudit sur un corps de paysan. Il s'était fait
pousser des favoris, qui déjà - bien trop tôt,
de l'avis de Salomon - blanchissaient par endroits. Dessous, encadré
par la barbe, un lacis de petites veines éclatées
formait deux taches rouges, qui lui donnaient en permanence l'air
alcoolisé bien qu'il ne bût du vin que pour la solennité
du Kiddousch , les bénédictions précédant
le repas le Shabbat et les jours de fête, et à la rigueur
une bière ou deux les jours de canicule. Tout le reste embrume
la tête, or la tête est la partie du corps primordiale
pour un marchand de bestiaux.
Il était entièrement vêtu de noir, non point
en raison de son deuil, mais parce qu'il n'imaginait pas une autre
couleur, portait une redingote démodée, en drap épais,
et, l'arrivée de nouveaux visiteurs paraissant fort improbable,
il la déboutonna, l'enleva et la laissa tomber derrière
lui, sans se retourner. Il partait du principe que sa Golda la ramasserait
et la suspendrait, comme il se doit, sur le dos d'un siège,
postulat où il ne fallait pas voir un quelconque despotisme
mais la simple expression naturelle d'une claire répartition
des tâches. Il ajusta sa petite calotte en soie, geste parfaitement
superflu - il y avait des années qu'elle n'avait pas glissé,
sur le crâne de Salomon Meijer ne poussait, à cet endroit,
aucune touffe de cheveux récalcitrants. Dans ses jeunes années
déjà ses amis le surnommaient le Gale'h, le moine,
car la plaque dégarnie les faisait penser à une tonsure.
Il se dirigea vers la cuisine en se frottant les mains, ainsi qu'il
le faisait toujours quand il s'apprêtait à manger ;
comme s'il procédait à ses ablutions avant même
d'être parvenu au broc d'eau.
Golda, la femme de Salomon Meijer, devait lever les bras par-dessus
sa tête pour secouer la redingote. Elle était petite,
et autrefois avait été menue, si menue que la première
année de leur union s'était créée, en
manière de plaisanterie, une coutume qu'aucun tiers ne comprenait,
ni d'ailleurs ne percevait. Lorsque, à l'entrée du
Shabbat, Salomon récitait le verset biblique " Esches
h'ayjil mi yimzoh ", à la louange de la maîtresse
de maison, après les premiers mots il faisait une pause et
jetait des regards investigateurs autour de lui, comme s'il n'avait
pas dit " Qui trouve une femme vaillante " mais "
Qui trouve la femme vaillante ? ". Autrefois, quand il était
jeune marié et vibrait d'un jeune amour, il jouait en outre,
chaque vendredi soir, une pantomime sur ce thème, cherchait,
avec des mouvements exagérément patauds, sa frêle
petite épouse, et quand il l'avait enfin trouvée,
l'attirait à lui et même l'embrassait. A présent
il ne subsistait de la saynète qu'une pause et un regard,
et si quelqu'un l'avait interrogé sur leurs raisons, Salomon
Meijer lui-même aurait été bien en peine de
répondre.
Avec les années, Golda avait beaucoup grossi, elle traversait
la vie d'un pas pressé, en se dandinant, tel un paysan qui
a hâte d'achever les semailles, ressemblait, dans sa robe
ornée de rubans de soie noire, à un pot recouvert
d'une cloche isolante, et sa perruque roussâtre, bien que
confectionnée par la meilleure perruquière de Schwäbisch
Hall, était perchée sur sa tête comme un nid
d'oiseau. Elle avait pris l'habitude de replier sa lèvre
inférieure dans sa bouche et de la mordiller, et semblait
alors édentée. Salomon avait parfois l'impression
que c'était comme si à un moment quelconque - non,
pas quelconque, se reprenait-il aussitôt : comme si après
cet interminable et douloureux accouchement, après ces nuits
de cris et de vaines souffrances, une jeune femme l'avait quitté
et une matrone avait pris sa place. Mais Golda n'était pas
en faute, et qui trouve une femme vaillante, dit le cantique, a
reçu un bien plus précieux que les plus splendides
des perles. Il psalmodiait ces mots chaque semaine, faisait une
pause et regardait autour de lui.
La redingote était à présent suspendue au dossier
du fauteuil revêtu de cuir où Salomon aimait à
se reposer après une longue journée sur les routes,
mais qu'aujourd'hui il avait offert au rebbe, le rabbin Bodenheimer.
Il fallait maintenant remettre les chaises en place, tout ranger,
en bon ordre, autour de l'oncle Melnitz dont le menton pendait sur
la poitrine comme chez un mort.
" Nouou ? Alors ? J'ai faim ! " La voix de Salomon s'éleva
de la cuisine.
D'ordinaire, du moins quand le maître de maison n'était
pas en voyage d'affaires, les Meijer mangeaient dans la pièce
de devant, que Mimi aimait qualifier de salon alors que ses parents
l'appelaient tout simplement la salle. Aujourd'hui, on avait poussé
la grande table contre le mur, de sorte que la schabbeslampe - lampe
de Shabbat traditionnelle dans les maisons juives - surplombait
le vide. Il avait fallu faire de la place pour les visiteurs, beaucoup
de place car, à Endingen, Salomon Meijer était un
homme respecté, l'un des notables de la communauté
et l'administrateur de la caisse de bienfaisance. Quiconque était
venu chez lui lors d'une simhe, une fête, boire un verre de
kirsch " A la vie ", s'y présentait aussi lors
d'une schiwe, une semaine de deuil, pour lui rendre cet honneur
et parce qu'on ne pouvait jamais savoir quand on aurait besoin de
lui. Ce dont Salomon était parfaitement conscient mais ne
s'offusquait point.
Donc, pour une fois, on mangeait dans la cuisine, où Hannele
avait déjà tout préparé. Elle était
une parente pauvre, pensaient les gens de la communauté,
bien que les vieilles femmes les plus expertes en mischpohologie,
à savoir l'art de décrypter les liens familiaux, étaient
incapables de dire de quelle branche de l'arbre généalogique
Meijer elle pouvait bien être issue. A l'époque, il
y avait presque vingt ans, Salomon l'avait rapportée d'un
voyage d'affaires en Alsace, ballot hurlant et gigotant, enveloppée
de linges telle une oie grasse de Strasbourg. " Pourquoi l'aurait-il
recueillie si elle ne lui était pas apparentée ? "
demandaient les vieilles, et plusieurs d'entre elles, qui avaient
perdu toutes leurs dents et de ce fait pensaient le plus grand mal
de toute l'espèce humaine, affirmaient avec des hochements
de tête significatifs que Hannele avait exactement le même
menton que Salomon, et qu'on pouvait imaginer sans peine pourquoi
celui-ci se rendait si souvent en Alsace.
En réalité, il s'agissait d'une tout autre histoire.
Le médecin goy avait expliqué à Salomon que
le fils qu'ils avaient dû démembrer afin de l'extraire
de sa mère avait tellement déchiré Golda qu'elle
ne survivrait pas à un nouvel accouchement difficile ; il
devait s'estimer heureux d'avoir au moins un enfant, fût-ce
seulement une fille. " Remerciez votre Dieu ", avait-il
dit, comme s'il en existait plusieurs, qui se seraient réparti
leurs champs de compétences, avec des attributions aussi
clairement définies que le médecin de santé
publique et le vétérinaire.
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