Premiers chapitres
Frédéric Lewino

Tuez vous les uns les autres
La vie et la mort chez nos amies les bêtes


Frédéric Lewino est grand reporter au Point. Nous avons déjà publié son premier ouvrage Passions animales (Grasset, 2006).


a compagne préfère les animaux à l'humanité. Cela la regarde. Elle a l'habitude d'affirmer : " Au moins les bêtes ne sont pas retorses comme l'homme. Elles ne tuent pas par plaisir. Elles ne font pas de mal, ne volent pas, ne mentent pas. " Femme naïve ! Femme aveugle ! Oublie-t-elle comment son adorable chat P'tit Loup se métamorphose en horrible loup-garou quand il s'aventure à l'extérieur ? C'est un chasseur d'insectes et d'oiseaux sans pitié. Au printemps, dès qu'il le peut, ce petit hypocrite se glisse dans le jardin, m'adressant un clin d'œil au passage. Il repère les nids, les visite et en rapporte un oisillon avec qui il s'amuse comme un fou. Car le bougre n'a pas faim, gavé de croquettes comme il l'est. Ce qu'il désire, c'est s'amuser avec sa victime, sans la tuer immédiatement. Après une heure ou deux, lassé par la boule de chair, il l'achève d'un coup de dents, farfouillant dans ses entrailles, l'air ravi. Alors seulement, le petit chéri revient vers ma femme, la mine innocente, oubliant parfois une plume au coin de la gueule.
Mais ma compagne ne voit jamais rien. Comme des millions de personnes, elle prend la nature pour un admirable paradis peuplé d'animaux pacifiques. Illusion... Ces paysages reposants, ces prairies caressées par le vent, ces rivières paresseuses, cachent chacun une boucherie effroyable. Partout, dans le ciel, sur terre, sous l'eau, dans nos lits mêmes, c'est une bataille mortelle pour la vie. Des milliards de meurtres se perpétuent chaque seconde, pour manger, par jalousie, par peur. Les plus mignons animaux se révèlent des spadassins de la pire espèce. Cette petite sainte nitouche de bête à bon Dieu, la coccinelle, croyez-vous qu'elle récite une prière avant chaque repas ? Certainement pas. C'est une prédatrice de la pire espèce, dévorant les tripailles de pucerons encore vivants ! Jack l'Eventreur est un aimable dilettante en comparaison des nombreux tueurs en série qui rôdent autour de nous. La baleine, l'orque, et même le fourmilier comptent leurs victimes par millions. Beaucoup de carnivores ne prennent même pas la peine de tuer leur victime avant de la dévorer. L'anesthésie et les soins palliatifs sont inconnus du monde animal. La campagne menée par Brigitte Bardot contre les chasseurs de bébés phoques accusés de barbarie fait hurler de rire les ours qui écorchent leurs jeunes victimes. A tout prendre, un coup de gourdin sur la tête est une bénédiction...
Le pape de l'éthologie, Konrad Lorenz, fait le constat : " Dans la nature, la guerre est omniprésente. " Cette agressivité animale parfois choquante est pourtant à l'origine même de la vie. En son absence, le monde vivant se résumerait à quelques êtres monocellulaires, et encore ! Il faut tuer pour vivre. L'espèce animale qui ne le comprendrait pas serait immédiatement vouée à l'extinction. L'évolution se nourrit de ce massacre généralisé : les êtres les plus faibles disparaissent avec leurs mauvais gènes, dégageant la voie aux êtres les plus forts. La biodiversité actuelle, y compris l'homme, est issue d'un jeu de massacre de 4 milliards d'années. L'agressivité instinctive se répartit en six catégories : la prédation, la rivalité sexuelle, la peur, l'irritabilité, la défense du territoire et la protection maternelle.

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