Walter Lewino
Pardon, pardon mon père
Mémoires
Walter Lewino est l'une des figures les
plus pittoresques de la presse (Le Point, Le
Nouvel observateur
). Il a, par
ailleurs, publié une dizaines de livres
dont Fucking Fernand. Héros de la
guerre dans la Royal Air Force, son humour de
type franco-anglais fait l'originalité de
ce fils naturel de Vialatte et de Mark
Twain
mon père, effrayé en même
temps qu'ébloui par ma virtuosité,
tout gosse, à résoudre mentalement
les petits problèmes chiffrés qui se
posaient à notre quotidien, ayant entendu
dire par ailleurs que les calculateurs prodiges
étaient en fait des débiles profonds,
m'avait fait examiner par un spécialiste des
enfants surdoués, qui, après m'avoir
soumis à quelques tests, l'avait
félicité pour mon indéniable
aptitude aux calculs de base en même temps
qu'il lui révélait le peu de chances
que j'avais d'être le nouvel Inaudi,
n'empêche, ce goût pour la chose
chiffrée m'a accompagné tout au long
de ma vie, pendant la guerre entre autres où
il contribua à ma réussite comme
navigateur, le meilleur du groupe Lorraine selon
Romain Gary, alors qu'il explique assez mal que je
me sois retrouvé un moment le journaliste
à tout faire de France Observateur
que la fin de la guerre d'Algérie avait
laissé exsangue de lecteurs et d'argent, et
qui allait devenir Le Nouvel Observateur
sous l'impulsion de Jean Daniel et d'une nouvelle
équipe dont je refusai de faire partie pour
des raisons confuses : goût du
changement, difficulté à me soumettre
à l'autorité d'étrangers, pour
talentueux qu'ils fussent, moi qui venais de
contribuer à soutenir le journal à
bout de bras depuis plusieurs mois, crainte de
devenir le dernier recours moral de la petite
équipe de pigistes mal ou pas payés,
dont je savais bien qu'ils avaient peu de chances
de conserver leurs rubriques - depuis longtemps les
grandes plumes du journal avaient abandonné
l'épave, signatures dont on pourra
s'étonner pour certaines, vu la suite de
leur carrière, qu'on les ait lues dans
l'hebdo le plus à gauche et le plus
opposé à la guerre d'Algérie,
qu'on en juge, Jean-François Revel, Georges
Suffert, François Nourissier, Paul-Marie de
La Gorce furent un temps les piliers de France
Observateur - et puis j'étais certain
que cette nouvelle équipe, aussi flamboyante
qu'elle parût, allait échouer, on sait
qu'au contraire elle réussit admirablement
son coup, acceptant quelques années plus
tard de me réintégrer en son sein
grâce à Hector de Galard à qui
je garde une infinie reconnaissance moins pour le
coup de main qu'il me donna à cette occasion
que pour la perpétuelle leçon de
dignité qu'il me prodigua au cours de notre
longue amitié, jusqu'à sa triste fin,
ses poumons l'ayant abandonné il
déambulait dans son grand appartement de la
rue du Louvre, en face de la colonnade de Perrault,
deux canules plantées dans les narines et
reliées à une bouteille
d'oxygène par un interminable serpentin de
tuyaux verdâtres, je l'ai beaucoup
fréquenté à l'époque,
ressassant avec lui nos vieilles histoires, jouant
de mes qualités de bricoleur pour prolonger
de la manière qui lui convenait un joli
carrelage marine et blanc conçu par
Andrée Putman qui avait été la
décoratrice de l'appartement qui appartenait
à Michel Guy, riche
pépiniériste, beau mélomane et
piètre ministre de la Culture, qui le louait
à Hector pour un prix raisonnable, ainsi
à son décès il suffit au
convoi de traverser la rue de Rivoli pour atteindre
Saint-Germain-l'Auxerrois, la paroisse des rois,
où fut célébrée sa
messe mortuaire, avec une belle oraison de Jean
Daniel, avant que, à la demande expresse du
défunt et à la confusion du
prêtre, ne retentît « le
Temps des Cerises » qui fut le chant des
Communards, dernier pied de nez aux convenances de
ce marquis authentique descendant des Galard
l'Isle, une des six plus vieilles familles de
France, qui ne travailla jamais que dans des
journaux de gauche et qui n'aima jamais que des
juives, lorsque, atteint définitivement par
la maladie, il fut contraint d'abandonner son poste
de rédacteur en chef - c'était du
temps où les rédactions des journaux
n'avaient pas tourné à l'armée
mexicaine et ne comptaient qu'un seul
rédacteur en chef -, Hector, qui avait
été à l'origine du premier des
Observateur vers les années 50, et
qui avait pour l'argent un aristocratique
mépris, céda à Claude
Perdriel, pdg du journal, les actions qu'il
possédait pour la somme de 1 franc, exigea
un chèque qu'il mit sous cadre et accrocha
dans son bureau, hélas ! je n'ai pas
osé à sa mort demander à ses
héritiers, que j'avais vaguement connus
bambins, de m'offrir ce sous-verre dont je crois
être une des rares personnes à mesurer
l'humour et le panache, abandonner un tel homme
à la fin de France Obs ne m'avait pas
été facile, d'autant que pour gagner
ma vie je dus me mettre à travailler
à plein temps à Week-End,
l'hebdo du tiercé dont le
propriétaire, le comte de Lesguern, n'avait
rien, lui, d'un marquis rouge, surtout porté
sur les mondanités et l'aisance
financière il possédait une
écurie de courses et avait
épousé, contre titre nobiliaire, une
grande fortune à la fois lainière,
papetière et sucrière en la personne
de Simone Malle, la sur de Louis, ce qui lui
permit de financer l'Almanach du
Tiercé dont il me confia la
rédaction en chef, je m'empressai
aussitôt de commander un article à
Jean-François Revel puis à Alexandre
Vialatte, le premier me fournit une belle
réflexion philosophico-sociologique sur
l'attrait du jeu qui frappe les populations nanties
en même temps que les démunies,
rarement les moyennes, Alexandre Vialatte, pris de
court, mais ne voulant pas faillir à la
vieille amitié qui le liait à ma
famille, torcha un de ces petits textes
virevoltants et distanciés qui ont fait son
succès posthume où il était
question du cheval-jupon que portait sa cousine
lors d'un bal qui eut lieu, me semble-t-il, du
côté des Antipodes, c'était de
maigre intérêt pour les turfistes du
dimanche matin qui constituaient la totalité
des lecteurs dudit almanach, mais personne ne m'en
fit reproche, pas même le mari de Simone
Malle, si j'évoque cette collaboration de
Vialatte c'est sans doute parce que l'avoir connu
tout gosse vous classe un homme, encore que le
personnage m'impressionnait peu alors, j'en mesurai
bien l'importance aux gens qu'il fréquentait
et qui lui accordaient du crédit, Gide,
Paulhan, Dubuffet, Bissière, mais sa foi en
Dieu, son nationalisme suranné, ses pudeurs,
sa sexualité refoulée, en tout cas
non avouée, m'avaient poussé à
mal apprécier le poète qu'il
était, séduit toutefois par ses
doutes littéraires, ses fausses
naïvetés et son goût du
pittoresque, il avait épousé la
cousine de ma marraine Sibille, laquelle tenait un
salon ouvert dans son atelier de la rue de
Vaugirard que nous fréquentions tous deux
aux lendemains de la Libération, car
malgré les restrictions le vrai café
y était de rigueur, le tabac de contrebande
abondant et le poêle ronflait, parmi toute la
faune qui hantait les lieux mon
préféré était
Raphaël Delorme, artiste peintre, comme
l'incitent à croire son prénom et
accessoirement son patronyme, son art flirtait avec
celui de Dupas et aspirait à celui de
Tiepolo, feutre graisseux collé au
crâne, mégot aux lèvres, gilet
couvert de cendres, il était de la
génération des hommes qui roulent
leur cigarette et la tètent autant qu'ils la
fument, il avait trois grandes passions : la
perspective, il avait du reste été
décorateur de théâtre,
métier qui exige de bonnes connaissances de
ses règles, les petites filles
étaient sa deuxième passion, il avait
installé au centre de son atelier des
anneaux de gymnaste où elles se
suspendaient, mi-innocentes mi-perverses, pendant
qu'il essayait de photographier leur petite culotte
avec son Leica, appareil alors d'avant-garde, car
le goût des grandeurs du passé
n'empêche pas un certain penchant pour la
modernité, il m'a fait comprendre que la
pédophilie était une tare acceptable
et parfois signe de chaleur humaine quand elle est
acceptée et qu'elle échappe à
la violence et aux débordements libidineux,
l'humour, enfin, était sa troisième
grande passion, bordelais, il en avait
conservé une pointe d'accent, il
était de ces rares Français qui ont
su adapter l'humour anglais à la tendresse
latine, son neveu, le dessinateur Chaval, qui
l'adorait et l'admirait, a su le dire mieux que je
ne le ferais dans un beau texte de la revue
Bizarre qui n'a jamais cessé de me
ravir, avec une conclusion que je cite de
mémoire : « c'était un
homme qui approchait la perfection d'assez
près », bricoleur de génie,
virtuose de la colle de peau, du papier
mâché, de la coquille de noix, des
couvercles de boîtes de sardines, du carton
ondulé et du fil de fer, il avait
réalisé des prototypes de jouets
qu'il vendait à des fabricants, alors que
ses peintures, de grandes compositions
néoclassiques où des femmes nues mais
imberbes prenaient la pose dans un décor
gréco-égyptien, trouvaient
difficilement acquéreur, à sa mort,
j'ai récolté, grâce à
Chaval, son seul héritier et
exécuteur testamentaire, quelques
tableaux : « prenez-les, il y en a
tellement et je sais que mon oncle vous aimait
beaucoup » que j'ai vendus quand sa cote
eut enfin grimpé, avec, en prime, deux
merveilles de prototypes de jouet : une
grenouille articulée qui surgissait en
coassant quand on ouvrait la grosse boîte
d'allumettes qui la contenait, que mes gosses
finirent par anéantir à force d'en
jouer, et un chat courant vainement après
une souris par la faute d'un amusant
mécanisme à base d'élastique,
de force centrifuge et de contrepoids, que j'offris
à Michèle Bernstein et qu'elle
détruisit rageusement à la suite
d'une des nombreuses querelles qui
émaillèrent notre longue
amitié, des prototypes de jouet pour enfant
aux jouets érotiques il n'y avait qu'un pas
que Delorme franchit sans état d'âme,
c'est Sibille qui en hérita, elle les vendit
à des collectionneurs ce qui l'aida à
survivre, il y avait là de petites
scènes animées grâce à
un mécanisme qui combinait
l'élasticité du caoutchouc et des
souffleries de carton pâte où de
minuscules personnages s'enfilaient à
tire-larigot avec des réactions de pantins
désarticulés, la naïveté
du procédé séduisait davantage
que l'érotisme qu'il sous-tendait, mais la
belle surprise nous attendait dans une petite
pièce qu'il possédait dans l'immeuble
qui lui servait de cuisine où personne hors
lui n'avait jamais pénétré,
accrochés sur le mur de la porte
d'entrée, admirablement reconstitués,
une douzaine de phallus, de tailles et de formes
variées, criants de réalisme,
reproduits à un poil près, rien de
bien original, sinon qu'ils étaient
articulés à la manière des
toutous qu'on découvrait à
l'époque sur la lunette arrière des
automobiles hochant inlassablement une tête
en équilibre instable grâce à
un contrepoids dissimulé dans le corps, eh
bien ! là, c'étaient les verges
qui se mettaient en branle dès que, la porte
claquée, la mince cloison se mettait
à trembler, il suffisait même de taper
le sol du pied, certaines étant prises de
soubresauts, d'autres se dressant au ciel en
tremblotant, piquant de droite ou de gauche,
redressant la tête ou la laissant retomber
selon les caprices de contrepoids planqués
dans les bourses, un tel homme, un tel
obsédé ne pouvait passer que pour
impuissant, cela ne manqua pas, c'est quand
même grâce à lui que nous avons
fait la connaissance de Dubuffet, nous avions pour
habitude, lui, Sibille, parfois Vialatte et
quelques autres de nous retrouver pour
déjeuner au restaurant Pierre de la rue de
Vaugirard, où malgré les restrictions
encore tenaces on pouvait manger à sa faim
de la cuisine de qualité pour un prix
raisonnable, nous y avions notre table
réservée, la grande en face de
l'entrée, Delorme, à son habitude,
vitupérait contre les modernes, Picasso bien
sûr, mais aussi Dubuffet qui se croyait malin
parce qu'il peignait avec du goudron et de la
confiture, procédé dont il voyait mal
ce qu'il pouvait apporter à une uvre,
quand une sorte de petit Eric von Stroheim,
crâne rasé et balafre en travers de la
gueule, assis à une table voisine se
mêla à notre conversation, il avait un
curieux accent, articulant syllabe après
syllabe, dont il était difficile de dire
s'il tenait d'une origine tudesque ou s'il relevait
de pure affectation vieille France, ce n'est
qu'à la fin du repas qu'il s'est
présenté, Jean Dubuffet, Delorme
toucha du pouce la bordure de son feutre graisseux,
Sibille l'invita aussitôt à venir
prendre le café dans son atelier et les
autres emboîtèrent le pas, je n'ai pas
souvenir que Vialatte fût du lot,
peut-être même qu'il connaissait
déjà Dubuffet, ce dernier,
séduit par la qualité du café
et l'atmosphère qui régnait dans
l'atelier, vieux fauteuils club, retable du
xve appartenant à Delavier,
grossiste en fleurs, peintre amateur, un Steinway
à queue, appartenant, lui, à Ivainer,
prénom Théodore, un juif roumain
doué d'un petit talent de pianiste, avec,
trônant en plein centre et près du
poêle à bois, le métier
à tisser de l'hôtesse qui,
aussitôt le café
dégusté, du vrai - qui n'a pas connu
cette époque d'orge grillé ne peut
apprécier l'aubaine - se remettait à
la tâche, confectionnant de splendides
écharpes que les gens de goût se
disputaient, je crois qu'il m'en reste deux,
Dubuffet, donc, devint un familier des lieux,
bientôt Sibille lui servit de
secrétaire à tout faire, s'occupant
entre autres de récolter à l'hospice
de Ville-Evrard des dessins de fous, comme on
disait encore, qui allaient enrichir son
musée de l'Art Brut, je l'y ai
accompagnée à plusieurs reprises,
ramassant les copies, les payant selon un
barème bien établi, et fournissant le
matériel, couleurs, crayons, papier,
réclamé lors de la visite
précédente, j'ai conservé de
nombreuses notes de Dubuffet précisant la
marche à suivre de sa petite écriture
bien tournée - je retrouverai bien plus tard
le même souci de lisibilité dans les
graphies d'un André Breton ou d'un Guy
Debord -,
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