Premiers chapitres
Annette Lévy-Willard
Chroniques de la guerre sexuelle en Amérique


Annette Levy-Willard est grand reporter à Libération. Longtemps correspondant permanent en Californie, elle a déjà publié chez Grasset, ses Chroniques de Los Angeles.
1
Un nichon café au lait


'est ce 1er février 2004, que la guerre du sexe a commencé.
Et nous, on ne voyait que l'autre guerre - la vraie, la mortelle - celle en Irak.
On ne pensait pas qu'un sein, puis les homos, puis les lesbiennes, puis Michael Jackson, puis la pornographie, puis les affaires de viol, puis les embryons, puis le fœtus, allaient obséder les Américains pendant que leurs boys sautaient sur des bombes en Irak. Bref, que l'Amérique, schizophrène, allait se diviser en deux sur une autre ligne de front : la ligne du cul.

Vers le milieu de l'après-midi du 1er février je ne savais pas que Bush allait être élu neuf mois plus tard au cours d'une véritable grossesse nerveuse américaine. Que les républicains allaient gagner le cœur de l'Amérique. Que les démocrates, ce jour-là, avaient perdu leur première bataille...
Je n'avais pas compris le tremblement de terre qui a fissuré l'Amérique ce jour-là : je n'avais pas remis le sein de Janet Jackson dans le cours de l'histoire.
J'avais atterri par hasard ce fameux 1er février. Après un vol dans un avion d'Air France encadré par deux chasseurs bombardiers F16 dans l'espace aérien américain, je pensais plutôt menace terroriste que guerre du sexe. Des chasseurs-bombardiers sur le trajet Paris-Los Angeles ?
- Pour assurer votre sécurité, expliqueront laconiquement les militaires, quand les journalistes leur poseront la question.
Menteurs. Sans grande connaissance logistique je peux visualiser la scène : un pilote de chasse, qui suit mon 747, n'a aucune chance d'abattre d'une balle dans la tête, à travers le hublot, le terroriste qui a pris en otage les passagers de mon avion. Je suis lucide : les pilotes des bombardiers sont là pour nous descendre. Si notre avion se détourne de sa route et semble se diriger vers la fausse tour Eiffel plantée au milieu de Las Vegas, par exemple. Selon des tuyaux certainement pourris des services de renseignement américains - qui n'ont pas fait preuve de beaucoup de sérieux ces derniers temps - les terroristes, comme tout le monde, rêveraient de Las Vegas, capitale mondiale du jeu... Autre cible touristico-terroriste éventuelle, sur la côte Ouest, et plus inquiétante que la destruction des casinos, Livermore, la grande centrale atomique à côté de San Francisco. Ou encore le symbolique et magnifique Golden Gate Bridge, le point le plus à l'ouest des Etats-Unis.
A défaut, pour les stratèges du terrorisme, de frapper directement le ranch de George W., au Texas. Mais la cible est plus difficile, il faudrait des génies de l'étude de cartes d'état-major pour parvenir à distinguer la résidence bushienne des autres fermes de la Bible Belt - noyée dans la verte Ceinture biblique d'où s'échappent des effluves religieuses ultra-conservatrices.

Heureuse que l'avion se pose enfin sur le sol américain sans avoir été victime d'une bavure de la CIA ou du FBI, je piétine patiemment devant le barrage des agents antipathiques de l'immigration, qui détestent particulièrement les Français, en cette période de crise entre les deux pays, où l'antiaméricanisme primaire rivalise avec l'antiFrenchies viscéral.
- Que venez-vous vraiment faire dans notre pays ? me demandent-ils avec agressivité.
Je sors ma carte de presse, mon livre sur Los Angeles. Ils restent indifférents et méfiants. Chargés de refouler les hordes d'immigrants, ces gardiens des frontières américaines ne sont pas très représentatifs de l'homo americanus tel qu'on se l'imagine, grand, blond et blanc : les officiers de l'immigration sont petits et foncés, hispaniques ou asiatiques.
Après le tampon rageur sur mon passeport, je peux m'engager sur les autoroutes de Los Angeles. Vides. Je n'ai pas réalisé que je débarque dans un événement historique.
Tout est arrêté, le pays est suspendu, il retient son souffle, c'est la finale du foot, le Super Bowl.
Ils sont 144 millions d'Américains - on ne compte pas les bébés - réunis autour de leur télé, communiant dans le foot et la bière. Hommes, femmes, enfants frissonnant ensemble le temps d'un match. Mais c'est aussi la revanche des mâles qui règnent sur la bière et le foot. D'ailleurs entre les coups de tête des joueurs de foot, protégés par des armures de tournoi du Moyen Age, les pubs touchent les hommes au-dessous de la ceinture : des créatures irrésistibles, à moitié nues, doivent les convaincre à toute vitesse - 5 millions de dollars, le spot de 30 secondes - d'acheter une bagnole ou de descendre un litre de bière. Pendant que les cheerleaders, nymphettes sorties d'un livre de Nabokov, à la jupe minimaliste, se trémoussent pathétiquement pour soutenir leurs équipes de mecs avant qu'ils ne reprennent le combat.
La mi-temps, justement, c'est l'occasion de foncer sur le frigo pour se réapprovisionner en bière. Et, pour les jeunes, de s'offrir un intermède musical préparé chaque année pour le Super Bowl par leur chaîne préférée, MTV, connue pour ses provocs scabreuses, son mauvais goût volontaire, ses clips scandaleux - et aussi son civisme, appelant les jeunes à Rock the Vote, à faire leur devoir électoral.

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