François Léotard
Le silence
François Léotard, retiré de la vie politique,
est l'auteur chez Grasset de trois essais personnels : Pour l'honneur
(1997), Je vous hais tous avec douceur (2000), A mon frère
qui n'est pas mort (2003, plus de 40 000 exemplaires vendus)
; et de deux romans : La Couleur des femmes (2002), La
vie mélancolique des méduses (2005).
I
L'odeur de bois brûlé. Brusquement sur la bouche de Simon. Odeur de terre, aussi, noire et glacée.
Il est allongé au fond du ravin. Il a rampé pour suivre les hommes. Il les a suivis. D'abord il ne voit rien. Le visage dans les feuilles. Il ne voit rien du tout. Une goutte d'eau seulement qui tombe devant lui. Elle glisse d'une petite plaque de neige au-dessus de sa tête. Il y a encore de la neige. C'est un enfant.
Le cœur bat. Et puis il battra de plus en plus vite jusqu'au bruit énorme. Jusqu'au bruit immense qui ébranle autour de lui les arbres, le ciel, les cailloux même.
Cette main, son odeur brûlée, il la connaît. C'est celle qui ouvre le pain. Pour lui seulement. Au milieu des Italiens. Pour lui tout seul. Le couteau entre dans la chair du pain. Le bout de la lame d'abord. Et puis il s'enfonce. Le manche est en bois. Un bois luisant, usé. Et le pain s'ouvre. Pour lui seulement. Parfois le père regarde. Il est rarement là, et lorsqu'il est là, ce n'est jamais lui qui ouvre le pain. C'est Giorgio. Le chef. Un jeune chef. Personne ne discute ses ordres. Il y a aussi un gitan qui vit tout seul, à l'écart.
Les Italiens mangent sans rien dire. Leurs visages dans le ciel gris. Les poils noirs sur les joues, plus durs encore que les yeux. Maigres comme les arbres de l'hiver, en bas, dans la vallée. Sauf un. Il s'appelle Bado. Il est un peu triste. Il parle sans arrêt pour lui-même. Pour lui. Et pour le petit. Il est de la plaine, là où il y a le grand fleuve. C'est le plus vieux. Il a le visage rond, le nez cassé. On se moque de lui parce qu'il est gros et ne connaît pas les armes. Ni les fusils, ni les grenades. Il ne les aime pas. Il déteste la guerre. Ce qu'il aime c'est la cuisine. Tous les jours, les garçons, il faut
les faire manger. Il dit : " les garçons... " Et il s'arrête. C'est le plus vieux. Son ventre déborde au-dessus de la ceinture. Il s'essouffle. Il reste au camp, pour le soir, lorsque les garçons reviennent.
Le petit, la main de Giorgio, il la connaît. Celle qui vient de lui fermer la bouche. Au point qu'il ne peut plus respirer. Jamais auparavant il n'avait connu cette brutalité. La main plaquée sur le visage pour pas qu'il crie. Qu'il se taise. Ses yeux sont devenus immenses. C'est ça la terreur. C'est dans les yeux. Tout le corps dans les yeux. Il a cette odeur de bois brûlé dans la bouche. Et son cri est entré au milieu de lui.
Son père, on lui a mis un bandeau sur le visage. Un vieux torchon. Il est contre la falaise. Il tremble. Il a gardé sa blouse grise. Il n'a pas eu le choix. Bientôt, il y aura un bruit énorme. Mais pour l'instant, il tremble. Et toute la terre avec lui.
Les Italiens se regardent. Ils attendent l'ordre de Giorgio. Mais Giorgio ne dit rien. Il regarde l'enfant, les yeux agrandis de l'enfant, il n'enlève pas sa main. Il regarde l'enfant jusqu'à ce que les Allemands s'en aillent.
Le petit n'a pas crié. Ses yeux ont pris la couleur de l'orage dans le ciel. Des yeux gris. Il n'a pas pu crier.
En même temps que le bruit, exactement en même temps, le corps du père a glissé comme si, à l'intérieur, il y avait une armature qui se serait brusquement disloquée. Il a glissé. Plus rien ne retenait ce corps pour qu'il reste debout. C'était le bruit qui l'avait fait tomber. Et ce bandeau qui cachait ses yeux.
Les oiseaux aussi tombent de cette manière. D'un seul coup, en plein vol.
Le petit a mordu la main de Giorgio. Jusqu'au sang. Mais Giorgio a tenu bon. Les soldats n'ont pas entendu le froissement des feuilles autour d'eux. Ils ont écouté les ordres simplement. Un officier est près du père. Près de son corps allongé. Il est debout. Les bottes tout près du visage, juste à côté du père qui tressaille encore. A côté de son corps. Les bottes bien propres, cirées. Il a la main tendue vers le visage contre la terre. Au bout de la main, le pistolet. Un dernier coup de feu. La face du père qui s'agite une dernière fois comme après une gifle. Ce trou qui apparaît dans la tempe. Les soldats qui reposent leurs fusils. Qui attendent. Et puis des mots encore. Des ordres. Ils s'en vont. " C'est ça les Allemands ", disait Giorgio.
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