Premiers chapitres
François Léotard
La vie mélancolique des méduses


François Léotard a quitté la vie politique. On rappelle qu'il fut ministre de la Défense en 1993 pendant la guerre en ex-Yougoslavie et représentant de l'Union Européenne de la Macédoine (2001). Il est l'auteur chez Grasset, entre autres titres, de La Couleur des femmes et A mon frère qui n'est pas mort (2003).

l y a des arbres, il y a des grilles, il y a des femmes blanches, des hommes blancs, il y a des murs, des chambres, un réfectoire, il y a du silence et des cris, il y a des nuages qui vont sur nous comme des visages, il y a des jours et des nuits, il y a ma chambre, il y a mon ventre et mon sexe, il y a ma faim et mon sommeil. Rien de tout cela n'est à moi.
Plutôt moins de bruit ici qu'ailleurs. Seulement le blanc des murs. Seulement la compagnie des miens : les morts. Ils bougent encore lentement. Regard noisette et faux de moi dans la glace. Je suis oblique à moi?même ici. Seulement mes yeux de cerf, le matin, à la toilette. Un cerf chassé.
Et tué si je sors. Il n'y a que trois lettres à "ici". Je prononce le mot sans cesse. Et enfin il n'a plus de sens. ICI... ICI… ICI… Un cri d'oiseau. Ici : la porte fermée tous les soirs. Et le soir lui-même, fermé comme un temple.
Ici est un mot égyptien ou chinois qui veut dire le désert. Ou bien la foule. Ou bien : rien. Rien du tout.

L'infirmière est énorme. Un monument. Elle est alsacienne. Elle m'aime bien. J'ai un accord avec elle : elle ne voit rien et me permet d'écrire. En tout cas c'est ce qu'elle dit. Mais je me méfie. En échange, je lui ai promis de ne pas partir. Elle doit se méfier aussi. Parfois, elle vient boire un café. Nous parlons. Avec de longs silences qui ne signifient rien. Mon absence, peut-être. Je veux dire, cette façon qui est la mienne de ne penser à rien, de laisser le temps - et lui seul - être mon refuge. C'est une résidence secondaire, le temps. Comme peut l'être une tombe, le fond de la mer. Ma résidence principale c'est un petit carré de solitude, bien délimité, entouré de grilles, enfoui au fond de la France, au bord d'une rivière. Nous sommes au printemps. Je suis là depuis trois mois déjà.

L'infirmière sait que j'ai tenté, sans succès, comme tous les fous, d'écrire sur les murs. Ça ne marche pas; le béton est lisse, soyeux, l'encre glisse comme de la pluie. Il y a une odeur de mer. Une odeur immobile. Parfois je lèche le mur pour sentir le sable qui est caché à l'intérieur. C'est salé. Les cris des bêtes humaines s'arrêtent là, sur cette surface si douce, amicale. Je suis fou.
C'est elle, mon infirmière, qui me fournit le papier, les stylos verts. Je ne veux écrire qu'en vert. Parce que j'ai mes manies. Au bout de quelque temps, enfermé avec toute cette lenteur, il me faut des habitudes! Je prends mes médicaments dans un ordre immuable. D'abord le rouge, puis celui qui est bicolore, jaune et blanc, puis de nouveau un blanc crème, à peine teinté, enfin celui que je préfère : il ressemble à une petite porcelaine chinoise. Après je vais bien. Je deviens transparent, léger. Il m'arrive de fredonner.
Je n'écris que le soir. L'hôpital, alors, se change en tunnel de taupe. Chacun y creuse son passé, sa vie, ses mots. Parfois un cri traverse la nuit. Ou un râle, ou un rire. C'est bon d'entendre ces bruits et de savoir qu'ils ne me concernent pas. Ce ne sont pas des humains qui les expriment. Plutôt les murs, les grillages, les fenêtres avec leurs barreaux.
L'infirmière est une ancienne militaire. C'est elle qui me l'a dit. Mais je ne sais pas si c'est vrai parce que aussitôt après elle s'est reprise. Elle m'a raconté qu'elle aurait bien voulu l'être, mais que ça n'avait pas marché. Je l'appelle "Puppy". Mais ce n'est pas son nom. Un jour, elle a fait tomber une enveloppe dans ma chambre. Sans s'en apercevoir? Il y avait marqué Karine. Et puis son nom : Eltenberger. La lettre avait été postée à Trieste. J'ai continué à l'appeler "Puppy". Je ne sais pas pourquoi.

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