Bruno Le Maire
Le Ministre
Normalien, agrégé de lettres, énarque, Bruno Le Maire est le prototype du haut-fonctionnaire " à la française ". Il n'était guère surprenant, dès lors, que ce grand commis, fou de littérature, rencontrât Dominique de Villepin et devînt son conseiller, d'abord au Quai d'Orsay, puis au ministère de l'Intérieur. Le Ministre est son premier livre.
hoc et effroi : nous y sommes. Le Moyen-Orient ronge son frein, l'Iraq se divise, Israël se replie sur lui-même, Madrid compte ses morts. Le premier anniversaire de la guerre en Iraq a été fêté dans les pleurs pour certains, dans la peur pour tous. On nous avait promis des lendemains qui chantent, des démocraties qui fleurissent, la paix qui fait tache d'huile et qui noie la violence, et partout les esprits s'embrasent comme des torches. Il n'est plus temps de se demander qui avait tort ou qui avait raison. Les bombes qui ont explosé hier en Espagne pourraient demain tuer à Paris, à Londres, à Rome, à Berlin. Le seul impératif est d'éteindre l'incendie qui couve et dont nous pouvons craindre de n'avoir vu que les premières flammes.
Je suis entré au cabinet de Dominique de Villepin en avril 2002, comme conseiller pour les affaires stratégiques. Je pensais m'occuper d'OTAN, de défense européenne, de prolifération et de désarmement nucléaire. L'Iraq a bouleversé ce programme.
Pendant ces mois de crise, j'ai tenu un journal. Je n'en tiens jamais d'habitude. Ou disons que mes efforts pour en tenir un sont balayés au bout de trois ou quatre jours, quelque chose de plus intéressant que le souvenir de ma journée me traversant toujours la tête quand je me mets à écrire, comme si perdu dans une gare de montagne un petit train rouge passait, dans lequel évidemment je monte. Mais cette fois tout est allé si vite que pour ne pas me laisser entraîner, pour essayer de garder un peu de lucidité et de distance, je trouvais nécessaire de me raccrocher à mes notes, comme à des rails invisibles chevauchant les montagnes russes de la vie internationale. Les mots me rassuraient. Eux qui m'avaient longtemps fait l'effet de minuscules bêtes sauvages impossibles à maîtriser, griffant, rugissant férocement dans le noir, se mettaient à se frotter contre moi avec la douceur d'un chat.
La politique est un désert où l'âme se dessèche à petit feu. La politique internationale, un désert fourmillant de bruits, d'informations, de plans, de mensonges et de secrets. Personne n'y trouve le silence qu'en se forçant à dresser son propre abri de toile. Et après le silence, ou dans de minuscules intervalles de silence, peut-être qu'un peu de vérité peut se glisser sous notre tente.
Voilà ce qui s'est joué en 2003, et que nous avons mis du temps à comprendre : la vérité, ou la guerre. Certains nous disaient, journalistes, intellectuels, militaires, politiques, que la guerre serait la vérité. Elle apporterait la lumière à un peuple plongé dans les ténèbres. Mais non ; la guerre entraînerait certainement la chute d'une dictature, le renversement d'un régime, toutes choses dont la terre entière ne pouvait que se féliciter, mais pas la vérité. La vérité obéit à d'autres règles que la morale, bien qu'elle en soit la condition. Entre les deux se joue un tour de passe-passe aussi difficile à distinguer que celui qui fait sortir du chapeau noir un lapin blanc.
La vérité obéit à la réalité. Elle refuse obstinément de se plier à d'autres règles que celles du monde qui l'entoure. Lorsque le nuage de poussière soulevé par les images des armes et des mots est retombé, qu'avons-nous vu : les armes de destruction massive ? Personne ne les a encore trouvées, à supposer que quiconque les cherche encore. La démocratie ? Elle demandera des années pour prendre racine. La paix ? Le développement ? Il reste un sacré effort à fournir pour s'en approcher. En revanche les terroristes recrutent, les attaques inopinées restent le quotidien de la vie sur place, le désarroi gagne jusqu'aux plus ardents défenseurs de l'intervention américaine, le soupçon envenime les relations entre les Etats de la région.
Je ne reproche rien à l'administration américaine, sinon sa légèreté, qui a viré par moments au mensonge. Elle a mis sur le devant de la scène des armes qui n'existaient pas. Qu'elle ait pu croire de bonne foi qu'elles existaient ne change rien à l'affaire. A un certain niveau de responsabilité, bien inférieur à celui de Président des Etats-Unis, l'approximation ne devrait plus avoir cours. Elle semble pourtant avoir régné en maître dans la constitution du dossier iraquien. L'administration américaine a été aussi légère dans ses choix politiques que méticuleuse dans la préparation de ses armées. Elle a cru dans la force du visible : les avions bombardiers, les tanks, les missiles, le drapeau américain sur la tête décapitée de Saddam. Aujourd'hui l'invisible se venge. Il remonte à la surface comme une plante aquatique, traînant dans ses filaments des bouts de vérité en décomposition.
L'Amérique n'a pas péché par orgueil. L'orgueil est au contraire l'une de ses qualités principales, qui l'amène à construire haut, à frapper fort, à parler clair, à jouer loin. L'Amérique a péché par légèreté et négligence. Abuser pendant des mois les pays membres du Conseil de sécurité, suivre des méthodes aveugles pour démocratiser une région entière, parmi les plus complexes du monde, humilier ses alliés, humilier ses ennemis, croire dans la seule vertu de la force pour convertir les esprits : légèreté, négligence. Avec au bout un gâchis immense, qui laisse dans la bouche un goût de cendres.
Dominique de Villepin a été applaudi au Conseil de sécurité le 14 février 2003. Il n'est pas certain que chacun dans la salle ait vraiment compris ce qu'il voulait dire. Mais je suis sûr d'une chose, j'en tremblais presque sur mon siège en moleskine verte, en retrait du Ministre qui parlait comme s'il mangeait, penché sur sa feuille, qui parlait comme s'il dévorait quelque chose de dur et d'essentiel : chacun ce jour-là s'est senti fier d'être un membre à part entière de la communauté internationale. La fierté : c'est ce que l'Amérique de Bush a oublié de rendre au monde.
J'ai relu mes notes. Un an plus tard, de janvier à février 2004, j'y ai ajouté des commentaires. Ils figurent en italiques dans le texte. Je voudrais en rajouter encore, mais je m'en vais. J'ai fait mes cartons. J'accompagne au ministère de l'Intérieur un ministre qui a la grandeur de la France chevillée au corps.
Paris, avril 2004
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