Premiers chapitres
Michel Le Bris
Nous ne sommes pas d'ici

Né en Bretagne en 1944, romancier, essayiste, jadis éditeur, il est l'auteur de plusieurs livres chez Grasset dont L'homme aux semelles de vent (1977), et La Beauté du Monde (2008), finaliste du Goncourt, vendu à plus de 30.000 exemplaires, et chez Gallimard d'un collectif Pour une littérature-monde (2007).

I
LES ÎLES FORTUNÉES

Quand le monde était jeune

1
Je n'étais pas d'ici


haque année j'y retourne, le cœur battant. Je passe la forge de Kermébel, descends le chemin qui longe le manoir du Cosquer, jusqu'à un certain coin de champ d'où se découvre, d'un coup, toute la baie de Morlaix. Térénez, les prairies en bord de mer, vers Tréourhen, l'île Stérec, le château du Taureau : mon royaume… Comme s'il me fallait, avant d'aller plus loin, m'assurer qu'il est encore là. Et c'est à chaque fois la même émotion, le même déchirement. L'éblouissement d'une beauté absolue et la même douleur. Depuis… oui, depuis cinquante années. J'avais quatorze ans, j'avais quitté ma maison de Tréourhen l'été précédent pour me retrouver pensionnaire au lycée Hoche, à Versailles, et dès ma descente du car, à mon premier retour, j'avais dévalé ce même chemin, et c'est là, exactement là, que j'avais été comme foudroyé net - que tout en somme me fut donné, ou retiré, selon le point de vue. Jamais auparavant je ne l'avais trouvée belle, cette baie ! Elle était une partie de moi, ou j'étais une partie d'elle, simplement. Et là, dans une fraction de seconde, qui me paraît encore avoir été un fragment d'éternité, j'ai découvert la beauté, et le prix qu'il me fallait payer, pour l'éprouver : que n'est trouvé " beau " que ce qui peut se mettre à distance, parce qu'on ne l'habite pas, ou plus. Oui, cette baie, qui fut mon royaume, est pour moi la beauté même - depuis le jour où je m'en suis éprouvé orphelin. Et cette blessure-là, je sais qu'elle ne se refermera jamais : n'est-ce pas elle qui me fait écrire ?
Ce rituel est presque inconscient. Eliane, parfois, se moque un peu de moi : " Encore ! Mais enfin, elle n'a pas bougé ! " D'accord, mais on ne sait jamais… Bien sûr, c'est moins pour vérifier la permanence de " ma " baie, que je cours ainsi à Kermébel, que pour savoir si cette émotion de mes quatorze ans, je l'éprouve toujours avec la même violence. Pour moi, cela veut dire que je suis encore vivant. Si elle s'émoussait, si elle s'effaçait, cela signifierait que la musique est en train de s'éteindre en moi…
Cette expérience de ma jeunesse est pour moi capitale. Et d'une certaine manière, elle me paraît renvoyer à une autre expérience fondatrice : celle de l'Autre - l'épreuve du regard humain. Ce visage, là, devant toi, cesse d'être une simple masse de chair, devient véritablement humain lorsque l'on comprend qu'il y a derrière ses yeux des mondes, dans lesquels on ne pénétrera jamais. Et c'est cette transcendance de l'Autre qui nous révèle en retour la nôtre, c'est le " Tu ", en somme, qui me fait " Je ". C'est par cet arrachement à la bulle du Même que nous entrons en humanité. C'est douloureux, parfois, mais c'est nécessaire. C'est cet écart, que nous n'avons de cesse de combler, qui nous permet de vivre avec autrui - et d'habiter un lieu sans qu'il se referme en prison. C'est dans cet écart que peut se déployer l'imaginaire, et ses puissances… Autrement dit, l'expérience de l'écriture, pour moi, renvoie à celle d'un exil originel.
Tout s'est joué ici, bien sûr, dans ces paysages, en ce temps-là, et dans les livres. Tout. Et il en va ainsi, j'imagine, pour chacun. Toutes les questions s'y télescopent, pour le meilleur et pour le pire : celles de l'exil, comme celles de la demeure, celles des pièges de l'identité, et des séductions dangereuses de la " communauté ", celles des sabots de bois et des semelles de vent. Au commencement… Au commencement, il y eut cet éblouissement - et cette douleur de mes quatorze ans. D'une certaine manière, je n'ai pas cessé de revenir à cet instant bouleversant et énigmatique…

Je suis né dans la maison de Tréourhen que je peux voir, aujourd'hui, par la fenêtre de mon bureau. A mi-chemin entre les deux hameaux de Saint-Samson et de Térénez, en Plougasnou, Finistère. On y accédait par un sentier étroit, le long de la côte… J'y vivais comme entre deux mondes : si je prenais à droite, en sortant, c'était Saint-Samson, les fermes de Ti-Louzou, l'épicerie-hôtel-restaurant de Jeanine Larhantec, un univers agricole. A gauche, c'était Térénez, le port de pêche, les parcs à huîtres des Scornet, un univers maritime. Deux mondes pratiquement étrangers l'un à l'autre. Et moi, entre les deux…
Notre vie n'y fut pas très facile. Ma grand-mère était grabataire, atteinte de paralysie déformante. Je l'ai entendue gémir, nuit après nuit, pendant des années, tandis que ses mains et ses jambes se déformaient lentement. Et pas de médicaments, à l'époque, pour la soulager. Ma mère a sacrifié sa vie pour la soigner. Un jour, en rentrant de l'école, elle l'avait trouvée dans le jardin, paralysée. Et elle avait dû se débrouiller, elle qui n'avait alors que dix ans, pour la traîner jusqu'à la maison. Avant de se mettre à la recherche d'un travail, pour survivre. A dix ans, sans la moindre ressource, seule avec ma grand-mère ! Elle avait rêvé d'être institutrice, et puis… Oui, ma mère lui a tout sacrifié. Comme elle s'est sacrifiée, ensuite, pour nous élever. En y laissant, à son tour, sa santé.
Je n'ai rien oublié de tout cela. Ni des conditions dans lesquelles le " châtelain " nous faisait vivre. Les plafonds tellement pourris que pour me glisser dans mon refuge, au grenier, il me fallait ramper sur des planches posées en travers des poutres. La toiture qui fuyait. Le sol en terre battue, dans la pièce qui nous servait de chambre, si humide qu'il y poussait parfois des fougères. Ou ce réveil, un jour, dans un vacarme épouvantable - pour découvrir que ledit châtelain avait envoyé quelques ouvriers nous enlever la toiture d'une crèche, comme ça, sans même nous prévenir, pour réparer le manoir. L'électricité qui nous avait été refusée. L'absence d'eau courante, ou de toilettes. Non, je n'ai rien oublié. Et j'aurais pu être détruit par le ressentiment, si ma mère n'avait pas su faire de Tréourhen, à force de tendresse et de travail, malgré tout, un paradis. Noyé de fleurs.
Pour me sauver, il y avait le monde, autour de moi. La mer, surtout. La mer, et sa respiration formidable, brassant à l'infini les galets de la plage. Par grande tempête, à l'automne, quand le vent soufflait de suroît, les vagues passaient par-dessus le muret du jardin. Et vers la pointe du Fort, un peu plus loin, elles éclataient contre les lames de granit de la falaise, en hurlant, avant de retomber en gerbes d'écume sur la toiture de la petite maison qui essayait de se blottir dans un pli de rochers. Cette respiration énorme de la mer… Je crois bien qu'elle est entrée en moi. Je l'entends, pour peu que je ferme les yeux. Ou que j'écrive. " L'Etre sombre, dans le mystère de sa fureur " comme dit Jakob Böhme, l'Etre ainsi que l'entend Heidegger, pour moi, c'est cela : le ressac de la mer. Par grande tempête je m'enfuyais de la maison pour courir au Fort, et là je me blottissais contre les lames de granit et j'attendais ces masses d'eau qui s'écrasaient contre la falaise, et je sentais le roc vibrer contre mon dos, contre les paumes de mes mains, et c'est comme si toute leur puissance passait à travers moi, me soulevait de terre. Je rentrais le soir les yeux écarquillés, ivre, littéralement, ma mère levait les bras au ciel, en me déclarant fou…
Cette respiration est encore en moi. C'est l'éveil de cette puissance que je cherche à travers l'écriture, c'est sa musique, son souffle que je mime par les mots. Ce n'est pas conscient, dans l'instant, mais quand je me relis, je me rends bien compte que c'est ce rythme, " océanique ", qu'épousent mes phrases. Pour moi, il prime tout. Et si la musique de mes mots tarde à venir, j'y vois un signal - que je fais fausse route. Ce que me confirme la phrase, quand elle se met tout à coup à chanter, en me conduisant là où je ne m'attendais pas. Le rythme, pour moi, a toujours raison…
J'ai des souvenirs extraordinairement forts de moments éblouis, dans mon enfance, au contact de la mer. C'est ce que j'ai essayé de dire par l'expression du " Grand Dehors " : cette sensation aiguë, bouleversante, de la présence du monde autour de soi, cette ivresse, presque, quand on sent qu'il vous traverse, qu'on ne fait plus obstacle. Et je n'ai jamais fait, de voyage en voyage, que tenter de m'alléger, de me dépouiller de tout ce qui nous englue, d'ordinaire, nous bouche le paysage, pour retrouver, prolonger les échos de ces moments, quand le monde était jeune, merveilleusement, miraculeusement jeune. Des images ? Celles de certains matins dans la baie de Morlaix, tandis que je relève des trémails vers Menez Meur, avec François Hervé, pêcheur de Saint-Samson, les eaux sont lisses, comme des lames de plomb, et tout s'embrase, d'un coup, le soleil se lève, sur les hauts de Samson, un long frisson parcourt l'étendue, et j'aurais juré en cet instant unique que le monde naissait, pour la première fois… Ou bien je glisse entre les îlots de la baie, entre l'île de Sable et Beg Lemm, je me laisse dériver, jusqu'à ne plus penser à rien - et tout à coup le silence de la mer me submerge, m'enveloppe, comme si un autre monde, plus grand, plus ancien, venait envelopper notre monde ordinaire, un peu comme le ciel et la mer enveloppent un navire…
" J'étais une harpe d'or, tendue de cordes animales… " écrivait le poète allemand Clemens Brentano. Eh bien, j'ai été cette harpe - et cet animal. Le monde me traversait, me soulevait, alors, avec une violence extraordinaire. Et ces sensations-là, comme elles me bouleversaient, j'en garde le souvenir intact. Lorsque je reparcours les mêmes lieux, j'en ai presque les genoux qui tremblent. A la pointe du Fort - après avoir bien vérifié que personne ne me regarde, tout de même - je me glisse parfois dans la cachette de mon enfance, j'appuie mes paumes contre les lames de granit, là où je sentais cogner les vagues… Comme si je voulais vérifier que le monde est encore là.
Voilà une expérience bien différente, dira-t-on, de celle de mon retour, sur les hauts de Kermébel, à l'âge de quatorze ans ! Sans doute… Mais si j'ai placé l'anecdote de mon retour en ouverture c'est que quelque chose a commencé là. Aussi intenses que pouvaient être mes souvenirs, à ce moment précis, je n'étais plus le petit gamin vibrant aux rythmes du monde sans la moindre distance - l'écart creusé imposait désormais une recomposition de l'imaginaire. En même temps, elle me conduisait à mieux comprendre toutes ces années passées. Ce sentiment d'exil éveillait en moi de curieux échos, comme s'il avait été déjà là, depuis toujours, sans que j'en prenne clairement conscience. Bien sûr, on pourra toujours le rapporter à ma situation particulière, qui me mettrait peu ou prou à l'écart. Notre maison était isolée, également éloignée de Saint-Samson et de Térénez. La situation de ma mère, d'être comme on disait alors une " fille-mère ", n'arrangeait évidemment pas les choses - une expérience qui a très vite relativisé pour moi les charmes de la " communauté ", où tous sont les juges de chacun. Je n'aurais pas ressenti la présence du monde avec cette violence si je n'avais pas eu une enfance solitaire, avec pour l'essentiel la mer, les rochers et le vent à qui parler. Mais c'est secondaire : dans les tréfonds, dès le début, il y avait… un appel. Comme une note, dans les lointains, qui éveillait en moi d'infinis échos. Une nostalgie était en moi, qui me rongeait déjà…
Les vents. Je les écoutais s'engouffrer dans la baie de Morlaix. Ils venaient d'Irlande, de mer du Nord, et pourquoi pas, me disais-je, des champs de glace du Groenland ? Ils secouaient les murs, pliaient les arbres sous leurs rafales, avant de s'échapper dans un cri de colère, les nuages roulaient dans le ciel bas comme un charroi de pierres et j'imaginais, très loin dans la nuit noire, des tempêtes formidables… Ou bien c'était comme une caresse, au printemps, une musique au bord de l'âme, l'invite à les venir rejoindre pour une course vagabonde, par-delà l'horizon. Je courais le long de la grève, des bateaux sortaient de la baie en s'enveloppant d'écume, et moi, le cœur battant, l'esprit enivré, je sautais de rocher en rocher jusqu'à ce que leurs voiles s'enfoncent sous l'horizon. Un jour, oui, un jour moi aussi je m'en irais ! Une douleur soudaine me coupait bras et jambes : je n'étais pas d'ici…
Je dis " nostalgie " - et je me sens en même temps à mille lieues de l'acception française du mot : ma nostalgie à moi n'était pas réactive, pétrie de ressentiment et de regrets, elle ne me tirait pas vers quelque passé regretté, c'était une force qui me poussait au contraire en avant, par-delà l'horizon, vers un ailleurs qui m'appelait - ce qu'exprime bien le mot Sehnsucht, si cher au romantisme allemand, qui n'a pas de traduction française…
Cette sensation d'un " autre monde " qui m'appelait a été au moins aussi violente, tout au long de mon enfance, que l'émerveillement, l'éblouissement d'une pleine présence au monde. D'ailleurs, à bien y réfléchir, cet " Autre monde " était là, tout près, affleurant sous chaque chose. Les rochers, en particulier, me fascinaient. Que me voulaient-elles, ces roches suppliciées qui saillaient de la terre comme autant de vieux os, rabotés par la pluie, le vent, les embruns, ces blocs qui se dressaient tout à coup devant moi au détour des chemins, ces amoncellements aveugles, têtus, dressés contre les vagues, face à l'horizon vide ? Parfois, quand je posais ma joue contre les pierres, il me semblait entendre, très loin, en elles, un grondement - quelque chose remuait, perdu dans leur nuit noire : elles attendaient.
J'ai vécu ces deux expériences avec la même intensité, sans les percevoir comme contradictoires, malgré l'opinion admise qui veut à toute force opposer le grand " oui " nietzschéen, l'allégresse du Réel, l'intensité joyeuse de " ce qui est ", à l'inclinaison fatale au double, au manque, au non-être, à l'ailleurs et à l'autrement - ou, si l'on préfère, les pirouettes légères du danseur mondain aux prêches moroses des " prêtres masqués ". Je ne suis d'ailleurs pas le seul à les avoir vécues ainsi. Le romantisme allemand, par exemple, conjugue avec une rare intensité l'allégresse du Réel et la nostalgie du Royaume perdu, ou promis. Pour la simple raison que ces instants d'illumination sont rares, que l'accès au Réel n'est pas si aisé, que le voyage est un des moyens de trouver une voie vers lui, par allégement de tout ce qui encombre, et qu'il faut bien un manque ressenti dans l'ordinaire des jours, un élan de l'âme, une nostalgie, pour avoir simplement une idée du Réel, et partir à sa recherche. L'illumination de la présence, oui, mais sur les chemins du monde où nous a conduit notre nostalgie.





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