Michel Le Bris
La Beauté du monde
Né en Bretagne en 1944, auteur chez Grasset de
L'homme aux semelles de vent (1977), La porte d'Or, Le
paradis perdu, et chez d'autres éditeurs de nombreux
essais, et d'un roman Les flibustiers de la Sonore. On doit
à Michel Le Bris la création du festival Etonnants
Voyageurs à Saint-Malo en 1990.
Journal de Winnie, 1938
ussi loin que portât
le regard, ce n'était qu'éboulis, agrégats
de roches grises parsemées de buissons maigres, arbrisseaux
aux formes contournées, irrités de sécheresse.
Chaleur et poussière, à l'infini. Le Spirit of Africa
amorça une longue courbe, le ronronnement des moteurs se
fit miaulement tandis que le sol se rapprochait peu à peu
- je retins un cri : les roches, au-devant de l'avion, se mettaient
en mouvement. Une, puis deux, puis tout un amas, d'une poussée
irrésistible qui me parut une avalanche au ralenti, et ce
fut comme si un long frisson passait sur l'étendue, qu'à
ce signal les pierres se dressaient en ondes concentriques, roulaient,
s'ébranlaient à pas lourds. Combien étaient-ils
? Cent, cent cinquante éléphants, au bas mot, mâles,
femelles, éléphanteaux, saisis dans un même
plan, serrés les uns contre les autres, lancés maintenant
dans un galop furieux et chaque éboulis, chaque amas, de
proche en proche, prenait vie, s'élançait à
son tour, dans un arrachement colossal, des milliers et des milliers
d'éléphants se ruaient droit vers l'horizon et jusque
dans mon estomac je ressentais ce que devait être le tremblement
du sol, le tonnerre grondant des maîtres de la savane dévastant
tout sur leur passage. Une voix dans le cockpit hurlait d'excitation,
Martin Johnson, caméra légère à l'épaule,
filmait sans discontinuer, l'avion amorça une remontée,
le panorama s'élargit à perte de vue tandis que le
sol défilait à toute vitesse et sous les ailes du
Spirit of Africa, que l'Osa's Ark suivait comme son ombre, c'était
un tourbillon pêle-mêle d'immenses troupeaux de gnous,
de zèbres, de kongonis, de topis, d'impalas, d'antilopes,
de gazelles, de buffles, lancés dans un galop effréné
et ce galop n'aurait jamais de fin, c'était toute l'Afrique
qui se lançait ainsi vers le soleil couchant, le sol de toute
l'Afrique qui tremblait sous le martèlement de millions de
sabots. La caméra pivota lentement pendant que le pilote
achevait sa boucle, pour un plan à 360° où passait
toute la folie, toute la démesure de cet instant - mais le
mouvement se prolongeait, dans une spirale de vertige, comme aspiré
vers les hauteurs, l'horizon disparaissait dans un poudroiement
d'or et l'avion montait toujours, traversait les nuages jusqu'au
blanc vif du Kilimandjaro et son cratère gelé, montait
encore, il n'y avait plus rien au-dessus de lui que ce ciel sans
limite, et c'était comme si chacun, dans cette ascension,
s'allégeait, s'allégeait continûment jusqu'à
n'être plus que pure lumière, dans le silence et dans
le vide... " T'en souviens-tu, Martin ? Nous flottions, immobiles,
dans l'espace, des miles au-dessus du sol, à des milliers
de miles du monde des hommes, découvrant un monde inviolé.
Et nous nous sentions libres, alors, sans nulle attache, seuls,
dans le souffle même de la Création. Libres... "
Il n'y avait, dans la salle de projection, que des profession-nels,
mais l'émotion, autour de moi, était palpable. Ce
nou-veau montage des images aériennes tournées par
Martin Johnson cinq ans auparavant leur donnait un rythme, un souffle
extraordinaires et la voix d'Osa y ajoutait une note singulière,
entre émerveillement et mélancolie. Bouleversée,
j'avais sans m'en rendre compte agrippé le bras de mon voisin,
tandis que sur l'écran déferlaient vague après
vague tous les animaux du Serengeti et, terrassée de honte,
j'allais bredouiller une excuse, décidément ma mère
avait raison de me traiter d'irrécupérable gourde,
quand je vis ses yeux dans la pénombre, son sourire franc,
si rassurant.
" Mark Stevens, le porteur de cigares et accessoirement l'assistant
du terrible J.B. Lippincott, l'Attila de l'édition ",
s'était-il présenté quelques heures plus tôt,
alors que j'essayais de me faire oublier dans le salon d'attente
de son patron. Derrière la porte pourtant capitonnée,
une voix féroce tonnait, depuis mon arrivée, sans
même le temps d'une respiration - " Parce qu'en plus
vous voudriez être payé pour ça ? " - et
j'envisageais avec terreur le moment où son interlocuteur,
sanguinolent, allait demander grâce en me laissant la place.
" Ne vous inquiétez pas ! Juste une conversation amicale
avec un de nos auteurs maison préférés ! "
Devant mon air affolé Mark avait éclaté de
rire : " Ça fait cinq ans que je suis là et,
voyez, je suis toujours en vie... " Il avait fait tous ses
efforts pour me mettre à l'aise, si tant est que ce fût
possible : J.B. Lippincott et Osa Johnson, insistait-il, comptaient
réellement sur moi pour ce projet de livre. Ce qu'Osa elle-même
viendrait me confirmer tout à l'heure...
A quelques travées de moi, je pouvais voir, en biais, la
silhouette d'Osa, immobile. La star de l'aventure, arrivée
en retard à la projection, m'avait jeté un regard
distrait quand Mark avait fait les présentations, avant de
s'enfoncer dans un fauteuil en me tournant le dos. Et l'on voulait
me persuader que c'était elle, vraiment, qui m'avait choisie
?
Joe, nud papillon rouge et veste à gros carreaux, qui
déployait une rare énergie à ressembler à
la caricature d'un attaché de presse, rompit le silence d'un
" bravo, bravissimo ! " retentissant. La lumière
revint, la salle éclata en applaudissements, tous les regards
se tournaient vers " l'incomparable aventurière "
et comme celle-ci demeurait assise, sans réaction, le dos
tourné, l'enthousiasme fit place à un murmure étonné.
C'est alors, dans le silence revenu, que j'entendis pour la première
fois sa voix autrement qu'enregistrée, une voix lasse, cassée,
comme si elle sortait d'une longue rêverie et voulait prolonger
les derniers mots du film : " Libres ? Foutaises tout ça.
Foutaises ! " J'interrogeai Mark du regard. Il hocha la tête,
chuchota : " Ce n'est pas toujours facile pour elle, vous savez.
" Et dans le brouhaha de la salle se vidant : " Ne vous
inquiétez pas : vous la verrez plus tranquillement après
la conférence de presse. "
Joe se démenait, multipliait les plaisanteries pour dissiper
le malaise, invitait l'assemblée à se rafraîchir
dans l'entrée avant la conférence qui, promis, serait
une bombe. A l'instant de sortir je me retournai : Osa, le dos voûté,
n'avait pas bougé. Et il me sembla qu'elle pleurait.
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