Alain Léauthier
Mort d'un voyou
Alain Leauthier a 50 ans. Depuis 1981, il est journaliste à Libération où il a notamment traité les affaires de grand banditisme et de mafia. Il est l'auteur de Flics, 120 000 inconnus (Flammarion, 1990, en collaboration avec Frédéric Ploquin).
e n'ai jamais rencontré l'homme dont vous allez lire l'histoire, ou, pour être plus précis, l'histoire reconstituée, disons même devinée, à travers les paroles de sa famille ou de certains de ses amis.
Il s'appelle Michel Régnier et était le fils de Louis Régnier, une figure légendaire du " milieu " varois de l'après-guerre. Assez jeune, il prit la voie hors norme de son père et choisit dans un autre clan de voyous, originaires de Lyon, la femme de sa vie et la mère de ses deux enfants, Annie née Lothoz. Comme je m'étais intéressé à ses aventures, nous étions convenus après sa dernière sortie de prison, en 1995, de nous rencontrer. Il a été abattu avant la date fixée pour notre premier rendez-vous, le 29 septembre 1996, alors qu'il s'apprêtait à acheter des grains pour les animaux de son mas proche de Solliès-Pont, dans le Var. Sans être aussi " médiatisé ", Michel Régnier a fréquenté sur un pied d'égalité tous les caïds des trente dernières années : du Toulonnais Jean-Louis Fargette, dit Savonnette, son plus intime copain, au Marseillais Francis Vanverberghe, dit Le Belge, en passant par Paul Mondoloni et quelques autres vedettes de la French Connection. Tous, comme lui, ont connu la même fin brutale, par le feu et la mitraille. Certains penseront que ce garçon a eu un destin exemplaire, d'autres invoqueront le déterminisme social pour expliquer son parcours, deux manières de dire la liberté relative des individus. Or, toute leur vie commune durant, Michel Régnier et sa femme Annie ont voulu tromper l'un et faire mentir l'autre afin précisément d'affirmer leur liberté. Pour moi qui ne l'ai donc pas connu directement, Michel Régnier est d'abord le second rôle qui vole la vedette aux stars de l'affiche, parce que son jeu surprend davantage, qu'il possède une fantaisie et une décontraction dont ses glorieux " partenaires ", trop occupés à gérer une carrière, manquent cruellement. C'est aussi le fantôme d'une histoire brumeuse, trouée, que j'ai eu envie de compléter, quitte à en imaginer certains épisodes.
Selon les canons de la profession, ce n'est pas tout à fait, pas du tout même, le rôle d'un journaliste que de " broder ", même si le mot est savoureux. Or je n'ai pas tout vérifié, et notamment les sentiments, " les élans de l'âme " que je prête aux acteurs de ce récit. Il m'a semblé qu'ils se manifestaient dans les témoignages recueillis et les comportements évoqués par l'entourage. Mais peut-être me suis-je laissé aller à rêver une vie. Le romancier, dit-on, a tous les droits, le journaliste digne de ce nom en a fort peu. Je m'en suis accordé quelques-uns sur la seule légitimité de mon désir de raconter une existence éminemment romanesque. Seuls les proches de Michel pourraient me tenir rigueur d'approximations, d'exagérations, d'extrapolations. Mais possèdent-ils eux-mêmes toutes les informations ? Sans être mystérieuse, l'existence de cet homme comporte des zones d'ombre. Pour un journaliste, comme pour un romancier, qu'y a-t-il de plus passionnant ?
Ainsi, a-t-il vraiment tué, comme la police l'en a un temps suspecté sans jamais réussir à établir le fait de près ou de loin ? Annie, sa veuve, m'a assuré du contraire. Elle m'a aussi confié qu'en tout état de cause, si la vérité avait été différente, elle l'aurait gardée pour elle. Savoir si un homme a ôté une vie, parce que le travail ordinaire des voyous l'exige de temps à autre, peut sembler une mince question dans une époque marquée par les progrès constants de l'inhumanité. On sait qu'aujourd'hui il n'est pas toujours recommandé de croiser le chemin des " jeunes " victimes de la société, bien décidées à faire payer au centuple leurs frustrations à tous ceux qui, pourtant, n'ont pas la moindre responsabilité dans ce désastre généralisé. Que valent les éventuels dérapages, en nombre limité, d'un caïd d'autrefois, en regard des os brisés à la batte de base-ball, de la terreur imposée quotidiennement à des milliers de malheureux, doublement sanctionnés pour leur malchance sociale, en regard des " tournantes " à dix ou vingt, nouvelle version infernale des cercles amoureux de nos rêves enfantins ? Le prix du sang, ni plus ni moins, qu'aucune autre horreur, individuelle ou collective, n'efface jamais. Alors, quand on croit n'avoir aucune tolérance pour le meurtre - mais une attirance assumée pour tous ceux qui s'affranchissent des règles communes - apprendre que le héros d'une sorte de roman vrai a tué ou non, n'est pas une information anecdotique. Au bout du compte, j'ignore si Michel Régnier a été un assassin. Cela devrait perturber le journaliste en quête de faits exacts, mais le romancier, que je ne suis pas, en serait-il vraiment troublé ?
L'affaire n'est pas moins compliquée avec les trafics de drogue dont Régnier fut accusé à plusieurs reprises. Pour l'un d'entre eux, la justice lui a fait subir une détention préventive de plus de cinq ans dans les prisons marseillaises - un quasi-record pour un dossier relevant alors de la correctionnelle -, avant de lui accorder un non-lieu, faute de preuves suffisantes, lors du procès en première instance. C'est à l'occasion de cette longue détention que j'ai entendu parler pour la première fois de Michel et Annie. L'existence de Louis Régnier m'était déjà familière, bien qu'il n'ait jamais fait partie de mes connaissances directes. J'entretenais, et j'entretiens toujours, des rapports plus ou moins réguliers avec d'autres voyous, de Marseille et d'ailleurs, sans pour autant m'être jamais lié durablement avec la plupart d'entre eux, soit que je n'en vis pas la nécessité, soit que la prudence, ou la crainte, me fit respecter une règle déontologique sacrée : ne jamais franchir la frontière entre le professionnel et le privé. Un précepte au demeurant parfaitement théorique, ou du moins à géométrie variable, selon le grade et le secteur d'activité du journaliste concerné. En France, personne ne s'émeut des copinages - voire plus si affinités - entre rédacteurs et politiques. Cela n'engage à rien, paraît-il, car les hautes consciences des uns et des autres les mettent à l'abri de toute espèce de compromission. A l'inverse, qu'un fait-diversier éprouve un tant soit peu de sympathie pour un truand, et l'on crie à la relation incestueuse. Du reste, il n'y a rien à revendiquer, dans un cas comme dans l'autre, juste à signaler, au passage, qu'une certaine hypocrisie fatigue et que tout homme, jusqu'à preuve du contraire, est un frère.
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