Sébastien
Laurent
Daniel Halévy
biographie
Prix François Furet (2001)
Sébastien Laurent, né en
1971, est agrégé et docteur en
histoire. Enseignant à l'IEP de Paris, il
est également chercheur associé au
CHEUS - FNSP. Sa thèse, consacrée
à Daniel Halévy, a
été très remarquée.
La famille Halévy :
judaïsme,
« franco-judaïsme » et assimilation
Élie Halfon Lévi : du ghetto
bavarois à Paris
a
question des origines de Daniel Halévy
amène à porter son regard
au-delà du Rhin, en Bavière, à
la fin du xviiie siècle.
C'est à Fürth, ville proche de
Nuremberg en moyenne Franconie, une région
de forte présence juive, qu'Elie Halfon
Lévi vit le jour en 1760 dans le ghetto. Il
ne demeura pas longtemps en terre allemande et le
chemin vers la France fut accompli en deux
étapes. Peu avant l'âge de trente ans,
il quitta la Bavière en compagnie de son
père, Jaakov Lévi , et franchit
le Rhin. La date d'arrivée du père et
du fils à Metz, où ils rejoignaient
le frère aîné d'Elie,
Moïse, quoique incertaine, se situe peu de
temps avant l'année 1789 ou
immédiatement après. Il est difficile
de savoir dans quelle mesure les
événements politiques qui se
préparaient dès 1788 en France ont pu
être connus d'eux et influencer leur
décision, les raisons de leur choix
étant peut-être plus naturellement
d'ordre privé ou familial. Au milieu des
années 1790, Elie Lévi quittant la
communauté lorraine troublée par des
violences antijuives, reprit la route pour Paris
où il trouva un emploi de maître de
chapelle dans différentes synagogues et
commença à apprendre le
français. Ce court passage dans la plus
importante communauté juive de France, en
Lorraine, fut toutefois une étape importante
de sa vie, car il épousa à Paris, en
juin 1798, Julie Meyer (1781-1819), née et
élevée à Malzéville,
près de Nancy.
Les Juifs du royaume de France à la veille
de la Révolution se répartissaient en
quatre communautés distinctes entre
lesquelles les relations étaient
limitées, parfois conflictuelles. Les
séfarades, sujets français depuis
Henri II, représentant la
« nation » portugaise,
étaient des descendants des Marranes,
communauté relativement
intégrée, notamment dans le milieu
des négociants bordelais. Les comtadins et
niçois, « Juifs du
pape », formaient une des plus petites,
mais une des plus anciennes communautés
juives de France. Les ashkénazes,
rassemblés dans l'est de la France,
essentiellement en Lorraine et en Alsace,
composaient le troisième ensemble : ils
se distinguaient de tous les autres non seulement
par leur importance numérique mais plus
encore par un ferme attachement à leurs
traditions religieuses. Les Juifs parisiens, alors
peu nombreux, constituaient le quatrième
groupe.
L'émancipation du judaïsme
français sous la Révolution fut
magnifiée par la communauté et
perçue jusqu'au début des
années 1970 dans l'historiographie du
judaïsme français comme un acte
fondateur reléguant au second plan les
évolutions ultérieures du
xixe siècle . En
dépit des nuances qui ont pu être
apportées par la suite et qui ont
souligné l'uvre de la Restauration et
de la Monarchie de Juillet, l'idée d'une
acquisition des droits politiques et civils pour
les Juifs, revendiquée par certains de leurs
représentants à la Constituante et
très activement défendue par
l'Abbé Grégoire, soutenu par une
partie de la noblesse libérale, constitua le
point de départ du mouvement d'abolition de
toutes les discriminations subies sous l'Ancien
Régime. Elle fut l'aboutissement d'un
courant d'idées prônant la
« régénération »
des Juifs en Europe, né autour du philosophe
berlinois Moses Mendelssohn. Les Juifs bordelais
qui négociaient de leur côté,
obtinrent de la Constituante la reconnaissance des
droits du citoyen pour leur communauté le 28
janvier 1790. C'est l'Assemblée nationale
qui prit la décision majeure d'accorder ces
mêmes droits à l'ensemble des Juifs
régnicoles le 27 septembre 1791.
Napoléon compléta l'uvre
révolutionnaire d'émancipation et
jeta les bases d'une meilleure organisation du
judaïsme français, première
étape permettant la fusion des
différentes communautés. En
réunissant en 1806, une assemblée des
notables pendant dix mois, puis en convoquant un
grand Sanhédrin, l'Empereur souhaitait
autant parachever l'émancipation que mieux
contrôler une communauté dont en
réalité il se méfiait
profondément. Deux ans plus tard, par les
trois décrets du 17 mars 1808, il
mettait en place un système
hiérarchique avec des consistoires
départementaux élisant un consistoire
central. Le 20 juillet 1808 enfin, un décret
ordonnait aux Juifs de France de faire enregistrer
leurs noms auprès des communes.
Elie Halévy, l'homme de deux
cultures
De l'union entre Elie Halfon Lévi et Julie
Meyer naquirent trois filles et deux
garçons, l'aîné, né en
1799, recevant le prénom de Fromental,
tiré du calendrier
révolutionnaire , le cadet, né
en 1802, celui de Léon. Elie, cantor
à la synagogue de la rue de la Victoire,
vivait difficilement et dut se lancer dans une
activité complémentaire de petit
commerce. Doué, semble-t-il, dans le
maniement des langues et particulièrement du
français, à une époque
où la langue courante de la
communauté était à Paris le
yiddish, il devint traducteur officiel du
consistoire de Paris. Maîtrisant tout
à la fois l'allemand, l'hébreu, le
yiddish et le français, il se
consacra entièrement à sa fonction
nouvelle qui lui permit d'occuper une place
privilégiée au sein de la
communauté juive parisienne. En application
du décret de 1808, il choisit comme
patronyme d'état civil celui
d'Halévy. A l'heure où nombre de ses
coreligionnaires ignoraient encore largement la
langue française et parvenaient
difficilement à sortir de la
ségrégation qui les confinait dans
des métiers de colporteurs ou de petits
commerçants, Elie Halévy s'orienta
vers une carrière de publiciste.
Simon Mayer Dalmbert, ancien officier, avait
fondé en 1818 avec l'appui du consistoire,
L'Israélite français, dont il
confia la rédaction à Elie. Ce
journal, favorable au régime des Bourbons,
défendait l'idée qu'il était
possible d'être israélite par la
fidélité à la foi des
ancêtres et pleinement français,
notamment en marquant sa loyauté à
l'égard du régime et en s'adaptant
à la culture française. Fromental et
Léon, chacun à leur manière,
allaient tirer, sous la Restauration, les
leçons de ces idées nouvelles.
Logiquement, Elie Halévy répondit
favorablement à la demande du consistoire
qui souhaitait le voir rédiger un
catéchisme à l'attention de la
jeunesse juive. Il fut ainsi le rédacteur de
l'Instruction morale et religieuse à
l'usage de la jeunesse israélite qui
parut en 1820, premier texte de cette nature
à être adopté dans les
écoles consistoriales. La même
année, le consistoire avait demandé
un travail identique à Samuel Cahen :
ces deux catéchismes constituèrent un
événement sans
précédent pour la communauté
juive. Autre indice de l'évolution
progressive vers l'assimilation, Elie qui avait
placé l'aîné Fromental au
Conservatoire de musique de Paris à
l'âge de dix ans (1809), décida
d'inscrire Léon au lycée Charlemagne.
Cet événement - exceptionnel à
l'époque dans une communauté dont les
enfants fréquentaient uniquement
l'école consistoriale - provoqua des remous
et les critiques les plus vives au sein de la
communauté . Les fils d'Elie, lors de
sa mort survenue en 1826, pouvaient
déjà mesurer le chemin accompli
depuis le ghetto de Fürth.
Léon Halévy aux origines du
franco-judaïsme
Au lycée Charlemagne, établissement
fréquenté par les enfants de la
bourgeoisie parisienne, Léon Halévy
(1802-1883) entouré de camarades non juifs
pour la plupart, se lia avec Charles-Augustin
Sainte-Beuve (1804-1869). Il est fort probable que
Léon ait mis à profit ce
séjour hors de la communauté pour
nouer des relations avec des camarades non juifs.
Son appartenance confessionnelle lui interdisant de
présenter le concours de l'Ecole normale, il
commença des études de droit. Le
grand événement de sa vie survint en
1825, à l'âge de vingt-trois ans,
lorsque l'un de ses amis Olinde Rodriguès
(1795-1851), membre de la communauté juive
portugaise, le présenta à Saint-Simon
(1760-1825). Léon, immédiatement
séduit, devint le dernier secrétaire
du penseur vieillissant. Il entra ainsi dans la
petite équipe de jeunes gens qui
l'entouraient dont une partie, tels Olinde
Rodriguès, Emile et Isaac Pereire, Gustave
d'Eichtal, étaient de la même
communauté. Léon n'assura pas
longtemps cette fonction mais il contribua avec
Enfantin, après la mort de Saint-Simon,
à la diffusion de la pensée du
maître.
La rencontre entre une douzaine de jeunes gens
juifs, très vivement critiqués par
leur communauté, et le penseur visionnaire
de la modernité fut, selon Michael Graetz,
d'une importance fondamentale pour
l'évolution du judaïsme
français . Graetz voit dans ce
rapprochement entre de jeunes membres d'une
communauté encore très rivée
sur son passé, sur une identité
essentiellement religieuse, et une pensée
utopique, moderne et socialisante, l'acte par
lequel se forma progressivement une nouvelle
conscience juive, laïque et moderne. Pour
chacun de ces jeunes gens et
particulièrement pour ceux qui
étaient d'extraction modeste comme
Léon, cette confrontation constitua un
puissant facteur d'intégration sociale et
culturelle.
Hostile à l'évolution religieuse du
saint-simonisme, qui devint une secte, Léon
quitta assez rapidement le groupe, mais une
étape fondamentale dans l'assimilation de sa
famille avait été franchie. Sans
position bien établie dans la
société, il devint polygraphe,
réalisant notamment des traductions grecques
avant de se lancer dans deux uvres plus
importantes à caractère historique.
Il fit ainsi paraître en 1825, un
Résumé de l'histoire des Juifs
anciens et trois ans plus tard, un
Résumé de l'histoire des Juifs
modernes. Dans celui-ci, il formulait ce qui
allait constituer l'axiome de base du
« franco-judaïsme » :
Léon Halévy appelait ses
coreligionnaires à une « fusion
complète » entre Juifs et
Français, la seule distinction subsistant
étant la religion, cantonnée à
la vie privée. Cela signifiait qu'en aucun
cas la dimension religieuse ne pouvait être
un obstacle à l'assimilation, et que, le cas
échéant, le judaïsme religieux
devait évoluer afin de se conformer à
la culture française. Son petit-fils Daniel
Halévy, relisant cet ouvrage à la fin
de l'année 1935, y voyait avec raison la
trace d'une pensée assimilationiste. A la
recherche de stabilité professionnelle,
Léon devint professeur de littérature
française à l'Ecole polytechnique de
1831 à 1834 et
assistant-bibliothécaire à l'Institut
grâce à un mariage réussi en
1832 avec Alexandrine Le Bas (1813-1893), fille
d'Hippolyte Le Bas (1782-1867), l'architecte du
quai Conti qui était secrétaire
perpétuel de l'Académie des
Beaux-Arts. En quête d'une situation plus
adaptée lui ménageant des loisirs
pour l'étude et l'écriture, il
décida d'entrer dans l'administration,
devenant en 1837 rédacteur au
ministère de l'Instruction publique. Il y
acquit tous les grades, jusqu'à celui de
bibliothécaire du ministre en 1851, mais il
quitta l'administration peu de temps après
la proclamation de l'Empire. D'un point de vue
politique, il semble que Léon ait fait
preuve de sentiments orléanistes
prononcés : Eric Hansen, biographe de
son fils Ludovic, parle à propos de
Léon de « dévotion aux
Orléans ».
Indéniablement, le régime de Juillet
avait parachevé l'intégration
légale du judaïsme français. En
1842, Léon avait écrit une Ode sur
la mort de S.A.R. Monseigneur le Duc
d'Orléans, symbole d'un attachement
affectif plus que politique à la
dynastie . Il devint, de 1868 à 1876,
feuilletoniste littéraire au Journal des
Débats, quotidien de sensibilité
orléaniste. Décédé en
1883, Léon - qui avait toujours vécu
modestement - avait pu constater dans l'ascension
sociale et culturelle de ses deux fils, Ludovic
Halévy et Anatole Prévost-Paradol,
que le choix du franco-judaïsme leur avait
ouvert le chemin menant à la bourgeoisie
intellectuelle parisienne.
Le caractère composite de la
société juive dont les Halévy
ne représentent qu'une infime fraction ne
signifie pas que ce groupe en voie d'assimilation
se soit écarté définitivement
du judaïsme. C'est l'intérêt de
la démarche de Michael Graetz de mettre en
évidence un processus de transfert
culturel : dans son analyse sociale et
culturelle du judaïsme, il distingue un
« centre » religieux
structuré autour des institutions
consistoriales, composées de notables, et
une
« périphérie » de
petite et moyenne bourgeoisie fortement
marquée par l'assimilation, de
sensibilité républicaine ou
saint-simonienne, affirmant une conscience juive
laïque et moderne . Le renouveau du
judaïsme à la fin du
xixe siècle vint de la
périphérie : une conscience
juive moderne se forma aux marges de la
communauté, là où les Juifs
déjudaïsés assimilèrent
les valeurs républicaines et laïques
qui furent transmises progressivement au
« centre ».
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