Björn
Larsson
Le mauvais il
Traduit du suédois par
Philippe Bouquet
Thriller
Björn Larsson, né en 1953,
est maître de conférences en
français à l'Université de
Lund, en Suède. Il est également
marin et romancier. Il a connu un succès
international avec Long John Silver en
1995. Le cercle celtique (Denoël), Le
capitaine et les rêves ont
également touché un large public.
1
achid
regarda sa montre. A six heures moins douze
très exactement, comme tous les matins
depuis trois mois, il prit l'ascenseur pour
descendre au fond du puits Victoire.
Avant de refermer la grille, il parcourut le
chantier des yeux pour s'assurer qu'il n'y avait
personne à proximité. Il vit les
baraques des ouvriers, empilées
jusqu'à sept les unes sur les autres pour
gagner de la place ; la grue de quarante
mètres de haut et d'une capacité de
soixante tonnes, destinée à la mise
en place des excavatrices et des
éléments en béton ; les
silos à ciment contenant le béton qui
était amené sous terre, à
haute pression, par des tuyaux
métalliques ; les conduits de
ventilation, avec leurs appareils tournant
vingt-quatre heures sur vingt-quatre ; les tas
de fers à béton et les
échafaudages attendant d'être
utilisés et beaucoup d'autres choses encore
dont il ne savait pas à quoi elles
servaient.
Mais, comme tous les autres matins ces derniers
mois, il était seul. Pour ne pas perturber
le sommeil de milliers de gens, le bruyant travail
d'abattage et de bétonnage était
interrompu entre huit heures du soir et sept heures
du matin. Gardiens de nuit, techniciens,
mécaniciens et réparateurs
étaient rentrés chez eux, à
l'issue d'un demi-poste de travail, quand il
arrivait. Selon toute probabilité, il serait
tranquille pendant une petite heure, ou au moins
une bonne demi-heure.
Mais probabilité ne veut pas dire certitude.
En tant qu'ingénieur, il savait qu'il est
dangereux de généraliser à
partir d'un nombre limité d'observations.
Avant d'appuyer sur le bouton de l'ascenseur, il
resta donc un instant immobile, à
prêter l'oreille en sondant l'abîme. A
travers le grillage il apercevait le fond du puits,
trente mètres plus bas, et voyait clairement
les échelles menant à la surface.
Personne en vue. Tout était calme.
Lorsque l'ascenseur se mit en marche, dans son
habituel bruit de ferraille, il sortit son carnet
de notes. Il vérifia une fois de plus
l'exactitude de ce qui y était porté.
Il compta le nombre de secondes qu'il lui fallait
pour atteindre le fond puis pour parvenir au puits
numéro onze, où les câbles
d'arrivée se subdivisaient en une
infinité de fils de petit calibre. Une
charge de faible puissance placée à
cet endroit précis, dans l'armoire
électrique, à cinq mètres sous
la surface, serait suffisante pour mettre le
réseau hors de fonction. Mais il savait
déjà de combien de temps il avait
besoin pour y grimper et c'est pourquoi il
poursuivit son chemin le long du tunnel sud
jusqu'au futur hall central de la gare Condorcet.
Il en gagna rapidement l'extrémité
opposée, distante de plus de deux cents
mètres. Il dut pour cela contourner divers
obstacles : foreuses, échafaudages et
matériel divers.
Une fois parvenu à l'autre bout du hall, il
prit un ascenseur pour remonter au niveau -
10, limite supérieure de la nappe
phréatique. Aussitôt sorti, il tourna
à gauche et pénétra dans une
des galeries creusées uniquement pour des
raisons de sécurité et de
ventilation. Etant donné qu'elle serait
bouchée une fois le chantier terminé,
on n'avait pas pris la peine d'évacuer le
marinage, c'est-à-dire la terre et les
débris de pierre qui l'encombraient. Cela
prolongea d'autant la durée qu'il lui fallut
pour parcourir cette distance d'environ
quatre-vingts mètres.
Pour finir, il tourna une fois de plus à
gauche et pénétra dans une
cavité remplie de gros tuyaux qui
aboutissaient à une conduite en béton
de deux mètres de diamètre.
C'était par celle-ci que les cinquante
pompes de la gare Condorcet évacuaient l'eau
qui ne cessait de s'infiltrer dans les diverses
galeries. Mis à part certains couloirs
d'accès, la station entière
était en effet construite en plein sur la
nappe phréatique de Paris.
Il enjamba plusieurs petits tuyaux et se pencha
par-dessus la conduite en béton. Il souleva
une plaque de contreplaqué et vérifia
que le trou qu'il avait creusé plusieurs
semaines auparavant était intact et toujours
à sec. Il regarda sa montre, puis son carnet
de notes. Tous les temps qui y étaient
portés étaient exacts, à la
minute près.
Puis il fit le même chemin en sens inverse.
Au milieu de la galerie centrale, il s'arrêta
près de l'amas de tubes métalliques
qui était son lieu de travail ; ceux-ci
s'élevaient à une hauteur de dix
mètres et soutenaient la voûte du
chantier pendant que l'on coulait le béton,
grâce à une technique connue sous le
nom de lining. Dès qu'on avait obtenu
trois mètres de
« décousu »,
comme on disait, on les enveloppait dans du
plastique épais pour éviter que l'eau
ne traverse le béton quand on le coulerait.
Sur l'échafaudage était posé
un coffrage semi-circulaire de vingt mètres
de large maintenu en place, contre la voûte
et le plastique, à l'aide d'un
système hydraulique. Le béton
était ensuite injecté à haute
pression et venait remplir l'espace resté
libre entre le coffrage et la voûte, tandis
que l'eau était évacuée le
long des parois et pompée. Avant que
l'entreprise ne décide d'avoir recours
uniquement à la technique du lining,
on avait testé divers autres moyens de
colmatage, plus nocifs les uns que les autres. Mais
aucun d'entre eux n'avait été en
mesure de résister à la puissance de
l'eau.
Rachid n'ignorait aucune des difficultés
d'ordre technique qu'il fallait sans cesse
surmonter pour construire la gare Condorcet. Mais,
pour lui, c'était d'une importance
secondaire. Le principal était au contraire
de savoir que l'endroit où il se trouvait
était le point faible du chantier.
C'était là, sur le décousu,
avant que le béton n'ait pris, que ce
chef-d'uvre de la technique pouvait, en
l'espace de quelques instants, être
réduit à l'état de monument
à la mémoire de la décadence
et du manque de foi de l'Occident. C'était
donc là qu'il fallait placer la charge
principale.
Il faudrait encore environ un mois pour que tout
soit prêt. Mais le côté pratique
et technique de la chose ne le préoccupait
plus. L'amorçage des explosifs était
une question de dextérité et de
planification, mais il était expert en ces
matières. Le seul aspect de la chose qui
n'était pas encore résolu
était celui qui avait trait aux hommes. Ses
maîtres lui avaient toujours enseigné
qu'en pareil domaine il fallait compter sur
l'inattendu. Aussi soigneusement qu'il ait pu
étudier les postes de travail du chantier et
les déplacements des ouvriers, il suffisait
que l'un de ceux-ci revienne chercher un outil
oublié pour que toute sa planification soit
réduite à néant. Il fallait
donc que quelqu'un monte la garde. Il savait
désormais qu'il était rare qu'on
vienne dans le puits onze et dans la salle des
pompes. Mais dans le hall central, en particulier
sous le coffrage, il risquait toujours de
rencontrer du monde, même en dehors des
heures normales de travail. Et, à ce propos,
il ne pouvait compter sur aucune aide
extérieure. Les responsables du chantier
redoutaient les actes de terrorisme et
procédaient à de minutieuses
enquêtes de personnalité avant tout
nouveau recrutement. En dépit de nombreuses
tentatives, il était toujours le seul que
les G.I.A. aient réussi à faire
embaucher sur ce chantier souterrain.
Naturellement, il n'avait pas peur de mourir. Tout
était entre les mains de Dieu, peu importait
qu'il meure ce jour-là ou bien le lendemain.
Il aurait parfaitement pu effectuer cette action
à lui seul, mais les ordres étaient
d'éviter à n'importe quel prix de
sacrifier sa vie. Il y en avait d'autres, au sein
des G.I.A., qui ne possédaient pas ses
compétences particulières et qui
étaient aptes à tenir le rôle
de martyre. Se faire sauter en compagnie d'une
douzaine de chrétiens ou de juifs
n'était pas le seul moyen de se procurer une
place près de Dieu. Il était au moins
aussi important d'être le principal expert
des G.I.A. en matière de bombes. Mourir pour
Dieu n'était pas très difficile. Tout
l'art était de survivre.
C'était la raison pour laquelle il avait
été choisi. Il était le seul
à pouvoir prouver que la guerre sainte ne
prendrait pas fin tant que l'islam n'aurait pas
triomphé. Le régime algérien
et les gouvernements européens qui le
soutenaient pensaient avoir gagné le combat
et avoir la situation en main. Les pays occidentaux
dépensaient des milliards pour venir en aide
aux hommes en place à Alger et aux
militaires chargés d'exterminer les
islamistes. Ils fermaient les yeux sur la terreur
et la corruption exercées par
l'armée, parce qu'ils étaient ennemis
de l'islam. Nombreux étaient les membres des
G.I.A. tombés dans la guerre sainte pour
l'islam et pour Dieu. Rachid allait leur prouver
que leur sacrifice n'avait pas été
inutile.
En outre, cet acte le rendrait
célèbre pour
l'éternité. Le noble scribe
chargé, aux côtés de Dieu, de
noter toutes les bonnes actions humaines prendrait
sa plume avec joie. Et nul, sur terre, n'oublierait
jamais que c'était à Rachid qu'on
devait cette action d'éclat, symbole
inoubliable de la défaite de
l'Occident : un pâté de maisons
entier projeté en l'air, avec les milliers
de personnes qui s'y trouvaient, avant de retomber
dans un gouffre où il serait noyé
dans le déluge de la nappe
phréatique.
Une fois vérifiées toutes ses notes,
il regagna le puits Victoire. Arrivé
là, il s'arrêta et leva les yeux vers
le ciel encore noir du matin, là-haut,
au-dessus de sa tête. Il vit son futur
triomphe. Le Paradis était proche, si proche
qu'il pouvait presque le toucher : Ceux qui
craignent la majesté de Dieu auront deux
jardins. Ornés de bosquets. Dans chacun
d'eux jailliront deux fontaines. Dans chacun d'eux
croîtront deux espèces de fruits. Ils
s'étendront sur des tapis brochés de
soie et brodés d'or ; les fruits des
deux jardins seront rapprochés, aisés
à cueillir. Là, seront des vierges au
regard modeste, dont jamais homme ni génie
n'a profané la pudeur. Elles ressemblent
à l'hyacinthe et au corail. Là, il y
aura des vierges jeunes et belles. Des vierges aux
grands yeux noirs renfermées dans des
pavillons. Jamais homme ni génie n'attenta
à leur pudeur.
Son pouls battait si fort, dans le silence
souterrain, que Rachid crut entendre l'écho
s'en répercuter entre les parois de la
galerie. Il se vit accueilli par l'imam, par des
milliers de moudjahidin en liesse tirant des salves
de fusil en l'air en son honneur et par les
magnifiques vierges du paradis.
Soudain il sursauta, au milieu de cette euphorie.
N'avait-il pas entendu un bruit ? Il se frotta
les yeux et se donna des claques sur le visage.
Qu'était-il en train de faire ? Il
s'était laissé emporter par son
imagination. C'était un péché
impardonnable. Ses maîtres l'avaient pourtant
mis en garde : rien ne devait venir
s'intercaler entre Dieu et la
réalité, ni l'imagination, ni les
rêves, ni les images, ni les contes. Ce
n'étaient que des mensonges qui
détournaient le regard de la seule vraie
histoire : Qui est plus méchant que
celui qui invente des mensonges sur le compte de
Dieu, celui qui traite ses signes
d'imposture ? Les suppositions ne sauraient
tenir lieu de vérité.
Une bonne partie de l'entraînement qu'il
avait reçu n'avait eu d'autre but que
celui-là : ne jamais se laisser aller
à comprendre quelqu'un de
l'intérieur, fût-ce lui-même et
surtout pas les infidèles. Aidez-moi
seulement avec zèle, et
j'élèverai une barrière entre
vous et eux. Comprendre les autres,
c'était accepter qu'il y ait des hommes
ayant le droit de vivre sans Dieu. Alors qu'il
n'existait qu'une seule vérité, celle
de Dieu, telle que révélée par
le Coran et la sunna du Prophète. Le
reste n'était que mensonge.
Il n'avait pas le droit de s'imaginer ce qu'il
pourrait éprouver, plusieurs mois
après, à être Rachid le
héros. Il n'avait pas le droit, au grand
jamais, de penser aux gens dont la vie allait
devoir être sacrifiée. Dieu lui avait
ordonné de tuer les impies. C'était
aussi à Dieu, et non à lui, de juger
et de faire preuve de compassion. A lui, Rachid,
d'être le serviteur du Djihad et de la
Vérité et rien d'autre. Jamais il ne
devait dévier de son but. Ce n'était
pas un hasard si de nombreux membres des G.I.A.
étaient des ingénieurs, comme lui, ou
des savants. Ils savaient comment agir avec la
précision nécessaire. Ils
comprenaient à quel point il est important
de maîtriser toutes les variables, y compris
l'être humain, si l'on veut atteindre son
but.
Mais il se rendait également compte que
c'étaient ces mêmes qualités
qui faisaient qu'il lui était difficile de
gagner la confiance de ses camarades de travail et
de trouver quelqu'un susceptible de l'aider. Ils
avaient beau être des immigrants de la
première génération et avoir
encore à l'esprit, pour nombre d'entre eux,
le souvenir de la guerre d'Algérie, l'argent
et la décadence des Occidentaux les avaient
déjà corrompus. La plupart d'entre
eux étaient de bons ouvriers et mieux
payés que les autres étrangers.
Pourtant, ils le dénonceraient sans
hésiter.
Un seul était différent : Ahmed.
Qui était-il, au juste ? Rachid ne
l'avait jamais entendu parler de sa vie ni de son
passé. Il n'était pas comme les
autres. Il cachait quelque chose. Rachid avait fait
appel à ses contacts pour s'informer sur
lui, mais sans résultat. On aurait dit qu'il
n'existait pas ou qu'il était quelqu'un
d'autre, une énigme à
déchiffrer, un code dont on ignorait la
clé. Quand il voyait Ahmed, Rachid pensait
toujours à un gros chat, à un tigre
blessé qui rôdait dans la nuit et
frappait au moment où on s'y attendait le
moins. Rachid aurait bien aimé
connaître le secret d'Ahmed, car il aurait
alors pu se servir de lui et mettre à profit
ses qualités : la discrétion, la
prudence, la force. Avec lui, le problème
humain serait résolu. Mais,
jusque-là, Ahmed avait repoussé
toutes ses avances et à peine répondu
lorsqu'il lui adressait la parole.
Il n'y avait donc qu'une seule solution : la
patience et la confiance. Tôt ou tard, une
porte s'ouvrirait, avec l'aide de Dieu. Un jour,
quelqu'un aurait besoin de l'aide de Rachid,
quelqu'un dont la dette de reconnaissance pourrait
se transformer en un prêté pour un
rendu. Il suffisait d'attendre le bon moment.
Jusque-là, il n'y avait qu'une seule chose
à faire : préparer l'action avec
tant de minutie qu'elle pourrait être
exécutée instantanément.
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