BJÖRN LARSSON :
Le capitaine et les rêves
(roman)
Traduit du suédois par
Philippe Bouquet
Prix Médicis
Etranger
Björn Larsson a publié
Le Cercle celtique (1995) et Long John
Silver (Grasset, 1998).
1
l
y avait des jours, sur l'Atlantique, où
l'horizon s'étendait à l'infini,
où la mer et le ciel étaient du
même bleu clair et profond. Ces
jours-là, un soleil acéré
éclairait des masses d'eau en fureur, le
vent frangeait d'écume la crête des
vagues, blanche comme de la craie, le bateau
était ballotté sur ces énormes
montagnes aquatiques et la tempête soulevait
à la surface de la mer une vapeur qui
faisait briller des arcs-en-ciel fugitifs autour de
la proue. C'était le genre de
journées pour lesquelles certaines personnes
étaient prêtes, fût-ce au sens
figuré, à donner leur vie. Mais la
plupart des autres auraient sûrement
donné n'importe quoi pour ne pas avoir
à les vivre, même si ce n'était
que par peur de la mort. Ou de la vie.
C'est par une pareille journée qu'ils
passèrent au large de l'île Salvore,
à l'entrée de la Ría Arousa,
et se trouvèrent enfin à l'abri. Les
dernières heures de la traversée
avaient été grandioses, mais aussi
difficiles. Le vent n'avait cessé de forcir,
lentement mais sûrement, pendant toute la
matinée, et avait fini par souffler en
tempête vers midi. Les vagues de l'Atlantique
s'étaient changées en monstres
difformes jouant avec ce navire de trois mille
tonneaux comme avec une coquille de noix. Ils
avaient eu de la chance d'être à
pleine charge, la cargaison solidement
arrimée dans la cale selon toutes les
règles de l'art. Si chacun s'acquittait de
sa tâche, à bord, il n'y avait aucune
raison de s'inquiéter.
Sundgren, le second, avait piloté le navire
de façon fort avisée. Pas une seule
fois son jugement n'avait été pris en
défaut. Il avait magistralement
embouqué la Ría Arousa : de
façon à la fois précise,
rapide et nette, au moyen de quelques coups de
gouvernail donnés au moment qu'il fallait,
entre deux séries de vagues
particulièrement hautes et abruptes. C'est
pourquoi il aurait été injuste que
Marcel, le capitaine, le remplaçât
à la barre maintenant que le pire
était passé. Il fallait laisser
à Sundgren le temps de sentir qu'il avait
accompli la mission qui lui avait été
confiée : les mener à bon
port.
Cela faisait près de quinze ans que les deux
hommes naviguaient ensemble. Marcel avait
même été le second de Sundgren
jusqu'au jour où celui-ci avait
été rétrogradé,
à sa propre demande. C'était un marin
de premier ordre, commettant rarement une erreur -
voire jamais. Mais à quel prix ? Chaque
manuvre ou décision était, pour
lui, la cause d'une sourde angoisse, d'une
inquiétude dévorante à la
pensée de tous les accidents ou risques
possibles, à bord, et d'une
anxiété doublée d'impatience
à propos de ce qui pouvait se passer
à quai ou pendant l'accostage. Le profane
aurait pu croire que Sundgren était du genre
à prendre sur lui tous les malheurs du
monde, mais ce n'était nullement le cas. Les
vrais accidents, en particulier ceux qui avaient
lieu à terre, il les prenait en
général avec
équanimité. Seuls ceux qui risquaient
de se produire lui inspiraient des craintes ou de
sombres pressentiments. Sundgren était
capable de toucher le quai au millimètre
dans n'importe quel port et dans n'importe quelles
conditions. Mais, pour la paix de son âme, il
préférait que Marcel prenne sa place
aux moments de responsabilité pleine et
entière.
Sundgren regarda le capitaine comme s'il le voyait
pour la première fois. Il avait
rencontré bien des hommes, au cours de sa
longue existence de marin, mais il n'avait encore
jamais vu quelqu'un paraître aussi insouciant
que Marcel. Comment pouvait-il faire, bon
sang ?
C'était certes un commandant très
capable, et même l'un des meilleurs, mais on
aurait dit que rien n'avait de prise sur lui.
Marcel était tel un enfant, lorsque ceux-ci
ressemblent à l'idée qu'on se fait
d'eux. Les deux rejetons de Sundgren
n'étaient pas très bien lotis sur ce
chapitre. Mais ce n'était peut-être
pas si étonnant que cela. Il n'avait jamais
été un gai luron, pour sa part.
- Tu prends les choses trop à
cur, lui avait souvent dit Marcel.
- Peut-être, avait tout aussi souvent
répondu Sundgren. Mais comment faire pour
m'en empêcher ?
Marcel n'avait rien trouvé d'autre à
répliquer que ceci,
précisément : il suffit de ne
pas prendre les choses à cur, un point
c'est tout. Et c'était l'impression qu'il
donnait toujours. Il était officier de
marine, avec les galons qu'il fallait, dûment
appointé et pleinement responsable, mais on
aurait dit que cela ne lui faisait ni chaud ni
froid et qu'il aurait pu quitter son poste à
tout moment pour aller vivre dans une hutte sur une
île de la mer des Caraïbes ou en
n'importe quel autre endroit au monde. Sundgren ne
comprenait pas cet homme et ne savait presque rien
de sa vie ni d'où il venait, sinon qu'il
était né à Jakarta et
était à moitié hollandais,
mais il l'appréciait
énormément. Sans la présence
de Marcel à bord, il aurait
été un paquet de nerfs, un fruit vert
et un tyran apeuré, et il se serait
détesté pour toutes ces raisons.
Que possédait Marcel qui fît
défaut aux autres, se demandait Sundgren en
regardant ce dernier, debout en bras de chemise au
bout de l'aile de la passerelle, pour être
capable de faire accoster leur navire au plus fort
d'une tempête sans donner le moindre signe
d'inquiétude ou de nervosité ?
Comment diable Marcel pouvait-il prendre les choses
aussi à la légère, comme si la
vie n'était qu'un jeu, une bonne histoire de
marin à raconter devant le grand
mât ? Sundgren n'aurait pas pu le dire
et ne désirait peut-être même
pas le savoir. Pour sa part, il
préférait une vie revêtant des
formes beaucoup plus stables et prévisibles,
connaître sa place et ne pas chercher autre
chose. Il se contentait fort bien d'avoir le
privilège de naviguer avec Marcel. Il
n'avait pas besoin d'être comme lui, en
plus.
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