Premiers chapitres
Jean-Claude Lamy
Lars von Trier
Le provocateur


Ancien journaliste et éditeur, Jean-Claude Lamy a dirigé France 3 Cinéma pendant sept ans, avant de devenir Président de l'avance sur recettes du CNC en 2003 et 2004. Il est l'auteur du Dictionnaire mondial des films (Larousse, 2002, en collaboration avec Bernard Rapp) et de Vive les cracks ( Lattès 1989). Il a été co-producteur de Breaking the waves.
CHAPITRE 1

En roue libre
(1956-1976)


C'était une garce ! " dit Lars von Trier lorsqu'il parle de sa mère, Inger, née Høst. Sans mépris mais avec une distance teintée d'amertume.
Le parcours de cette femme semble pourtant tout à fait respectable. Fille de fonctionnaires, elle fait des études d'économie politique et s'inscrit au parti communiste, ce qui est assez rare au royaume du Danemark et, lorsque le pays est occupé par l'Allemagne en 1940, elle participe activement à la résistance contre l'occupant nazi - ce qui est encore plus rare. Inscrite sur la liste des personnes recherchées pour être exécutées, elle doit s'enfuir en Suède, pays neutre, où elle reste jusqu'à la libération du Danemark le 4 mai 1945. C'est au cours de son exil suédois qu'elle épouse Ulf Trier. Il a fait les mêmes études qu'elle mais n'est pas communiste : il est, plus classiquement, social-démocrate. D'origine partiellement juive, il a dû lui aussi fuir le Danemark occupé. Une fois réinstallé au Danemark, Ulf trouve un emploi au ministère des Affaires sociales où Inger le rejoint quelques années plus tard avec un poste de chef de service. Dès lors, le couple vit bourgeoisement dans une confortable maison de la banlieue de Copenhague. C'est un foyer où il y a un piano, des livres et où l'on discute souvent de théâtre, de musique et de cinéma, parfois en compagnie d'artistes, de musiciens ou d'écrivains dont Inger aime à s'entourer. Un premier enfant, Ole, naît en 1945. Lars ne verra le jour que onze ans plus tard : le 30 avril 1956. L'un et l'autre sont élevés selon les mêmes principes : aucune contrainte ne leur est imposée et ils sont traités en adultes dès leur plus jeune âge. Ils ne reçoivent aucun ordre : c'est à eux de décider s'ils iront ou non à l'école le lendemain, quand ils apprendront leurs leçons et à quelle heure ils iront se coucher.

Pourquoi Lars est-il donc si négatif à l'endroit de cette mère courageuse, indépendante, cultivée et parfaitement libérale dans ses méthodes d'éducation ?
Ce qu'il met d'abord en cause, c'est précisément le système d'éducation maternel : " Personne n'était là pour me dire ce qu'il fallait faire. Je ne pouvais pas tout laisser filer car je me serais retrouvé dans une espèce de vide, situation terriblement angoissante. Il fallait donc que je m'invente une discipline, que je me force à étudier. C'était aussi à moi qu'il revenait de décider quand je devais aller chez le dentiste ; à douze ans ce n'est pas facile ! Le poids de la liberté totale est trop lourd à porter pour un enfant. Quand aucune règle n'est imposée, on n'a pas de repères et on s'épuise à en inventer. C'est sans doute là que se trouve l'origine des difficultés psychologiques qui me gâchent pas mal la vie aujourd'hui. Elles ont commencé dès l'enfance. " A l'âge de six ans il se cachait souvent sous la table pour échapper à la guerre nucléaire. Puis vinrent les maux de tête. " Ça durait au moins une demi-journée à chaque fois et ça revenait tous les deux ou trois jours. C'était insupportable. " A douze ans, il devint même nécessaire de le confier à une institution psychiatrique pendant plusieurs mois. Il était soigné en service de jour et rentrait chez lui le soir, mais ce fut quand même une sérieuse épreuve qui contribua à ancrer le petit Lars dans l'idée qu'il n'était pas tout à fait comme les autres. Les céphalées ne disparurent pas pour autant et se poursuivirent pendant toute son adolescence. Quant aux crises d'anxiété, il doit, aujourd'hui encore, vivre avec.
" J'aurais eu besoin d'être rassuré mais ce n'était pas le genre de ma mère. Moi, quand un de mes fils me demande, au moment d'aller se coucher, s'il ne risque pas de mourir pendant son sommeil, je m'empresse de lui dire qu'il n'a pas de souci à se faire, qu'on est là à côté et qu'il peut dormir sur ses deux oreilles. Ma mère, elle, me disait qu'effectivement beaucoup de gens mouraient en dormant, d'arrêt cardiaque, d'embolie ou de congestion cérébrale ; pour un enfant les risques étaient statistiquement faibles mais c'était possible. Elle partait du principe qu'il ne fallait jamais raconter d'histoires à un enfant et qu'il fallait toujours lui dire la vérité. "
Mais la transparence avait des limites. Bien des années plus tard, à trente-trois ans, Lars von Trier découvrit qu'un secret entourait sa naissance, un secret qu'en fait tout le monde dans la famille connaissait - sauf lui. Ce n'est que sur son lit de mort que sa mère lui révéla qu'Ulf, décédé dix ans plus tôt, n'était pas son père. " Je me croyais dans Dallas, raconte Lars, avec cette femme mourante entourée de tubes qui m'expliquait que mon père n'était pas mon père, que je n'avais rien de juif et qu'elle m'avait conçu avec Fritz Michael Hartmann, un magistrat de Copenhague choisi parce qu'il avait de " bons gènes artistiques " avec, dans ses ascendants, deux grands compositeurs danois (J.P.E. Hartmann et Niels Viggo Bentzon). Il est tout à fait possible qu'elle ait inventé cette justification eugénique après coup car, d'après ce que j'ai appris par la suite, elle a eu pas mal d'aventures. Je suppose que, comme d'habitude, elle a d'abord pensé à elle, mais il n'est pas impossible que le désir d'avoir un fils ayant des chances de devenir un grand artiste ait joué ; c'était un moyen pour elle de vivre, par procuration, la carrière créative qu'elle n'avait pas réussi à avoir. "

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