Marc Lambron
Eh bien, dansez maintenant…
Critique littéraire au Point, chroniqueur
à Madame Figaro, Marc Lambron est l'auteur chez Grasset
de plusieurs romans : 1941 (1997), Etrangers dans la nuit
(2001), Les Menteurs (2004), Une saison sur la terre,
Carnet de Bal, 2 (2003). Il a publié avec succès
Mignonne, allons voir
en 2006.
Un déjeuner de têtes
'était le 5 avril 2004.
Ce jour-là, le président Chirac donnait un dîner
d'Etat en l'honneur de la reine d'Angleterre. Le ministre des Finances,
Nicolas Sarkozy, fit savoir qu'il ne s'y rendrait pas. Avait-il
mieux à faire ? En tout cas, à l'heure du déjeuner,
il devait recevoir à Bercy quel-ques intellectuels parisiens.
Les ruelles de Saint-Germain-des-Prés l'emportaient donc
sur les salons de Buckingham Palace ? Il est vrai que la reine d'Angleterre,
qui a ses préférences culinaires, s'abstient généralement
de prendre parti dans les débats de la haute pensée
française.
A peine nommé ministre des Finances, l'homme qui deviendrait
trois ans plus tard le sixième président de la Ve
République occupait désormais les fonctions de grand
argentier national. L'invitation, lancée au début
du mois de mars depuis la place Beauvau, fut donc honorée
à Bercy. Dans l'intervalle, le gouvernement Raffarin avait
été remanié après un revers aux élections
régionales. " Comme un malade change ses médecins,
le roi avait changé ses ministres ", écrit quelque
part le duc de Saint-Simon. Jacques Chirac était-il politiquement
malade ? Souffrait-il de sarkozyte aiguë ? On disait que les
crises de ce mal mystérieux le paralysaient comme s'il avait
été frappé par une goutte maligne. Hippocrate,
dans ses anciens traités, remarque que l'enfant ne peut être
atteint par la goutte avant l'âge du coït, et que les
eunuques ne deviennent ni chauves ni goutteux. M. Chirac, qui était
modérément chauve et avait dépassé l'âge
du coït, pouvait du moins se dire que cette goutte sarkozienne
lui épargnait les tourments du castrat, lesquels ne doivent
jamais être sous-estimés.
Quelques jours plus tôt, un motard portant revolver d'ordonnance
à la ceinture avait sonné à ma porte. Ces messagers-là
ne sont pas forcément de bon augure - on se demande quelle
infraction on a pu encore commettre -, mais le factionnaire se contenta
de me remettre un pli. Il y a une certaine volupté à
voir un agent de la force publique vous délivrer en main
propre une missive parfumée, car la lettre d'invitation,
pour être précis, était signée de Cécilia
Sarkozy. Au jour dit, celui où le ministre des Finances allait
snober le dîner d'Etat en l'honneur de la reine d'Angleterre
pour maintenir son déjeuner avec les barons de la plume,
une délégation de clercs se présenta donc à
Bercy.
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