Marc Lambron
Une saison sur terre
Né en 1957 à Lyon, critique littéraire au Point, chroniqueur à Madame Figaro, Marc Lambron est l'auteur chez Grasset de plusieurs romans : 1941 (1997), Etrangers dans la nuit (2001), Les Menteurs (2004) et d'un recueil de chroniques Carnet de Bal 2 (2003).
'était le 25 septembre 2004. Les voitures s'étaient rangées dans les chemins bordés de haies. Puis l'on avait gravi un sentier sinueux qui longeait un bouquet d'arbres. Flanquée d'un cimetière de campagne, la chapelle de Heurtevent se tenait en haut d'un monticule aux lignes douces. Depuis ce promontoire s'élevant au-dessus des champs, le regard embrassait les vallonnements du pays d'Auge. L'air était tiède, encore chargé des touffeurs de l'été. Comme le ciel s'était couvert, les plus prudents des invités avaient tiré des parapluies du coffre de leurs voitures. Des silhouettes en tailleurs et chapeaux, couleurs parme, pastel, rose shocking, s'appuyaient au bras de messieurs en costumes sombres. On s'acheminait vers la chapelle avec cet air des citadins qui musardent en humant l'air des prés. Un mariage à la campagne a toujours une nuance d'entre-deux charmant, où le parfum des arbres accompagne la cérémonie des hommes.
On célébrait les noces de l'une de mes cousines par alliance. Elle vivait à Paris, mais le lieu qu'elle avait choisi se rattachait au pays de son fiancé. Lorsque la messe commença, on constata que la chapelle, dont chaque travée était décorée de fleurs en bouquets, ne pourrait abriter toute la petite foule qui avait longé le rideau d'arbres et le cimetière tranquille. Certains invités restèrent debout au fond du chœur. Je rejoignis ceux qui se disposaient à l'extérieur, près du parvis.
Tout mariage marque le triomphe de l'espoir sur l'expérience, a dit Samuel Johnson. Je participais à l'espoir sans pouvoir m'empêcher d'évaluer l'expérience. Les cérémonies nuptiales font ressortir les couleurs des femmes. Jolies cousines dessalées qui n'ont pas encore sauté le pas du mariage et sont prêtes à battre des mains devant ce rêve de petite fille. Généralement, elles ont le jarret ferme et un fiancé au bras, lequel jette sur ce cérémonial un regard inquiet. Jeunes mères, avec cinq ou six ans dans la carrière, qui rivalisent de décolletés afin qu'il ne soit pas dit que l'addiction au Babygro conduit à l'éteignoir. Elles semoncent des enfants ornés qui tirent sur la couture de leurs minijupes. Quadragénaires dans l'opulence de leur été, qui connaissent la musique et ont vu leur génération traverser comme un champ de mines les parterres du divorce. Et puis le groupe compact, festonné de bésicles et de respectabilité, de celles qui ont surmonté toutes les marées d'équinoxes pour jeter l'ancre dans la bonace du port.
Une bruine commençait à tomber. Des parapluies s'ouvrirent. L'immatériel rideau des gouttes d'eau jetait un voile sur ce paysage qui prenait, sous le ciel gris ardoise, le tremblé d'une toile d'école normande. De l'extérieur, on entendait le chant de clôture, dont les notes appuyées par l'orgue s'envolaient vers les arbres sous lesquels de petits groupes s'étaient rassemblés. Il se fit un mouvement. Des appareils photographiques crépitaient. Au moment où les mariés apparurent sous l'arc gothique du parvis, on libéra de leur filet une énorme grappe de ballons qui s'égaillèrent au-dessus du clocher. Ce fut alors un ébrouement de congratulations, de retrouvailles et d'enfants décrivant des cercles. On serrait des mains. Les visages étaient bronzés. L'éclat de l'été encore proche, l'allégresse de la circonstance avaient dû déteindre sur l'atmosphère, car la bruine cessa. De nouveau, les tailleurs et les robes jetaient leurs notes pastel et roses. Un brouhaha de conversations s'élevait tandis que la cloche de la chapelle de Heurtevent sonnait.
Mon regard s'arrêta sur une silhouette. De trois quarts, la tête tournée vers la chapelle, elle affichait le maintien d'une femme svelte, entre trente et quarante ans, encore que son visage, invisible depuis le point où je me tenais, ne m'ait pas permis d'en juger tout à fait. Grande, elle laissait cascader sous la découpe du chapeau une chevelure qui ne devait pas être souvent contrainte. Elle portait un tailleur gris, très simple, presque graphique, avec un sac discret et des escarpins assortis.
Sa seule allure retenait l'attention. D'une élégance que la coupe du vêtement épurait, cette femme dessinait au milieu des corps voisins une ligne que l'on aurait pu isoler comme une figure d'estampe. On devinait une absence d'apprêts, une sorte de souveraineté immédiate. J'étais curieux de voir si les traits tenaient la promesse du maintien. Il s'y mêlait pour moi je ne savais quel mélange d'apparition et de réminiscence.
Se sentait-elle regardée ? Elle tourna la tête vers la gauche. Au moment où ses yeux arrivaient sur moi, j'eus l'impression que toute la scène virait au ralenti. Un visage de fille des collines que le temps avait à peine hâlé, le modelé du nez, les lèvres faites pour agacer les fruits, et ce regard qui ne retenait du monde que ce qu'il avait élu.
J'étais sidéré.
Il me semble que nous sommes restés ainsi pendant quelques secondes, suspendus, à cinq ou six mètres de distance, tandis que cette image arrêtée ne cessait pour moi de se cadrer et de se décadrer dans le labyrinthe du temps. Ce fut elle qui s'anima. Je la vis pivoter légèrement pour commencer à marcher vers moi, mais chacun de ses mouvements me paraissait nimbé de flou, comme si elle avait remonté des années à chaque pas. Les traits bougeaient, se troublaient, pareils au sujet sur lequel un objectif photographique cherche à faire le point. Lorsqu'ils se fixèrent à bout touchant, la silhouette lâcha d'une voix douce deux phrases d'une insolence effarante. Non pas à mon endroit, mais dans l'absolu. Son regard m'enveloppa.
Et je reconnus Marianne.
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