Premiers chapitres
Dany Laferrière
Vers le sud

Dany Laferrière est né à Port-au-Prince en 1953. Devenu critique littéraire, il quitte Haïti quand, en juin 1976, un journaliste influent est assassiné par les " tontons macoutes ", marquant le début de la dérive ubuesque de la tyrannie des Duvalier. Etabli à Miami, c'est là qu'il a écrit dix romans qui, de son point de vue, forment un seul livre : son " autobiographie américaine ". On se rappelle l'un des plus connus, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer (Le Serpent à plumes). Dany Laferrière a rejoint Grasset en 2005 avec Le Goût des jeunes filles. Il vit à Montréal.
L'APRÈS-MIDI D'UN FAUNE

'ai dix-sept ans (on me donne facilement beaucoup plus à cause de ma taille et de mon caractère taciturne) et je vis à Port-au-Prince, sur la rue Capois, près de la place du Champ-de-Mars. J'habite avec ma mère et ma jeune sœur. Mon père est mort, il y a quelques années. Ma mère est encore très belle. De grands yeux liquides, des pommettes saillantes et un sourire triste. Une sorte de beauté tragique, très prisée chez les hommes. Mais comme on dit, c'est la femme d'un seul homme. Mon père n'était pas beau (nous avons une grande photographie de lui au salon) mais il était grand et très élégant. Il s'habillait toujours de blanc et changeait de chemise au moins trois fois par jour. On dit que les femmes étaient folles de lui, ce qui désespérait ma mère. Selon ma mère, ce qui distinguait mon père des autres hommes, c'était sa grande sensibilité et un sens aigu des responsabilités. " Ton père est un homme fiable ", répétait ma mère chaque fois que j'oubliais de faire une commission. Pour elle, mon père est encore vivant. Elle lui parle tous les jours. Elle le cite à tout propos. Si jamais je rentre un peu tard, un vendredi soir, ma mère ne manquera pas de souligner que j'agis ainsi uniquement parce que mon père n'est pas là. Elle ne dira jamais qu'il est mort. Ma mère parle si abondamment de mon père que j'en viens souvent à penser comme elle. Parfois, vers deux heures de l'après-midi, j'ai l'impression qu'il va entrer dans la maison et, comme il le faisait toujours, lancer son chapeau sur la table.
- Madeleine, j'ai faim.
- D'où viens-tu comme ça ? répondait ma mère en souriant.
Et il se mettait tout de suite à table pour dévorer son repas. Personne ne mange plus vite que mon père. Après, il faisait une petite sieste. Il nous était interdit de faire le moindre bruit pendant qu'il se reposait. A cinq heures pile, il franchissait la porte. La maison pouvait vivre de nouveau.
Ma mère refuse d'accepter sa mort, mais je ne pense pas tout à fait comme elle. Parfois, je suis même content qu'il ne soit plus là pour m'empêcher de vivre. De toute façon, mon cas n'est pas différent de celui de mes amis. La plupart n'ont jamais connu leur père (tué, emprisonné ou disparu). Le mien au moins n'est pas mort en prison. Nous avons été élevés par nos mères. Ma mère a perdu son travail quelque temps après la mort de mon père. Elle avait un petit boulot aux Archives nationales, derrière le collège Saint-Martial. Maintenant, elle travaille comme couturière à la maison. Ma sœur a deux ans de moins que moi.
Elle fréquente un collège privé très huppé dont la directrice est une cliente de ma mère. C'est uniquement à cause de ce lien que ma sœur a été admise dans cette école chic. Si ma mère a insisté pour que ma sœur aille à cette école, c'est simplement parce qu'elle espère qu'elle se fera " de bonnes relations pour plus tard ", comme elle dit. Dans un pays comme Haïti où les riches s'enferment dans leurs maisons luxueuses au flanc des montagnes, c'est uniquement sur les bancs de l'école que nous avons une chance de les côtoyer, nous autres les pauvres, et de tisser des liens avec eux. C'est ce que pense ma mère. De toute façon, contrairement à moi, ma sœur est très douée à l'école. Et malgré nos deux ans de différence, c'est elle qui fait toujours mes devoirs. Partout où elle passe - auparavant, elle fréquentait le lycée de Jeunes Filles -, elle devient rapidement le chouchou des professeurs. Et comme elle est très généreuse, c'est-à-dire qu'elle fait les devoirs de ses camarades, ces derniers ne la jalousent pas. Quant à moi, je n'ai pas honte de le dire, l'école n'est pas mon affaire. De toute façon, je m'ennuie toujours en classe. Honnêtement, je ne vois pas pourquoi on va à l'école. Seuls les pauvres comme nous se cassent la tête pour résoudre des problèmes fictifs qui n'ont rien à voir avec leur vie réelle. Et toutes ces années d'étude, je ne vois pas ce que cela pourrait changer dans leur condition. Est riche celui dont les parents sont riches, tout simplement. Et les parents riches le sont parce que les grands-parents l'ont été. Ainsi de suite. Et quand on arrive à l'origine de cette richesse, il y a toujours quelqu'un qui s'était sauvé avec la caisse publique. C'est ça, Haïti, et ce n'est pas moi qui changerai ce pays. Ma sœur a hérité de l'intelligence de mon père. Moi, j'ai hérité plutôt de sa taille. " Tu seras aussi grand que ton père ", me répétait souvent ma mère - et de la finesse des traits de ma mère. J'ai toujours attiré les filles. A l'âge de douze ans, j'ai compris que je pouvais faire ce que je voulais des femmes. C'est comme ça. On n'y peut rien. Les amies de ma sœur me font sans arrêt de l'œil - certaines sont plus audacieuses que d'autres -, mais les filles ne m'intéressent pas. Je préfère les femmes un peu mûres. J'aime les voir perdre la tête. Surtout celles qui sont sérieuses. Depuis quelque temps, je traque une proie de choix : la directrice de l'école de ma sœur. Je m'arrange pour être toujours là quand elle vient voir ma mère pour les essayages. Alors, je ne fais rien. Je sais que c'est une personne respectable, mais j'ai envie de voir son visage intime, sa face cachée, son côté lunaire. Je reste donc là sans bouger. Je sais qu'elle m'a déjà repéré. Je l'ai souvent surprise en train de me regarder du coin de l'œil. Alors, je fais l'innocent. Celui qui ne comprend rien. C'est que j'ai un visage d'ange. Les traits de ma mère. Sauf que ma mère, comme disait mon père, est une sainte. Alors que moi, je suis pourri à l'intérieur. Je suis comme une araignée tapie au fond de sa toile à attendre sa proie.
Ma mère vient de sortir en catastrophe pour visiter une amie malade qui réclame son aide. Elle m'a demandé de l'excuser auprès de Mme Saint-Pierre qui doit arriver vers deux heures de l'après-midi. Ma sœur, elle, est allée préparer les examens du deuxième trimestre chez des amis, à Pétionville. Elle ne sera pas de retour à la maison avant quatre heures. Ensuite, elle doit rejoindre ma mère à l'hôpital du Canapé-Vert. J'ai donc au moins deux heures à ma disposition. Je prends un bouquin de Carter Brown sur la petite étagère. Je tourne les pages machinalement pour passer le temps. Le piège est bien installé. L'attente est le plus dur moment. Je me lève, respire à fond longtemps, avant de sortir dans la cour. Un rat mort près de la cuvette d'eau propre. D'un coup de pied, je l'expédie chez le petit voisin. Il a une dizaine d'années, mais le cerveau d'un enfant de deux ans. Je lui souris et lui fais signe de la main. Il continue à me regarder comme si j'étais une apparition céleste. Peut-être qu'il ne me voit même pas. Une voiture vient de s'arrêter en face de la maison. Deux heures exactement.

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