Katia Lafaille
Sans lui
Katia Lafaille née à Genève le 24 mars 1970,
vit aujourd'hui près de Chamonix. Sans lui est son
premier livre.
1
Une année, déjà...
’ai su. A la seconde où Jean-Christophe a posé le
pied sur la crevasse, j’ai su. Le fil qui liait nos deux
existences venait d’être tranché.
J’ouvre les yeux. Il fait nuit. Les chiffres rouges de
l’horloge digitale indiquent 3 h 26. La chambre est
calme. Je tends l’oreille : aucun bruit dans le jardin
recouvert de neige. Les enfants dorment profondément
dans la leur. Au pied du lit, je devine la forme
des sacs de voyage pleins de cadeaux que j’emporterai
quand je rejoindrai Jean-Christophe au Népal. Je
ferme les yeux très fort. Impossible de me rendormir.
Nous sommes le 27 janvier 2006. Jean-Christophe
m’a appelée trois heures plus tôt, depuis son camp
d’altitude à 7 400 mètres, pour m’annoncer qu’il partait
à l’assaut de l’arête sommitale du Makalu. Depuis,
je n’ai plus jamais entendu sa voix.
Il est mort deux jours plus tard, au moment précis
où j’ai crié son nom, recroquevillée dans mon lit
contre notre petit garçon, Tom. J’ai compris que son agonie venait de prendre fin. Je ne veux pas imaginer
ce qu’ont été ses dernières heures au fond d’un
gouffre vertigineux. Je ne veux pas savoir ce qu’il y a
enduré. Je veux croire qu’il est parti vite, sans souffrir,
sans avoir conscience de ce qu’il perdait.
Jean-Christophe a disparu en Himalaya il y a un an
exactement. Trois cent trente-cinq jours, tous vides de
sens. Il a tout emporté dans sa chute. Nos projets,
notre travail, notre avenir. Je vivais pour lui et il n’est
plus là. Je travaillais pour lui. Je parlais, dormais, me
réveillais pour lui. Et il n’existe plus. Il représentait
l’ami, l’amant, le rêve, l’avenir, mon amour. Je me dis
qu’on aurait pu attendre un peu avant de me le
prendre. 40 ans, ce n’est pas bien vieux pour mourir.
Nos huit années de plénitude ont duré le temps d’une
allumette craquée dans la nuit.
Malgré les dangers de la montagne, je le croyais
indestructible. J’avais la certitude qu’il reviendrait
toujours, qu’il serait là et nous enterrerait tous. Nous
étions tout l’un pour l’autre.
J’ai 36 ans et je reste seule, avec mon deuil dont je
ne sais s’il prendra fin un jour et qui me laisse privée
de tous mes sens. Je ne sais pas comment reconstruire
ma vie, ni si cela en vaut la peine. On me demande
souvent : « Qu’allez-vous faire, à présent ? » Je ne me
sens pas le courage de répondre qu’il est trop tôt. Que
j’ai en horreur cet avenir chargé d’odeurs et de
mouvements qui viendra et m’éloignera de Jean-
Christophe et de l’amour si impétueux, si tendre,
joyeux, fragile et sûr de lui qui fut le nôtre.
Lui et moi n’aurions pas dû nous rencontrer. Nos
chemins ne se seraient pas croisés si, bien des années
plus tôt, je n’avais osé bousculer mon destin. Je n’ai
jamais accepté le déterminisme qui me poussait à être
une jeune femme docile, soucieuse des apparences, et
rien d’autre qu’une coquille vide. Je suis sortie de
l’enfance, blessée, lourde d’un manque d’amour et
d’attentions que, trop longtemps, j’ai compensé par
une violence contenue dont j’étais l’unique cible. Elle
m’a entraînée dans des exercices de mortifications à
travers le sport et les sentiments amoureux, que rien,
sous mon apparence de jeune femme blonde, bien
dans sa peau, prête à croquer la vie, ne laissait deviner.
Je me suis mariée vite, pour échapper à l’adolescence.
Trop tôt, et mal. Mariée à 18 ans, divorcée à
19. J’ai fui ma cage dorée sur les rives tranquilles du
lac Léman. Cette jeune bourgeoise genevoise en tailleur
couture rehaussé de bijoux, inutile et belle,
m’était parfaitement étrangère. Sans prévenir, un jour
de trop sans doute, j’ai tout jeté aux orties, sans savoir
où j’allais, ni de quoi je vivrais, mais la légèreté de
cette liberté soudaine, mon identité retrouvée, constituaient
le plus authentique des passeports. Puisque
l’heure n’était plus à la tricherie, j’ai couru vers ma
passion, le sport.
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