Justine Lacroix
La pensée française à l'épreuve de l'Europe
Justine Lacroix est professeur de sciences politiques
à l'université libre de Bruxelles. Elle est l'auteur
de quatre ouvrages, dont récemment L'Europe en procès.
Quel patriotisme au-delà des nationalismes ? (Editions du
Cerf, 2004).
Introduction
enser à l'Europe
n'est pas le passe-temps fa-vori de la plupart des gens . Ce n'est
pas non plus l'occupation la plus prisée des philosophes
contemporains, notamment en France, où les principaux auteurs
ne s'y sont intéressés que ré-cemment, et le
plus souvent grâce à l'impulsion donnée par
les deux référendums organisés en 1992 et en
2005.
Pourtant, depuis le projet pour " la paix perpétuelle
" de l'abbé de Saint-Pierre et celui de la confédération
des peuples de Jean-Jacques Rousseau jusqu'au plan pour la "
réorganisation de la société européenne
" du comte Henri de Saint-Simon, la pensée française
a, dans le passé, abondamment nourri les interrogations sur
l'identité politique de l'Europe. Les idéaux cosmopolitiques
du républicanisme kantien ont également joué
un rôle décisif dans la reformulation des conceptions
républicaines au XIXe siècle. Contrairement à
ce que prétend une vulgate qui s'est parfois revendiquée
comme l'héritière de la IIIe République pour
promouvoir une vision étroite de l'État-nation, le
combat pour un ordre politique et juridique international et pour
une forme de patriotisme européen articulé au patriotisme
national était au cur des préoccupations d'un
Célestin Bouglé ou d'un Léon Bourgeois . Quant
à Jules Barni, il prônait l'instauration des "
États-Unis d'Europe " en défendant, par référence
à Emmanuel Kant, la mise en place d'une " confédération
de libres démocraties " .
En 1933, quelques décennies et une guerre mondiale plus tard,
Julien Benda publiait son Discours à la nation européenne.
Dans ce pamphlet, aujourd'hui largement oublié, l'essayiste
livrait un vibrant plaidoyer en faveur d'une Europe identifiée
à la victoire de la raison et de l'universalité sur
les dangers du particularisme incarné par " l'ortie
des caractéristiques nationales ". C'est pourquoi, contrairement
à ce que suggérait le titre de son livre, l'Europe
ne devait pas, pour Benda, " s'enclore dans un nationalisme
à la seconde puissance " : la construction européenne
n'a de portée morale que si, " loin d'être une
fin à elle-même, elle n'est qu'un moment de notre retour
à Dieu, où doivent sombrer tous les instincts, avec
tous les orgueils et tous les égoïsmes " . L'unification
européenne devait marquer, en somme, la victoire de la raison
et de l'abstraction sur le concret et la particularité. Avec
cette ambiguïté, cependant, que l'universalisme est
alors fort opportunément identifié à la France
et les dangers du particularisme à l'Allemagne. Quant à
la question de savoir quelle serait la langue supranationale, il
ne semble guère faire de doute, pour Benda, que les Européens
choisiraient la plus rationnelle, à savoir le français.
En d'autres termes, " le schéma directeur européen
de Benda prend plutôt la forme d'un hexagone ".
A la même époque, la question européenne faisait
partie des préoccupations desdits " non-conformistes
des années trente " et, plus particulièrement,
de ces figures emblématiques de l'Ordre nouveau que furent
Robert Aron et Alexandre Marc. Ces derniers refusaient de fonder
leurs appels au fédéralisme sur une simple association
d'États-nations condamnés, selon eux, à une
rivalité aussi incessante que stérile. C'est pourquoi
un des textes publiés, la même année que le
pamphlet de Benda, par l'Ordre nouveau se prononçait pour
une " organisation régionaliste de l'Europe ".
Une idée approfondie dans la livraison de novembre 1934 où
René Dupuis exprimait le vu que les peuples européens
s'acheminent vers une " révolution fédéraliste
" propre à permettre l'épanouissement d'un pluralisme
brimé par le morcellement de l'Europe " en unités
politiques de plus en plus étanches et fermées "
. Dans le même numéro, Robert Aron proposait notamment
d'instaurer entre les peuples européens une " zone d'échanges
planés " et de créer, pour ce faire, " un
organisme supranational " ayant pour tâche de coordonner
la production et la répartition des " produits nécessaires
à la vie " . Après la guerre, tant les idées
que les hommes autour desquels s'était constituée
cette génération " non-conformiste " ressurgiront
dans les mouvements fédéralistes - et notamment dans
le groupe et la revue La Fédération où Marc
et Aron seront rapidement rejoints par des anciens de la Jeune Droite
d'avant guerre, tels que Jean de Fabrègues ou Thierry Maulnier
.
Curieusement, cette réflexion foisonnante a connu une sorte
d'éclipse depuis le lancement effectif de la construction
européenne, à la fin des années 1950. De la
signature du traité de Rome, en mars 1957, à celle
du traité de Maastricht, en février 1992, peu de grandes
figures de la pensée politique française sont intervenues
sur le processus d'intégration entre les pays du Vieux Continent.
A quelques exceptions notables, parmi lesquelles Raymond Aron dans
certains de ses écrits. On sait que ce dernier a régulièrement
fait preuve d'une attitude réservée quant aux projets
d'unification européenne. Pourtant, comme l'a montré
Pierre Kende, le scepticisme du philosophe n'était peut-être
" que l'expression d'une déception, elle-même
conséquence d'un investissement affectif de tout premier
ordre ". C'est du moins ce que semble indiquer cette véritable
profession de foi adressée à des étudiants
allemands : " La communauté européenne, ce n'est
pas le thème pour l'enthousiasme d'un jour, c'est le terme
de l'effort qui donne un sens à une vie ou fixe un objectif
à une génération ". Ce discours fut prononcé
en 1952, soit deux ans avant l'échec du seul projet d'unification
politique (la Communauté européenne de défense)
qu'Aron aura eu l'occasion d'observer. C'est pourquoi l'histoire
des institutions européennes - qui s'est inscrite, durant
son existence, dans le cadre d'une coopération principalement
économique - n'aura pu que " nourrir son scepticisme
" dans la mesure où elle éludait ce qui était
essentiel pour lui, à savoir " le politique et le militaire
" .
Plus précisément, ce seraient avant tout des "
considérations sociologiques " qui permettraient de
rendre compte de la position dubitative d'Aron sur la question européenne.
Dès 1962, dans Paix et guerre entre les nations, il estimait
ainsi que la formation d'un Marché commun ne déboucherait
" ni par nécessité juridique ni par nécessité
économique sur une authentique fédération ".
Penser que l'intégration économique engendrerait,
" d'un coup de baguette magique ", l'Europe unie revenait,
pour lui, à supposer que l'économique englobe le politique
ou que la chute des barrières douanières ferait tomber
d'elles-mêmes les barrières politiques et militaires.
Or, pour Aron, " ces deux suppositions sont fausses ".
La thèse du " fédéralisme clandestin "
ou du " fédéralisme sans douleur " manquerait
l'essentiel, à savoir le " pouvoir communautaire, animé
d'une volonté communautaire, l'État et la nation,
la collectivité humaine, consciente de son originalité
et résolue à l'affirmer face aux autres collectivités
" . Autrement dit, " le système d'obligations "
tissé par les institutions européennes ne créerait
pas de lui-même la volonté commune parmi les Français,
les Allemands, les Italiens d'" être autonomes désormais
en tant qu'Européens et non plus en tant que membres des
nations historiques ". Ce qui ne signifie pas pour autant,
pour Aron, qu'une autorité légitime ou la conscience
d'une nationalité supérieure ne puisse émerger
progressivement de la Communauté économique, mais
cela ne pourrait se faire qu'à la condition sine qua non
que " les peuples le veuillent et que les gouvernants agissent
en fonction de cette volonté, ou encore à condition
que les gouvernements agissent en vue de la fédération
et que les peuples y consentent " .
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